SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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Faisons maintenant observer que l'art de la logique sert à repré- senter la manière d'agir de cette faculté réfléchissante et spéculative*; il la décrit exactement, afin qu'on puisse reconnaître si cet acte est bien ou mal dirigé. Car il faut savoir que la faculté réfléchissante, bien que (de sa nature) elle soit essentiellement exacte, se trompe quelquefois, soit en concevant les deux termes sous des formes qui ne leur conviennent pas, soit en se laissant tromper par la res.semblance des figures fsyllogistiqucs) sous lesquelles on range les jugements (ou propositions), afin d'en tirer des conclusions. La logique, qui a pour but d'empêcher la réflexion de tomber dans celte erreur, est une production artificielle représentant la marche de celte faculté, et ren- * Il s'agit du grand terme el de la con- iytiques d'Aristote. clusion du syllogisme. * Pour LtJàyj], lisez *j Ji*j|.

' Voyez, sur la recherche du moyen, 280 PROLÉGOMÈNES fermant en elle-même l'image du mode de procéder que la même faculté doit observer. Or, puisque la logique est une chose arlilicielle, on peut ordinairement s'en passer; aussi voyons-nous que la plupart des hommes les plus éminents dans les sciences spéculatives par- viennent à découvrir les vérités qu'ils cherchent sans avoir recours à l'art de la logique ^ (Ils y réussissent) surtout quand ils travaillent avec des intentions droites et qu'ils se remettent à la grâce de Dieu, laquelle est toujours le secours le plus efficace: laissant leur faculté réfléchissante marcher directement en avant, ils se trouvent amenés tout naturellement à la découverte du terme moyen et de la vérité qu'ils cherchent. Ce fut, en effet, pour cet objet que Dieu créa la réflexion.

Après avoir parlé de cette chose artificielle qui s'appelle la logique, il nous reste à signaler encore une matière à étudier^ comme préli- minaire à l'acquisition de la science. Je veux parler de la connais- sance des mots et des idées qu'ils servent à exprimer. Les mots s'ex- priment par des signes tracés au moyen do l'écriture, et par l'organe de la langue^, quand on adresse la parole à quelqu'un. L'étudiant doit, de toute nécessité, franchir ces obstacles avant de pouvoir réfléchir sur la question dont il cherche la solution. Il doit d'abord reconnaître, P. ï56. à la vue des indications fournies par l'écriture, les mots articulés par la langue, et certes l'écriture les indique de la manière la plus du- rable; il doit ensuite comprendre les idées qu'on représente au moyen des mots articulés, et puis connaître les règles qui s'observent quand il s'agit de démontrer un principe, en coordonnant ses idées selon les formules consacrées par l'art de la logique. Enfin il doit bien comprendre les idées abstraites que fournit l'entendement et qu'il combine ensemble, tout en se résignant à la miséricorde et à la bonté ' It faut supprimer le mot ix., qui pré- Comme le mot lisan, de même que te mot cède immédiatement le mol j \i'd\. langue en français, signifie également l'or- ' Il faut lire i*J! à la place de |£j4*Jl. gane de la parole et le langage, l'auteur L'édition de Boulac et les manuscrits C ajoute ici l'adjectif natic, t parlant,» afin el D offrent la bonne leçon. d'éviter l'équivoquo. Littéral, • par la langue parlante. » DIBN KHALDOUN. 281 de Dieu, dans le but d'obtenir, au moyen de la faculté réflécliis- sante, la solution du problèmn dont il s'occupe.

Il n'est pas donné à tout le monde de franchir rapidement tous ces degrés, ni de traverser facilement les obstacles qui s'opposent à l'acquisition des connaissances scientifiques ^ C'est tantôt l'intelli- gence qui s'arrête devant un voile épais, pendant qu'elle s'eflbrcc de scruter le sens des mots; tantôt elle se heurte contre des arguments remplis de termes ambigus et d'expressions empruntées à la dialec- tique, et alors elle renonce à l'espoir d'y trouver ce qu'elle cherche, il n'y a qu'un très-petit nombre d'hommes qui parviennent, sous la direction de Dieu, à éviter cet abîme. Donc, lorsque vous subissez une pareille épreuve, que vous commencez à douter de la force de votre intelligence ou que vous sentez votre esprit se troubler au mi- lieu d'incertitudes^, laissez de côté tout ce (travail) ne pensez plus ni à l'obscurité des termes ni aux doutes qui viennent arrêter votre progrès; rejetez tout à fait-* l'emploi de cette chose artificielle (qui sappelle la logique); lancez-vous dans la vaste plaine de la réllexioii, faculté qui vous est innée; promenez-y vos regards; débarrassez votre esprit de ses préoccupations, afin qu'il plonge à la recherche de ce que vous désirez; (marchez) en posant les pieds sur les mêmes endroits où les profonds investigateurs d'autrefois avaient posé les leurs, et partez avec l'espoir de recevoir de Dieu une inspiration pa- reille à celle que sa bonté avait accordée à vos devanciers; car il leur enseigna ce qu'ils ne savaient pas. Si vous le faites, les lumières d'une révélation divine brilleront devant vous: vous obtiendrez ce que vous cherchiez; vous découvrirez par inspiration ce terme moyen* que P. 267. Dieu avait désigné et créé ^, ainsi que nous l'avons dit, comme une des choses qui doivent émaner de la réflexion. Prenez alors les ma- ^ Le mot J.C est de trop et ne se trouve ' Pour '-^;^, lisez <^^, avec les inani dans les manuscrits C et D ni dans l'é- nuscrits C et D et l'édilion de Boulnc. dition de Boulac.

282 PROLÉGOMÈNES trices et moules dans lesquels on façonne les arguments, introduisez-y ce (terme moyen), laissez-lui tous les droits que le règlement arti- ficiel (la logique) lui accorde; l'ayant ensuite revêtu d'une forme composée de paroles, produisez-le dans le monde de l'allocution et du discours: (il s'y présentera) bien constitué^ et solidement conformé.

Il se peut que dans votre examen des termes et des expressions obscures qu'offre un raisonnement constitué selon les formules de l'art, et dans vos efforts de dégager le vrai du faux, vous rencontriez des difficultés qui vous arrêtent*; car de pareils raisonnements sont artificiels et conventionnels, et offrent de nombreux côtés qui se res- semblent et sont tellement obscurs, à cause des termes techniques qu'ils renferment, qu'on ne distingue pas le bon côté du mauvais. Le bon ne se reconnaît que par une disposition naturelle de l'esprit. Les doutes et les incertitudes qu'on éprouve alors se prolongent, parce qu'un voile épais dérobe aux regards de l'investigateur le sens qu'il cherche et l'oblige à y renoncer. C'est ce qui est arrivé à la plu- part des hommes spéculatifs qui vivaient dans ces derniers temps, et surtout aux savants d'origine étrangère, chez qui la connaissance imparfaite de la langue arabe entravait l'activité de l'esprit.

Il en est encore ainsi des hommes qui, se laissant éprendre d'une vive passion pour le système des règles qui forment la logique, s'en déclarent les partisans dévoués, puisqu'ils s'imaginent que par l'emploi de cet art on arrive tout naturellement à la vérité. Ceux-là tombent aussi dans une grande perplexité quand ils ont devant eux des raisonnements obscurs et louches; il est même bien rare qu'ils parviennent à s'en tirer. Le meilleur instrument pour atteindre la vé- rité nous est fourni par la nature; c'est la faculté réiléchissante, ainsi que nous l'avons déjà déclaré; mais elle doit être dégagée de toutes les opinions erronées. Celui qui veut l'employer dans les hautes spé- culations doit d'abord se remettre à la miséricorde de Dieu. L'art de ' Littéral. • avec le« ganses solidement ne fournit pas la réponse de celle propo- attacliées. » sition condilionnelle. J'ai dû adopter une Le leitte dit, Si vous êtes arrêté, mais aulre tournure dans la traduction.

D'IBN KHALDOUN. 283 ia logique ne fait que décrire l'action de cette faculté réfléchissante, et, pour celte raison, il suit ordinairement la même marche quelle. Fiez-vous à mes paroles, et, quand des questions diilicilcs mettent votre intelligence en défaut, priez Dieu de répandre sur vous sa rai- P. aâ». séricorde: il fera hriller ses lumières devant vous et vous mènera par son inspiration vers la vérité. Dieu nous dirige par sa miséricorde. fouie science vient de lui.

En traitant des sciences qui servent uniquement à l'acquiitition d'autres, il ne faut pa^ pousser Irop ioin ses spéculations, ni suivre les questions de ces sciences auxiliaires' jusque dans leurs dernières ramification».

Les sciences reconnues pour telles dans le monde civilisé se par- tagent en deux classes. Dans la première on range les sciences qu'on étudie pour elles-mêmes; savoir, celles qui se rattachent à la loi di- vine, l'exégèse coranique, la science des traditions, la jurisprudence et la scoiastique, et celles qui, comme la physique et la métaphy- sique, font partie de la philosophie. La seconde classe renferme les sciences qui servent d'instruments et d'intermédiaires à l'acquisition des premières. Telles sont la grammaire et la philologie arabes, ainsi que le calcul, qui aident à l'acquisition des sciences qui se rattachent à la loi; telle est aussi la logique, qui sert d'introduction à la philo- sophie, et qui, dans le système adopté par les savants des derniers siècles, s'emploie comme un moyen d'aborder la scoiastique et les principes fondamentaux de la jurisprudence.

Quant aux sciences qu'on cultive pour elles-mêmes, rien n'em- pêche de les développer longuement, d'en poursuivre les problèmes dans toutes leurs ramifications, et de rendre bien intelligibles les preuves qui s'y emploient et les spéculations auxquelles elles donnent lieu. Cela sert à raffermir davantage les connaissances que l'étudiant a déjà acquises, et à jeter plus de lumière sur les idées qui forment l'objet de la science.

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284 PROLÉGOMÈNES Il en est autrement à l'égard de la grammaire et de la philologie arabes et de la logique, sciences qui s'emploient pour l'acquisition d'autres. Il faut les envisager uniquement comme des instruments dont on doit se servir quand on veut arriver à comprendre les autres sciences. En les traitant, il ne faut pas s'étendre trop longuement, ni les suivre dans toutes leurs ramifications, car cela les détourne- rait de leur destination, celle de servir d'instruments. Si elles outre- passent ces conditions, elles ne remplissent plus leur objet, et de- viennent inutiles' à l'étudiant. Une science de cette espèce, traitée avec étendue et exposée dans toutes ses ramifications, serait d'une P. 359. acquisition très-difficile. Il est même arrivé que la trop grande éten- due de ces sciences auxiliaires a empècbé les étudiants d'arriver à la connaissance de celles qu'on cultive pour elles-mêmes, et qui sont, d'ailleurs, les plus importantes. Pour apprendre la totalité d'une science exposée de cette manière, la vie de l'homme ne suffirait pas. S'occuper des.sciences auxiliaires (quand on les a traitées avec pro- lixité), c'est perdre son temps et se livrer à un travail inutile-.

Voilà cependant ce que les savants des derniers siècles ont fait pour l'arl de la grammaire et pour celui de la logfque [et bien plus encore pour les principes fondamentaux de la jurisprudence]^. Ils sf .sont étendus outre mesure sur les opinions que la tradition attribue aux anciens docteurs; ils ont multiplié les preuves, les digressions et les problèmes. Aussi les sciences qui devaient servir uniquement d'instruments sont devenues, entre leurs mains, comme les sciences que l'on cultive pour elles-mêmes. Souvent aussi les ouvrages qui traitent des sciences auxiliaires renferment.des spéculations et des problèmes tout à fait inutiles pour celui qui veut étudier les sciences de la première classe.

Tout cela rend ces traités inutiles et même absolument nuisibles à facquisition de la science. On se.soucie bien plus d'apprendre les Avant lj*J insérez Ljj. thèses, parce qu'il me semble êlre une in- Je lis \.3^*J. lerpolalion mal enfeiuliie. Le traducleiir .1 ai mis ce passage entre des paren- turc ne l'a pas rendu.

D'IBN KHALDOUN. 285 sciences qui ont une imporlance intrinsèque que les sciences auxi- liaires et intermédiaires. Or, si l'étudiant passe sa vie à prendre con- naissance de celles-ci, comment parviondra-l-il à son but (celui d'ap- prendre les sciences supérieures)?

C'est donc le devoir d'un professeur qui enseigne une de ce» sciences auxiliaires de ne pas la traiter à fond; il ue doit pas en citer un trop grand nombre de problèmes; il doit même prévenir ses élèves, les avertir di\ but réel de cette science, et ne pas leur per- mettre de le dépasser. Si ensuite quelque étudiant a le désir de l'ap- profondir, et se croit assez fort, assez habile pour accomplir cette tâche, laissez-le suivre sa fantaisie; celui qui a été créé pour une tâche l'accomplit facilement.

Sur i'inslruclion primaire et sur lus différences qui rxistenl entre les!iyslème> I' -^tio.

d'enseig-iiemenl suivis dans les di-ers pays mosulmans.

Une des marques dislinctives de la civilisation musulmane' est l'habitude d'enseigner le Coran aux enfants. Les vrais croyants l'ont adoptée et s'y sont conformés dans toutes leurs grandes villes, parce que certains versets de ce livre et le texte de certaines traditions, étant appris de bonne heure, établissent solidement dans le cœur de l'enfant la croyance aux dogmes de la foi. Donc le Coran forme la base de l'enseignement et sert de fondation à toutes les connais- sances qui s'acquièrent plus tard. Cela doit être ainsi; car ce qu'on enseigne aux enfants s'enracine solidement dans leur esprit et sert de base à toutes les doctrines qu'on lom- enseignera dans la suite. Kn effet, les premières choses qu'on apprend par cœur servent de fondations, pour ainsi dire, aux connaissances acquises subséquem- ment, et c'est d'après les fondations et leur disposition que se règle la construction de l'édilice. Les différences qui existent entre les modes dont on enseigne le Coran aux enfants proviennent des vues ' Littéral. ■ de ia religion. > 286 PROLÉGOMÈNES particulières de chaque peuple au sujet des fruits qui doivent résulter de cet enseignement.

Les habitants du Maghreb ont pour système de tenir leurs enfants à l'étude du Coran seulement, et de leur indiquer, pendant qu'ils y travaillent, l'orthographe du texte, les questions (auxquelles certaines variantes ont donné lieu), et les opinions diverses que les anciens doc- teurs, sachant ce livre par cœur, avaient émises sur cette matière. Dans aucun de leurs cours d'enseignement (primaire) ils ne mêlent d'autres notions à celles que nous venons de mentionner; ils n'y parlent ni des traditions, ni de la jurisprudence, ni de la poésie, ni de la langue des (anciens) Arabes, et ils continuent à observer cette règle jusqu'à ce que l'élève soit arrivé à la |)arfaite connaissance du (texte cora- nique), ou qu'il s'arrête avant d'y être parvenu. S'il renonce ainsi à cette branche d'études, il renonce ordinairement à toutes les autres. Voilà le système suivi par les habitants, des grandes villes maghré- bines et emprunté d'eux par les lecteurs appartenant à la race ber- P. 2()i. bère qui habite le Maghreb. Dans ce pays, on continue à enseigner le Coran aux jeunes gens jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à l'âge de la puberté, et on l'enseigne de même aux adultes' qui, après avoir laissé s'écouler une partie de leur vie, veulent reprendre leurs études.

Cela lait que dans le Maghreb on orthographie le Coran plus correc- tement et on le sait mieux par cœur que dans aucun autre pays.

Dans le système suivi en Espagne, la lecture et l'écriture sont les premières choses qu'on enseigne. On n'y perd jamais ce principe de vue; mais, comme le Coran est le livre fondamental de toute ins- truction, la source d'où dérivent la religion et les sciences, on le prend pour base de l'enseignement, mais on ne s'y restreint pas unique- ment. Aussi les précepteurs espagnols introduis«nt-ils ordinairement dans leurs leçons des morceaux de poésie et des. spécimens de com- position épistolaire; ils obligent les écoliers à apprendre par cœur les règles de la grammaire arabe, à soigner leur écriture et à bien tracer les lettres. C'est principalement à l'enseignement de l'écriture qu'ils consacrent leurs soins. L'élève, entré dans l'adolescence, a déjà ac- quis une certaine connaissance de la grammaire et de la poésie; il commence, à y voir clair; mais il se distingue surtout par la beauté de son écriture. Il serait même capable d'embrasser toutes les bran- ches de la science '. si l'on avait conservé dans son pays les bonnes traditions d'enseignement; mais l'Espagne est privée de cet avantage, parce que le fil de cette tradition a été brisé. Aussi l'Espagnol ne possède d'autres connaissances que celles que l'enseignement primaire lui avait fournies. Mais cela suffit pour rhoihme que Dieu veut bien diriger; c'est pour lui une bonne préparation dans le cas où un pré- cepteur habile viendrait à se présenter.

Les habitants de l'ifrîkiya (la Tunisie) enseignent le Coran aux enfants; mais presque partout ils leur font apprendre en même temps les traditions, les principes et quelques problèmes des autres sciences. Mais ils tiennent surtout à familiariser les élèves avec le texte du (iOran et avec les diverses variantes et leçons de ce livre. Cette partie de l'enseignement est plus soignée en Ifrîkiya que partout ailleurs. P. a«ia. Après la connaissance du Coran, ce qui leur parait le plus important, c'est une bonne écriture. En somme, leur système se rapproche beau- coup de celui qu'on suit en E.spagne, et la cause en est que chez eux les bonnes traditions d'enseignement remontent jusqu'aux doc- teurs espagnols, qui, lors des victoires des chrétiens, avaient aban- donné l'Andalousie orientale, pour aller se fixer à Tunis, où ils trans- mirent leurs connaissances à leurs enfants.

En Orient, l'enseignement est, comme le précédent, d'un carac- tère mêlé; on me l'a dit au moins, mais je ne sais à quelle branche d'études on donne la préférence. D'après les renseignements que nous avons reçus (depuis), les jeunes gens étudient le Coran, les règles de quelques sciences et les ouvrages qui s'y rapportent. On ne joint pas à cet enseignement celui de l'écriture, parce que, dans ce pays, ' Le texte dit: « de s'accrocher aux pans de robe de la science. » 288 PROLÉGOMÈNES.

récriture a ses règles particulières qu'on est obligé (rapprendre sous un maître spécial, ainsi que cela se pratique pour les autres arts. On ne l'enseigne pas régulièrement dans les écoles primaires: aussi les modèles d'écriture qu'on trace sur les tablettes des ei)fants sont loin d'èlre parfaits. Si l'élève veut ensuite apprendre à bien écrire, il doit s'adresser à un maître de l'art, et son progrès dépendra de son application.

Dans l'ifrîkiya et dans le Maghreb, l'importance qu'on attache à l'enseignement du Coran a pour résultat que les habitants de ce pays sont loin de posséder complètement la langue arabe. En effet, l'étude du texte coranique ne procure que rarement la faculté de bien parler; car les hommes, sachant l'impossibihté de rien produire de compa- rable au Coran, s'abstiennent non-seulement d'en faire l'essai, mais de prendre pour modèles les phrases el les tournures de ce livre. Aussi, chez ces deux peuples, on n'acquiert à l'école que la simple connaissance de celte phraséologie. 11 en résulte que les élèves n'ob- tiennent jamais une parfaite connaissance de la langvie arabe. Tout ce qu'ils retirent (de ce genre d'instruction) est la difficulté d'ex- primer nettement leurs idées, et une grande incapacité pour le ma- niement de la parole. Les habitants de l'ifrîkiya sont peut-être plus p. jrt.'i. avancés sous le rapport de l'instruction que ceux du Maghreb, parce qu'ils joignent à l'étude du Coran celui des termes techniques em- ployés dans les sciences. Aussi possèdent-ils un certain degré d'ha- bileté dans le maniement de la langue arabe et dans l'imitation des modèles (dont ils ont fait l'étude). Mais, chez eux, cette faculté acquise est loin d'être parfaite, car, bien qu'ils aient appris un grand nombre de termes scientifiques, ces termes ne suffisent pas à l'exacte expression de la pensée. Nous reviendrons là-dessus dans un autre chapitre.

Les (musulmans) espagnols ont pour système d'enseigner plusieurs choses à la fois: (pendant que les enfants apprennent le Coran,) on les oblige, dès leur première jeunesse, à réciter des pièces de vers et des épîtres, et à étudier la grammaire et la philologie ai:akbfi8, Ce DIBN KHALDOUN. 289 genre d'enseignement les dispose à acquérir plus tard une con- naissance approfondie de cette langue. Mais ils ne font jamais un grand progrès dans les autres sciences, parce qu'ils n'ont pas sulTi- samment étudié le Coran et la loi traditionnelle, seules bases de toutes nos connaissances scientifiques. Aussi ne deviennent-ils que calligraphes et philologues plus ou moins habiles, selon le degré d'instruction auquel ils arrivent après avoir passé par l'enseignement primaire.

Le cadi Abou Bekr Ibn ol-Arebi propose, dans le récit de son voyage', un plan d'enseignement très-original, sur lequel il revient à plusieurs reprises, en y ajoutant de nouvelles observations. Selon lui, il faudrait suivre le système des Espagnols et enseigner l'arabe et la poésie^ avant les autres sciences. Voici ce qu'il dit: «Comme les poëmes étaient, pour les anciens Arabes, des registres (dans les- quels ils inséraient tout ce qui leur semblait important), il faudrait. commencer par l'étude de leur poésie et de leur langue; la cor- ruption (graduelle) du langage (qui se parle)' l'exige impérieusement. L'élève passerait ensuite au calcul et s'y appliquerait jusqu'à ce qu'il en eût compris les règles. Ensuite il se mettrait à lire le Coran, dont il trouverait l'étude très-facile, grâce à ces travaux prélimi- naires. » Il dit plus loin: « O la conduite irréfléchie de nos compa- triotes! ils obligent des enfants à commencer leurs études par le livre de Dieu, et à lire ce qu'ils ne* comprennent pas; ils dirigent leur attention vers ce but pendant qu'il s'en trouve un autre bien plus important. » Il ajoute: « L'élève, après avoir fait ses études prélimi- naires, peut alors s'occuper des principes fondamentaux de la reli- p. î6/i.

gion, passer ensuite à ceux de la jurisprudence, puis s'appliquer à ' Le cadi Ibn el-Arebi (voyez la i*'par- par le chef de la tribu arabe des Kâb Ibn lie, p. li^i) composa un ouvrage intitulé Soleïm.

Canoun et- raoHf/, dans lequel il raconta sa ' Il faut insérer le mot otiJI. avant visite à la Mecque et son retour en Espa- (Jx.

gne. Dans ce voyage, il fil naufrage sur les ' Pour iill i.iLJ, lisez iiiut.iws.

cotes de la Tunisie, où il fut bien accueilli * Pour i, lisez ^.

290 PROLEGOMENES la dialectique, et finir par les traditions et par les sciences qui s'y rattachent. » Au reste, il défend d'enseigner à la fois deux sciences différentes, à moins que l'intelligence de l'élève et l'activité de son esprit ne le rendent capable d'en profiter,.l'avoue que le système pro- posé par le cadi Abou Bekr ^ est très-bon, mais les usages s'opposent à son emploi, et les usages nous gouvernent despotiquement dans les affaires de cette vie.

Ce qui a établi d'une manière toute spéciale l'usage de commencer l'enseignement par le Coran fut le désir de mériter la bénédiction divine et la récompense (d'une si bonne action), et d'empêcher que l'élève, une fois lancé dans les égarements de la jeunesse, ne rencon- trât des obstacles qui nuiraient à ses bonnes intentions ou qui arrê- teraient ses études, de sorte qu'il laisserait échapper à tout jamais l'occasion d'apprendre ce livre. Tant que dure sa minorité, il reste .soumis à l'autorité d'autrui, mais, lorsqu'il est entré dans l'adolescence et qu'il se voit débarrassé du joug qui lui pesait, il peut se lai-sser entraîner par les passions orageuses de la jeunesse et faire naufrage sur les côtes de la folie. Aussi s'empresse-t-on de profiter de sa minorité et de l'état de soumission dans lequel il est tenu pour lui enseigner le Coran, de crainte que plus tard il n'ait aucune connais- sance de ce livre. Si l'on avait la certitude de le voir continuer ses études et écouter volontiers les leçons qu'on lui donnerait, on pour- rait l'instruire d'après le système du cadi, système qui, en ce cas, serait pour les habitants de l'Orient et pour ceux de l'Occident le meilleur à adoj)ter. Dieu décide ce qu'il veut et personne ne peut contrô- ler ses décisions.