intellectuelles, lesquelles sont du domaine de l'entendement. Or ce sont les mois qui font connaître ce que l'esprit renferme d'idées ap- partenant, soit à l'entendement, soit à l'imagination; ils s'emploient P. 175. pour les transmettre oralement d'une personne à une autre dans les discussions, dans l'enseignement et dans les débats auxquels donnent lieu les questions scientifiques, débats que l'on prolonge dans le but d'acquérir une parfaite connaissance de la matière dont on s'occupe. Les mots et les phrases sont les intermédiaires entre (nous et) les pensées (d'autrui); ce sont des liens et des cachets qui servent à fixer et à distinguer les idées. Il faut savoir reconnaître les idées aux mots qui les représentent; mais, pour le faire, l'étudiant' doit con- naître la signification que chaque mot porte dans le langage et pos- séder un bon fonds d'instruction. S'il ignore le cens des mots, il ne pourra guère découvrir les idées qui y correspondent, et h cette dif- ficulté vient encore se joindre celle de la spéculation dans laquelle l'esprit est alors engagé. Si la faculté de reconnaître la portée des mots est assez bien affermie chez l'étudiant pour que son esprit, aussitôt un mot prononcé, saisisse l'idée qui y correspond, ce qui, du reste, a lieu par intuition et par suite d'une disposition naturelle, le voile qui s'interposait entre cette idée et l'entendement disparait tout à fait, ou se laisse écarter très-facilement La seule tâche qui reste alors à remplir, c'est l'examen de ces idées.
Voilà ce qui arrive quand l'enseignement se donne de vive voix et fournit toutes les indications nécessaires; mais, si l'étudiant est obligé de travailler seul, de mettre par écrit (ce qu'il apprend dans les livres), et de reconnaître les paroles qui sont indiquées par les traits de l'é- criture, il voit surgir devant lui une nouvelle difficulté, provenant de la distinction qui existe entre les mots tracés au moyen de l'é- criture et les paroles qui s'articulent, mais qui se trouvent encore dans l'esprit*. En effet, les traits de l'écriture servent spécialement à indiquer les paroles articulées, et, tant qu'on ne saisit pas les indi- Lisez^JjuiJ. — ' Cela s'applique surtout à la langue arabe quand elle est écrite, comme dans les premiers temps, sans voyelles et sans points diacritiques.
304 PROLÉGOMÈNES calions qu'ils fournissent, on ne saurait reconnaître les mots qu'ils désignent. Si l'on ne distingue pas bien aux traits de l'écriture les mots qu'ils représentent, on ne connaîtra qu'imparfaitement le sens de ces mots; c'est donc ià un autre voile qui dérobe à l'investigateur P. 276. et à l'étudiant la vue du but qu'il cherchait à atteindre, savoir, l'acquisition de connaissances; et ce voile est encore plus difficile à soulever que le premier. Mais, lorsqu'on a bien acquis ia faculté de reconnaître les idées indiquées par les mots articulés et par les traits de l'écriture, le voile est tout à fait levé et l'on n'a plus que la tâche de bien comprendre les investigations qui se font au moyen de ces idées. La difficulté de distinguer les rapports des idées aux mots, tant articulés qu'écrits, existe pour toutes les langues. Ceux qui ap- prennent ime langue dans leur jeunesse acquièrent bien mieux que les autres ia faculté de s'en servir.
Le peuple musulman, ii l'époque où ii fonda son empire et absorba les autres nations, alors que l'influence du Prophète et du Coran eut fait disparaître les sciences des anciens, ce peuple était d'une igno- rance (et d'une simplicité de mœurs) qui se manifestaient dans toutes ses inclinations et dans toutes les habitudes qui le distinguaient. Mais ensuite ia souveraineté, la puissance et les services forcés des peuples vaincus le façonnèrent aux usages de la civilisation sédentaire et adou- cirent chez lui la rudesse des mœurs. Dès lors renseignement des s(iences religieuses, qui s'était fait chez les musulmans (gratuite- n)ent et) par la voie de la transmission orale, devint un métier, et le progrès de leurs connaissances amena la composition d'une foule d'ouvrages et de recueils.' Mus par le désir de connaître les sciences des autres peuples, ils firent traduire en arabe les traités qui les ren- fermaient, et, pour réunir ces renseignements nouveaux à leurs propres sciences, ils ies remanièrent dans les mêmes moules dont ils s'étaient servis pour façonner leurs premières spéculations. Ayant dépouillé ces traités de leur vêtement étranger, afin de les habiller à l'arabe, ils firent tant de progrès dans leurs études, qu'ils surpassèrent leurs modèles.
Dès lors les originaux de ces livres, de ces textes en langue étran- D'IBN KHALDOLN. 305 gère, tombèrent dans l'oubli et n'obtinrent pas plus de considération qu'une ruine abandonnée, qu'un nuage de poussière chassé par le vent, et toutes les sciences se trouvèrent exposées dans le langage des Arabes et consignées dans des recueils dont l'écriture était celle de ce peuple. Il fallait donc que les personnes engagées dans des études scientifiques connussent la signification des mots appartenant à leur langue, non-seulement des mots articulés, mais des mots écrits; car elles devaient se passer des traités rédigés en d'autres langues, vu que ces volumes avaient péri, faute de soins.
Nous avons déjà fait observer que parler un langage quelconque est une faculté acquise par la langue, de même qu'écrire est un acte dont la faculté appartient à la main. Donc, si un homme a contracté dans sa jeunesse l'habitude de parler une autre langue que l'arabe, P. 377- jamais il ne parviendra à bien énoncer ses idées en arabe. C'est un fait que nous avons laissé entrevoir en démontrant qu'une personne, devenue très-habile dans la pratique d'un premier art qu'elle aurait appris, ne parvient presque jamais à se distinguer dans un second; cette proposition me paraît évidente. L'étranger, qui n'a qu'une con- naissance imparfaite de l'arabe et de la siguificalion des mots aiti- culés ou écrits qui appartiennent à cette langue, ne saurait recon- naître d'une manière parfaite les idées que ces mots représentent, ainsi que nous venons de le dire; à moins toutefois que l'habitude de parler sa propre langue ne soit pas devenue une facuhé persis- tante à l'époque où il veut s'appliquer à l'étude de l'arabe. C'est ainsi qu'en Perse les enfants qu'on élève dans la société d'Arabes, et dont l'esprit n'a pas encore subi l'influence de leur langue maternelle, parviennent à bien parler l'arabe. En ces cas, c'est la langue arabe qu'on peut considérer comme la première qu'ils ont apprise, et ils n'auront pas de difficulté à comprendre les idées qu'ils y trouvent énoncées, 11 en est de même des personnes ' qui ont appris l'écriture usitée dans leur pays avant de s'occuper de l'écriture arabe. Aussi 306 PROLEGOMENES voyons-nous que beaucoup de savants d'origine étrangère ont pour habitude, en donnant des leçons et en faisant des cours, de ne pas rapporter (avec des explications) les gloses qu ils tirent des livres (arabes), mais de les (apprendre par cœur et de les) débiter (telles qu'elles sont), voulant ainsi s'épargner la tâche d'aborder les diffi- cultés offertes par ces passages, et se rendre ainsi j51us facile l'in- telligence des idées qu'ils renferment. Mais celui qui s'est acquis la faculté de bien comprendre la signification des mots, tant articulés qu'écrits, n'a pas besoin d'avoir recours à ce subterfuge; le talent de reconnaître les mots en les voyant écrits et de saisir les idées quand il entend prononcer les mots (qui les représentent) est devenu pour lui comme un attribut inné, et fait disparaître le voile qui lui cachait les idées auxquelles ce§ mots correspondent. Celui qui met un grand . empressement à s'instruire, qui s'attache à l'étude de la langue et des paroles écrites, obtiendra une connaissance solide de ces matières; nous en voyons des exemples parmi les savants étrangers, mais ces P. 278. exemples sont rares, et, si l'on compare ces savants avec leurs con- temporains et confrères de race arabe, on verra que ceux-ci les surpassent en savoir et dans la faculté de bien manier la langue. L'in- fériorité des étrangers provient du relâchement que l'habitude d'in- tonations barbares (arfy'ma), contractée de bonne heure, fait subir (aux organes de la parole), en affaiblissant leur action.
Qu'on ne nous objecte pas la déclaration que nous avons déjà laite, savoir, que la plupart des savants parmi les musulmans étaient des adjeni (non-Arabes), car nous avons voulu désigner par ce terme ceux qui étaient d'origine étrangère, et nous avons fait remarquer que la longue persistance de la civilisation sédentaire chez ces peuples les avait habitués à la pratique des arts et à l'acquisition des connais- sances scientifiques. Mais ici il s'agit d'autre chose, savoir, de Yadjma (ou embarras) éprouvé par la langue (quand elle n'est pas habituée à la prononciation de l'arabe). Si l'on nous objecte les Grecs, peuple très-versé dans les sciences, je répondrai qu'ils en avaient acquis la connaissance par l'intermédiaire de leur propre langue, celle qu'ils DIBN KHALDOL'N. 307 avaienl parlée dès leur première jeunesse, et par la voie de leur propre écriture, tandis que le musuhnan non arabe apprend les sciences par l'intermédiaire d'une langue qu'il ignorait dans sa jeu- nesse et d'une écriture toute différente de celle dont il avait eu d'a- bord l'habitude. Or cela est un grand obstacle à son progrès, ainsi que je viens de le dire.
Ces observations s'appliquent dans toute leur étendue aux indivi- dus des diverses nations dont la langue maternelle est autre que l'arabe; elles sont vraies en ce qui concerne les Persans, les Roum, les Turcs, les Berbers, les Francs et tous les peuples dont la langue n'est pas l'arabe. Et il y a dans cela des signes pour ceux qui savent observer. {Coran, sour. xvi, vers. 71.)
Les sciences qui se rapportent à ia langue arat>e.
Ces sciences forment les quatre colonnes (principales de la langue), savoir: la lexicologie, la grammaire, la rhétorique et la littérature. Leur connaissance est absolument nécessaire aux légistes, parce que P. 279. tous les articles de la loi dérivent du Coran et de la Sonna, (recueils) qui sont en langue arabe et dont les (premiers) rapporteurs, c'est-à- dire les compagnons du Prophète et leurs disciples immédiats, étaient des Arabes. C'est aussi dans la langue des Arabes qu'il faut cher- cher l'explication des dilBcultés qui se présentent dans ces textes sacrés. La connaissance des sciences qui concernent celte langue est donc indispensable quand on veut apprendre le droit. Les différences qui se remarquent dans la consistance que ces sciences ont acquise' proviennent de la diflérence des rangs qu'on leur a assignés d'après l'utilité qu'elles offrent pour le but qu'on veut atteindre. (On con- naîtra ces différences) à la lecture de ce que nous allons exposer en traitant successivement de chacune de ces sciences, et on y verra que la grammaire tient la première place, parce qu'elle indique les ■M 39.
308 PROLEGOMENES procédés qu'il faut employer quand on veut exprimer ses pensées avec précision. C'est par la grammaire que nous distinguons le ré- gissant du régime et l'inchoatif de l'énonciatif; sans elle, on igno- rerait les bases mêmes de l'art au moyen duquel on fait connaître ses idées. La lexicologie avait cependant droit à la première place; mais, comme la plupart des termes inventés pour signifier des idées ont continué à désigner ces mêmes idées sans avoir changé de des- tination, tandis que les inflexions de la syntaxe désinentielle ser- vant à distinguer le sujet de l'attribut et à marquer leur relation mu- tuelle ont subi tant d'altérations qu'elles ont fini par disparaître, on attache plus d'importance à la grammaire qu'à la lexicologie. En effet, si les règles de la grammaire tombaient dans l'oubli, on per- drait le moyen de se comprendre mutuellement, tandis que la signification des mots ne s'oublie pas La gi'ammaire {nahou.).
Le terme logha"^, pris dans son acception ordinaire, signifie l'ex- pression de la pensée au moyen de la parole. Conmie c'est là un acte lingual [qui résulte du désir de communiquer ses idées à autrui] \ il ne manque jamais de devenir, pour l'organe servant à le produire, c'est-à-dire pour la langue, (un acte habituel,) une faculté complè- tement acquise. Le langage, chez chaque peuple, est tel que l'accord P. j8o. général des volontés l'a fait. Chez les Arabes, la faculté de la parole est plus belle qu'ailleurs, et montre toute sa supériorité par la clarté avec laquelle elle énonce la pensée. La cause en est que l'arabe pos- sède, outre les mots, des signes particuliers qui expriment un grand nombre d'idées. Telles sont les motions (ou voyelles finales) servant ' Dan» Je passage que je rends ninsi, ' Le texte de cette parenthèse offre une l'auleur se borne à dire: « mais il n'en est faute grave: le mot *iKJI doit se remplapas ainsi de la lexicologie. » cer par j^uUI, Va- texte ne se trouve, an Ce mot signifie primilivement paro/e, reste, ni dans l'édition de lioulac, ni dans et secondairement locution, lanqage, lexi- les manuscrits C et D. Le traducteur tinc cotogie. n'en a tenu aucun compte.
D'IBN KHALDOUN.:m) à distinguer le régissant du régime (et) du mol attiré, c'est-à-dire du complément (régi au génitif). Telles sont encore certaines lettres au moyen desquelles on fait passer d'un sujet à un autre l'action, ou mouvement, exprimé par le verbe ', et cela sans être obligé d'y em- ployer d'autres mots. Ces particularités n'existent que pour l'arabe "; dans les autres langues il faut avoir un terme spécial pour chaque idée et pour chaque circonstance particulière. Aussi trouverions- nous que, chez les Pt-rsans, la langue de la conversation serait très- diffuse, si nous établissions une comparaison entre elle et l'arabe. C'est à cette concision que se rapporte l'idée énoncée par le Prophète en ces termes: « J'ai reçu (de Dieu) des paroles qui disent beaucoup, et mon style se distingue par son extrême concision. • Dans l'arabe, les lettres (formatives), les motions et les imposés, c'est-à-dire les formes (diverses des mots dérivés), ont chacune, dans l'expression de la pensée, une valeur réelle qui s'apprécie instantanément, sans qu'on soit obligé d'avoir recours à l'aide d'un art quelconque*. La faculté de les employer était acquise à l'organe de la langue chez les Arabes et se transmettait d'une génération à une autre, de même (ju'aujourd'hui notre langage passe de nous à nos enfants.
Après la promulgation de l'islamisme, les Arabes sortirent du Hid- jaz pour s'emparer de l'empire (du monde) et arracher le pouvoir aux mains des peuples et des dynasties qui l'exerçaient. Comme ils se mêlèrent alors aux adjem (étrangers), la faculté dont nous parlons s'altéra chez eux par l'adoption d'expressions qui ne convenaient pas (au génie de la langue arabe), et qui s'y étaient introduites par l'ha- bitude d'entendre parler ceux d'entre les étrangers qui avaient pris les usages des Arabes. Or c'est de l'audition que provient la faculté du langage. Dès lors, cette faculté se corrompit par un mélange de ' Il s'agit des 'étires formatives, celles ' EHes se retrouvent dans le turc, dans qui s'ajouîenl à la fonne primitive du verlîe l'iiébreu et dans plusieurs autres langues, alin d'en tirer les formes dérivées; dan.s ' Je suppose que les mots ^J^i.^S^Iî y^ certains cas, elles rendent transitifs le? ont ici la signiticationde,_^JsikJ ^I «jt ^. verbes neutres, et vice versa.
•310 PROLÉGOMÈNES termes qui devaient altérer son caractère et qu'elle recevait facile- ment, tant elle avait l'habitude d'obéir à l'audition, p. 381. Les hommes prévoyants' parmi les Arabes commencèrent alors à craindre que, dans la suite des temps '^, cette faculté ne se perdît tout à fait et que l'accès du Coran et de la Sonna ne fût fermé à toutes les intelligences. Voulant prévenir ce danger, ils tirèrent des ex- pressions usitées dans leur langue quelques règles qu'on devait ap- pliquer d'une manière absolue à (la conduite de) cette faculté, et qui ressemblaient à des universaux ou principes généraux. Ils examinèrent, au moyen de ces règles, toutes les formes du discours, afin de pou- voir les classer selon leurs analogies. Le régissant devait se placer dans la catégorie du merfouâ (ce qui est au nominatif ou au mode in- dicatif), ainsi que le sujet de la proposition, et le régime (du verbe) devait être mis dans celle du mensoub (ce qui est à l'accusatif). S'étant ensuite aperçus que la signification des mots se modifiait selon les changements subis par ces motions (ou voyelles finales, servant à marquer les cas et les modes), ils s'accordèrent à désigner (les règles de) ces changements par le nom cYeïrab (arabisation, syntaxe des désinences), et à donner le nom d'aamel (régissants) aux mots qui les effectuaient. De là dérivait un corps de doctrine qu'ils acceptèrent d'un commun accord et dont ils étaient les seuls dépositaires. Ils la mirent ensuite par écrit et en formèrent un art qui leur appartenait et qu'ils désignèrent par le terme nahou (voie, grammaire).
Celui qui, le premier, écrivit un ouvrage sur cette matière, fut Abou '1-Asoued ed-Douéli ', de la tribu de Kinana. Il le fit, dit-on, sur l'invilation d'Ali (le khalife), qui, ayant remarqué que la faculté de parier correctement commençait à s'altérer, lui avait ordonné de faire quelque chose pour l'empêcher. Abou '1-Asoued eut recours à l'étabUssemcnt de quelques règles qu'on pouvait se rappeler facile- * Lisez Oyojy J. C.). Voyez Dict. biogr. d'ibn Khallikan, ' Abou 'l-Asoued Dhalem Ibn Amr vol. I, p. 662. L'auteur y parle des travaux ed-Douéli, natif de Basra el un des parti- d'Abou '1-Asoued sur la grammaire.
D'IBN KHALDOUN. 311 ment et qu'il avait découvertes en examinant beaucoup de cas parti- culiers. Le même sujet, traité ensuite par d'autres écrivains, échut à Khalillbn Ahmed el-Ferabîdi', qui vivait sous Haroun er-Kechid. On avait alors le plus grand besoin d'un (bon) traité sur la matière, tant les Arabes avaient perdu de cette faculté; Khalîl mit en ordre le» principes de l'art et en compléta les subdivisions. Sibaouaïh ^ ayant appris de lui la grammaire, développa complètement ces subdivisions et y ajouta un grand nombre d'exemples et d'éclaircissements. Le Kitab (ou livre par excellence), qu'il composa sur ce sujet et qui jouit d'une si grande célébrité, a servi de modèle à tous les ouvrages gram- maticaux qui parurent dans la suite. Abou Ali '1-Fareci et Abou '1-Ca- P. ïSî- cem ez-Zeddjadji écrivirent ensuite plusieurs abrégés à l'usage des commençants, et suivirent dans ces traités le plan adopté par le grand maître de l'art dans son Kilab.
La grammaire iiit ensuite traitée bien au long, et alors surgit la divergence d'opinions qui continua à régner entre les grammairiens de koufa et de Basra, les deux anciennes capitales de l'empire arabe; les arguments et les preuves mis en avant de chaque côté se multi- plièrent, et les systèmes de doctrine adoptés dans renseignement s"é- carlèrent les uns des autres. Gomme on ne s'était pas entendu sur les principes fondamentaux de l'art, il y eut un grand désaccord au sujet des désinences (qu'il fallait employer) dans beaucoup de mots du Coran, et cela contribua pendant longtemps à la perplexité des étudiants. Alors vinrent les gramn)airiens postérieurs avec leurs sys- tèmes. Les uns, voulant tout condenser, firent disparaître la plupart des longueurs dont ces traités étaient remplis, tout en conservant ce qui s'y trouvait de vraiment utile; parmi ceux-ci Ibn Malek^ se distingua en composant son Teshil (la grammaire rendue facile). Les autres s'appliquèrent à former des abrégés élémentaires à l'usage des ' Khalîl Ihn Alimed, de lu tribu arabe lème les règles de la prosodie. Il mourut des Feralûd, composa plusieurs traités vers l'an 170 (786-787 de.1. C). sur la grammaire et sur la philologie. Il ' Voyez ci devant, p. 372.
fut aussi le premier qui réduisit en sys- ' Voyez la i" partie, p. xx.
312 PROLEGOMENES commençants; ce que firent Zamakhcheri ' dans son Mofassel (capi- tulaire) et Ibn el-Hadjeb- d-àns son^ Mocaddema (introduction). Quel- ques-uns mirent en vers les règles de la grammaire; Ibn Malek, par exemple, à qui nous devons ï'Ardjouza tel-Kobra (le grand traité ver- sifié) et YArdjouza tes-Soghra. (le petit traité versifié), et Ibn Moti, qui composa YArdjouza lel-Alfiya (le traité composé de mille vers) *.
En somme, les ouvrages sur la grammaire sont tellement nom- breux, qu'on ne saurait les indiquer tous. Les systèmes d'après lesquels on enseigne cet art diffèrent les uns des autres; celui des grammairiens postérieurs ne s'accordait pas avec celui de leurs pré- décesseurs, et ceux des écoles de Koufa, de Basra, de Baghdad et de FEspagne offraient beaucoup de points de dissemblance.
La décadence de la civilisation, fait dont nous sommes les té- moins, avait tellement précipité le déclin des sciences et des arts, qu'il semblait nous annoncer la perte prochaine de fart grammatical; mais, dans ces derniers temps, il nous est arrivé ici, dans le Maghreb, un p. 283. recueil venu de f Egypte et attribué à Djemal ed-Dîn Ibn Hicham ^, im des grands savants de ce pays. Cet ouvrage renferme toutes les règles de la syntaxe désinenlielle; il les indique d'une manière som- maire, tout en fournissant les détails les plus essentiels; il traite des particules, des propositions et des termes dont la proposition se compose, mais il omet les nombreuses redites qui se présentaient dans les divers chapitres de la grammaire (tels que ses devanciers les avaient rédigés). Ce traité a pour titre El-Moghni fit Eïrab [livre qui suffit pour Vétude delà syntaxe désinentielle)''. L'auteur y indique ' Voyez la r* partie, p. a3. sien. (Voyez la i" partie, Introduction, ' Voyez ci-devant, p. 34- p- xx.) Les exemplaires de XAlfiya d'Ibn ' Il faut insérer *J après jù»jJLlt. Moti sont devenus fort rares.
' Yahya Ibn Moti, membre de la tribu '" Voyez ci-devant, p. 273.
des Zouaoua, en Kabylie, cl auteur de '' Ici, par un défaut d'attention, notre plusieurs traités de grammaire, mourut auteur fait de deux ouvrages un seul: auCaire en 6a8 (ia3o-ia3i de J. C). Son Ibn Ilichniu nous a laissé deux traités Alfiya jouissait d'une grande réputation de grammaire, dont le plus important est jusqu'à ce qu'Ibn Malek eut composé le intitulé Mojjhni 'ILebîb (ce qui sudit à DIBN KHALDOUN.
313 toutes les (messes de la syntaxe désinentielle qui se rencontrent dans le texte du Coran; il les classe par ciiapitres et par sections, d'après leurs principes ioudamentaux, et les expose dans un ordre régidier. L'abondance de notions scientifiques offertes par ce traité fait voir que l'auteur était profondément versé dans son art et qu'il en pos- sédait une connaissance parfaite. Il a marché, autant que je puis en juger, sur les pas de ceux d'entre les grammairiens de IVIosul qui ' avaient accepté la doctrine d'Ibn Djiimi "^ et suivi le plan adopté par ce savant dans l'enseignement de son art. Le savoir déployé par Ibn Hi- cbam est vraiment admirable, et montre qu'il possédait parfaitement son sujet et qu'il était très-habile. Dieu ajoaie aux choses créées autant qu'il veut. {Coran, sour. xxxv, vers, i.)
La lexicologie.