SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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La lexicologie.

La lexicologie [logha) sert à expliquer le sens des mois institués' (pour représenter des idées). Lorsque la faculté de s'exprimer cor- rectement en arabe se fut affaiblie en ce qui regarde l'emploi des motions, c'est-à-dire de ce que les grammairiens appellent eïrab (la syntaxe désinentielle), et lors(jii'on eut établi, pour le maintien de cet emploi, les règles dont nous avons parlé, le langage des Ai'abes l'homme inlelligentj. L'autre, auquel il donna le litre iVEl-Eïrab an Caouaîd el- Eïrab (exposition des règles fondamenlales de la syntaxe des désinences), est beaucoup moins étendu. M. de Sacy a publié plu- sieurs chapitres de celui-ci dans son An- lliologie grammaticale arabe. Le Moghni jouit encore d'une grande réputation, bien qu'il offre comme exemples beaucoup de vers qu'il est impossible de comprendre sans un commentaire. Le polygraphe So- youti a remédié à ce défaut en composant son Charch chawahed el-Moghni (explica- tion des exemples cités dans le Moghni j. Prolégomènes. — ut.

' J'insère le mot ^^oJt après J>->jll. Cette correction est justifiée par l'édilion de Boulac.

^ Le mot 2^j signifie poser. Les philo- logues arabes disent que les mots ont été potéf pour exprimer les idées. Je rends ce verbe par instituer. Bossuet a dit, dans son Traité de logique, liv. I, chap. ni: ■ L'idée représente naturellement son objet, et le terme (le représente) seulement par ins- titution, c'est-à-dire parce que les hommes en sont convenus. > ko 314 PROLltGOMÈNES n'en continua pas moins à s'altérer par suite des rapports fréquents et intimes qui s'étaient établis entre eux et les peuples de race étran- î^ère ', La corruption s'étendit jusqu'aux mots institués (pour la repré- sentation des idées), et eut pour résultat ([ue beaucoup de termes arabes s'employaient en dehors de leur destination primitive. Cela provenait de l'inclination des Arabes à se familiariser avec les locu- tions vicieuses employées par les nouveaux arabisés et s'éloignant du bon arabe. Il fallait donc songer à fixer le sens des mots par le moyen de l'écriture et à réunir toutes ces indications pour en for- mer des recueils, car il était à craindre que la langue ne finît par P. j84. disparaître tout à fait, et que cela ne rendît impossible l'intelligence du Coran et des traditions.

Plusieurs philologues très-habiles entreprirent cette tâche, en ras- semblant des exemples du bon langage et en les dictant à leurs élèves. Le premier qui entra dans cette carrière fut El-Khalîl Ibn Ahmed el- Ferahîdi. 11 composa le Kitab el-Aïn^, livre dans lequel il inscrivit tous les mots qui peuvent se former par la combinaison des lettres de l'alphabet. Ces mots sont bilitères, ou trilitères, ou quadrililères; il y en a même qui se composent de cinq lettres (radicales) et qui ap- partiennent à la dernière classe des combinaisons permises dans la langue arabe. El-Khalîl réussit dans cette entreprise par l'emploi d'une suite de procédés embrassant (tous les cas qui pouvaient se présenter). Expliquons cela. I^e nombre des mots bilitères doit s'ob- tenir en opérant successivement sur les termes d'une série (régulière) qui commence par un et finit par vingt-sept, chiffre qui indique l'avant-dernier ternie de ia série des lettres de l'alphabet. En efl'et, chacune ' de ces lettres doit se combiner avec les vingt-sept autres. La première lettre fournirait ainsi vingt-sept mots bilitères; la se- conde, combinée avecles vingt-six (qui forment le restant de la série), produirait vingt-six bilitères; on prendrait ensuite Fa troisième (lettre pour la combiner de la même manière), puis la quatrième (et ainsi DIBN KHALDOUN. 3fâ de suite) jusqu'à la vingt-septième, qu'où combinerait avec la vingt- liuilièmc et qui produirait ainsi un seul (bililère). Tous ces résultats formeraient une suite régulière de nombres, depuis un jusqu'à vingt-sept. La sommation de cette série se ferait par le procédé dont se servent les arithméticiens: [c'est-à-dire en ajoutant le premier nombre de la série au dernier et en multipliant cette somme par la moitié du nombre des tern)es] '. On doublerait ensuite cette somme parce qu'on peut renverser l'ordre des lettres dans le mot bilitère et en mettre la seconde avant la première; c'est un (ait dont il faut tenir compte en calculant ces combinaisons. Le chiffre qui s'ob- tiendra de cette manière indiquera le nombre total des bilitères. Pour connaître le nombre des Irilitères, on multipliera celui des bi- litères par chaque terme de la suite des nombres qui commence par P. aSâ. un et qui finit par vingt-six; car on ajoute une lettre au bilitère pour le convertir en trilitère, et chaque bilitère remplit ici la l'onction d'une seule lettre que l'on combinerait avec les vingt six lettres res- tantes. On prendra donc la somme de la série, depuis un jusqu'à vingl- six, on la multipliera par le nombre des bilitères, puis on multipliera cette somme par six, nombre des combinaisons dont trois lettres sont susceptibles; on aura alors le nombre des trilitères qui peuvent se former par la combinaison de toutes les lettres de falphabet. Pour obtenir celui des qnadrililères et des mots composés de cinq lettres, on procédera de la même manière '^.

' Celle règle est juste quand les termes se trouve ni dans le» tnanuscrils C et D (le la série sont en nombre pair, mais elle ni dans l'édition de Boulac. ne sullil pas dans le cas actuel, où le ' Pour rédiger un dictionnaire, il s'agit nombre des termes est impair. Pour ob- bien moins de connaître le nombre des tenir la somme d'une progression dont les mots qui doit y entrer que d'avoir tous ces termes sont en nombre iiiipair, il en faut mots sous la main ainsi que leurs signiii- supprinier le premier ou le dernier terme, calions. J'ajouterai qu'il y a de l'incompa- prendre la somme du reste, en suivant la tibilité entre certaines lettres de l'alphabet règle, puis ajouter à cette somme le terme arabe, de sorte qu'elles ne peuvent jamais supprimé. — Jai mis le passage du texte se rencontrer immédiatement dans une entre parenthèses, parce qu'il donne une même racine.; ce qui réduit considérable- idée incomplète de l'opération, et qu'il ne ment le nombre total des combinaisons.

316 PROLÉGOMÈNES EI-Khalîl, ayant déterminé le nombre de ces combinaisons, classa les mots d'après les lettres de l'alphabet (par lesquelles ils commen- çaient), se conformant ainsi à l'usage reçu; puis il entreprit de ranger ces lettres d'après la position des organes qui servent à les articuler. 11 donna la première place aux lettres (jullurales, la seconde aux lettres palatales, la troisième aux dentales, la quatrième aux labiales et la cinquième aux infirmes, c'est-à-dire aériennes^. Il mit la lettre aïn en tête de la première classe, parce qu'elle provient de la partie (du gosier) la plus éloignée (des lèvres). Ce fut à cause de cela qu'on ap- pela son dictionnaire Le livre de l'Aïn (Kitab el-Aïn), se tenant ainsi à l'usage des anciens qui donnaient pour titres à leurs recueils les phrases ou les mots par lesquels ces traités commençaient. Il distingua aussi les termes qui s'emploient de ceux qu'on a laissés de côté. Ces derniers appartiennent ordinairement à la catégorie des quadril itères et à celle des mots qui sont formés de cinq lettres, les Arabes ayant renoncé à leur emploi parce qu'ils les trouvaient trop pesants dans la prononciation. L'auteur inséra les mots bilitères dans cette dernière classe, parce qu'ils sont d'un usage très-restreint. Les (racines) trilitères s'emploient beaucoup plus que les autres; aussi les formes qui en dérivent sont- elles très-nombreuses. El-Klialîl inséra toutes ces formes dans son Kitab el-Aïn, et les y exposa de la manière la plus satisfaisante et la plus complète. P. 286. Dans le iv* siècle, Abou Bekr ez-Zobeïdi^, maître d'écriture du khalife espagnol Hicham el-Moweïyed', fit un abrégé de lAïn, tout en respectant l'ample dessein de ce recueil. Il supprima tous les ' Celles qui se forment par expiration. Plus tard son élève lui confia les fonctions Ces lettres sont Valef, le ouaoa et le ya. de cadi à SéviUe et de commandant des ' Ibn klialliknn nous apprend, dans troupes de la police (cAorta). Il mourut en .ton Dictionnaire biographique, vol. 111, Syij (gSc) de J. C). Selon Hnddji Khalîfa, p. 83, de ma traduction, qu'Abou Bekr il avait donné à son ouvrage sur ÏAïn le Mohammed Ibn el-Hacen ez-ZobekU était l'iUe iVElIstidrak ala 'l- Aïn [V Aïn corrisél- 'b'' un nalifde Cordoup. Il s'établit à Sévillc, ' Hicliam clMoweïyed, le dixième des où il fut nommé précepteur du jeune Omeïades espagnols, monta sur le trône prince Omeîade, Ilicbam ei-Moweîyed. l'an 366 de l'hégire (976 de J. C).

D'IBN KHALDOUN. 317 lermcs dont on no fail pas usage, ainsi qu'une grande partie des exemples cités pour justifier les significations attribuées aux mots généralement employés. Cet abrégé, fait pour être appris par cœur, est un excellent ouvrage.

El-Djeuheri', natif de l'Orient, suivit, dans son Sahâh, l'ordre al- phabétique généralement reçu, et commença par (les mots dont la dernière lettre est) le hamza. Il choisit pour indicateur (servant à faire connaître la place) de chaque mot la lettre finale de ce même mot, parce qu'on a très-souvent besoin des finales (quand on s'occupe à faire des vers ou de la prose rimée)^. [Cela lui faisait un chapitre. Ensuite il rangea les (mêmes) mots d'après l'ordre alphabétique des lettres initiales, et donna le titre de section à chacune de ces divisions, jusqu'à la dernière'.] Il reproduisit ainsi tous les mots de la langue, de même qu'El-Khalil l'avait fait avant lui (mais dans un autre ordre).

Un auteur espagnol nommé Ibn Cida^ parut ensuite à Dénia, sous le règne d'Ali Ihn iVIodjahed\ et composa un ouvrage qu'il intitula El-Mohkam (le bien constaté). Dans ce livre, il suivit le plan qui embrasse tout, celui dont nous venons de parler, et adopta l'arran- gement observé dans le Kilab el-Ai'n. Il entreprit même d'y indiquer les dérivations des mots et leurs changements de forme, et produisit ainsi un fort bel ouvrage.

Mohammed Ibn Abi '1-Hoceïn, liadjeb^ (ou premier ministre) d'El- .' Abou Nasr Ismaii Ibn Hatnmad el- etgrammairien.il mourut à Dénia, l'an 458 Djeuheri, le célèbre lexicographe, mourut (10G6). a Neïsapour, l'an 892 (looa de J. C). ' Ali, fils du Modjahed, souverain de ^ Ceci est l'ordre généralement adopté Dénia et des îles Baléares, monta sur le dans les dictionnaires arabes. Pour y trou- trône l'an 436(ioA4-io45), aussitôt après ver un mot, il faut le cbercber sous la der- la mort de soa père, nière lettre de la racine de ce n»ol, puis ' Pour i_>— =►>— ° «compagnon,» lisez on cherche, dans le même chapitre, la pre- cj-^va.. (Voyez V Introduction de la pre- mière lettre de la racine. mière partie de cet ouvrage, p. xvui.) On ^ Ce passage manque dans les manus- trouve une notice biographique de ce niicrits C et D et dans l'édition de Boulac. nistre dans l'Uisloire dus Berbers, t. Il, ' Abou 'l-Hacen Ali Ibn Cida, natif de p. 369, de ma traduction. Il mourut à Tu- Murcic, je distingua comme philologue nis, l'an 671 (1272-1 37.'^).

318 PROLEGOMENES Mostancer le Hafside, sultan de Tunis, (it un abrégé de ce diction- naire, mais il y changea l'ordre des mots. Ayant adopté le plan suivi dans le Sahâh, il classa les racines de manière que leurs lettres finales servhsenl d'indicateurs. On dirait que cet ouvrage et le précédent (le Sahâh) sont jumeaux sortis du même sein et engendrés par le même père. [Korâa', un des grands maîtres dans la science delà langue, com- posa (sur cette matière) un livre intitulé El-Mondjed (le secours); on doit à Ibn Doreïd^ un ouvrage (du même genre) intitulé El-Djemhera *• 287- (la collection), et à Ibn el-Anbari ' un autre nommé Ez-Zaher (Técla- tant, le fleuri).]

Voilà, autant que je le sache, les ouvrages qui servent de base à tous les autres éciùts qui traitent de la langue. Il y a, de plus, quel- ques abrégés d'un genre particulier, consacrés à de certaines classes de mots et renfermant, soit une partie, soit la totalité des sections que le sujet comporte. Le plan qu'on y a suivi, dans le but d'embrasser toutes ces notions, est difficile à saisir, tandis que celui des ouvrages principaux, étant fondé sur les combinaisons des lettres, se comprend très-facilement.

Parmi les ouvrages qui traitent de la langue arabe, je dois signaler particulièrement celui que Zamakhcheri composa sur les tropes [et auquel il donna le titre à'Asas el-Belagha (principes fondamentaux de l'art de bien parler)]. On y trouve toutes les expressions que les Arabes ont employées mélaphoriquement en les détournant de leur signification primitive. C'est un ouvrage hautement instructif.

Il nous reste une question à traiter. Les (anciens) Arabes avaient ' Je crois que le philologue désigne ici par le litre de Koràa est le même gram- mairien et natif d'Egypte qui s'appelait Ali Ibn al-Hacen el-Hennaï et à qui on avait donné le sobriquel de Korâa el-Ne- mel, c'esl-à dire j'amic defoarmi. il mourut, probablement, dans la première moitié du iv' siècle de l'hégire, et laissa plusieurs ouvrages sur la grammaire et la lexicographie. (Voyez l'ouvrage de M. Fliigel inti- tulé Die grammafischen Schulen derAraber, P-'99) ' Abou Bekr Mohammed Ibn Doreïd, célèbre philologue, poète et généalogiste, mourutàBaghdad, l'an Sa 1 (gISSde J. C). ' Le grammairien Abou Bekr Moham- med Ibn el-Anbari mourut à Baghdad en 028 (960 de J. C).

imposé à chaque idée une dénomination qui devait l'indiquer d'une manière générale, puis ils se servaient d'autres mots pour désigner certaines particularités d'une même idée. Cela nous oblige à distin- guer entre les mots d'institution primitive et ceux qui ont été intro- duits par l'usage. Pour y parvenir, il faut se sei-vir d'un art qui s'ac- quiert très-difficilement,.savoir, l'application de la critique au langage. Ainsi, par exemple, ils instituèrent le terme abiad pour désigner tout ce qui était plus ou moins blanc; puis ils désignèrent les chevaux blancs par le mot achehcb, les honmies blancs par le mot aziier et les moutons blancs par le mot amlah. (Ils observèrent cet usage si exac- tement) que l'application du qualificatif abiad à l'un ou l'autre de ces objets serait regardée comme une faute et une violence faite à la langue. Thaalebi ' s'est particulièrement occupé de cette matière et l'a traitée dans un ouvrage spécial intitulé Fikh el-Logha (la critique de la langue). C'est le meilleur ouvrage qu'un philologue puisse étu- dier, s'il ne veut pas"^ s'exposer à fausser les significations que les Arabes avaient attachées aux mots. Il ne suffit pas, en composant (une phrase), de connaître le sens primitif de chaque mot; il faut encore savoir si l'usage des Arabes justifie l'emploi de la phrase dans le sens qu'on lui attribue. C'est au littérateur qui dé.sire bien écrire, soit en prose, soit en vers, que cette connaissance est particuhèrement nécessaire; sans elle, il se tromperait à chaque instant dans l'em- ploi des mots de la langue, pris isolément, ou combinés avec d'autres. Les fautes de ce genre sont plus graves et plus choquantes que les P. j88, fautes de syntaxe.

Un savant des temps modernes composa un ouvrage dans lequel il entreprit de renfermer tous les mots qui ont plusieurs significations, et, bien qu'il ne les ait pas indiqués tous, il en a signalé le plus grand nombre.

' Abou Mansour Abdel-Vîeiek cth-Tliaa- ed-Dehr, ainsi que du traité intitulé luhh lebi, littérateur el pliilologue très-dis- «/-LojA«. Il mourut en 429 (io37-io38). tingué.esl l'auteur de la célèbre antho- * La particule y' a ici la signiiication logie poétique qui porte le titre de Yelimat négative.

320 PROLÉGOMÈNES Les abrégés qui traitent de cette partie de la science et surtout des mots généralement employés sont très-nombreux, ayant été com- posés pour faciliter aux étudiants le travail d'apprendre par cœur le sens de ces termes. Tels sont les alfadh (paroles) d'Ibn es-Sikkît\ le Fasîh de Thaleb^, etc. Quelques-uns de ces ouvrages renferment moins d'articles que les autres, ce qu'il faut attribuer aux. sentiments particuliers de chaque auteur concernant les matières qui lui parais- saient les plus importantes à savoir par cœur. Dieu est le créateur, le savant.

[La tradition^ qu'on invoque lorsqu'on veut prouver la légitimité d'un terme de la langue est celle-ci: que chez les Arabes chaque mol répondait exclusivement à une certaine idée. Elle ne nous dit pas qu'ils fussent les inventeurs de ces mots; un tel procédé leur aurait été trop difijcile, et il est loin d'être probable, car on ne connaît aucun exemple de son emploi. Une déduction fondée sur des ana- logies ne suffira pas pour nous démontrer que tel terme désigne telle idée, tant que nous ne connaîtrons pas un (second) exemple d'in- duction analogue à celui qui est si bien connu \ je veux dire le rai- sonnement d'après lequel on regarde (le terme kliamr qui signifie) le jus du raisin comme une expression générale servant à désigner tout ce qui peut enivrer. Quand on emploie un procédé de celte nature dans une déduction analogique, il y a moyen d'en constater la valeur, ' Abou Youçof Ishac Ibn ea-Sikkît est un grammairien célèbre auquel le klialifc Motewekkel avait confié l'éducation de ses fils, et qu'il fit périr d'une manière cruelle en l'année 244 (858 869 de J. C.), parce qu'il ne déguisait point son ntlache- mcnt à la cause des descendants d'Ali. (Anthol. gram. de M. de Sacy, p. iSy.)

' Abou '1-Abbas Ahmed Ibn Yaliya, sur- nommé Thaleb, florissait dans le troisième siècle de l'hégire, et fut un des grands chefs de l'école grammaticale et philolo- gique de Koufa. Son Fasih, dit Ibn Khallikan, est d'un petit volume, mais très- instructif Il mourut à Baghdad, l'un 391 (904 de J. C). — 11 faut corriger le texte arabe des Prolégomènes et remplacer le mot (^UxU par o.AjuJ, leçon de l'édition de Boulac et des manuscrits C et D.

' Ce paragraphe ne se trouve ni dans l'édition de Boulac, ni dans les manus- critsCetD. La rédaction en est peu claire, et le texte est évidemment incorrect dans quelques endroits.

* 11 s'agit d'une certaine déduction fondée s.ur un texte du Coran.

DIBN KHALDOUN. 321 DIBN KHALDOUN. 321 quand le texte de la loi est là pour nous mettre en mesure de l'ap- précier et nous faire voir si cette déduction ne pèche pas par la base. Mais nous ne possédons pas un tel moyen quand il s'agit de démon- trer la légitimité d'un (autre) terme de la langue, car, si nous avions recours à la raison, nous trouverions que (en pareil cas) ses jugements sont tout à fait arbitraires'. Tous les docteurs de la loi ont été de cet avis. Il est vrai que le Cadi^, Ibn Soreïdj' et quelques autres ont penché vers la doctrine que l'induction (dans les questions philologiques) était permise; mais c'est l'opinion contraire qui a prévalu, il faut bien se garder d'admeltre une doctrine que je vais signaler, savoir, que la!'• 389. constatation (des significations) des mots (au moyen de la déduction philologique) rentre dans la catégorie des définitions verbales (et est parfaitement certaine), vu que les définitions se rapportent à des idées, et que la signification d'un terme obscur ou inconnu est donnée par celle d'un mot généralement employé et dont la signifi- cation est évidente. (Il n'en est pas ainsi); la lexicographie constate uniquement que tel mot représente telle idée. Cette distinction est de la dernière évidence].

La science de Yexposilion*.

Cette science naquit dans l'islamisme postérieurement à celles de la grammaire et de la philologie. Elle est une des sciences (qui s'ap- pellent) linguales, parce qu'elle s'occupe de mots articulés, des sens qu'ils expriment et des idées qu'on veut indiquer par leur emploi. Le premier avantage que la personne qui parle désire procurer à une autre en lui adressant la parole consiste à lui faire concevoir cer- taines idées simples dont les unes s'appuient sur les autres comme ' Le manuscrit A porte ^-Cf; je lis ' Ahmed Ibn Omar Ii)n Soreidj, un des ^«-Ccv* avec le traducteur turc, qui explique grands docteurs de l' école chareïle, mourut ainsi le mot -k-C^^ ».j L.«J-J.i o^*:f i*^"^ ' à Baglidad, l'an 306(918 de J. C). • c'est-à-dire un jugement sans preuve. » 'La rhétorique est ainsi nommée parce ' Il s'agit tiu cadi El-Bakillani.( Voyez la qu'elle nous enseigne à bien exposer nos i" partie, p. 4a-) pensées, à parler avec précision. Proiigomèncs. — m. ki 322 PROLEGOMENES sur des soutiens ' et vont y aboutir. Pour indiquer des idées de ce genre, on se sert des (termes) isolés (dont se composent les propo- sitions), et qui sont les noms, les verbes et les particules. Le second avantage est de pouvoir distinguer entre les attributs et les sujets, et de reconnaître les divers temps (du verbe); on y parvient en ob- servant les changements opérés dans les motions, c'est-à-dire la syn- taxe des désinences, et en faisant attention aux formes que les mots ont reçues. Tout cela fait partie de la grammaire.

Il faut ensuite désigner toutes les circonstances qui entourent la chose dont on parle, circonstances que l'on ne reconnaîtrait pas, à moins qu'elles n'eus.sent des signes particuUers pour les faire remar- quer; celles, par exemple, qui sont relatives aux personnes qui parlent ensemble ou qui agissent, ou à l'action elle-même. Il est essentiel, pour la parfaite transmission de la pensée, que tout cela soit indiqué dans le discours.

Celui qui a acquis la faculté de parler correctement est arrivé au plus haut degré d'excellence dans l'art de transmettre ses idées. P. 290. Un langage dépourvu des (signes dislinctifs dont nous venons de parler) ne saurait être rangé dans la classe occupée par celui dont se servent les Arabes. Le langage de ce peuple est très-compréhensif, et possède des termes particuliers pour désigner chaque état; il se dislingue surtout par la perfection de sa syntaxe et par sa clarté.

Voyez combien leur expression, Zeïdon t//aani (Zeidus venit ad me), diffère de celle-ci, qu'ils emploient aussi: djaani Zeïdon (venit ad me Zeidus). Le terme mis en tète - (de la proposition) est celui auquel la personne qui parle attache le plus d'importance; quand on d'il djaani Zeïdon, on montre qu'on pense plus à l'acte de venir qu^à l'individu dont le nom est le sujet (de la proposition), tandis que, par les mots Zeïdon djaani, on laisse apercevoir qu'on pense plutôt à Zeïd qu'à l'acte de venir, lequel est l'attribut de la proposition*. Voyez encore l'emploi Ce «ont les attributs et les sujets de ' Il y a ici un-i grave omission dans propositions.^ l'édition de Paris et dans lis manuscrits C Je lis |»oJm. et D; mais j'ai pu la rùparer à l'aide de D'IBN KHALDOUN. 323 des termes maasoul [conjoint], mobhcm [vague) et marefu [déterminé) pour désigner d'une manière convenable les parties de la proposi- tion'. Voyez aussi comment ils corroborent la relation qui existe entre les termes d'une proposition: ils disent également Zeïdon caïmon (Zeidus [est] stans), inna Zeïdan caïmon (certe Zeidus [est] stans) et inna Zeïdan lé-caïmon (certe equidem Zeidus [est] stans). Ces trois expressions diffèrent en signification, bien qu'elles soient identiques au point de vue de l'analyse grammaticale. La pre- mière, celle qui n'a rien pour la corroborer, sert à renseigner une personne qui ne pensait [)as même (à Zeïd); la seconde, renforcée par la particule inna, s'adresse à une personne qui liésite à croire au fait qu'on lui raconte, et la troisième s'emploie pour convaincre la personne qui nie le fait. Donc elles ont cbacune une portée diffé- rente. Vous pouvez dire djaani er-radjolo (venit ad me ille bomo), puis, au lieu de cette expression, vous pouvez employer les mêmes mots et dire djaani radjolon (venit ad me [(jui vere est] bomo), en vous servant du mot indéterminé dans le but d'exalter le mérile d'un indi- vidu (bien connu) et de faire savoir qu'il n'a pas son pareil parmi les bommes'-*. Signalons ensuite les propositions indiquant un rapport; elles sont de deux espèces, les énonciatives [khabeiiya] et les arbi- traires [inchaïya]^. Les premières s'accordent avec des réalités externes et déjà existantes; les secondes ne s'accordent avec rien de ce qui se trouve dans l'externe, et expriment un soubait ou quelque autre sen- timent du même genre. Il est permis de supprimer la conjonction qui réunit deux propositions, quand la seconde occupe une place dans l'analyse*; et, en ce cas, la seconde proposition se trouve ré- I édition de Boulac, du manuscrit k et de ' Ici, dans l'édition de Paris, on trouve la traduclioii turque. Il faut in.vérer, entre une ligne répétée inutilement, '■ Je rends les termes techniques de la sition. (Voyez, à ce sujet, la Grammaire {grammaire arabe parles équivalents dont arabe de M. de Sacy, a*édit. t. II, p. 596 M. de Sacy s'est servi dans sa Grammaire. et suiv.)

4i.

324 PROLÉGOMÈNES duite ' au rang d'un simple appositif, remplissant la fonction de qualifi- P. 291. catif, ou celle de corroboratifou celle depermutatif. En ces cas, la con- jonction ne s'emploie pas. Si la seconde proposition n'occupe pas une place dans l'analyse, l'emploi de la conjonction est nécessaire. Comme le sujet dont on parle peut être traité largement ou avec concision, le discours peut également prendre l'une ou l'autre de ces formes. Vous pouvez employer un mot isolé pour exprimer une autre idée que celle qu'il servait à énoncer, mais cela ne se fait que pour indiquer une qualité inhérente à la chose dont on a prononcé le nom: quand vous dites Zeïd est an lion, vous n'avez pas l'intention d'affirmer qu'il appartient réellement à cette espèce d'animaux, mais d'indiquer qu'd a beaucoup de courage, qualité inhérente au lion. C'est là ce qu'on appelle isteïara (métaphore). Vous pouvez aussi employer une expression composée (de deux mots ou de plus) pour indiquer la cause nécessitante^ de la chose que vous venez d'énoncer. Ainsi, quand vous dites Zeïdon kethîron remad al-codoari (Zeidus copiosus e.st quoad cineres ollarum), vous donnez à entendre une consé- cpience nécessaire de la générosité de Zeïd et de son hospitalité, car