l'abondance des cendres provient de l'exercice de ces deux quahtés et les indique.
Tous ces exemples montrent que certains mots, soit isolés, soit combinés, peuvent indiquer d'autres idées que celles dont ils sont les représentants. Ces idées accessoires ont rapport à des traits^ et à des circonstances qui s'étaient fait remarquer dans les choses qui eurent lieu; et, pour les indiquer, on emploie avec certains traits et sous certaines conditions * les termes qui doivent les représenter. Cela se fait selon les besoins de chaque cas.
La science appelée exposition (rhétorique) recherche les moyens d'indiquer les circonstances et les traits particuliers aux divers et D. «A la place de j l-^-^, je lis U^c signification remarquable du terme f)y^. nuscrits C et D et par lédilion de Boulac.
D'IBN KHALDOUN.
325 cas qui peuvent se présenter. Elle se partage en trois sections I,a première a pour objet l'examen de ces traits et de ces circons- tances, afin d'y adapter des termes qui satisfassent aux exigences de chaque cas. On la désigne par le nom de science de la réalisation '. I^a seconde section a pour objet l'examen des effets nécessaires et des causes nécessitantes qui sont indiqués par telle et telle expression. Elle comprend la métaphore et la métonymie, ainsi que nous l'avons dit, et s'appelle la science de l'exposition. La troisième section a pour ob- jet d'orner le discours et de l'embellir en y ajoutant divers agréments, t* ^^i- tels que les rimes servant à couper les phrases, les jeux de mots, les parallélismes qui s'emploient pour cadencer les phrases, les ex- pressions à double entente qui dérobent à l'attention le sens qu'on veut exprimer en éveillant dans l'esprit une idée plus facile à saisir* [et les contrastes offerts par deux termes opposés en signification]^. Ils appellent cette partie la science des ornements^. Le terme exposition s'emploie chez les modernes pour désigner les trois parties, bien que ce soit proprement le nom de la seconde, celle que les. anciens avaient traitée avant les autres. Depuis lors, les questions qui sont du ressort de cette sciente n'ont pas discontinué à se présenter.
Djafer Ibn Yahya ', El-Djahed*, Codama " et autres écrivirent des ' Le terme Ai-ilj, q<ie je rends ici et plus loin par réatisation, et que l'on regarde ordinairement comme l'équivalent du mot éloquence, signifie proprement réussir, at- teindre son but. Employé comme terme de rhétorique, il désigne la réussite obtenue dansla tentative d'énoncer sa penséed'une manière parfaitement exacte. C'est donc l'art de bien s'exprimer.
' La leçon ^i^' est certainement mau- vaise; le sens de la phrase nous oblige de lire oyt. et tel est en effet le terme em- ployé dans cette déGnilion, fournie par le grand dictionnaire des termes techniques: ' Le passage entre parenthèses est omis dans les manuscrits C et D et dans l'édi- tion de Boulac.
' Le terme a^O^, que je rends par or- nements, signifie tout ce qui est nouveau, original.
' Je crois qu'il s'agit ici de Djafer le Barmékide.
' Codama Ibn Djafer, célèbre philologue et auteur du Kitab el Kharadj, remplit à Baghdad une place élevée dans l'admi- nistration el se distingua par la variété de ses connaissances. Il mourut en 337 (9'i^" 949 de J. C).
326 PROLÉGOMÈNES 326 PROLÉGOMÈNES cahiers de dictées sur cette matière, mais lems traités furent très- impariaits. Le nombre des problèmes dont ['exposition fournit la so- lution s étant graduellement complété, Sekkaki ' se mit à en extraire la crème, à coordonner les questions et à les ranger par chapitres dans l'ordre que nous avons déjà indiqué. Le livre qu'il composa sur ce sujet s'appelle le Misbali (le flambeau) et traite de la svntaxe, des inflexions (conjugaisons et déclinaisons), et même de \ exposition, puisque l'auteur fait entrer dans son traité cette dernière branche de la science. Les auteurs venus plus tard ont emprunté à son livre ce qu'il a dit au sujet de Y exposition, pour en faire des abrégés, et ces traités forment encore la base de l'enseignement jusqu'à ce jour. C'est ainsi que firent Semmaki^ dans son Beïyan (exposition), Ibn Malek dans son Misbah, et Djelal ed-Dîn el-Cazonïni^ dans son Idah (éclaircissement). Les Orientaux s'occupent à commenter et à en- seigner ce dernier ouvrage de préférence aux autres, et nous pouvons dire qu'en somme ils sont bien plus versés dans cette branche d'études I'. 2()3. que les Occidentaux.
La cause de cela est, si je ne me trompe pas, que, parmi, les sciences propres à l'espèce humaine, V exposition est une de celles qu'on a portées à la deiniére perfection. Or les arts perfectionnés no se trouvent que dans les pays où la civilisation est très-avancée, et l'Orient jouit d'un plus haut degré de civilisation que l'Occident, ainsi que j'ai eu l'occasion de le faire remarquer. Je pourrais encore expliquer le même fait par le grand empressement mis par les Persans, peuple le plus nombreux de l'Orient, à étudier le Com- mentaire de Zamakhcheri, ouvrage dont toutes les parties s'appuient sur celte science comme sur une fondation solide. Les Occidentaux, au contraire,.se sont attachés spécialement à la partie des ornements, ' Abou Yacoiib Youçoufes-Sekkaki, sa- ' Ni Haddji Klialifa ni Soyiouli n'ont vanl gramoiairicn et philoiogun, mourut parlé de ce grammairien, dans le Khouarezni, l'an 626 (laaS-iaaq '' Djelal el-Dîn Mohammed Ibn Abd erde J. C ). — Soyiouli lui a donné un ar- Raiiman cl-Ca7.ouïni, l'auteur de ïldali, liclo dans son Histoire des Grammairiens. mourut en 789 (1 338-1 SSg de J. C).
D'IBN KHALDOUN. 327 et l'onl placée parmi les sciences qui se rattachent à la litlératurt sacrée. Ils l'ont arrangée par sections, divisée en chapitres, et ont classé ensemble les diverses matières dont elle se compose. S'il faut les en croire, ils avaient puisé dans le langage des Arabes (du désert) tous les matériaux de cette science. I^eur attachement à cette étude doit être attribué à leur engouement pour les ornements du dis- cours et à la circonstance que la science des ornements s'apprend assez facilement, tandis que celles de la réalisalion et de W'xposition leur paraissent (rès-diificiles, à cause de la linesse des aperçus et de la profondeur des disquisilions qui s'y rencontrent; aussi craignirent- ils d'en aborder l'élude.
Parmi les personnes qui, en llVikiya, ont composé des traités sur la science des ornements, je dois mentionner Ibn Rechîk'. dont ['Omda (appui) jouit d'une grande réputation. Plusieurs auteurs du même pays et de l'Espagne l'ont pris pour modèle.
L'utilité de cette science consiste, d'abord, à nous mettre eu me- sure d'apprécier la perfection inimitable du style du Coran, style adn)irable, qui indique, soit explicitement, soit indirectement, toutes les circonstances qui se rattachent au sujet, et c'est là le plu.'< haut degré de l'excellence; en second lieu, elle traite du choix des termes, de leur bon arrangement^ et de la manière dont il faut le.*- agencer.
L'élégance inimitable du style du Coran est tellement grande, qti'aucune intelligence ne saurait l'apprécier complètement. Celui qui a dérivé de l'étude de la langue le goût (du beau style), et qui s'est acquis la faculté de bien parler, apprécie cette élégance en raison i'. 294. du degré auquel son goût a atteint. Les Arabes qui avaient entendu le Coran de la bouche même de celui qui eut pour mission de le leur communiquer possédèrent cette faculté au plus haut^ degré; il.^ ' Voyez la a' partie, p. igi. en donnant un extrait de ce cliapiire.
PourL^jUs., lisez U_i-j^, avec l'é- (Voyez V Anthologie grammaticale arabe, dition (le Boulac, la traduction turque et p. 3o-.) le manuscrit dont M. de Sacy s'est servi ' Pour nMcI, lisez u^'.
328 PROLEGOMENES maniaient leur langue comme l'habile cavalier manie son coursier, et ils savaient apprécier la valeur des termes, parce que, chez eux, le goût était aussi sûr, aussi bon qu'il pouvait l'être.
C'est aux personnes qui expliquent le Coran que cette science est particulièrement nécessaire; mais les commentaires que les anciens nous ont laissés n'en offrent pas la moindre trace. Djar Allah Zamakh- cheri ' fut le premier qui composa un traité d'exégèse dans lequel les règles de Yexposilion furent appliquées successivement à chaque verset du Coran; de sorte qu'il nous a fait apprécier, jusqu'à un cer- tain point, l'excellence du style qui rend ce livre inimitable. Par ce seul mérite, il aurait tenu le premier rang parmi les commen- tateurs, s'il n'avait pas emprunté à la science de la réalisation (la rhé- torique) divers artifices pour confirmer les opinions professées par les novateurs et pour montrer qu'elles se laissaient tirer du texte du Coran. Aussi la plupart des musulmans orthodoxes évitent-ils de lire son ouvrage, bien qu'on y remarque un vaste fonds de con- naissances appartenant à la science de la réalisation. Cependant toute personne qui croit aux doctrines orthodoxes et qui possède quelques notions de rhétorique serait capable de réfuter l'auteur dans son propre langage; ou bien elle y reconnaîtrait ses fausses doctrines et s'en détournerait, afm que sa croyance n'en éprouvât aucune atteinte.
Pour de telles personnes la lecture de ce commentaire est une obli- gation, parce qu'elles peuvent y acquérir la faculté d'apprécier, jus- qu'à un certain point, la perfection du style coranique, tout en se gardant contre l'hérésie et les fausses doctrines. Diea dirige celui qu'il veut.
La littérature {adeb).
Bien que celte science n'ait pas d'objet spécial dont elle puisse examiner les accidents afin d'en constater l'existence, elle est cidtivée par les amateurs du (beau) langage à cause du profit qu'on peut en ' Voyez la i" partie, p. aS. — Il fut parce qu'il avait demeuré très-longtemps nommé Djar Alla h (le voisin de Dieu), à la Mecque.
DIBN KHALDOUN. 329 tirer. C'est par son moyen qu'on parvient à composer avec élégance, ' o^' en vers et en prose, des morceaux reproduisant le style et les tour- nures des Arabes du désert. Pour acquérir cette faculté, on apprend par cœur beaucoup de leurs expressions, et on s'assure ainsi la pro- babilité du succès. On recueille dans ce but (et on met par écrit) d'anciens poëmes, et des morceaux de prose cadencée dont les rimes correspondent bien ensemble, et on y mêle par-ci par-là assez de problèmes philologiques et grammaticaux pour que le lecteur, après les avoir parcourus tous, se trouve posséder la plupart des règles auxquelles le langage est soumis. On choisit parmi les récits con- sacrés aux journées (et aux combats) des anciens Arabes autant qu'il en faut pour rendre intelligibles les allusions offertes par leurs poëmes, et on y ajoute les généalogies les plus importantes et les plus célèbres, ainsi que les apecdotes les plus répandues chez ce peuple.
Cela a pour but de procurer au lecteur qui parcourt un traité (de littérature) la connaissance du langage dont se servaient les (anciens) Arabes, la tournure de leurs phrases et leurs modes d'expression, de sorte que rien de toutes ces matières ne lui reste inconnu. Pour s'approprier cette connaissance, il doit avoir bien compris ces passages avant de les apprendre par cœur; aussi se trouve-t-il obligé d'étudier d'avance tout ce qui peut servir à les faire comprendre.
Les littérateurs définissent leur art en disant qu'il consiste à apprendre par cœur les poëmes des (anciens) Arabes et les anecdotes qui les concernent, et à recueillir quelques notions de toutes les sciences. Ils veulent parler ici des sciences qui se rapportent à la langue et de celles qui ont pour objet la loi révélée, envisagée uni- quement sous le point de vue du texte; on sait que ce texte est fourni par le Coran et la Sonna. Aucun autre genre de connaissances ne se trouve dans le langage de ces Arabes. Il est vrai que les mo- dernes ont introduit dans la littérature des notions nouvelles, par suite de leur application à la science des ornements, et, comme ils em- ploient volontiers dans leurs poëmes et dans leurs épîtres des mots 330 PROLÉGOMÈNES à double entente, ils les y ont fait entrer, ainsi que les termes tech- niques dont on se sert dans les écoles. Celui qui s'occupe d'étudier la littérature a donc besoin de connaître ces termes, afin,de pouvoir en apprécier la valeur quand il les rencontre. P. 196. Nous avons entendu dire à nos professeurs, dr<ns leurs cours d'en- seignement, que cette science s'appuyait sur quatre recueils: YAdeb el-Kateb (notions littéraires à l'usage des secrétaires-rédacteurs) d'ibn Coteïba', le iCa me/ (parfait) d'El-Mobarred ^, le Beïyan oaa't-Tebyan (l'exposition et l'indication) d'El-Djabed' et les Newader (notions ciu'ieuses) d'Abou Ali '1-Cali *, le Baghdadien. Les autres ouvrages sur le même sujet ne sont que des imitations et des développements de ceux-ci; les savants des derniers siècles en ont composé un très- grand nombre.
Dans les premiers temps de l'islanjisme, le chant formait une des branches de la littérature, parce qu'il était un accessoire de la poésie, en ce sens qu'il servait à la modider. Sous la dynastie des Abbacides, les secrétaires-rédacteurs, et ceux d'entre les gens comme il faut qui se distinguaient par leurs talents, cultivaient le chant, tant ils dési- raient se familiariser avec la marche de la phrase poétique et avec les divers genres de poésie. Leur attachement à cette pratique ne portait alors aucune atteinte ni à leur réputation comme hommes de bien ni à leur dignité.
Le cadi Abou'l-Fcredj el-Ispahani*, écrivain dont personne n'ignore le grand mérite, est l'auteur du Kiiab el-Aghani (livre des chansons), ouvrage dans lequel il a rassemblé beaucoup d'anecdotes concernant ' Abd Allah Ibn Moslem IbnCoteiba, l'auteur de l'Adeb el-Kaleh et du Kilah al- Mtiaref, mourut en l'an 270 (884 de J. C).
' Abou '1-Abbâs Mohammed Ibn Yezîd el-Mobarred. célèbre philologui', mourut à Baghdad, vers l'an a86 (899 de J. C).
* Abou Ali Somaîl Ibn al-Cacemel-Cali, natif de Diar Bekr, jouissait d'une haute réputation comme philologue. Il passa quelque temps à Baghdad et mourut à Cor- doue, en Espagne, l'an 356 (967 de J. C). ' Abou 'l-Feredj Ali Ibn elHoceïn el- Ispahani, l'auteur du Kilab el-Aghani, mourut à Baghdad, l'an 356 (967 de J. C). Il portail le titre de Itateb [scribe), mais rien n'indique qu'il ait jamais rempli les fonctions de cadi.
DIBN KHALDOUN. 331 DIBN KHALDOUN. 331 ies (anciens) Arabes, avec leurs poënies, les récits de leurs combats, leurs généalogies et des notions sur leurs dynasties. 11 prit pour base de son travail le recueil de cent chansons que les musiciens de la cour de Haroun er-Rechîd avaient faites pour ce khalife. En traitant son sujet, il est entré dans les détails les plus grands et les plus complets; aussi dois-je déclarer que ce livre est le magasin où se trouve tout ce qui concerne les Arabes. 11 ofire en un seul corps tous les traits, jusqu'alors disséminés, par lesquels ils s'élaienl dis- tingués autrefois, tant dans les divers genres de la poésie que dans l'histoire, la musique, etc. C'est une compilation à laquelle, autant que je le sache, aucune autre ne saurait être comparée sous ce rapport; c'est le traité le plus complet que puisse rechercher un amateur de la littérature, c'est celui auquel il doit s'arrêter; mais comment pourra-t-on se le procurer.** Nous allons maintenant justifier d'une manière générale les obser- vations que nous avons déjà faites relativement aux sciences qui se rattachent au langage. Dieu dirige vers ta vérilé.
Le langage esl une faculté qui s'acquiert comme celle des arts'. P. t^-j.
Toutes les langues sont des facultés qui, à l'instar des arts, s'ac- quièrent par la pratique. Ce sont, en effet, des qualités acquises à l'organe de la langue et servant à exprimer les pensées. La faculté du langage opère plus ou moins bien, selon le degré de perfection qu'elle a atteint; mais ceci s'applique non aux mots pris isolément, mais aux phrases. Quand on arrive à posséder parfaitement l'art de composer (des phrases avec) des mots isolés, dans le but d'exprimer des pensées, et qu'on observe (les règles qui président à) la manière de combiner (les mots) qui amènent un accord (parfait) entre le discours et les exigences de l'état (des choses qu'on veut énoncer), on a atteint ' M. de Sacy a publié, dans son Antho- adopté sa traduction en y faisant quelques logie grammaticale, le texte de ce chapitre changements, et dis sept chapitres qui le suivent. J'ai 4a.
832 PROLÉGOMÈNES son but et acqtiis le talent de communiquer ses idées à celui nui écoute: c'est là ce qu'on exprime par le terme belagha (réalisation, art de bien parler). Or les facultés d'acquisition ne se produisent que par des actes répétés: en effet, l'acte a lieu une première fois, ce qui communique à l'àme une certaine qualité; l'acte étant répété, cette qualité (ou modification) devient un état, c'est-à-dire une qua- lité qui n'est pas fortement enracinée; lorsque l'acte s'est répété fré- quemment \ il y a faculté acquise, c'est-à-dire une qualité fortement enracinée.
Quand les Arabes possédaient la faculté de bien parler leur langue, celui d'entre eux qui cherchait à bien se servir de la parole entendait les discours des gens de sa tribu, les idiotismes qu'ils employaient dans leurs conversations, et les tournures dont ils faisaient usage pour énoncer leurs pensées. C'est ainsi que l'enfant, en entendant employer les mots isolés, les apprend par cœur avec leurs significations^, puis reçoit et retient de même les diverses formes des phrases composées. Cet exercice, de la part de l'ouïe, ne cesse de se renouveler à chaque instant et avec toute sorte de personnes; (l'enfant) emploie si souvent (les divers termes du langage) que cela finit par devenir pour lui une P. 398. faculté acquise, une qualité enracinée, et qu'il devient lui-même aussi arabe que son entourage.
C'est ainsi que les langues et les idiomes ont passé de génération en génération, et que les enfants et les étrangers les ont appris. C'est là aussi ce qu'on entend par le dicton vulgaire: La langue des Arabes leur est venue par un instinct naturel; cela signifie qu'elle est pour eux un,e faculté acquise de prime abord, et que, si d'autres l'ont apprise d'eux, ils ne la tiennent d'aucun autre peuple.
La faculté du langage s'est altérée 'parmi les (Arabes) descendants de Moder, par suite des fréquentes relations qu'ils ont eues avec des ' Pour (j^, je lis iX^Vr), avec l'édilion le manuscrit A, par l'édition de Boulac et de Boulac et les manuscrits A et D. parle texte inséré dans VAntliologie gram- J'insère les mois L_^-oIa/» j après maticale de M. de Sacy. «^1.5^1. Cette correclion esl autorisée par * Je regarde le mot U comme explélil'; D'IBN KHALDOUN. 333 nations élrangères. Voici comment celle allération s'est produite: une nouvelle génération entendait des hommes qui, pour énoncer leurs pensées, faisaient usage de formes différentes de celles qui sont propres aux Arabes, et elle contractait l'habitude de s'en servir elle-même pour énoncer ses idées, à cause du grand nombre d'é- trangers qui conversaient avec les Arabes; mais, en même temps, elle entendait ceux-ci employer les formes de leur langue. Il résulta de là (pour cette nouvelle génération) une confusion et un mélange; elle prit à l'un et à l'autre des deux idiomes une partie (de leurs locutions) et se forma une nouvelle faculté, inférieure à la première'. Voilà la cause réelle de la corruption de la langue arabe, et c'est là aussi la raison pour laquelle l'idiome de la tribu de Coreïch était le plu? élégant et le plus pur de tous les dialectes arabes; car ce peuple était, de tous les côtés, le plus éloigné des pays occupés par les étrangers. Il en était de même, mais avec quelque infériorité, des autres tribus qui environnaient celle-ci, telles que les Thakîf, les Hcdeïl, les Khozaâ, les Béni Kinana, les Ghatafân, les Béni Aced et les Béni Temîm. Quant aux tribus (arabes) plus éloignées de celle de Coreïch, telles que les Rebîa, les Lakhm, les Djodam, les Ghassan, les lyad, les Codâa et les Arabes du Yémen, tribus qui avoisinaient des contrées occupées par les Perses, les Grecs'' et les Abyssins, la faculté de parler l'idiome arabe n'était pas parfaite chez elles, par un effet de leur mélange avec des étrangers; et, suivant les gram- nfiairiens arabes, leur distance plus ou moins grande du pays des Coreïch peut servir de règle pour juger du plus ou moins de pureté de leurs dialectes.
le traducteur turc n'en a lenu aucun la conjonclion ici ne change rien au sens compte. (Voyez aussi la noie de M. de Sacy de la phrase.
damYAnlhol. gramm. p. 344.) ' L'insertion du mot «^y'. est autorisée c>J04 à la place de c>jb? La présence de Bouiac et la traduction turque.
334 PROLEGOMENES p. 599. La langue actuelle des Arabes (Bédouins) ' est un idiome spécial, différent de ceux des descendants de Moder et des Himyérites.
Nous voyons que (les Arabes de nos jours) suivent les lois de l'idiome de Moder dans renonciation de leurs pensées et dans la manière d'exprimer nettement leurs idées, si ce n'est toutefois qu'ils négligent l'emploi des voyelles désinentielles dont l'utilité consiste à distinguer l'agent de l'objet de l'action. Au lieu de ces voyelles, ils ont recours à la position respective des mots et à certains acces- soires servant à indiquer les nuances de la pensée qu'il s'agit d'é- noncer. Mais l'avantage, en ce qui regarde la manière d'exposer la pensée et de l'exprimer avec précision, est tout entier en faveur du langage de Moder; car, bien que l'icliome actuel indique les mêmes idées par les mêmes mots que le langage (ancien), il ne marque pas si nettement ce qu'on nomme l'exposé de l'étal, c'est-à-dire les (traits et nuances) que les faits (dont on veut parler) doivent offrir nécessairement et qu'on est obligé d'indiquer. En effet, il n'y a point de pensées qui ne soient (comme) entourées^ de certaines circonstances spéciales, et, pour que le but qu'on se propose en parlant soit atteint, il faut nécessairement avoir égard à ces circons- tances, puisqu'elles sont des qualités qui modifient la pensée. Dans la plupart des idiomes, ces circonstances s'expriment par des mots inventés exprès pour cette fonction; mais, dans la langue arabe (an- cienne), elles s'indiquent au moyen de certaines modalités et de cer- taines manières d'associer les mots et de les assembler; l'inversion, l'ellipse, les voyelles désinentielles, tels sont les procédés qui s'y ' Les Arabes dont l'auleur parle dans de la Syrie et de l'Arabie et ceux qui ce chapitre et les suivants sont ceux qui s'emploient dans le sud de la Tunisie el s'adonnent à la vie nomade dans la Mau- de l'Algérie. Je dois ajouter queles Arabes ritanic. Il parait avoir cru que leur dia- de la Mauritanie sont tous originaires lecte était tout à fait ou presque semblable d'Oman, province de l'Arabie où, de tout à celui des Arabes nomades de l'Orient. Il temps, on parlait un dialecte très-cory a cependant de grandes dilTérences entre rompu, les idiomes arabes parlés dans les déseris ' 11 faut lire (jl i>j.ï.
D'JBN KHALDOUN. 335 emploient. Quelquefois aussi elles sont exprimées par des lellres qui ne sauraient (être isolées et) former des mots par elles-mêmes'. C'est pour cela que le langage des Arabes se divise, comme nous l'avons dit, en diverses catégories, à raison des diverses manières d'exprimer ces modifications. Oi- la langue arabe, pour cette raison ^ se dis- P. 3oo. tinguail de tous les autres idiomes par une plus grande concision, parce qu'elle désignait les pensées par un plus petit nombre de mots, et c'est là ce qui a fait dire au Prophète: «J'ai reçu (de Dieu) des paroles qui disent beaucoup, et mon style se distingue par une extrême concision. » On remarque un exemple de cela dans l'anecdote que l'on raconte d'Eïça Ibn Omar'. Un grammairien lui avait dit qu'il croyait avoir remarqué dans le langage des Arabes une sorte d'abondance oiseuse, en ce qu'on pouvait dire, pour ex- primer une seule et même pensée, Zeîdon caïman (Zeidus stans), ou inna Zeidan caïnion (certe Zeidus stans), ou enfin inna Zeîdan^ le- caïrnon (certe cquidcm Zeidus slans). Eïça lui répondit que ces trois manières de s'énoncer difTéraicnl pour le sens: la première s'adresse à une personne qui ne pensait pas même si Zeid était debout; la se-