conde, à une personne à laquelle on avait dit cela et qui ne l'avait pas cru; enfin la troisième, à une personne qu'on savait être dans la disposition de s'obstiner à ne pas croire ce qu'on lui disait. La différence de l'expression est donc motivée par la différence des cir- constances.
- Cette faculté de s'exprimer clairement et correctement se conserve encore aujourd'hui chez les Arabes, et l'exercice n'en a jamais été né- gligé. N'écoutez donc pas les sornettes de certains grammairiens, tout occupés de la syntaxe des désinences, mais dont les esprits ne sau- raient s'éleverjusqu'à la connaissance réelle des choses; (ne les croyez pas) quand ils prétendent que l'art d'exprimer correctement ses ' Il s'agil des lellres qu'on ajoute au ' Eïça Ibn Omar, célèbre grammairien verbe primitif afin d'en obtenir les formes de la tribu de Tbakîf, mourut l'an i/ig de dérivées, le» temps, les modes, etc. l'hégire {766 de J. C).
' Pour osLii, lisez eUjJ. ' Pour i\jj, lisez liwj.
336 ' PROLÉGOMÈNES pensées est perdu aujourd'hui et que la langue arabe est dégénérée, et cela uniquement à cause du ' h r..cernent qui est survenu par rapport aux désinences dont l'emplOi régulier et systématique fait l'objet capital de leurs études. C'est là une assertion que leur a sug- gérée la partialité (pour leur propre occupation), et une idée qui s'est emparée de leur esprit à cause de leurs vues très- bornées. Autrement ne voyons-nous pas que les mots arabes, dans leur grande majorité, conservent encore aujourd'hui les significations qui y avaient été attachées lors de leur institution primitive; qu'on trouve encore dans le langage des Arabes la même capacité d'exprimer ce que l'on veut dire; que les différences qu'on observait précédemment dans cette langue, relativement au plus ou moins de clarté de l'expression, s'y rencontrent encore aujourd'hui; enfin que toutes les formes et toutes les variétés du discours, soit en prose, soit en poésie, se retrouvent p. 3oi. encore dans leurs entretiens? On rencontre parmi eux des orateurs qui exercent le pouvoir de féloquence dans leurs réunions et leurs assemblées, et des poètes habiles dans l'emploi qu'ils savent faire des diverses formes du langage. Un goût sain et un esprit naturellement droit, voilà tout ce qu'il faut pour reconnaître cette vérité. Il ne manque donc au langage de ces Arabes, pour être tout à fait semblable à celui des livres, que l'usage des voyelles à la fin des mots, usage qui, dans l'idiome de Moder, était assujetti à une loi uniforme et à une marche fixe et constante. C'est ce qu'on nomme syntaxe désinentiellc et qui forme une des lois de ce langage.
On ne s'est attaché à étudier l'idiome de Moder qu'à l'époque où il s'altérait par le njélange des Arabes avec les peuples étrangers; ce qui eut lieu quand ceux-là eurent conquis les royaumes de l'Irac, de la Syrie, de l'Egypte et du Maghreb; la faculté acquise (par l'ha- bitude) de parler cette langue subit alors un tel changement qu'il devint un autre idiome. Or le Coran fut envoyé du ciel dans le lan- gage de Moder, les traditions venues du Prophète sont dans ce même idiome, et on sait que ces deux recueils (le Coran et la Sonna) servent de fondement à la religion et à la communaité musulmane.
DIBN KHALDOUN. 337 DIBN KHALDOUN. 337 On a craint que, si la langue dans laquelle ces livres nous furent ré- vélés venait à se perdre, ils ne fussent eux-mêmes mis en oubli, et que l'intelligence ne s'en perdît; et conséquemment on a senti le besoin de mettre par écrit les lois de cet idiome, d'établir les prin- cipes d'après lesquels on pourrait tirer des déductions analogiques, et de mettre au jour les règles fondamentales (de la grammaire). Il s'est formé de cela une science divisée en sections et en chapi- tres, et renfermant îles prolégomènes et des problèmes; science qui a reçu, de ceux qui l'ont cultivée, le nom de yrammaire ou d'art de la langue arabe. On l'a étudiée et gravée dans sa mémoire, on l'a rédigée et mise par écrit; et elle est devenue comme une échelle (indispensable) pour s'élever jusqu'à l'intelligence du livre de Dieu et (le la Sonna de son Prophète.
Peut-être, si nous nous appliquions à étudier le langage uctuel çt à en rechercher avec soin les lois, reconnaîtrions-nous qu'il sub- stitue à ces voyelles désinentielles, qui ont perdu leur destination, d'autres procédés et d'autres moyens qui lui sont propres, procédés ayant aussi leurs règles; ou peut-être découvririons-nous qu'il pos- P. 3o2. sède des formes finales différentes de celles qui étaient en vigueur dans l'idiome de Moder, car les langues et la faculté de les parler ne sont point produites par le hasard '.
Et en effet, la même différence (que nous observons aujourd'hui entre l'arabe actuel et celui de Moder) s'est rencontrée entre l'idiome de Moder et celui des Himyériles; beaucoup de mots ont reçu, chez les Modérites, des acceptions différentes de celles qu'ils avaient eues originairement chez les Hiinyérites; leurs inflexions aussi ont éprouvé des altérations. Cela nous est attesté par les changements de signi- fication que certains mots ont subis chez nous. (Nous maintenons cette opinion) quoi qu'en puissent dire les gens d'un esprit étroit, qui déclarent que ces deux idiomes ne font qu'une seule et même langue, et qui veulent assujettir la langue de Himyer aux règles de * Les dialecte!) vulgaires ont leurs règles; c'est un fait bien constaté.
338 PROLÉGOMÈNES celle de Moder. Ces gens-là, par exemple, prétendent tirer le mot keil (J-aS rex), qui appartient au langage des Himyérites, du mot kaal (J>» loqui), et ils en usent de même à l'égard de beaucoup de termes du même genre. Mais cela n'est point vrai: l'idiome de Himyer dif- férait beaucoup de celui de Moder par l'institution primitive des mots, par les formes étymologiques et par les inflexions, précisément comme le langage actuel des Arabes diffère de celui de Moder. H y a seulement une distinction à faire, comme nous l'avons déjà dit: on s'est occupé beaucoup du langage de Moder, dans l'intérêt de la religion, et ce motif en a lait rechercher scrupuleusement les règles, tandis que, nous autres, nous n'avons aujourd'hui aucun motif pour faire le même travail (sur le langage moderne).
Un des caractères qu'offre la langue de la génération actuelle, c'est la manière dont (les Arabes) d'aujourd'hui, quelle que soit la contrée qu'ils habitent, prononcent la lettre caf ( OJ ) '• l's n'articulent pas cette lettre au moyen de cette partie de l'organe vocal qui, ainsi qu'on le lit dans les traités de grammaire arabe, servait à son arti- culation parmi les habitants des villes, c'est-à-dire avec la partie la plus reculée de la langue et la portion correspondante du palais su- périeur. Ils ne l'articulent pas non plus" avec la partie de l'organe qui sert à former l'articulation du kaf { >à ), lettre qui doit s'arti- culer, et qui s'articule en effet, avec une portion de la langue plus rapprochée (des lèvres) et avec la partie du palais supérieur qui y P. 3o3, correspond; mais ils lui donnent une articulation moyenne entre le kaf et le caf. Cette particularité est commune à toute la génération présente des Arabes (bédouins), quelle que soit la contrée où ils ' Le caf esl un k guttural et se pro- delà basse classe, en Egypte, remplacent nonce ordinairement comme un (jk tiré cette lettre par un hiatus, c'est-à-dire par du gosier; mais plusieurs tribus arabes le huinza.
de la Mauritanie lui donnent le son du ' Il faut insérer entre les mots J.ci't g dur, comme dans garder. Je ne pense et IXle passage suivant: Lgj (j JjJio ^j pas que ce soit de cette prononciation que ^^ Ji.~l mIs'oI) (_jL5Clf[ ^j£ ^ Làj| s agit du caj légèrement adouci. Les gens w y DIBN KHALDOUN. 339 habitent, à l'Orient ou à l'Occident; en sorte qu'elle est devenue pour eux un signe qui les distingue de tous les autres peuples et de toutes les autres nations; elle leur appartient exclusivement et ne leur est commune avec aucune autre race. Cela va si loin, que les gens qui veulent se faire passer pour Arabes et s'introduire dans cette nation font effort pour imiter cette manière d'articuler le caf. Les Arabes tiennent pour certain que cette articulation du caf suffit pour distinguer un homme de sang vraiment arabe d'un étranger qui se serait affilié aux Arabes ou d'un habitant de ville. Il nous semble que celte articulation est vraiment celle de fidiome de Moder; car, chez les Arabes de nos jours, les plus éminents en rang et les plus considérables sont les descendants de Mansour, fils d'Eïkrima, fils de Khasafa, fils de Caïs, fils de Ghaïlan, soit par la branche de Soleïm, fils de Mansour, soit par celle d'Amer, fils de Sasâa, fils de Moaouia, fils de Bekr, fils de Haouazen, fils de Mansour ^ Ces deux grandes familles sont de la postérité de Moder. Tous les descendants actuels de Kehlan s'accordent avec elles dans cette manière de prononcer le caf. Or les hommes de cette génération n'ont pas assurément inventé cette articulation; ils ont dû la recevoir par succession et comme par héritage de leurs ancêtres; d'où l'on doit conclure que c'était celle de Moder dans les anciens temps; peut-être même était-ce pré- cisément celle du Prophète, comme l'ont assuré plusieurs docteurs appartenant à sa postérité et qui ont dit: • Celui qui, en récitant la {wremière sourate du Coran, ne prononce pas de cette manière les mots as-sirat al-mostakim, commet une faute, et sa prière est radica- lement viciée. » Je ne sais, toutefois, comment cela s'est fait, car, d'un autre côté, les (Arabes) domiciliés dans les villes n'ont pas non plus inventé farticulalion dont ils font usage, et ils l'ont reçue pai tradition de leurs aïeux, qui, pour la plupart, descendaient de Moder P. 3o4. et qui s'étaient établis dans les villes lors de la conquête. Les Arabes de la génération présente ne l'ont pas du tout inventée; mais il faut ' L'auteur a donné une longue notice l'Occident dans la première partie de son sur les Arabes de l'Orient et sur ceux de Histoire des Berhert, 43.
340 PROLÉGOMÈNES observer que les Arabes (bédouins) ont eu moins de rapports avec les peuples étrangers que ceux des villes, ce qui donne la prépondé- rance à l'opinion que les particularités observées dans le langage des Bédouins appartenaient réellement à celui de leurs ancêtres. Ajoutez à cela ' que cette articulation est commune à toute la génération ac- tuelle, aussi bien dans les contrées de l'Orient que dans celles de l'Oc- cident, et que c'est le caractère particulier auquel on distingue un Arabe pur de celui dont le sang est mélangé et des Arabes domiciliés.
11 y a donc lieu de croire, 1° que ce caf, tel que l'articule la géné- ration présente des Arabes bédouins, est produit psr la même partie de l'organe vocal qui, dans l'origine de la langue, servait à l'articu- lation de celte lettre; 2° que la partie de l'organe vocal consacrée à l'articulation du caf a une assez grande étendue; qu'elle commence à la portion la plus élevée (c'est-à-dire la plus reculée) du palais, et finit à celle qui sert à l'articulation du kaf; 3° qu'articuler le caf de la partie la plus élevée du palais, c'est la prononciation des Arabes établis dans les villes, et que l'articuler de la partie du palais limi- trophe de celle qui produit le kaf, c'est la prononciation actuelle des Bédouins.
Par là se trouve réfutée l'opinion de certains descendants de Mo- hammed, qui prétendent que la prière est viciée quand, en récitant la première sourate du Coran, on n'articule pas le caf k la manière des Bédouins. D'ailleurs, les docteurs des villes ne le prononcent pas de cette manière, et il serait étrange de supposer qu'ils eussent né- gligé une chose de cette importance. Aussi le vrai, à cet égard, est ce que nous avons dit; mais, en parlant ainsi, nous convenons que l'articulation des Bédouins mérite la préférence, parce que l'emploi de cette articulation parmi eux tous pendant une longue suite de gé- nérations montre que c'est celle qui était en usage dans la première génération de leurs ancêtres et celle que suivait le Prophète. Une chose qui vient encore à l'appui de cela, c'est qu'ils insèrent le caf DIRN KHALDOUN. 341 dans le kaf^, à cause de la grande proximité qu'il y a (suivant leur système de prononciation) entre les parties de l'organe qui servent à l'articulation de ces deux lettres; car, si le co/ devait être articulé du fond du palais, comme font les habitants des villes, la partie de l'or- gane consacrée à la prononciation du ca/ne serait pas.voisioe de celle qui sert à articuler le kaf, et il n'y aurait pas lieu à l'insertion. Les p. 3o5. grammairiens arabes ont dit que le caf, articulé d'une manière qui se rapproche de l'articulation du kaf, et qui, chez la génération actuelle des Bédouins, lient iî milieu entre le caf et le kaf, est une lettre particulière; mais cela n'est guère admissible. Il est évident que c'est (tout uniment) h; ca/ articulé par l'extrémité de l'organe con- sacré à cette lettre, organe qui a une étendue considérable, ainsi que nous venons de le dire. Ils désapprouvent et traitent de barbare cette articulation, comme s'il ne leur était pas démontré que c'était ainsi que prononçait la première génération. Mais ce que nous avons dit relativement à la manière dont cette articulalion a été transmise atix Bédouins, comme par succession, d'âge en âge, et avec ce caractère de spécialité qui en fait pour eux un signe distinctif, démontre que c'était celle de la génération primitive et celle du Prophète, ainsi que nous venons de le déclarer*. Quelques personnes ont prétendu (jue l'articulation attribuée au ca/ par les Arabes des villes est étrangère à cette lettre, qu'ils ne l'ont adoptée que par suite de leur mélange avec les étrangers, et qu'elle n'appartient pas à l'idiome arabe, bien qu'elle soit en usage chez eux. 11 est plus naturel, toutefois, de dire, comme nous l'avons fait, i|ue ces deux articulations appartiennent à une seule et même lettre ayant son siège dans une partie de l'organe vocal d'une certaine étendue, ('omj)renez bien cela; (au surplus), c'est Dieu qui dirige {les hommes) d'une manière claire {vers la connais- sance de la vérité).
' L'insertion (*Lc..5l) est la réunion de ' Ici l'auleur ne raisonne pus ju>tc, deuï lettres en une seule, à hv.ju'Ue on puisqu'il accepte comme certain ce qu'il ajoute, dans l'écriture, le signe du redou- n'avait regarde d'abord que comme problement. babic..
342 PROLÉGOMÈNES La langue des Arabes domiciliés et des habitants des villes est une langue particulière et sut generis, différente de la langue de Moder.
Le langage vulgaire de la conversation, celui qui s'emploie parmi les (Arabes) domiciliés dans les villes, n'est ni l'ancienne langue de P. 3o6. Moder ni celle de la génération actuelle (des Arabes bédouins). C'est une autre langue, spéciale, qui s'éloigne de Tidiome de Moder et de celui de la génération arabe de nos jours, et plus (que ce dernier) du langage de Moder.
Qu'elle soit une langue particulière et sni generis, c'est ce que dé- montrent évidemmentles différences (qui existent entre elle et l'idiome de Moder, différences) que les grammairiens regardent' comme des fautes. D'ailleurs, ce langage varie suivant les usages locaux^ des villes où on le parle: ainsi la langue des habitants des contrées orientales diffère en certaines choses de celle des habitants du Maghreb; il en est de même du langage des peuples de l'Espagne, à l'égard de celui des habitants de l'Orient et du Maghreb. Chacun de ces peuples parvient à exprimer dans son dialecte tout ce qu'il veut, et à énoncer claire- ment les pensées qu'il conçoit: or c'est là ce qu'on entend par langue et idiome. L'absence de la syntaxe désinentielle ne leur fait aucun tort, comme nous l'avons dit en parlant des Arabes (bédouins) de ce temps- ci. Quant à ce que (nous avons dit, que) ce langage s'éloigne encore plus de l'idiome primitif que celui des Arabes actuels, la raison en est que la dégénérescence d'une langue n'est due qu'à son mélange avec un idiome étranger: plus une nation a de relations avec l'étranger, plus sa langue s'éloigne de l'idiome primitif. En effet, la faculté de parler une langue ne s'obtient qu'en apprenant cette langue, ainsi que nous l'avons dit: or il s'agit ici d'une faculté mixte, qui se compose de la première faculté acquise par l'habitude et appartenant aux Arabes, jointe à une seconde faculté du même genre, appartenant à une nation étrangère. On doit donc s'éloigner de la première faculté, D'IBN KHALDOUN. 343 plus ou moins, suivant que l'oreille entend plus ou moins d'idiotismes étrangers et qu elle contracte, par l'éducation, l'habitude de s'en servir.
Voyez ce qui a lieu à cet égard dans les villes de l'Ifrîkiya, du Maghreb, de l'Espagne et de l'Orient. Quant à l'Ifrîkiya et au Ma- ghreb, les Arabes s'y sont mêlés, en fait de peuples étrangers, aux Berbers, parce que ceux-ci faisaient la masse de la population; il n'y p. 307. avait, pour ainsi dire, ni ville ni peuplade où il ne se trouvât des Berbers: aussi le langage étranger y a-t-il pris le dessus sur la langue que parlaient les Arabes, et il s'est formé un nouvel idiome mixte, mais sur lequel le langage étranger a plus d'influence, par la raison que nous venons de dire; d'où il résulte que ce langage s'éloigne beaucoup de l'idiome primitif. De môme, dans les contrées de l'Orient, les Arabes ayant soumis les nations qui habitaient ces régions, soit les Perses, soit les Turcs, se sont mêlés avec eux; les langages de ces nations (se sont introduits et) ont eu cours chez eux par l'inter- médiaire des cultivateurs, des laboureurs, des captifs employés comme domestiques, des bonnes d'enfants, des servantes et des nourrices. Par là l'idiome des Arabes s'est corrompu, parce que la faculté qu'ils avaient acquise s'est altérée, et ainsi im langage nouveau a pris la place de l'ancien.
Il en a été de même des Arabes de l'Espagne, par leurs rela- tions avec les étrangers natifs de la Galice et les Francs. Tous les (Arabes) habitants des villes de ces diverses contrées ont donc des idiomes propres, qui diffèrent du langage de Moder, et diffèrent en outre les uns des autres. On dirait que ce sont des langues tout à fait distinctes, parce que la faculté de les parler s'est établie so- lidement parmi ces diverses populations. Au reste, Diea crée tout ce qu'il hi plaît.
Comment on peut apprendre ia langue de Moder.
La faculté de parler le langage de Moder, celui dans lequel fut révélé le Coran, a disparu aujourd'hui par suite des altérations qu'il 344 PROLEGOMENES éprouva, et le langage dont se sert toute la race (actuelle des Arabes) en dilFère beaucoup. Ce dernier est une autre langue formée, comme nous l'avons dit précédemment, par le mélange d'un idiome étranger. Toutefois, puisque les langues sont des facultés d'acquisition, on peut les acquérir par l'étude \ connue toutes les autres facultés de la même nature. Quiconque veut se procurer cette faculté et désire s'en 1'. 3o8. mettre en possession doit, pour apprendre la (langue de Moder), s'y prendre de la manière suivante. Il gravera dans sa mémoire les dis- cours anciens provenant des Arabes modérites et composés dans le style et avec les tournures qui leur étaient propres; le Coran, par exemple, les traditions, les paroles des premiers musulmans, les com- positions en prose rimée et en vers que nous ont laissées les plus cé- lèbres d'entre les Arabes, en y ajoutant encore les expressions propres aux mowalled'^, et tout cela sur les diverses matières dont ils se sont occupés; de sorte qu'à force d'avoir imprimé dans sa mémoire une bonne provision de morceaux de prose et de poésie composés dans leur langue, il devient comme im homme né et élevé parmi eux et qui aurait appris d'eux la manière d'exprimer ses pensées. i\|)rès cela, il doit s'exercer à énoncer ses idées dans les termes dont ils se seraient servis eux-mêmes, et à coordonner de la même façon qu'eux les élé- ments du discours, et, (pour cela, il fera usage) des idiotismes et des formes de phrase offerts par les morceaux qu'il a appris et retenus par cœur. C'est par ce travail de la mémoire, joint à la pratique, qu'il finira par se rendre maître de cette faculté; et elle sera d'autant plus solide et plus forte chez lui, qu'il multipliera davantage ce travail et cet exercice. Ajoutons que, pour réussir à cela, il faut encore qu'il ait d'heureuses dispositions naturelles, qu'il apprécie bien la marche ' PourL^..^i>j, lisez l.^.JUj', leçon des manuscrits A, C et D et de l'édition de Boulnc.
' Par le terme mowalled (métis), les lit- térateurs veulent désigner celte classe de poètes qui suivit immédiatement celle des poètes antéislamites et précéda celle dont l'éducation s'était faite dans les villes. Je pense fjue notre auteur emploie ici ce ternie pour désigner les Arabes qui vécu- rent à l'époque de transition, après que ce peuple eut abandonné ses déserts pour adopter les usages de la vie sédentaire.
D'IBN KHALDOUN. 345 D'IBN KHALDOUN. 345 de l'espril arabe et les formes que ce peuple observait dans la cons- truction du discours, et qu'il sache les employer de manière à ce qu'elles correspondent parfaitement à tout ce qu'exige la variété des circonstances (qu'il veut exprimer). C'est le goût qui témoigne de l'existence de cette faculté acquise, puisqu'il en est le produit ainsi que d'un esprit naturellement droit, comme nous l'exposerons plus loin. Soit donc qu'on veuille composer avec élégance en prose ou en vers, le succès qu'on obtiendra sera toujoui'S en proportion de ce qu'on aura retenu dans sa mémoire et du plus ou moins d'exercice qu'on aura lait pour le mettre en œuvre. Celui qui aura acquis cette faculté pos- sédera la langue de Moder, et il pourra être juge compétent et bon appréciateur du mérite de ce qui est composé dans cet idiome. Voilà comment il faut apprendre ' le langage de Moder. Dieu dirige celui qu'il veut.
La faculté de parler la langue de Moder ne doit pas être confondue avec (la connais- P. Sog. sance) de la grammaire. On peut l'acquérir sans le secours de cet art.
L'art de la grammaire n'est autre chose que la connaissance théo- rique des règles et des analogies qui se rapportent à la faculté de bien parler. C'est la science d'une certaine modalité, et non la moda- lité elle-même; ce n'est pas du tout la faculté acquise, mais un art qui s'y rapporte, comme la théorie se rapporte à la pratique^. C'est comme si une personne qui connaît les procédés du métier de tail- le^lr, mais qui n'a point acquis par la pratique la faculté de l'exercer, voulant expliquer quelques-uns de ces procédés, disait: « Coudre, c'est d'abord passer le fil dans le trou de faiguille, puis passer l'ai- guille à travers les deux bords de l'étoife qu'on a rapprochés l'un de f autre, et la faire sortir par l'autre côté de fétoffe, à une certaine distance'; ensuite ramener l'aiguille au premier côté par lequel on ' Pour L^.,ç-Uj', lisez Lj.Jj>J', avec les celui qui connaîtrait théoriquement un art manuscrits A, C, D el l'édition de Boulac. et ne saurait le pratiquer. » ' LiUéral. telle n'est pas cette faculté, ' Ces mots sont évidemment de trop; mais elle tient à son égard la position de l'auteur aurait dû les supprimer. Prolégomènes. — m. M 346 PROLEGOMENES avait commencé, puis la faire ressortir en avant du trou par lequel elle avait d'abord traversé l'étoffe, ayant soin d'observer toujours la même distance entre les deux points; » et que cette personne con- tinuât ainsi sa description jusqu'à la fin du procédé, ensuite décrivît en particulier les diverses sortes de coutures, telles que l'ourlet, la piqûre, le surjet, etc. et la manière de les exécuter, et que, si on lui demandait de faire une couture de sa propre main, elle ne pût rien exécuter qui vaille. (Voulez-vous un autre exemple.'^) Supposez qu'on demande à un homme qui connaît (la théorie de) l'art du charpen- tier comment on coupe une pièce de bois, et qu'il vous dise: « Il faut poser la scie.sur la partie supérieure de la pièce de bois, tenir un bout de la scie tandis qu'une autre personne en face de vous tiendra l'autre bout, puis faire aller la scie entre vous deux alternativement; et, par l'effet de ce mouveiiienf, les pointes de la scie, qui sont faites en forme de dents aiguës, couperont ce sur quoi elles passeront en P. 3io. allant et en venant, jusqu'à ce que la scie atteigne la partie inférieure de la pièce de bois; » puis, que ce même homme, invité à faire cela