SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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Fuisse Dieu maudire l'art de la poésie! Que de sots de toute espèce y avons- nous rencontn'-s! Dans la poésie, ils préfèrent ce qui est extraordinaire à ce qui serait facile et clair pour les auditeurs. Ils prennent l'absurde pour dn vrai et les expressions ignobles pour des choses précieuses. Ils ignorent le véritable caractère de la poésie, et ne se doutent pas-', à cause de leur ignorance, qu'ils n'y en- tendent rien. D'autres que nous les regardent comme dignes de blàn)e; mais, à la vérité, ils nous paraissent excusables. La poésie consiste en parties ayant un rapport mutuel dans l'ordonnance (qu'on leur donne], bien que, par des qualités (diverses), elle se partage en plusieurs espèces. Chaque partie oITre une ressemblance avec les autres, et la mesure des vers sert à bien affermir le texte'. La poésie sait exprimer toutes les pensées que lu voudras énoncer, qu'il s'agisse soit de choses qui n'ont jamais existé, soit* de choses qui existent. Dans l'expression (des idées) elle va si loin, que sa beauté frappe presque tous les i' 3ii. regards^. Les paroles, dans la poésie, sont, pour ainsi dire, les traits du visage, et les idées qui se trouvent enchâssées (dans ces paroles) représentent les yeux.

(La poésie,) obéissant à la volonté (du poète) et se conformant à (tous ses) désirs, fournit des vers dont la beauté sert de parure à ceux qui les récitent. S'agit-il de louer en vers un homme de noble race, tout en suivant la marche de ceux qui s'étendent sur ce sujet, tu parleras (d'abord) de la bien-aimée en termes simples et faciles à comprendre, et tu feras (du patron) un éloge qui sera aussi vrai que clair; tu éviteras toute expression qui sonne à l'oreille'' comme ' Pour,^^-^1^1., lisez ij—:»'! ^^J■ Les les 'les.» On sait que le premier pied du luanuscrils C et D et l'édition de Boulac premier hémistiche s'appelle le sadr • poiolTrent la bonne leçon. Iriiie» et que le mot meln signifie éga- ' Les hémisliches de ce vers et des deux lenient « texte » f>t • dos. » vers suivants sont mal coupes dans l'édi- * Il faut lire jl à la place de yl.

tion de Paris, comme on le reconnaît t'a- ' Littéral. ■ peu s'en faut qu'en fait de cilement en les.scandant. La pièce est du beauléellenesenianifesleauxspectatenrs.» mètre appelé khajif. " Les hémistiches de ce vers aussi sont ■^ Littéral. • et les poitrines redressent mal coupés.

382 PROLEGOMENES illégitime, bien que les mots dont elle se compose soient conformes au mètre. Quand tu déchires un homme dans une pièce satirique, tu éviteras la voie de ceux qui disent des grossièretés; ce que tu y énonceras ouvertement sera (comme) le remède, el l'allusion indirecte sera (comme) le mal caché. Si tu déplores l'absence (d'amis) qui, un jour, au matin, s'étaient éloignés pour se rendre P. iii. ailleurs, tu réprimeras ton chagrin et tu retiendras les larmes dont tes yeux sont remplis'. Si tu fais des reproches, tu mêleras des promesses- à des menaces, la douceur à la dureté, de sorte que la personne blâmée reste suspendue entre la crainte et la confiance 3, entre l'honneur et l'opprobre. Le poëme le moins dé- fectueux est celui qui surpasse (les autres) par sa (bonne) ordonnance ", pourvu qu'il offre un sens clair et évident. Aussi, quand on le récite, tous les hommes voudraient (l'apprendre par cœur), et, quand on essaye de l'imiter, la tentative met en défaut les talents médiocres.

Voici un autre morceau sur le même sujet el dont l'auteur est le poëte En-Nachi *: La poésie " est la chose dont vous régularisez la mesure et dont vous retouchez le texte afin d'en resserrer les liens; (c'est elle) dont vous voyez la parure se déranger quand votre style est prolixe, et dont vous augmentez les charmes au moyen de la concision ''. Dans elle vous unissez les pensées simples aux pensées P. 343. profondes, l'eau dormante à celle qui coule**. Quand vous y louez un homme généreux et digne, et que vous lui payez ainsi la dette de la reconnaissance, vous employez ce que la poésie offre de plus recherché et de plus complet; vous lui consacrez ce qu'elle possède de digne et de précieux. Votre poëme, étant bien ' Ce vers est mal coupé.

' Encore un vers mal coupé.

' Pour Ul., lisez II.!.

' La dernière syllabe du mot ^Jixll fait partie de l'hémistiche suivant.

' Il y avait deux poètes qui portaient le surnom d'En-Nachi: l'un, nommé A bd Allah, mourut au Caire l'an agi (go.'i-goB de J. C); l'autre, nommé Ali, mourut à Baghdad en 365 (976 de.l. C.)

".Cette pièce de ver.s est du mètre ap- pelé kamel. Elle est remplie de métaphores qui, traduites à la lettre, n'offriraient au- cun sens.

' Littéral.» dont vous voyez, dans la pro- lixité, les boucles de cheveux s'embrouiller, et dont vous ouvrez, au moyen de la con- cision, les yeux qui louchent. » * Le vers qui suit ici manque dans les manuscrits C et D, dans l'édition deBoulac et dans la traduction turque. Il se trouve dans le manuscrit A, mais le copiste, ne comprenant pas la signification du troi- sième mot, l'a écrit d'une manière illisible. N'ayant pas le moyen de trouver la bonne leçon, je n'essaye pas d'indiquer le sens du vers.

D'IBN KHALDOUN. 383 constitué par leachainement (régulier) de ses pensées diverses, est facile (a en- tendre) par l'accord ' qui règne entre toutes ses parties. Quand vous pleurez, dans vos vers, sur les demeures abandonnées et au souvenir de leurs habitants, vous faites verser des larmes à celui (niéme) qui est déjà attristé'' (par ses propres malheurs). Quand vous cherchez une tournure pour exprimer un soup- « çon injurieux, vous distinguez entre (les termes dont le sens est) clair et (r«ax dont le sens est) caché, afin que les doutes conçus par l'auditeur soient mêlés de certitude' et que ses soupçons soient accompagnés de conviction *. Quand vous reprochez à un ami«quelque faute (ju'il aura conmiise, vous réunissez (dans vos vers) la douceur à la sévérité, afin cjup votre indulgence le tranquillise et qu'il soit rassuré contre les traits âpres et durs. Quand vous vous brouillez avec celle^ que vous aimez, parce qu'elle vous a abandonné en vous lançant des regards à troubler le cœur, vous la subjugue/, par la grâce et l'élégance de vos vers, et vous 1'. in. la passionne/, pour ce qu'il» renferment de secret et de caché. Quand vous cherchez à faire pardonner une faute ^ qui vous aura échappé, et que vous vous efl'orcez de choisir' entre les (expressions) claires et celles qui laissent à penser, la poésie lire de votre faute un motif de reproche contre celui qui vous tenait rigueur, et lui demande ainsi (pour vous) la main (de l'amitié) *.

Dans l'art de composer (avec élégance) en vers et en prose on ne s'occupe pas des pensées, mais des paroles.

L'art de discourir en vers et en prose ne s'applique pas aux pensé &. mais aux paroles; celles-ci en forment l'objet principal, t<mdis que les pensées sont de simples accessoires. Aussi celui qui veut s'occuper de cet art et qui tâche d'acquérir la faculté de s'exprimer en vers et en prose, cherche- t-il d'y parvenir à l'aide des niots seuls. II apprend par cœur les modèles de composition que les (anciens) Arabes (nous) ont laissés, et espère que, par leur fréquente répétition au moyen de l'organe de la parole, il pourra établir solidement dans son esprit ' J'adopte la leçon ijLaJI, celle qu'a ' Il faut lire \J\U à la place d,j:ljJ.

■luivie le traducteur turc. ' Il faut lire uaiùJ.

' La bonne leçon esi ^•j.asil. ' Littéral, «que vous marchez >ur des * Les vers qui suivent manquent dans * C'est par conjeclure que je traduis les manuscrits C et D et dans l'édition de ainsi l'fxpression <^àa«^ UJuLa. Boulac.

384 PROLÉGOMÈNES la faculté d'employer le langage de Moder, et se débarrasser de l'in- fluence de la langue étrangère à laquelle il s'était habitué dès sa première jeunesse et au milieu de son peuple. Pour y parvenir, il - doit se regarder comme un enfant né chez les Arabes, et apprendre leur langage de la même manière que cet enfant; (il continuera ainsi) jusqu'à ce qu'il soit devenu tout à fait semblable à un Arabe en ce qui regarde le langage. Cela est conforme à ce que nous avons déjà dit, savoir, que le langage est une faculté ((Jui se manifeste) dans l'émission de la parole et qui s'acquiert en exerçant la langue à répéter fréquemment (les mêmes expressions). En effet, c'est par P. 3/15. l'exercice que toutes les facultés s'acquièrent. Or ce que les organes de la parole peuvent fournir ne sont que des mots, puisque les idées (qui y correspondent) restent dans l'esprit. D'ailleurs, les idées se trouvent déjà chez chaque ^ individu, et se tiennent à la disposition de l'entendement pour qu'il en fasse ce qu'il veut. Donc, pour (ac- quérir des idées,) l'emploi d'un art n'est nullement nécessaire^. C'est seulement quand il s'agit de combiner des mots, afin d'énoncer ses idées, que le secours d'un art devient indispensable, ainsi que nous l'avons fait remarquer ailleurs. Les mots sont, pour ainsi dire, les moules dans lesquels ou introduit les idées; or, si l'on puise de l'eau de mer dans un vase d'or, ou d'argent, ou de verre, ou de terre, ou dans une coquille, toujours est-il que la qualité de l'eau restera identiquement la même, et que les différences en fait de bonté (qu'on voudrait y trouver) ne peuvent pas exister dans ces portions d'eau, mais dans les vases, et cela selon la diversité de leurs espèces. 11 en est de même du langage et de son emploi dans l'expression des idées; il est plus ou moins bon selon le degré de mérite que pos- sèdent les combinaisons de mots dont on s'est servi, mérite que l'on peut apprécier quand on examine ces combinaisons sous le point de vue de leur accord avec les idées qu'ils servent à repré- ' Pour i>»l, lisez ixa.tj. manuscrits C et D, ni dans l'édition de ' Xes mots LjJ-JLj' ji sont de trop; Boiilac. d'ailleurs, ils ne se trouvent ni dans les D'IBN KHALDOUN.

385 senter; quant, aux idées, elles gardent toujours leur caractère in- variable. Celui qui ne sait pas combiner les mots et les phrases d'une manière qui réponde à ce qui est exigé parla faculté du langage, et qui essaye d'exprimer ses pensées sans pouvoir y bien réussir, est comme l'homme perclus de ses membres qui voudrait se lever et qui en est incapable parce que les forces lui manquent. Dieu vous a appris ce que vous étiez incapable de savoir. [Coran, sour. ii, vers, a^o.)

La facutlé poétique s'acquiert à force d'apprendre par cœur beaucoup de vers, et sa bonté dépend de celle des morceaux dont on se sera orné la mémoire.

Nous avons déjà dit que, pour bien connaître l'arabe, il faut avoir P. 346. appris par cœur beaucoup de morceaux appartenant à cette langue. Or le caractère plus ou moins bon de ces morceaux, le rang qu'ils tiennent parmi les autres pièces du même genre et leur nombre plus ou moins grand, tout cela influe sur la bonté de la faculté acquise par celui qui les aura appris. L'homme qui sait par cœur soit des poèmes ayant pour auteurs [des Arabes de l'islamisme]', Habib'', par exemple, ou El-Atlabi*, ou Jbn el-Motezz *, ou Ibn Hani *, ou le cAenJ Er-Rida ^, soit les épîtres d'Ibn el-MocaCfâ '', ou celles de Sehl ' Les mots mis entre crochets ne se trouvent pas dans l'édition de Bouiac ni dans les manuscrits C et D.

' Le poêle Kollhoum Ibn Omar, sur- nommé El-Attahi, et natif de Kinnisrîn, vivait sous le règne de Haroun er-Rechîd et jouissait de la protection des Barmé- kides. Il mourut l'an ao8 (833-8a4 de J. C).

' Abd Allah Ibn el-Motezz, arrière petit- ûls de Haroun er-Rechîd, se distingua comme poète et comme philologue. En 296 (908 de J.C.), il fut proclamé khalife à la place d'ËI-Moktader, mais, le lendemain IJroiégomènes — m.

de sa nomination, il fut détrôné et mis à mort par les partisans de son prédécesseur.

' S'agit-il ici d'Abou Nouas (voy. ci-de- vant, p. 376) ou de Mohammed Ibn Hani, le plus grand poète de l'Espagne musul- mane? Celui-ci naquit à Sévi] le, passa en Afrique où il gagna la faveur du khalife fatémide El-Moezz et perdit la vie à Barka, l'an 36a (973 de J. C), '.\bd Allah Ibii el-Mocafla, le traduc- teur arabe des fables de Bidpni et auteur d'un recueil d'épîtres écrites dans un style très-recherché, fut mis à mort l'an i4a ( 769-760 de.J. C).

49 386 PROLEGOMENES Ibn Haroun\ ou celles d'Ibn ez-Zeïyat^, ou celles d'El-Bedîa^, ou celles d'Es-Sabi*, possédera une faculté plus puissante et plus élevée, quant à la juste expression de la pensée, que celui qui aura appris les pièces composées par [les poètes des temps postérieurs, tels qu']^ Ibn SehH et Ibn en-Nebîh ', ou les épitres d'El-Beïçani * et celles d'Eïmad ed-Dîn el-Ispahani**, car ces auteurs tiennent un rang in- férieur à celui des précédents. Cela est évident pour tout esprit ju- dicieux et clairvoyant qui possède la faculté du goût. Le mérite des pièces qu'on a entendu réciter ou qu'on a apprises par cœur réglera celui des pièces qu'on produira plus tard par l'emploi de la faculté ainsi acquise, et influera sur le caractère de cette faculté. Plus les pièces qu'on aura apprises par cœur tiendront un rang élevé dans le ' Sehl Ibn Haroun, bibliothécaire du khalife El-Mamoun et auteur de plusieurs ouvrages, mourut l'an aA5 (85ç)-86o de J. C).

' Mohammed Ibn Malek, surnommé Ibn ez-Zeiyat et vizir du khalife El-Mo- tacem, jouit d'une grande réputation comme poète et épistolographe. 11 fut rais à mort par le khalife El-Motewekkel en l'année 233 (8i47 de J. C).

' Le cadi Abou '1-Fadl Ahmed, sur- nommé Bediâ ez-Zeman (la merveille du siècle), naquit à Haniadan. Il composa un recueil d'épîtres très-admiré et une collec- tion de séances qui serviront de modèles à Harîri, l'auteur des Macama. Bedià el-Ha- raadaiii mourut à Hérat, l'an 398 (1008 deJ.C).

* Hilal Ibn el-Moliassen es-Sabi, origi- naire de Harran et membre d'une famille qui professait la religion sabéenne, mourut en 448 (io56 de J.C), laissant un recueil d'épîtres et plusieurs ouvrages historiques. Le passage mis entre crochets ne se trouve pas dans les manuscrits C et D, ni dans l'édition de Boulac.

' Une indication fournie par Eïmad ed- Dîn el-Ispahani, dans son Kharîda (ma- nuscrit de la Bibl. imp. n° i SyS ), me porte à croire que le kateb (secrétaire-rédacteur) Abou Bekr Mohammed Ibn Sehl était d'o- rigine sicilienne.

' Ali Ibn Mohammed Ibn en-Nebîh, natif d'Egypte, était regardé comme le premier poète de son époque. Il mourut l'an 621 (1224 de J. C).

' Abd er-Rahman el-Lakhmi, mieux connu sous le titre d'El-Cadi '1-Fadel, et surnommé El-Beïçani, secrétaire d'état et vizir du sultan Salâh ed-Dîn {Saladin), se distingua comme pocte et épistolographe. Il mourut au Caire l'an 696 (1200 de J. C).

* Mohammed Ibn Mohammed, sur- nommé Eïmad ed-Dîn el-Ispahani, littéra- teur très-célèbre et auteur de plusieurs ouvrages tant historiques que biographi- ques, servit les sultans Nour ed-Dîn et Sa- lâh ed-Dîn en qualité de vizir. Il naquit à Ispahan l'an 519(1 laSdeJ.C), et mourut à Damas l'an 697 (laoi de J. C). Gomme écrivain, il se distingua par la recherche et l'enflure de son style.

DIBN KHALDOUN. 387 langage, plus sera élevée la faculté à laquelle elles donneront nais- sauce; car l'esprit est porté par sa nature à imiter les modèles qu'il possède déjà, et plus il reçoit de nourriture, plus il prend de forces. L'esprit humain, bien qu'il soit spécifiquement unique, par sa constitution primitive, offre des variations dans la puissance qu'il possède de recueillir des perceptions. Ces différences proviennent du caractère de ces perceptions, de celui des facultés que l'esprit s'est acquises et des qualités que les choses du dehors lui ont com- muniquées. C'est par des acquisitions de cette nature qu'il se per- fectionne et que sa forme passe de la puissance à l'acte. Les facultés ([u'il acquiert lui arrivent graduellement, ainsi que nous l'avons déjà P. 347. lait observer. Celle de la poésie naît de l'acte même d'apprendre par cœur des vers; celle de la composition épistolaire se développe à mesure qu'on confie à la mémoire les assonances et les formules qui s'emploient dans les lettres; la faculté scientifique se forme pendant qu'on s'occupe de sciences, de perceptions, d'investigations et de spéculations; celle de la jurisprudence provient de l'étude du droit, de la comparaison des questions, de l'examen des ramifications auxquelles ces questions peuvent donner naissance, et de l'investigation des maximes secondaires qui dérivent des principes fondamentaux de la science; le soufisme transcendant ' naît des œuvres de dévotion, de la récitation des litanies et de la mortification des sens extérieurs; ce qui a lieu quand on s'isole du monde autant que possible. L'homme dévot qui aura acquis de cette manière la faculté de se retourner vers le sens intérieur et de rentrer en lui-même devient alors un transcendant. Les autres pratiques déjà indiquées ont également leurs résultats particuliers; chacune d'elles communique à l'âme sa propre couleur et sa qualité particulière, et, selon qu'elle est bonne ou mauvaise, telle aussi sera la faculté qui en dérive. Celle de la réa- lisation, (c'est-à-dire la faculté qui sert à l'expression nette et précise de la pensée et) qui tient le premier rang parmi les autres facultés * Le mot arabe est rabbani, qui signiCe employés dans les écrits qui traitent de la • seigneurial, divin. • C'est un des termes haute dévotion. i . J 49- 388 PROLEGOMENES du même genre, s'acquiert en apprenant par cœur ce que le langage offre de meilleur. Voilà pourquoi les jurisconsultes et tous les autres savants ne peuvent jamais atteindre à la réalisalion; car ils avaient commencé tout d'abord par se charger la mémoire de règles scien- tifiques et de termes de droit, locutions qui, s'écartant complètement des formes admises comme obligatoires dans la réalisation, occupent un rang très-inférieur dans le langage. Les termes employés dans les sciences et dans les règles qui s'y rapportent n'ont rien de commun avec l'art de la réalisation^. Or, lorsque ces termes ont passé de la mémoire à la réflexion, et qu'ils s'y sont présentés en grand nombre, ils communiquent à l'esprit la teinture qui leur était propre et donnent naissance à une faculté trop imparfaite (pour être appliquée à la réa- lisation); les expressions mêmes dont cette faculté se sert ne cor- respondent en aucune façon aux formes idiomatiques du langage des Arabes. Aussi voyons-nous que les poèmes composés par des lé- gistes, des grammairiens, des théologiens dogmatiques, des (philo- P. 348. sophes) spéculatifs et d'autres, sont remplis d'expressions fotirnies par la mémoire et ne ressemblant en rien aux locutions pures et légitimes dont se servaient les (anciens) Arabes. Mon digne ami Abou '1- Cacem Ibn Ridouan '^, écrivain de Yalama^ sous le gouvernement mé- rinide, me raconta l'anecdote suivante: « Je causais un jour avec mon collègue Abou '1-Abbas Ibn Choaïb *, secrétaire du sultan Abou '1- Hacen et le premier arabisant du siècle. Dans la conversation, je lui récitai l'exorde d'un poëme composé par Ibn en-Nahouï ^, sans lui dire le nom de l'auteur.

' L'auleur se serait exprimé plus cor- rectemenl s'il avait écrit: j L_^ ii-a. J iic.^lJt. Telle est. du reste, la leçon de l'édition de Boulac.

' Voyez, dans l'autobiographie, p.xxvi de l'introduction de la i" partie.

• Abou 'l-Âbbas Ahmed Ibn Choaïb, natif de Fez, se distingua dans la littérature arabe, les sciences intellectuelles, les mathématiques, la médecine, etc. 11 rem- plit les fonctions d'écrivain-rédacteur dans les bureaux du gouvernement mérinide, sous les sultans Abou Said et Abou 'l-Ha- cen. Il mourut de la peste, à Tunis, l'an 749(i348-i349 de J. C).

' Le jurisconsulte Abou '1-Fadl Youçof, surnommé Ibn en-Nahout, vivait dans le DIBN KHALDOUN. 389 Le premier vers était celui-ci: En m'arrétant à contempler les débris de ce campement abandonné, je ne savais reconnaître la diiTérence [ferc) entre les traces récentes et celles (|ui étaient anciennes.

Quand il entendit ce vers, il me dit: « C'est là de la poésie de lé- giste. » Je lui demandai à quoi il voyait cela, et il me répondit: «Au mot différence (ferc), qui est un terme de jurisprudence et ne fait pas partie de ceux qui s'emploient dans la langue des Arabes. » Je lui dis alors: « Béni soit votre père! le poëme a pour auteur Ibn en-Nahouï. » A l'égard des écrivains-rédacteurs et des poêles, le cas en est au- trement, parce qu'ils ont eu soin de bien choisir parmi les morceaux qu'ils devaient apprendre par cœur, et parce que, dans leurs épîtres, ils faisaient un grand usage du langage parlé par les (anciens) Arabes et de leurs tours de phrase, dont, du reste, ils avaient appris tout ce qu'il y avait de mieux. Dans une conversation que j'eus, un jour, avec Abou Abd Allah Ibn el-Khatîb, vizir des souverains espagnols (de Grenade) et qui tenait le premier rang comme poëte et comme écrivam, je lui adressai ces paroles: «Toutes les fois que je veux composer en vers, je trouve la lâche très-difficile, bien que je me con- naisse en poésie et que j'aie dans la mémoire ce que le langage possède de meilleur ': je sais par cœur le Coran, les traditions et des dis- cours de divers genres tenus par les (anciens) Arabes^; il est vrai que je n'en sais pas assez. Je crois avoir découvert la véritable cause (de la difficulté dont je me plains): elle provient de ce que j'avais ap- P. 349. pris par cœur beaucoup de poëmes composés sur des matières scien- tifiques et beaucoup de règles tirées d'ouvrages (qui traitent de ces sujets); j'avais appris les deux poëmes, le grand et le petit, composés par Chatebi * sur les leçons coraniques et sur l'orthographe du porain du célèbre philosophe El-Gliazzali. ' Pour (jyÀS^, lisez ^^ Oy^i- Je soupçonne qu'il était natif de l'Espagne ' Voyez la première partie, inlroducou de l'Afrique septentrionale. tion, p. xx.

390 PROLÉGOMÈNES texte sacré; j'avais étudié les deux ouvrages d'Ibn el-Hadjeb' sur le droit et sur les fondements de la jurisprudence, le traité de lo- gique composé par El-Khoundji^ et intitulé El-Djomel (les proposi- tions), et, de plus, j'avais appris aux cours d'enseignement beaucoup de règles (scientifiques). Ma mémoire en fut remplip, et cela a porté atteinte à la faculté que je travaillais^ à acquérir en apprenant par cœur le Coran, les traditions et les discours des Arabes, et a empê- ché mon esprit d'atteindre le but auquel il visait. » Quand Ibn el-Khatîb entendit ces paroles, il me considéra avec admiration pendant quelque temps, puis il me dit: « Que Dieu vous garde! il n'y a qu'un homme comme vous qui soit capable de faire une pareille remarque. » Ce que nous venons d'énoncer dans le paragraphe précédent fournit aussi la solution d'un autre problème, en faisant connaître pourquoi le langage employé par les Arabes musulmans, tant en prose qu'en vers, occupe, en ce qui regarde l'expression de la pensée et le bon goût, un rang plus élevé que le langage des Arabes antéis- lamites. Examinez les poésies de Hassan Ibn Thabet*, d'Omar Ibn Abi Rebîa^ d'El-Hotaiya«, de Djerîr\ d'El-Ferezdec », de Noseïb*, de Ghaïlan Dou 'r-Romma^", d'El-Ahouas'^ et de Beschar'^; voyez aussi les discours provenant des Arabes qui vécurent sous la dynastie des ' Voyez p. 34 de cette troisième partie. Djerîr, i lo de l'hégire (728-729 de.1. C).

' Voyez p. 1 55 de cette partie. ' Noseïb Ibn Rîah, poète mieux connu ' Je lis c:)^o-*J^l, avec l'édition de sous le nom d'Abou Milidjen, monrul l'an Boulac el la traduction turque. 108 (726-727 de J. C.)

* Célèbre poète et un des compagnons '" Voyez ci-devant, p. 876, n. 3.

de Mohammed. Il mourut l'an 54 (674 de " Le poète satirique Abd A.ilah Ibn J. C.). Mohammed, surnommé El-Akouas, fut * Voyez ci-devant, p. 376, n. 1. relégué dans l'île de Dehlac, dans la mer * Abou Moleîka Djerouel, surnommé Rouge, par l'ordre du khalife omeïade El-Hotaiya a vécu dans le paganisme et Omar Ibn Abd el-Azîz; il en fut rappelé l'islamisme. C'était un poète d'un grand par le khalife Yezîd Ibn Abd el-Molek, el mérite. II vivait encore sous le khalife mourut l'an 179 (795-796 de J. C). Moawia. " Beschar Ibn Bord était d'origine per- ' Abou Feras Hemmam, surnommé miers poêles de l'époque. Sa mort eut lieu Ijl-Ferezdec, mourut la même année que vers l'an 168 (784 de J. C).

Omeïades et dans la première période de la dynastie des Ahbacides: vous reconnaîtrez que leurs oraisons, leurs épîtres et les récits de leurs entretiens avec les souverains tiennent un rang bien plus élevé, en ce qui regarde l'expression, que les poèmes de Nabegha', d'An- tara^, d'Ibn Koltboum ', de Zolieïr*, d'Alcama Ibn Abda^ et de Ta- rafa Ibn el-Abd®; ils dépassent aussi en mérite les discours en prose et les entretiens qu'on attribue aux Arabes du temps qui précédait l'islamisme. Pour constater l'exactitude de ce fait, il ne faut au cri- tique qui s'occupe de rhétorique qu'un goût correct et un esprit sain.

Voici la cause de cette supériorité: les Arabes qui assistèrent à la P. 35o. promulgation de l'islamisme eurent l'occasion d'entendre ce qu'il y avait de plus élevé en fait de langage, savoir, le Coran et les tra- ditions, deux (recueils) '' tels que le talent de l'bomme ne saurait rien produire de pareil. Pendant que leurs coeurs se pénétraient de ces paroles sacrées et que leurs esprits se développaient spus l'influence des tournures (qui distinguent ce langage divin), leur naturel ac- quit une grande élévation et la faculté de bien s'énoncer dépassa en puissance celle qu'avaient possédée leurs devanciers des temps anté- islamiques, gens qui n'avaient jamais entendu un langage aussi beau et qui ne s'y étaient pas babitués depuis leur jeunesse. Aussi le langage des Arabes musulmans, tant en vers qu'en prose, est d'un style plus beau et d'un éclat plus pur que celui de leiu-s prédé- cesseurs, les pensées y sont plus solides, et la phraséologie plus cor- ' Abou Amama Ziad Ibn Moaouîa ed- des sept Moaîlacas, mourut vers l'an 6 Dobyani, surnommé En-Nabegha, mourut de l'hégire (627 de J. C). vers le commencement du vu* siècle de ' Alcama était contemporain de Nabenotre ère. glia ed-Dobyani.