SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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' Anlara Ibn Clieddàd, l'un des auteurs * M. Caussin de Perceval place la mort des sept Moaîlacas, fui tué vers l'an 61 5 de Tarafa à l'an 563 ou 564, environ quade J. C. rante-deux ans avant l'hégire. Tarafa est * Axnr Ibn Kolthoum, auteur d'une des l'auteur d'une des Moallacat. Moaîlacas, mourut vers l'époque de l'hé- ' L'auteur aurait dû écrire ^^JtUii à la gire. place de ^^ jJl, et LaU*^ à la place de ' Zoheir Ibn Abi Selma, auteur d'une '^*-^- 392 PROLEGOMENES recte, grâce à la connaissance qu'ils avaient acquise d'un genre de langage qui (par son excellence) tient le premier rang. Réfléchissez à ce que je viens de dire, et votre (bon) goût en reconnaîtra l'exac- titude, si vous êtes du nombre de ceux qui ont du goût et qui se connaissent en rhétorique. Le cheïkh (professeur) et cherif (des- cendant d'Ali) Abou '1-Cacem, qui était, de notre temps, cadi de Grenade, enseignait cet art (la rhétorique). Il l'avait appris à Ceuta sous des professeurs de cette ville, qui étaient tous des élèves de Chelaubîn ^ Il possédait une connaissance si profonde de la langue arabe, qu'il avait même dépassé le but auquel on pouvait (raison-, nablement espérer d')atteindre. Je lui demandai, un jour, pourquoi le langage des Arabes musulmans était supérieur à celui des Arabes antéislamites, fait que son (bon) goût ne lui aurait pas permis de nier. Il me répondit, après avoir gardé le silence pendant un temps assez long: « Par Allah! je ne le sais pas. » Je lui dis aloi's: « Je vais vous soumettre ce qui me paraît en être la cause; >. et je lui répétai ce que je viens d'écrire ici. Il en fut tellement frappé qu'il ne proféra pas d'abord une seule parole; mais enfin il me répondit: « 0 jurisconsulte! ce que vous avez dit là mérite d'être écrit en lettres d'or. » Dès ce moment il eut pour moi la plus haute considération, et, pendant qu'il faisait son cours, il écoulait mes observations avec P. 35i.une grande attention, et témoigna qu'il me regardait comme un liomme déjà illustre par ses connaissances scientihques. Dieu créa l'homme et lai apprit l'art d'exprimer les idées.

Sur le discours (ou style) naturel (simple) el le discours artificiel (orné). Indication de ce qui fait le mérite du discours artificiel et des cas dans lesquels il est en défaut '.

Le discours consiste dans l'expression des idées et dans leur énon- cialion au moyen de la parole. Il a pour âme et pour essence la trans- ' Abou Ali Omar Ibn Mohammed es- laiS de J. C). 11 est l'auteur d'un grand Chelaubîn, ou Chelaubini, originaire de nombre d'ouvrages.

Salobrena, port de mer dans la province ' Ce ciiapitre se trouve dans le manusde Grenade, mourut en l'an 645 (laAy- cril A et dans la traduction turque. Les D'IBN KHALDOUN. 393 mission de la pensée; car, s'il n'exprimait rien, il serait comme une chose morte pour laquelle on n'aurait aucune considération. Quand le discours fait bien coniprendre la pensée, cela s'appelle réalisation, ainsi que nous le savons par la définition que les rhétoriciens en ont donnée. La réalisation, disent-ils, consiste dans la conformité du dis- cours avec ce qui est exigé par le cas (dont on parle); la connaissance des règles et principes à l'aide desquels on établit une conformité entre les combinaisons de mots et les exigences du cas forme la branche de science qui s'appelle réalisation. Les principes et règles qui s'appliquent aux combinaisons de mots dans le but d'amener cette con- formité s'appuient, chacun, sur un grand nombre de cas particuliers qu'on a remarques dans le langage des Arabes, et forment, pour ainsi dire, un système de lois. Les combinaisons de mots servent, par leur institution j)rimitive, à indiquer le rapport entre le sujet et l'attribut, et se font conformément à certaines conditions et règles qui, à elles seules, composent la majeure partie du système (grammatical) de la langue arabe. Les diverses circonstances particulières ù ces combinai- sons, savoir, l'antériorité et la postériorité (des termes), leur état soit défini, soit indéfini, le sous-entendu et l'énoncé, la délimitation et la généralisation, etc. désignent^ les jugements qui peuvent s'énon- cer'^ relativement aux rapports qui existent entre les choses ou aux personnes qui se trouvent dans l'acte de se parler; et cela se fait d'après certaines règles et principes formant un système de lois ets'ap- phquant à ce qu'on appelle la science des pensées, qui est une branche de la réalisation^. Les règles de la grammaire se trouvent comprises dans celles de la science des pensées, parce qu'elles désignent des rap- ports et sont, en conséquence, une partie de celles qui indiquent les circonstances particulières à chaque espèce de rapport. p. 353.

manuscrits C et D et l'édition de Boulac science des pensées comme une branche de ne le donnent pas. la science de la réalisation; mais i! me ' Je lis 0-fJi^. semble, d'après ce qu'il a déjà dit ci-de- " Littéral. « les jugements qui embras- vant, page SaS, que l'une est identique sent extérieurement, i avec l'autre. Telle est aussi l'opinion de ' Dans ce chapitre, l'auteur regarde la M. de Sacy. (Voy. Anthol. gram. p. 3o~.)

394 PROLÉGOMÈNES Toute combinaison de nriots qui ne suffit pas pour représenter ce que le cas exige, parce qu'elle aura violé une règle de la gram- maire ou de la science des pensées, ne répond pas à ces exigences et mérite d'être reléguée au nombre des expressions vagues qui comptent parmi les cboses mortes (et inutiles). Quand on est parvenu à faire comprendre tout ce que le cas exige, l'esprit se met à passer d'une pensée (ou proposition) à une autre, selon les divers genres d'indi- cations que chacune d'elles peut fournir. En effet, comme chaque combinaison (de mots) sert, par institution, à désigner une certaine pensée, l'esprit se transporte de cette pensée (ou de cette proposi- tion) à une autre qui en est la conséquence obUgée, ou bien à celle qui en est la cause nécessitante \ ou bien encore à Une (proposition) qui ressemble à la première -. (Une de ces propositions) est alors un trope^, qui se présente sous la forme d'une métaphore ou d'une mé- tonymie, ainsi que cela se trouve indiqué ailleurs. Ce transport de l'esprit procure à la faculté réflexive un plaisir pareil à celui qu'elle aurait éprouvé en comprenant (la pensée exprimée par la phrase), ou même un plaisir plus fort, parce que, dans les deux cas, il a réassik saisir la pensée indiquée en s'aidant de (la phrase qui en est) l'indicateur; et l'on sait que la réussite est une des causes du plaisir. Les diverses manières d'après lesquelles l'esprit se transporte d'une pensée à une autre sont soumises à certaines conditions et principes qui forment, pour ainsi dire, un corps de règles. De là naquit un art auquel on a donné le nom d'exposition. Cet art est le frère de celui qu'on appelle la science des pensées et qui sert à rendre com- préhensibles les exigences du cas; en effet, il s'occupe des idées qui sont exprimées par des combinaisons (de mots) et de ce que ces (combinaisons) peuvent indiquer, pendant que, dans la science des pensées, on s'occupe des circonstances mêmes qui caractérisent chaque combinaison, et on les examine sous le point de vue de ce qu'elles indiquent. Or la parole et la pensée sont, comme vous le ' Je lis *-A.A*«i, avec le traducteur lurc.

D'IBN KHALDOUN. 395 savez, deux compagnons étroitement attachés. La science des pensées et celle de Y exposition forment ainsi une partie de la réalisation, et c'est avec leur aide qu'on parvient à faire comprendre ses pensées d'une manière complète, et à énoncer les exigences de chaque cas dans des termes qui leur correspondent exactement. Toute combinaison de mots qui ne répond pas suffisamment à la pensée et qui ne la fait pas bien entendre est loin d'atteindre au degré de la réalisation; aussi les rhétoriciens mettent-ils ces combinaisons au niveau des cris d'animaux. A vrai dire, on doit les regarder comme n'appar- tenant pas à la langue arabe; car celle-ci fait parfaitement concorder la phrase avec les exigences du cas qu'elle représente. On voit, d'à- P. 353. près ces observations, que la réalisation est le fond, le caractère spé- cial, l'âme et la nature même de la langue arabe.

Il faut maintenant savoir que les rhétoriciens entendent par le terme discours naturel un discours qui montre la perfection de sa nature et de son caractère par la bonne manière dont il fait comprendre l'idée à l'expression de laquelle on l'avait employé. En effet, le discours est l'expression d'idées et leur énonciation au moyen de la parole. Il n'est pas une simple émission de sons, mais un (artifice) au moyen duquel celui qui parle entreprend de communiquer à la personne qui l'écoute les idées qu'il a dans son propre esprit, et cela d'une manière parfaite, en désignant ces idées par des indices (certains).

Quand les phrases se trouvent revêtues du caractère particulier (la clarté) qui est le fondement même du discours, on peut y ajou- ter divers genres de parure afin de leur donner, pour ainsi dire, l'é- clat de l'élégance: on les orne de rimes; on établit un parallélisme entre les propositions ^;■ on coupe le discours de diverses manières et d'après certains principes; on y emploie des mots à double entente afin de dissimuler fidée qu'il s'agit d'exprimer; on y met en rapport des termes dont les significations sont opposées, et tout cela afin d'amener des jeux de mots et des jetix d'esprit. De cette façon on ' Je lis J^ à la place de J**-.

5o.

396 PROLÉGOMÈNES donne au discours un éclat et un agrément qui charment l'oreille, et on y ajoute la douceur et la beauté; et cependant on n'a aucun besoin de tout cela pour faire bien comprendre ses idées.

On trouve des traces de cet art dans divers endroits du discours inimitable (le Coran); nous y lisons: oua'l-laili idha yaghcha oua'n- nehari idha tedjella (c'est-à-dire, par la nuit quand elle voile, par le jour quand il brille)'; voyez aussi les mots féamma men aata wattaca wa saddaca bil-hosna (c'est-à-dire, mais celui qui donne et qui craint, et qui croit à la plus belle des religions), jusqu'à la fm des versets dans lesquels cette sourate est divisée^; voyez encore féamma men tagha wa aathcra 'l-haiat ad-donya (c'est-à-dire, quiconque a été impie et qui a préféré la vie d'ici-bas), jusqu'à la fin de la sou- rate'; voyez aussi oua hom yahsebouna annahom yohsinouna sonaan (c'est-à-dire, et eux, ils croient qu'ils ont fait pour le mieux)*. Nous pourrions citer bien d'autres passages de ce genre. Mais (à l'excep- tion du texte coranique) ces embellissements s'ajoutent après coup aux phrases et lorsque celles-ci offrent déjà un sens parfaitement complet.

On remarque aussi ce genre d'ornement dans le langage des Arabes qui vivaient avant l'islamisme, mais ils s'en servaient sans y P 35/i. penser et sans avoir eu le dessein de l'employer. On dit que les poèmes de Zoheïr en offrent des exemples. Quant aux Arabes du temps de l'islamisme, ils employaient ces embellissements tantôt à des- sein et tantôt sans les avoir recherchés, etproduisaientainsi des choses admirables. Les premiers qui frayèrent cette voie furent Habib Ibn Aous*, El-Bohtori*^ et Moslem Ibn el-Ouelîd"; épris d'une vive pas- sion pour cet art, ils y firent des merveilles. Beschar Ibn Bord* et IbnHerma* furent, dit-on, les premiers qui le travaillèrent avec soin, ' Coran, sour. xcii, vers. i. ^ Ibid. sour. xcii, vers. 5 cl 6. ^ Ihid. sour. lxxix, vers. 87 el 38. ' Ibid. sour. xviii, vers. lo^. Voyez ci-devant, p. 876.

' Voyez ci-devaiit, p. 876. ' Mort en 308 (823-82/1 de J. C). ' Voyez ci-devant, p. 3go. ° Les vrais noms d'Ibn Hernia élaienl Ibrabîm Ibn Ali el-Fihri (membre de la DIBN KHALDOUN.

397 et furent aussi les derniers de cette série de poètes dont les vers font autorité dans le langage et sont cités comme exemples de bon arabe. Ils eurent pour successeurs Kolthoum Ibn Amr el-Attabi \ Mansour en-Nomeïri -, Moslem Ibn el-Ouelîd * et Abou Nouas. Après ceux-ci vinrent Habib et El-Bohtori*, ensuite parut Ibn el-Motezz qui perfec- tionna la science des ornements et l'art (de les appliquer). Nous alloos donner des exemples de poésie naturelle, dépourvue de tout art. Tel est le vers de Caïs Ibn Doreïdj '^: Je sors de l'enceinte des lenles afin de parler de vous, en secret, avec mon âme.

Tels sont aussi ces vers de Kotheïyer '•: Après avoir quitté Azza et qu'elle fut partie, j'étais, par mon amour pour elle, comme celui qui espère jouir de l'ombre d'un nuage afin d'y faire la méridienne, et, au moment où il se dispose à dormir, le nuage disparaît.

Voyez combien ce style naturel et dépourvu d'art a de fermeté, et avec quelle précision les mots s'y trouvent combinés; si ce fond avait reçu les ornements de l'art, il aurait été encore plus beau.

La poésie artificielle se propagea beaucoup à partir du temps de p. 35,î. Bescbar et de son successeur Habib et de leurs contemporains. Ibn el-Motezz vint alors et compléta l'art. Les poètes des temps postérieurs suivirent leurs devanciers dans la même carrière et tissèrent, comme eux, sur le même métier. Les formes de cet art se multiplièrent chez ceux qui le cultivaient, et ses diverses divisions'' reçurent des noms tribu de Coreïtli). Il naquit l'an 90 (708- 709 de J. C.) et mourut l'an 176 (792- 793). Il habitait Médine, était adonné au vin et se faisait remarquer papson avarice.

' Il faut supprimer la conjonction du mot ^^LoJL.

' Mansour Ibn Zibircan en - Nomeïri mourut probablement vers la fin du 11* siè- cle de l'hégire, car nous avons de lui des ' Ici l'auteur se contredit; voyez quel- ques lignes plus haut.

' Voyez p. 376.

'' Le poêle Abou Zeïd Caïs Ibn Doreïdj el-Leïlbi mourut l'an 65 (684-685 de J.C).

' Voyez la 1" partie, page 4o4.

' Le texte porte cjLiUf. (Voyez pour la signification de ce mot la 2' partie, p. 96.

398 PROLÉGOMÈNES techniques qui variaient (selon les écoles). Beaucoup de savants re- gardent la science des ornements comme une branche de la réalisation, bien qu'elle n'ait aucune part dans la communication de la pensée et qu'elle serve uniquement à orner et à embeUir. Ceux d'entre les anciens qui la cultivaient pensaient qu'elle ne rentrait pas dans la science de la réalisation, et la mettaient au nombre de ces bi'anches de littérature qui (ne forment pas de sciences, parce qu'elles) n'ont pas d'objet^; telle est l'opinion d'ibn Rechîk dans son Omda et celle des littérateurs espagnols.

Une des conditions qu'on a mises- à l'emploi de cet art est que les prnements se présentent (dans la pièce tout naturellement), sans qu'on se soit donné la peine de les chercher et sans qu'on se soit préoccupé de l'effet qu'ils doivent produire. S'ils s'offrent spontanément, il n'y a rien à dire, car, n'étant pas amenés à dessein, ils épargnent au discours le défaut de tomber dans le barbarisme; mais, lorsqu'on s'im- pose la tâche de rechercher péniblement ces ornements, on est réduit à négliger les principes qui règlent les combinaisons des mots qui •sont le fond du discours; cela porte atteinte aux bases mêmes de la clarté d'expression et fait disparaître la netteté et la précision qui doivent caractériser le discours; rien ne reste alors, excepté les ornements. Voilà cependant le style qui prédomine de nos jours; mais les rhétoriciens qui ont du goût se moquent des personnes qui recherchent ce genre (d'embellissements) et les regardent comme incapables de faire autre chose. J'ai entendu dire à un de nos cheikhs, ïostâd (maître) Abou'l-Berekat el-Belfîki ^, qui était l'homme le plus distingué de l'époque par sa connaissance profonde de la langue et par un génie fait pour la goûter: « Ce que je pourrais désirer* de P. 356. plus agréable serait de voir prendre, quelque jour, ceux qui culti- vent les diverses branches de la science des ornements, soit en prose, soit en vers, et d'être présent pendant qu'on leur infligerait un châ- timent des plus sévères et qu'un crieur public annoncerait leurs '" Je lis l^^^^j à la place de L£=>J^.. '.Je crois qu'il faut lire ■va.yJu.

D'IBN KHALDOUN. 399 méfaits. Cela serait un avertissement pour leurs élèves et les empê- cherait de pratiquer cet art; car ceux qui s'en occupent ont hâte d'ou- blier celui de la réalisation. « Une autre condition qui doit s'observer à l'égard de la science des ornements est d'en faire un rare emploi; que le poëte l'applique à deux ou trois vers d'un poëme, cela suffira pour donner de l'élé- gance et de l'éclat à toute la pièce. L'emploi trop fréquent d'orne- ments est une faute, ainsi qu'Ibn Rechîk et autres l'ont dit. Notre cheikh, le c/jerj/" Abou'l-Cacem es-Sibti S celui qui, de tous les hommes de son époque, a fait le plus pour propager en Espagne la culture de la langue arabe, a dit: « Quand un poëte ou un secrétaire-rédac- teur aurait l'intention d'employer ce genre de figures, il commettrait une grande faute s'il en faisait un usage trop fréquent: il en est des figures employées pour orner le discours comme des petites taches qui se voient sur un beau visage: un ou deux grains de beauté l'em- bcliissent beaucoup; mais, s'ils y sont en grand nombre, ils ne ser- vent qu'à l'enlaidir. » La prose, avant et après l'islamisme, a eu un sort analogue à celui de la poésie; bien qu'elle fût libre de toute entrave, on y remar- quait un parallélisme entre les propositions-, et la forme des phrases monti'e que les périodes avaient reçu cette disposition sans que les auteurs se fussent donné la peine d'y faire entrer des assonances et de s'occuper de l'emploi de l'art. (Cela continua) jusqu'à ce que parût Ibrahim Ihn Hilal es-Sabi, secrétaire des souverains Bouïdes, qui, s'étant beaucoup appliqué à Yart des ornements et à l'emploi d'assonances, produisit des effets merveilleux. On lui.reproclie tou- tefois comme une faute de s'attacher à ce style dans les écrits éma- nant du sultan; mais il s'y trouva obligé parce que ces princes avaient l'habitude de parler une langue non arabe, et qu'ils vivaient à une époque bien loin de celle où la culture de la langue arabe florissait 'Abou'l-Cacem Mohammed Ibn Ahmed mourut à Grenade, l'an 761 (iSôg-i.SGo el-Haceni es-Sibti, natif de Ccuta, était un de J. C). des professeurs du vizir Lisan ed-Dîn. Il * Je lis «u^*-.

400 PROLÉGOMÈNES sous la haute proleclion du khalifat. Après Sabi, cet art se répandit, P. 357. etla prose des écrivains postérieurs en fut remplie; le souvenir du beau style épistolaire se perdit alors tout à fait, les documents émanant du sultan et les lettres adressées à des amis se ressemblèrent par le style, l'arabe pur se trouva mêlé avec celui de la basse classe, ainsi que les troupeaux se trouvent mélangés dans la prairie quand on les a laissés sans gardiens.

Tout ce que nous venons d'exposer montre que le discours (ou style) artificiel, quand on le rédige avec peine et comme une tâche, est inférieur en mérite au discours naturel, car alors on y néglige trop les principes fondamentaux de l'art de bien dire: je laisse au bon goût d'en juger. Dieu vous a créés el vous a appris ce que vous étiez incapables de savoir.

Du détlain que les personnages liaul placés montrent pour la culture de la poésie.

La poésie était pour les (anciens) Arabes un registre dans lequel ils consignaient leurs connaissances scientiliques, leur histoire et leurs maximes de sagesse. Les chefs arabes la cultivaient à l'envi l'un de l'autre; ils allaient stationner à la foire d'Okad, afin d'y réciter leurs vers\ et chacun d'eux soumettait aux grands maîtres de l'art et aux connaisseurs la toile qu'il avait tissée, afin d'en faire apprécier la tex- ture. Ils portèrent si loin l'émulation^, qu'ils cherchèrent à faire sus- pendre leurs poèmes aux colonnes de la Maison Sainte, objet de leur pèlerinage, demeure de leur père Abraham. C'est ce que firent A'mro '1-Caïs, Nabagha ed-Dobyani, Zoheïr Ibn Abi Selma, Antara Ibn Ched- dad, Tarafa Ibn el-Abd, Alcama Ibn Abda, El-Acha et les autres au- teurs des neuf Moallacas^. Pour arriver à cet honneur, il fallait que ' Lisez ^Xy> tv^U iX Kolllioum.d'Antara et de Haretli Ibn Hii- '^ Lisez oLcUil. liza. Ceux qui comptent neuf Moallacas ' On compte ordinairement sept Moal- ajoutent à cette liste les noms de Nabeglia /acas, celles d'Amro 'l-Caïs, de Tarafa, de et d'El-Acha, ou bien ceux d' Alcama et Zoheïr, de Lebîd Ibn Rebîa, d'Amr Ibn d'El-Aclia.

D'IBN KHALDOUN. 401 le (poëte) fut un homme influent, soit par la puissance de sa tribu ou de son parti, soit par le rang qu'on tenait parmi les descendants de Moder. C'est au moins ce qu'il a rapporté en expliquant pourquoi on donna à ces poèmes le nom de Moallacas (suspendus).

Plus tard, dans les premiers temps de l'islamisme, les Arabes né- P. 358. gligèrent la poésie pour s'occuper de la religion, de la mission du Prophète et de!a révélation divine. Ils eurent l'esprit tellement frappé du style et de la composition du Coran qu'ils restèrent muets et gar- dèrent le silence, sans essayer de rien produire, soit en prose, soit en vers. Cela continua jusqu'à ce qu'ils se fussent familiarisés avec les principes de bonne direction fournis par la religion, et puis, comme aucune révélation n'était venue pour défendre la poésie et pour la proscrire, et comme le Prophète écoutait volontiers les vers qu'on venait lui réciter et qu'il récompensait ceux qui les avaient com- posés, les Arabes revinrent à leur ancienne habitude '. Omar Ibn Abi Rebîa, qui, à celte époque, était le plus grand (poëte) d'entre les Co- reichides, se distingua en plusieurs occasions par son talent poétique; • il tenait un rang élevé (parmi les poètes) et récitait très-souvent ses vers à Ibn Abbas, qui s'arrêtait toujours pour les entendre et qui les écoutait avec plaisir. Quand les musulmans eurent ensuite fondé un vaste empire et une puissante dynastie, les Arabes cherchèrent dans la poésie le moyen de s'attirer la faveur de la famille régnante: ils cliantaient les louanges des khalifes et recevaient d'eux des ré- compenses très-considérables, mais toujours proportionnées au mé- rite de ces compositions et au rang que les auteurs tenaient dans leurs tribus. Ces princes recevaient avec un grand empressement les poèmes qu'on venait leur offrir, parce qu'ils y trouvaient les souvenirs des anciens temps, l'histoire des Arabes, leurs idiomes et leur lan- gage le plus noble. Aussi les Arabes obligèrent- ils leurs enfants à apprendre ces poèmes par cœur.

Cet état de choses se maintint pendant toute la durée de la dynas- ' Les manuscrits C et D, ainsi que l'é- place de ^^;o.i. Les deux mots ont le dilion deBoulac, portent -»^i>j3 à la même sens 402 PROLÉGOMÈNES tie omeïade et dans la première période de la domination des Abba- cides. Voyez, à cet égard, ce que l'auteur de l'/cc/' a rapporté, dans son chapitre sur la poésie et les poètes, au sujet des entretiens de (Haroun) Er-Recbîd avec El-Asmaï^; vous y trouverez que ce khalife avait des connaissances très-solides en poésie, qu'il s'occupait à com- poser des vers, qu'il savait distinguer le bon langage du mauvais, et P. 359. qu'il avait appris par cœur un grand nombre de poëmcs. Quant aux souverains qui vinrent remplacer les Abbacides, l'arabe était pour eux une langue étrangère qu'ils durent apprendre comme un art, parce que l'idiome dont ils avaient l'habitude de se servir les empêchait de le bien connaître. Les poètes se mirent alors à faire des vers en l'honneur d'émirs étrangers, pour lesquels cette langue n'avait aucune importance, et cela dans le seul but^ d'obtenir des récom- penses. C'est ce que firent (Abou Temmam) Habib, El-Bohtori, El- Motenebbi et Ibn Hani. Les poètes qui sont venus après eux ont con- tinué, jusqu'à nos jours, à suivre leur exemple. Aussi la poésie ne • s'emploie presque plus que dans le but de mendier des dons; on a cessé de l'encourager, parce qu'elle n'offre plus de ces avantages qu'on y trouvait autrefois. Pendant les derniers siècles, tous les hommes de cœur et tous les personnages haut placés ont dédaigné de s'en occu- per; aussi a-t-elle perdu toute considération: composer des vers est maintenant indigne d'un homme qui occupe un haut commandement et déshonorant pour ceux qui remplissent de grandes charges. Dieu fait alterner les nuits et les jours.

Surla poésie contemporaine chez les Arabes (nomades) et les liabitanis des villes.

La poésie n'est pas un attribut spécial de la langue arabe: elle existe dans tous les idiomes, tant arabes qu'étrangers. Les Perses eurent des poètes et les Grecs aussi. Aristote, dans son ouvrage sur la logique, a fait mention du poète Omîros (Homère)* et en a parlé * Ibid. p. 3o. _^ * C'est dans la Rhétorique qu' Aristote D'IBN KHALDOUN. 403 avec éloge. Les Himyarites eurent aussi des poëtes de premier ordre '. Lorsque la langue du peuple modérite se fut corrompue, et que leur idiome, dont les règles philologiques et grammaticales ont été con- signées dans des recueils, se fut altéré, les Arabes qui vinrent en- suite se servirent de dialectes qui différaient les uns des autres, selon le mélange plus ou moins fort d'éléments étrangers qui s'y étaient i'. 36o. introduits. Ces Arabes employèrent alors une langue qui différait de celle de leurs prédécesseurs, les Modérites, et qui s'en distinguait par les désinences grammaticales, par les significations assignées à un grand nombre de termes et par les formes des mots. Il en fut de même des Arabes qui adoptèrent la vie sédentaire et qui se fixèrent dans les villes; il se forma chez eux un autre dialecte qui différait de la langue de Moder par la syntaxe des désinences, par les significa- tions de beaucoup de mots et par les inflexions grammaticales. Il dif- férait aussi de la langue usitée chez la race arabe (nomade), celle qui existe encore de nos jours. Chacun de ces idiomes offrait encore des différences qui provenaient des usages conventionnels de chaque localité. Le dialecte employé en Orient par les habitants (de la campagne) et par ceux des villes n'est pas le même que celui dont on se sert dans les contrées et dans les villes de l'Occident; il diffère aussi de celui qui se parle chez les habitants de l'Espagne.