Sur les odes [mowascheha) et les chansons (ou ballades, zeti/e/), poèmes propres à l'Espagne '.
Les habitants de l'Espagne avaient déjà beaucoup composé en vers: ils venaient de régulariser les procédés de la poésie, de fixer le caractère de ses divers genres et de porter au plus haut degré l'art de l'embeUir, quand leurs poètes, à une époque assez moderne, en dé- couvrirent une nouvelle branche*, à laquelle ils donnèrent le nom de ' ' Je n'essaye pas de traduire celte pièce; le texte en est tellement corrompu qu'on n'y comprend presque rien. Les manus- crits G et D, l'édition de Boulac et la tra- duction turque ne la donnent pas.
* Dans l'Hist. des Berb. t. 1, se trouve la notice de ces tribus.
' Lemotmot(iasc/ie^asignirie« ornéd'une ceinture brodée [wichah). » Le wichali, ou ceinture des femmes, était orné de deux rangs de perles et de pierres précieuses, placées alternativement. Il s'attachait, par le milieu, enire les épaules, passait sur les hanches et se bouclait sur le devant du corps, au-dessous du nombril. Les mowascheha sont des odes composées de plu- sieurs stances. La stance, dans sa forme la plus ordinaire, renfermait cinq vers, dont les quatre premiers rimaient en.semble, et dont le cinquième rimait avec tous les cinquièmes vers des stances suivantes. On trouve, cependant, beaucoup de mowa- scheha dont les stances se composent de quatre, cinq ou un plus grand nombre de vers, à rimes croisées. Le mot zedjel, en arabe, signifie «modulation. » En Espagne, les poêles l'employaient pourdésignerleurs chansons ou ballades. Les formes du zedjel étaient très-nombreuses. * Après Us inscrivez **.•.
D'IBN KHALDOUN.
423 mowascheh (ode). Dans les poëmes de cette espèce, ils faisaient correspondre d'une manière régulière les simt aux siml et les ghosn aux gfiosn^. Ils ont beaucoup composé de ces pièces sur un grand nombre de sujets. Un nombre déterminé (de vers l'orme une stance et) compte, chez eux, pour un seul vers. Le même nombre de rimes et les mêmes mesures qu'on donne aux ghosn ( de la première stance) se reproduisent invariablement (dans les stances suivantes) jusqu'à la fin de la pièce, laquelle se compose ordinairement de sept vers (ou stances). Chacun de ces vers renferme plusieurs ghosn, dont le nombre est fixé par la fantaisie du poëte et par le système (de ver- sification qu'il adopte). Dans les poëmes de cette espèce, on célèbre les charmes de la bien-aimée et les vertus des grands personnages, ainsi que cela se fait dans les cacîdas. Ces compositions, dans les- quelles la grâce et l'élégance sont portées jusqu'aux dernières li- mites, faisaient les délices de tout le monde, et, comme elles étaient d'une forme facile à saisir, les grands et les petits s'empressaient éga- lement de les apprendre par cœur.
Celui qui, le premier, en Espagne, imagina ce genre de poëme, fut Mocaddem Ibn Moafer en-Neirîzi^, un des poètes favoris de l'émir Abd Allah Ibn Mohammed el-Merouani^. Abd Allah Ibn Abd Rabbou, P. Sgi l'auteur de Ylcd", apprit d'Ibn el-Moafer à composer dans ce style; mais leur souvenir (comme compositeurs d'odes) ne s'est pas con- ' On désigne par le terme sîmt « ligne » les stances dont se composent le mowa- scheha. Le molghosn • branche » désigneles vers dont se composent les odes (mowas- cheha) et les chansons ou ballades (zedjel) espagnoles.
' L'orthographe de ces noms est incer- taine: El-Maccari (t. II, p. 36i) écrit Moafa (jijw, à la place de il/oo/èr siU-», et telle est aussi l'orthographe d'Ibn el- Abbar. Le groupe (Jy^.y^ est ponctué de diverses manières dans les manuscrits et peut se prononcer de plusieurs manières.
Je lis cSy^ry " natif de Neizîr. » Il y avait un village près de Chiraz qui portait ce nom. Quoiqu'il en soit, le poêle qu'on ap- pelait ainsi vécut dans la dernière moitié du m' siècle de l'hégire.
' Abd Allah el-Merouani, septième sou- verain omeîade qui régna en Espagne, monta sur le trône l'an 3^5 de l'hégire (888deJ.C.].
* Voyez la i" partie, page 3o. Ce poëte se nommait Omar; Ibn Rhaldoun s'est trompé ici en lui donnant le nom d'Ahd Allah.
424 PROLÉGOxMÈNES serve, et leurs mowaschehas ont fini par tomber dans l'oubli. Le pre- mier qui se distingua réellement dans cette partie se montra plus tard; il se nommait Eïbada tel-Cazzâz, et était le poëte en titre d'El-Motacem Ibn Somadih, souverain d'Alméria ^ L'illustre savant Ei-Batalyauci - raconte qu'il avait entendu Abou Bekr Ibn Zolieïr prononcer ces paroles: « Tous les compositeurs d'odes ne sont que de petits garçons auprès d'Eïbada tel-Cazzaz; » observation qu'il avait faite en rencpnlrant par hasard une pièce dans laquelle celui-ci s'ex- primait ainsi (en décrivant les charmes de sa bien-aimée): Une pleine lune, un soleil du matin, une tige (qui pousse) dans les sables, douce à sentir comme le musc: comme elle est parfaite! comme elle brille! comme elle est florissante! comme elle répand des parfums! Assurément celui qui (la) regarde en deviendra amoureux et ne l'obtiendra pas^.
Eïbada florissait dans les temps où chaque province de l'Espagne était régie par un souverain indépendant. On assure qu'aucun de ses conteinporains ne l'a dépassé dans la composition d'odes. Après lui vint en seconde ligne (Abou Bekr Mohammed) Ibn Arfâ Raçou, poëte en titre d'El-Mamoun Ibn Dhi'n-Noun, souverain de Tolède. On a beaucoup admiré la belle manière dont il tourna le commencement de l'ode [mowascheha] qui fit sa réputation. Voici le passage: Le luth a retenti de sons admirables, les ruisseaux ont arrosé les pelouses des jardins.
On admire aussi la fin de cette pièce, où il dit (à la bien-aimée): ' Abd Allah Ibn es-Cîd, surnommé el- Aalem el-Balalyauci [le savant de Badajoz), se distingua surtout comme grammairien et philologue. Cet auteur mourut à Va- lence, l'an 521 (1127 de J. C), laissant plusieurs ouvrages tant en prose qu'en vers.
' Je transcris ici le texte arabe de cette pièce, afin de meltre en évidence la versi- fication que le poëte avait adoptée; Bedrotemm, cliomsdoha, gliosnneca, miskochcmm: Ma atemm, mu aoudelia, ma aoureca, ma ansem; La djercui. men lameba. cad aclieca, cad liorem.
D'IBN KHALDOUN.
425 Tu marches Hèrenient sans ' (nous) saluer; on te prendrait- pour Al-Manioun Yahya Ibn Dhi 'n-Noun, celui qui est l'effroi des escadrons (ennemis] '.
Ensuite, sous le gouvernement des Almoravides, une autre troupe p. 393. de poêles entra dans la lice et fit des choses admirables. Les chefs de cette troupe étaient Yahya Ibn Baki * et l'Aveugle de Tudèle [EI- Aama et-Tolcïli)^. Celui-ci a dit dans une de ses odes [mowascheha] dorées: Comment me consoler, quand les traces (du campement abandonné) inspirent la tristesse? La caravane est (maintenant) au milieu du désert et emporte les tendres vierges qui viennent de partir^.
On a entendu dire à plusieurs cheikhs qu'en Espagne les amateurs de ce genre de poésie racontent l'anecdote suivante: Plusieurs poètes se trouvaient dans une réunion à Séville. Chacun d'eux avait apporté une ode dont il avait soigné la composition autant que possible.
' Le verbe négatif (j<^ devint (jiJdfins le dialecte vulgaire des Espagnols.
' Il faut lire <^L,.c à la place de s-^L»*. La bonne leçon se trouve dans l'édition de Boulac, dans la traduction turque, dans la Vie de Liçan ed-Dtn d'Rl-Maccari, édi- tion de Boulac, t. IlL p- "^-v, et dans le maiiuscril de cet ouvrage appartenant à la Bibliothèque impériale et portant le n° 769, ancien fonds. (Voy. fol. ga recto.) El-Mac- caria reproduit dans son ouvrage plusieurs extraits du chapitre d'Ibn Khaldoun sur les odes et les chansons.
' Je donne ici la transcription du texte arabe de ces deux morceaux, pour le motif indiqué dans la note ci-dessus: El-aoud Cad terennem bi-abdâi tclhîn, Wa chekket el-mcdaneb rîad el-besatin.
Takhter wa llch teslem; Asak el-Mamoun Moraouwâ el-ketaïb Yahya ben dhi 'n-Noan } " Abou Bekr Yahya Ibn Baki, natif de Prolégomènes. — m.
Cordoue, fut un des poêles les plus gra- cieux que l'Espagne musulmane ait pro- duits. Il vécut dans la misère, comme la plupart de ses confrères; les souverains almoravides étaient trop ignorants, ils mé- prisaient trop les belles-lettres pour don- ner des encouragements à des poètes dont ils comprenaient à peine la langue. On trouve dans l'ouvrage d'El-Maccari sur l'Espagne un assez grand nombre de piè- ces composées par Ibn Baki.
' Abou Djafer Ibn Horeïra el-Aamâ et- Toieili était, comme son ami, Ibn Baki, un véritable poète. El-Maccari nous a con- servé plusieurs de ses pièces.
' Je transcris ici ce morceau; Kîfa Vsebîlou ila Sabrî, oua ti H-maalimî, Cad banou.
426 PROLÉGOMÈNES L'Aveugle de Tudèle s'avança pour faire entendre la sienne, qui était la célèbre ode dont les premiers mots sont: En riant, elle montre des perles; en se dévoilant, elle laisse voir une lune; le monde est trop étroit pour la contenir, et cependant elle se trouve renfermée dans mon cœur^ A peine eut-il prononcé ces lignes qu'lbn Baki déchira sa propre ode, et les autres poètes suivirent son exemple, El-Aalem el-Batalyauci rapporte qu'il avait entendu dire à Ibn Zohr^: « Les odes d'aucun poëte n'ont jamais excité ma jalousie, à l'exception d'une, composée par Ibn Baki. Quand je l'entendis pour la première fois, je ressentis vivement cette passion. En voici le com- mencement: Ne vois-tu pas Ahmad, dans la hauteur de sa gloire, sans rival! L'Occident l'a produit; montre-moi son pareil, pays de l'Orient! » Dans le siècle où ces deux poètes florissaient, il en parut un autre nommé Abou Bekr el-Abiad', dont les odes se distinguaient par un p. 393. style simple et naturel. Un autre de leurs contemporains fut le phi- losophe Abou Bekr Ibn Baddja*, auteur des airs [telhîn] qui sont si bien connus. Il y a une anecdote assez répandue que je veux rap- porter ici: Ibn Baddja, se trouvant à une partie (de plaisir) chez son patron, Ibn Tîfelouît^, seigneur de Saragosse, remit à une des chan- teuses appartenant à ce prince une ode qui commençait ainsi: ' Voici la transcription de ce morceau: Dhabek an djoman, safer an bedri, Dhac anho 'z-zeman, oua hawabo sadri.
" Ce personnage portait le surnom d'Abou '1-Rballab, et appartenait proba- blement à la même famille que le célèbre médecin Avenzoar (/in ZoAr).
Ce poëte se nommait Abou Bekr Mo- hammed Ibn elAnsari el-Abiad. Selon El- Maccari, il fut mis à mort par un certain Ez-Zobeïr, émir de Cordoue, qu'il avait at- taqué dans ses vers.
'' Le célèbre philosophe Ibn Baddja [Avenpace] s'était distingué aussi comme poëte. Il mourut à Fez, l'an 533 (ii38- 1 139 de J. C).
' Ce sobriquet signifie a fils de la pou- liclie. » C'est un mol arabe berbérisé. Celui à qui on l'avait donné était beau-frère du roi almoravide Ali Ibn Youçof et se nom- mait Abou Bekr Ibn Ibrahim. (Voy.l'Hijt. des musulmans d'Espagne de M. Dozy, t. IV, p. 262.)
Marche (avec fierté) en traînant ta robe partout où elle (ta bien-aimée) a traîné la sienne; et ajoute à l'ivresse (que ses charmes t'inspirent)' l'ivresse (qui provient du vin).
Le prince manifesta par ses gestes le plaisir que cet éloge lui cau- sait. La pièce se terminait par ces vers: Dieu a préparé un drapeau toujours victorieux pour l'illustre émir Abou Bekr.
Lorsque ce telliùi frappa son oreille, il s'écria: « Oh! quelle jouis- sance! >• et déchira ses vêtements (tant il était ravi). «Tu as com- mencé admirablement, » dit-il, « et tuas fini de même. » Il fit alors un serment des plus solennels, en déclarant qu'Ibn Baddja ne rentre- rait chez lui qu'en marchant sur de l'or. Le poëte, craignant que cela n'eût des conséquences graves, imagina un moyen d'éluder le ser- ment et se fit mettre de l'or dans les souliers avant de s'en aller.
Abou '1-Khattab Ibn Zohr raconte ce qui suit: Dans une réunion qui se tenait chez Abou Bekr Ibn Zohr'^, on causait d'Abou Bekr el- Abiad, l'auteur de l'ode dont nous avons parlé. Un de ceux qui étaient présents ayant dit que ce poëte n'était pas très-fort, Ibn Zohr lui ré- pondit en ces termes: « Comment! vous déprisez l'homme qui a com- posé ces vers: Je n'ai jamais eu du plaisir à boire du vin dans une prairie couverte de fleurs, à moins qu'(une beauté), dont la taille flexible se balance quand elle se retire au point du jour, n'eût rempli sa promesse, le soir, et ne m'eût dit, au matin: «Pourquoi le vin a-t-il souflîeté mes joues? que me veut le vent du nord?» Il P. Syi. soulïla, et devant lui se pencha ce tendron si bien proportionné, que j'avais en- veloppé dans mon manteau^. (Elle est) un de ces êtres qui tuent les coeurs; elle marche en nous inspirant des soucis. Puissent ses œillades nous rejeter encore ' Pour U.» Usez *.v» avec les manus- du sultan almohadeYacoub el-Mansour et ' Deux membres de la famijle Zohr por- qu'il s'agit du premier dans le récit d'Ibn taient le surnom d'Abou Bekr: l'un était Klialdoun.
un savant jurisconsulte et mourut à Tala- ' Il faut lire «•Lsyl sans techdid et j.l vera l'an A23 (io3i de J. C. ); l'autre, qui en un seul mol. Dans le dixième vers s'était distingué comme médecin, gram- (p. 394, I. 7, du texte arabe), il faut lire mairien et poëte, fut attaché au service O^ à la place de (jtVgc.
54.
428 PROLEGOMENES p. 395 dans le péché! Douces lèvres qui recouvrez ses dents, donnez du rafraîchisse- ment à (un amant) qui brûle de soif, qui est épris d'amour et malade, qui ne trahira jamais ses promesses, et qui, dans tous les cas, ne cessera d'espérer que tu viendras le trouver, bien que tu lui montres de l'indifférence'. » Après ces poêles, et dans les premiers temps de ia dynastie almo- hade, parut Mohammed Ibn Abi '1-Fadl Ibn Chercf. — « J'ai reconnu, dit El-Hacen Ibn Doueïrîda"', le faire de Hatcm Ibn Saîd^ dans ce vers: Le convive enjoué et le vin, c'est la lune en conjonction avec le soleil. » (Citons aussi) Ibn Herdous*, qui a dit: 0 nuit de notre réunion et de mon bonheur I reviens, je t'en supplie!
(Et mentionnons) Ibn Mouhel, à qui nous devons ce morceau: Une fête ne consiste pas à porter une belle robe avec un manteau et à respirer des parfums; la véritable fête, c'est de se trouver avec la bien-aimée.
(Nommons) encore '^ Abou Ishac ed-Douîni ^. Ibn Saîd '' dit avoir entendu Abou '1-Hacen Selil Ibn Malek ^ raconter ce qui suit: J'en- ' Voici la transcription de ia première stance de cette pièce: Ma ledda lî clicrbou raiii Ala rîadi '1-akabî; Lou la hedîm el-oashahi, Ida 'nthenafi Vsebahi, Aufa '1-asîl, Adha igoul: Ma )il-chemonl Letemèt kbaddi Oua lil-ckemal.''
Habbèt fe-mal Ghosnou lidal Dommahou burdî.
' Ce personnage m'est inconnu.
' Je soupçonne que ce Hatem est celui auquel El-Maccari (t. II, p. i^t^v) donne le nom de Hatem, fils de Haleni Ibn Saîd.
et qui mourut en l'an ôgS (i igtii 197 de .I.C.)
' Je ne trouve aucun renseignement sur ce poêle ni sur celui dont le nom est mentionné un peu plus loin.
' L'auteur a sans doute emprunté à un ouvrage que nous ne connaissons pas, peut- être le Mogkrih d'Ibn Saîd, les indications qu'il vient de donner. La majeure partie de celles qui suivent est empruntée à cet ouvrage.
' Ce personnage est inconnu.
' Ibn Saîd, le célèbre géograpiie, his- torien et littérateur, mourut en 685 (1286- 1287 ^^ ^- ^•)- * Selil Ibn Malek, littérateur d'une grande réputation, était natif de Grenade.
D'IBN KHALDOLN.
429 Irai une fois chez Ibn Zohr, qui était alors très-âgé, et je portais l'ha- billement de la campagne, parce que je demeurais dans ie château d'Estepa'. Comme il (Ibn Zohr) ne me connaissait pas, je m'assis au dernier rang de l'assemblée. Dans la suite de la conversation, je lus amené à réciter une ode de ma composition, dans laquelle se trou- vaient ces vers: Le collyre clts ténèbres disparaît de l'œil de l'aurore, au maliii^. Le poignet du la rivière s'est entouré de manchettes vertes, formées par ses bords.
Quand Ibn Zohr eut entendu ces paroles, il tressaillit et me dit: « Est-ce vous qui avez fait cela.^. Je lui répondis: " Mettez-moi à l'é- preuve! " — Qui ètes-vous.^» me dit-il. — « Un tel, » dis-je. " Montez à la première place, me dit-il, par Allah! je ne vous connais- sais pas! » — Ibn Saîd dit: « A la tète de la troupe qui suivit immédia- tement ceux-là se trouvait Abou Bekr Ibn Zohr, poète dont les odes se sont répandues tant en Orient qu'en Occident. » Il ajouta: « J'en- tendis dire à Abou '1-Hacen Sehl Ibn Malek qu'on avait demandé à Ibn Zohr quelle était l'ode de sa composition qu'il regardait comme la plus originale, et il répondit que c'était celle-ci: Pourquoi cet homme fou d'amour^ ne revient-il pas de son ivresse? Oh! comme il est ivre! Pouvons-nous ramener les (beaux) jours et les nuits (que nous avons passés) auprès du canal? Voilà qu'on aperçoit dans le zéphyr odorant le (parfum du] musc de Darîn *. Peu s'en faut que la beauté de ce lieu charmant ne nous donne une nouvelle vie! (Voici) un fleuve ombragé de beaux arbres dont les Nous avons de lui quelques vers com- posés, les uns à Ceuta, en l'an 58 1 ( 1 1 85- 1 186 de J. C), et les autres à Grenade, en 637 (1239-1240 de J. C).
' Estepa est située dans la province de Séville.
' )1 faut lire «JjLo et ->.LwiJ!, à la place de «.Aiu et ^U-aJl.
' La forme de celte pièce est, en effet, très-originale, ainsi qu'on peut le voir dans la transcription suivante. Dans te petit poëme, comme dans presque toutes les odes, la prononciation est celle de la langue vulgaire.
Ma lil-mouleli min sokrou la ^ofîc ya lou sel^ranc! Hel tostaàd aïyamna bal-khaltdj oua lîalina.' Id yostafad min en-nesîm il-aridj mislto Darijia. Oua id yokad hosn el-mekan il-behldj an yoliyîna. Nehron atotich douli alîli anîc monrec fînane. Oua'l-mayedjri ouâîmeuagl>aric mindjena rlban.
* Darîn était un port de mer de la pro- 430 PROLEGOMENES branches sont chargées de feuillage, et l'on voit l'eau qui coule emporter sur sa surface ou dans son sein une récolte de (feuilles de) myrte ^ » P. 396. Après lui, le poëte le plus distingué fut Ibn Haiyoun, l'auteur de la chanson [zedjel) si bien connue qui commence ainsi: A chaque instant elle ajuste une flèche, et tire, à sa volonté, soit avec la ■ main, soit avec l'œil.
Il indique encore ce double avantage dans le vers suivant: J'ai été créée belle et suis connue comme un archer habile: je ne cesse pas de combattre même pendant un instant; je fais avec mes deux yeux ce que ma main fait avec les flèches ^.
Il y avait avec eux à Grenade un autre poëte qui se distinguait beaucoup et qui se nommait El-Mohr Ibn Ferès [poulain, fils de ju- ment) ^. Ibn Saîd dit: Voici de ses vers: Grand Dieu! quelle journée charmante nous avons passée dans les prairies, sur le bord de la rivière de Hims (Séville) I Ensuite nous retournâmes vers l'em- bouchure du canal, en brisant les cachets de musc afin de dégager le vin cou- leur d'or; (et cela] pendant que la main des ténèbres repliait la robe du soir.
Quand Ibn Zohr entendit ces vers, il s'écria: « Comme nous sommes loin (d'avoir eu la pensée) de cette robe! >• Il y avait avant lui (Ibn Ferès), dans la même ville, un poëte nommé Motarref. Ibn Saîd rap- porte (à son sujet) l'anecdote suivante, qu'il avait apprise de son père: Motarref entra un jour chez Ibn Ferès, et celui-ci se leva et le reçut avec de grandes marques d'honneur. « Ne faites pas cela, » lui dit Mo- tarref. «Comment, dit Ibn Ferès, ne me lèverais-je pas pour celui qui a dit: vincedeBalireïn en Arabie. On y imporlail ij^j- Ces verbes sont à la première per- du musc qui se lirait de l'Inde. sonne du singulier, car tout le morceau ' Les poètes comparent aux feuilles de est en arabe vulgaire. pL, est pour *cL«.
myrte, et aussi au tissu d'une cotte de (jiAi est la forme vulgaire espagnole de mailles, les rides qu'un léger zéphyr forme (j'fM ■ sur la surface d'un lac. ' Mohr Ibn Ferès vivait encore en l'an ' Dans celte pièce il faut lire jis el 58i (i i85-i 186 de J. C).
D'IBN KHALDOUN. 431 Des cœurs atteints par des regards qui blessent, comment peuvent-ils exister P. 397. sans souffrir? » Après ceux-ci parut à Murcie Ibn Hazmoun. Ibn ar-Raïs a rapporté que Yahya el-Khazradji, s'étant présenté à une réunion où Ibn Haz- moun se trouvait, lui récita une ode de sa composition, et que ce- lui-ci lui dit: <> Une ode n'est pas ode à moins qu'elle ne soit exempte de tout ce qui sent le travail. « Yabya lui en demanda un exemple, et Ibn Hazmoun lui récita une de ses propres pièces que voici: 0 toi qui m'évites! y a-t-il un chemin par lequel on puisse parvenir à te joindre? Penses-lu que le cœur d'un amant affligé puisse trouver du repos après avoir ressenti de l'amour pour toi '?
Signalons encore Abou'l-Hacen Sehl Ibn Malek, natif de Grenade, au sujet de qui Ibn Saîd raconte ce qui suit: « Mon père admirait beau- coup la manière dont Sehl s'était exprimé dans le morceau suivant: Le jour parut dans l'Orient comme un torrent et se répandit comme une mer sur toutes les contrées. Aussi les pleureuses d'entre les (tourterelles) fauves se sont appelées les unes les autres; ne vois-tu pas qu'elles craignent d'être noyées et passent la matinée à se lamenter du haut du feuillage? » Vers la même époque, (le poëte) Abou'l-Hacen Ibn Fadl se distin- guait à Cordoue. Ibn Saîd raconte qu'il entendit dire à son père ce qui suit: « J'étais présent quand Sehl Ibn Malek adressa ces paroles à Ibû Fadl: Certes, Ibn Fadl! vous avez obtenu la prééminence {fadl) sur les autres compositeurs d'odes par la pièce que voici: Oh! comme je regrette les temps passés, (maintenant que) dans le soir (de la vie) l'amour est parti et fini I Je reste seul, malgré moi et sans le vouloir; je passe mes nuits (comme si j'étais) sur des charbons ardents. Je salue, en pensée, les restes de cette demeure abandonnée; je baise, en imagination, les traces (laissées par les habitants). » Le même (narrateur) rapporte ce qui suit: << Plus d'une fois" j'en- p. 398.
mams: Voici celte pièce, en caractères ro- Aou bel lera an honak sali Coibo '1-alîl.
Ya hadjeri! l,el ila f ousali ' ^a particule U dans ify. U ^ est MinneksebaP explélive.
432 PROLÉGOMÈNES ■ tendis Abou Bekr es-Sabouni réciter au maître [ostad) Abou '1-Hacen ed-Debbadj ' des odes qu'il avait composées, sans que celui-ci lui eût jamais dit: A la bonne heure! Ce ne fut qu'après avoir entendu les vers suivants qu'il prononça cette parole flatteuse: J'en jure par mon amour pour celle qui me témoigne de l'aversion, que les nuits de l'homme qui est vaincu par l'amour n'ont pas de matinées; il n'est pas donné à tout le monde de se réjouir^ à l'aspect de l'aurore. Je pense, chaque nuit, que le jour ne viendra jamais. O nuits que je passe! vous êtes assurément élernelles; ou bien, on a lié les ailes de l'aigle (céleste) afin f|ue les étoiles du riel ne poursuivent pas leur carrière'. » Voici une des odes* d'ibn es-Sabouni: Voyez l'état de celui que l'amour a fait captif et qui se trouve livré au chagrin et à la tristesse. Malheur à lui! celle qui devait le guérir l'a rendu malade. La bienaimée l'a traité avec dédain, puis le sommeil s'est éloigné de lui à l'exemple de cette (cruelle). Le sommeil a fui mes paupières, mais je ne m'en plaindrais pas, s'il ne m'avait empêché de voir en songe la personne que j'aime. Le ren- dez-vous qu'elle m'avait donné par caprice, hélas! quel triste rendez-vous 5! Mais je ne saurais faire des reproches à celle qui ne veut pas se montrer à moi, soit en réalité, soit en songe ''.
Ibn Khalef el-Djezaïri (natif d'Alger) s'est fait un nom en Mauri- tanie par l'ode (qui commence ainsi): ' Abou '1-Hacen Ali Ibn Djaber ed-Deb- badj, natif de Séville, était très-versé dans la philologie de la langue arabe et dans la philosophie. Ses contemporains le regar- daient comme le plus grand philosophe de l'Occident. Son savoir et sa piété étaient si remarquables que le souverain almora- vide Ali, fiLs de Youçof Ibn Tachefîn, l'ap- pela à la cour de IMaroc et l'admit dans son intimité. Il le chargea même de soutenir une controverse théologique contre Mo- hammed Ibn Toumert, le même qui, sous le titre du Mehdi, fonda plus tard l'empire des Almohades. (Voy. l'Hinioire des Berbers, I. Il, p. 167.)
' Le poète a probablement supposé que c'était l'aigle (la constelialion ainsi nom- mée) qui, par son vol, tenait en mouve- ment la sphère céleste.
' Le mot (V»-^ doit être supprimé; il ne se trouve pas dans les manuscrits.
' Je lis JL^ J[ *L.j, avec le traducteur turc et l'édition de Boulac.
' Le mot JL^ signifie « ce qui n'est pas réel. • D'IBN KHALDOUN. 433 Ln main de la matinée a battu lo briquet de la lumière sur l'amadou des P. Sjig. Heurs.
Ibn Khazcr de Bougie s'est distingué par l'ode (dont voici le com- mencement): La fortune se montre favorable: sa bouche l'a salué ' avec un sourire.
Une des meilleures odes qu'on ait composées dans les temps mo- dernes a pour auteur Ibn Sehl, poëte qui habitait Séville et qui s'était ensuite fixé à Ceuta^. Elle (commence) ainsi: La gazelle du parc bien gardé savait-elle qu'en prenant le cœur de son amant pour une tanière elle l'avait embrasé.^ Ce (malheureux) est dans le feu et dans l'agitation; il est comme la braise dont se joue le souflle du zéphyr.
Notre ami le vizir Abou Abd Allah Ibn el-Khatîb, qui fut, dé son époque, le plus grand poëte de l'Espagne et du Maghreb, composa sur la même forme que l'ode précédente^ une autre ode que je donne ici: Quand* les nuages (bienfaisants) répandent leurs eaux, puissent les averses t'arroser copieusement, ô temps (fortuné) qui me réunira, en Andalousie, (avec toi, ma bien-aimée). Mes rencontres avec toi n'ont cependant eu lieu qu'en songe, pendant mon sommeil; ou bien elles s'effectuent à la dérobée, par des tours d'adresse. Voilà (jue le temps (nous) amène une diversité de souhaits qui s'avancent les uns sur les traces des autres; (elles viennent) isolément ou deux à deux, (et forment) des groupes semblables aux bandes (de voyageurs) dont la P..'loo. présence est appelée par la fête (de la Mecque). Les pluies ont revêtu la prairie d'un double éclat et en ont fait sourire les fleurs. L'anémone {noman) annonce (les bienfaits) qu'elle a reçus de l'eau du ciel (ma es-sema), de même que Malek annonça (les communications) qu'il avait reçues d'Anes ^, et elle a obtenu de la beauté un habillement rayé, un vêtement magnifique, dont elle se montre ' Pour cslUa., lisez ésL^, avec les ma- - Il faut lire a^>a^.
nuscrits. Dans les deux poënies qui suivent, ' Pour U^i, liseï l^.
tous les vers impairs riment en a, elles '' Pour.>[, lisez Ijl.
vers pairs, pris par deux ou par trois, ri- ' Il y a dans ce vers un jeu de mois ment ensemble. Ainsi la rime est invariable intraduisible. Noman, fils de Ma es-Sema, dans les vers impairs, et varie, jusqu'à un fut un roi de Hira dans les temps antéiscertaiu point, dans les vers pairs. lamitfs; Noman est le vrai nom d'Abou /i34 PROLEGOMENES justement fière. (Cela se passa) dans certaines nuits, pendant que je cachais le secret de mon amour sous le voile des ténèbres, (qui auraient été plus profondes) s'il n'y avait pas eu là de jolies figures qui brillaient comme des soleils. Alors notre coupe, cet astre (brillant), se penchait (vers nos mains) et faisait des- cendre sur nous, en ligne directe, ses influences heureuses. (J'avais alors à satisfaire) un désir impérieux dont le seul défaut était de passer en un clin d'oeil; au moment même où notre familiarité avait un peu de douceur, la matinée survenait à i'improviste, ainsi qu'un gardien jaloux qui fait le guet'. Sont-ce les astres (dont la lumière) vient nous surprendre? ou bien (sont-ce) les yeux (fleurs) du narcisse dont nous ressentons les effets.'' Combien (est heu- reux ) l'homme dégagé (de soucis) sur lequel la prairie agit (avec tous ses charmes P. 4oi. pendant que) les fleurs profilent de sa distraction (pour s'épanouir), et que, assurées contre ses artifices, elles ne le craignent plus! Le ruisseau cause avec le gravier (de son Ht) et chaque amant se retire à part avec son amie. On voit la rose, fâchée et jalouse (de la beauté de ma bien-aimée), se revêtir, dans sa colère, de cette (couleur rouge) qu'elle se plaît à porter; on y voit le myrte agir avec prudence et circonspection, pour entendre, à la dérobée, avec ses oreilles de cheval ^. Gens de la tribu campée sur le (bord du) fleuve d'El-Ghada! vous que j'avais cependant logés dans mon cœur! la plaine, toute large qu'elle soit, est trop resserrée pour contenir l'amour que je vous porte; (à la regarder) depuis son bord oriental jusqu'à son bord occidental, elle ne me paraît rien. Rétablissons le pacte d'amitié ([ui existait (entre nous) autrefois; délivrez votre captif de son chagrin; craignez Dieu et rendez la vie à un amant passionné dont l'âme s'exhale, soupir par soupir. Mù par un noble motif, il vous a consacré son cœur; consentirez-vous à laisser ce gage dépérir? Parmi vous il y a une personne