SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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celle qui résulte de Y appropriation^; et, quant aux actes de piété qui nous sont prescrits, nous ne pouvons les accomplir parfaitement jus- qu'à ce que l'âme s'y soit formée et se trouve en mesure de bien les exécuter. C'est en s'appliquant aux actes de dévotion et en les prati- quant avec constance qu'on parvient à recueillir le fruit précieux (pour lequel on travaille). Le Prophète a dit, en parlant de ce qui est la partie fondamentale de la dévotion: « Ma plus grande jouissance est dans la prière'-. » En effet, l'habitude de prier était devenue pour .son âme une qualité et un état réel ^, au moyen desquels il parvenait à goûter un plaisir extrême et une vive jouissance. Quelle différence entre une prière de cette nature et les prières que font les autres hommes 1 Qui pourrait les aider à en faire une semblable.'* Malheur à ceux qui sont distraits en faisant la prière! Seigneur Dieu! aide-nous de ta grâce et dirige-nous dans la voie droite, dans la voie de ceux que tu us favorisés, de ceux qui n'ont pas encouru ta colère et qui ne se sont pas égarés. Amen. [Coran, sour. i.)

Ce que nous venons d'exposer montre qu'à l'égard des prescrip- tions du législateur l'essentiel pour l'âme est d'acquérir une faculté qui s'y tienne solidement et qui y produise une connaissance indis- pensable, celle de l'unité divine, dogme dont la croyance sufBt pour nous procurer le bonheur éternel. Cette (assimilation) est vraie pour toutes les prescriptions, tant celles qui concernent l'âme que celles qui concernent le corps. On comprend alors* que la foi, principe et base de tous les devoirs imposés par le législateur, représente cette faculté acquise.

' Cestà-dire, on n'est pas arrivé à celle «Cela me rafraîchil le cœur. » (Voyez la perfection jusqu'à ce qu'on ait obtenu une Chrestomathie arabe de M. Bresnier, p. 309, connaissance plus avancée, celle qui sepro- ouvrage précieux pour celui qui veut apduit chez l'homme quand son âme s'est prendre la langue usuelle des Arabes.) approprié, comme une qualité, une pro- ' Pour *J<^, lisez jL»., avec l'édition fonde conviction de ce dogme. «le Boulac et les manuscrits C et D.

' Littéral. «La fraîcheur de mes yeux ' Variantes: i^*^^, f^.)- Ces deux est dans la prière. • — Selon les Arabes, leçons sont également admissibles, mais l'œil est froid dans la joie et chaud dans je suis porlé à croire que la première est U tristesse. On dit de même en français: celle de l'auteur.

DIBN KHALDOUN. 49 La foi est de plusieurs degrés, dont le premier est celui où la croyance du cœur (la conviction interne) s'accorde avec la profession faite par la langue. Le degré le plus élevé, c'est l'acquisition d'une certaine manière d'être qui, provenant de la croyance dont le cœur est pénétré et de l'inlluence des œuvres qui sont les conséquences de cette croyance, finit par régner sur le cœur, par agir en maître sur tous les membres du corps, par réduire sous sa domination les diverses actions de l'homme, et par l'empêcher de rien faire sans sa permission. Voilà le degré le plus élevé de la foi; c'est la foi parfaite, celle qui, se trouvant chez le croyant, l'empêche de commettre non-seulement les P. 34. grands péchés, mais les petits. En olfet, cette faculté acquise est alors si fortement étabhe dans l'âme, qu'elle ne permet pas à l'homme de s'écarter, même pour un seul instant, des sentiers qu'elle lui a tracés. Le Prophète a dit: « Le fornicateur ne commet plus l'acte de forni- cation quand il est devenu vrai croyante » Une tradition nous apprend qu'Héraclius (l'empereur grec), ayant interrogé Abou Sofyan Ihn Harh au sujet du Prophète, lui demanda si jamais un des Compagnons avait renoncé à l'islamisme par dégoût, après l'avoir embrassé^, et quand Abou Sofyan lui eut répondu que non, il fit cette observation: « Tel est l'eEFet de la foi lorsque son influence excitante * a pénétré dans les cœurs. » 11 donnait ainsi à entendre que, si la foi est ferme- ment établie dans le cœur, l'âme ne peut guère lui désobéir; principe qui est vrai de toutes les facultés acquises, pourvu qu'elles soient bien raffermies dans l'âme. Klles lui tiennent lieu de naturel primitif et de disposition innée.

Le degré le plus élevé de la foi correspond * au degré inférieur de ' Le Iraducteurturc arendudelamème Mohammed ne savait pas toujours bien raanièrç que moi celte tradition, qui, prise exprimer sa pensée.

à la lettre, signilie: «Le fornicateur ne ' Le texte des mots «après l'avoir emfornique pas quand il fornique, étant vrai lirassé » ne se trouve ni dans les manuscroyanl. » Comme musulman orthodoxe, crits C et D, ni dans l'édition de Boulac.

DjevdelElendi a raison, mais il faut avouer ' Pour fciLij, liseï 'U.iLij, avec C, D que la tradition donne à entendre qu'un et Boulac.

vrai croyant ne pèche pas en forniquant. ' Pour »*., lisci i_^« 50 PROLEGOMENES ïimpeccabUilé [eïsma], état particulier aux prophètes, et dans lequel ils se trouvent placés par suite d'une nécessité absolue et prédéter- minée. Il en est autrement du (plus haut) degré de la foi auquel les hommes peuvent atteindre: ils y parviennent par suite de leurs actions et de leur croyance. Cette qualité se laisse parfaitement ac- quérir par l'àme, bien que, dans la foi elle-même, il y ait plusieurs caractères distincts. On en reconnaît quelques-uns^ quand on se fait lire les paroles des premiers musulmans et quand on examine les titres des diverses sections dont se compose le chapitre (du Saliîli) dans lequel El-Bokhari traite de la foi. On y voit, par exemple, que la foi consiste en paroles et en actes, qu'elle peut augmenter et diminuer, que la prière et le jeûne en font partie, ainsi que la njodeslie et l'observation volontaire (du jeûne pendant le mois) de ramadan. En parlant de la foi parfaite, qui devient une faculté de fàme et un agent effectif, nous avons entendu la réunion de tous ces caractères.

Quant à la croyance, premier degré de la foi, elle n'offre aucune diversité de caractère. Si l'on tient compte de la signification primi- tive des mois et que l'on prenne le mol foi (iman) dans le sens de croyance, on nie l'existence d'une diversité de caractères dans la foi, et telle est la doctrine des grands théologiens scolastiques; si, au contraire, on prend les mots dans le dernier sens qu'on leur a assi- gné et qu'on se serve du mot foi pour désigner cette faculté qui s'appelle la foi parfaite, on verra clairement qu'il implique une diver- P- 35. site de caractère^. Gela n'infirme pas le fait que la croyance, pre- mier degré véritable de la foi, se dislingue par son homogénéité: la croyance existe dans tous les degrés de la foi, et ce fut elle qu'on désigna d'abord par le nom de foi. C'est elle qui nous dégage de l'in- ' Pour cJjJI, lisez cicOk', avec l'édi- nuscrils: ujjUxJI ^^ »-«^ ^^LV>a>;Jl (^ lion de Boiilac et les maiiuscrils C et D. ^^'j' yy^^ i^),^y^.S^U ii,r} jU li ' Il y a ici une grave omission dans l'é- *^j *Uwûl|. Ce passage se retrouve dans dilionde Paris: aprèslesiuotS''Ubûl| J>j[jt l'édition de Boulac et dans la traduction <X.i', il faut insérer, d'après tous les ma- turque.

D'IBN KHALDOUN. 51 fidélité, c'est elle qui forme la distinction' entre le vrai croyant et l'in- fidèle; moins que la croyance ne sert de rien. La croyance est en elle-même une réalité simple, qui ne se compose pas de parties. C'est dans l'état où l'âme s'est mise à la suite d'actes (fréquemment répé- tés) que se trouve la diversité, ainsi que nous l'avons déjà dit et que le lecteur doit le comprendre.

Le législateur a fait la description de ce genre de foi, celle qui est du degré le moins élevé et qui s'appelle croyance, car il désigna par- ticulièrement certaines choses auxquelles il fallait croire de tout son cœur et du fond de son âme, et qu'on était obligé d'affirmer au moyen de la langue. Ces choses sont les dogmes établis de la religion. On l'avait interrogé au sujet de la foi, et il répondit: « Elle consiste à croire en Dieu, en ses anges, en ses livres révélés, en ses apôtres, au dernier jour et à la prédestination tant pour le msfl que pour le bien. » Tels sont les dogmes que les théologiens scolastiques établissent par des preuves. Nous les indiquerons ici d'une manière sommaire afin de faire connaître le véritable caractère de la science scolastique et la manière dont elle a pris son origine.

Sachez que le législateur, en nous ordonnant de croire à ce créa- teur auquel, ainsi que nous l'avons dit, il rapporte toutes les actions (des êtres créés) et qu'il regarde comme en étant la cause unique, et en nous apprenant que la foi serait notre salut à l'heure de la mort, ne nous a pas fait connaître la vraie nature du Créateur ado- rable, parce que de telles notions sont au-dessus de notre intelligence et dépassent notre compréhension. Il se borna ù nous prescrire d'a- bord la croyance que Dieu est trop élevé, par son essence"^, pour être assimile aux êtres créés; car, en supposant cette ressemblance ' Je lis JumlàJI avec le manuscril D cl pourreprésenlerle lenne tenzik', qui signil'édition de Boulac. Le manuscril C porle lie agnoicere ac pro/ileri Deum a paritale, Jua^àJI. pluralitatc ac qualitalibus hamanis, exemp- ' Liltér. • la croyance à son écartemenl, tum esse. Pococlccrend ce mol par t Amotw (ou à son isolement) quant à son essence. > eornm quae de Dec non dicuntur. » (Voy.

J'emploierai dorénavant le mot exemption Spécimen Hisl. Ar. p. 270, édition While.)

7- 52 PROLEGOMENES dans le mode d'existence, on admettrait qu'il n'y a pas entre Dieu et les êtres créés cette diCFérence (d'espèce) qui seule pouvait lui donner le pouvoir de les créer. Il nous apprit ensuite que Dieu était trop élevé {(enzih) pour posséder aucun attribut imparfait, car autrement il aurait P. 36. de la ressemblance avec ses créatures; puis il nous dit que Dieu est unique par sa nature divine \ car (s'il y avait plusieurs dieux) la création n'aurait pas pu s'effectuer à cause du conflit de leurs volon- tés^. Il nous prescrivit ensuite de croire que Dieu sait tout et qu'il est tout-puissant; car, sans cela, les actions (des créatures) n'auraient pas pu s'accomplir (vu que c'est par lui qu'elles se font); — que Dieu, ayant tout pouvoir de créer et de produire, est témoin (de l'exé- cution) de ses jugements'; — qu'il possède la Volonté; car, sans elle, il n'aurait tiré du néant aucun être préférablement à un autre *; — qu'il a prédestiné tous les événements, car autrement sa volonté ne serait pas éternelle*; — qu'il nous ramènera à la vie après notre mort, afin de compléter la grâce qu'il nous avait faite en nous donnant l'exis- tence pour la première fois, car, s'il nous avait créés pour subir l'anéantissement absolu, cela aurait été (de sa part) un acte de dérision; donc il nous a créés afin de nous accorder l'existence éternelle après la mort; — que la mission des prophètes a eu lieu pour nous sauver d'un sort misérable au jour où nous comparaîtrons devant Dieu, car il y aura alors du malheur pour les uns, du bonheur pour. les autres; et, comme c'était là une chose que nous ne savions pas, il nous l'a ' Le texte arabe de ce paragraphe el lelraducleiirlurcasuivies,el,comraeeHes du suivant a subi plusieurs corrections donnent un sens bien plus précis que les que les manuscrits A el B, de Constan- leçons deC, D el Boulac, je n'ai pasliésité tinople, ont reproduites, mais qui ne se à les adopter.

trouvent ni dan» le» manuscrils C el D, ' L'auteur emploie ici le terme temanoâ ni dans l'édition de Boulac. Ces derniers jjL<^' (empêchement mutuel). textes portent (p. 36, 1. i) jLsr'ûfLj, à la ' Pour *Xv,ojI, lise^ <U;^-àj[.

place de i^JJ'L; (1. 5) i^^Jj ^^.-^^ ' Littéral, trien entre les êtres créés o-^\\t, à la place de Uo^xL. Les leçons dire, aurait eu un commencement, de 'l'édition de Paris sont les mêmes que D'IBN KHALDOUN. 53 fait annoncer (par des prophètes), afin de mettre le sceau à sa bonté et de nous rendre capables de distinguer la bonne voie de la mau- vaise'; — enfin que le paradis a été l'ait pour être un lieu de bon- heur, et l'enfer pour être un lieu de tourment.

La vérité de ces dogmes de la foi musulmane a ses preuves par- ticulières fondées sur la raison et beaucoup d'autres tirées du Coran et de la Sonna. Celles-ci sont les bases sur lesquelles les premiers musulmans avaient établi leur croyance; les savants [uléma) ont si- gnalé ces preuves à notre attention (comme étant les meilleures) et celles dont la certitude a été admise par les grands docteurs de la religion.

Plus tard, cependant, il survint des différences d'opinion, au sujet des doctrines secondaires qui se rattachent à ces dogmes, différences qui, presque toutes, eurent pour causes ces versets du Coran dont le sens est obscur^. Cela conduisit à des disputes, à des discussions et à l'emploi de preuves tirées de la raison pour renforcer celles qui étaient basées sur la tradition, et voilà comment la théologie scolas- tique prit son origine.

Nous exposerons ici en détail ce que nous venons d'indiquer d'ime manière sommaire. Le Coran attribue à r(Etre) adorable la qualité de Yexemption [tenzih) absolue, et cela dans un grand nombre de versets dont la signification est si évidente qu'on ne saurait leur donner un autre sens, et qui expriment toujours l'idée de privation^. Chacun de ces versets est tellement clair dans ce qu'il énonce que nous devons l'accepter et y croire. Les discours du Prophète, des Compagnons et de leurs disciples montrent qu'ils ont entendu ces versets dans leur sens littéral. 11 se présente ensuite dans le Coran d'autres* versets, ' Litlér. « de distinguer les deux voies. • gniùe dépouillement. En langue scolastiqne, Le terme arabe est motechabeh, qui il indique qu'on doit écarter de Dieu toute» signifie équivoque. 11 désigne, en théologie les qualités, tous les caractères qui apparmusulmane, des textes sacrés dont il est tiennent aux êtres créés. Je le rends par presque impossible de saisir le vrai sens. letermc/>nt)a(io/i. Lemot<vjyo' (exemiidon) Je représente ce terme par le mol obscur. est expliqué à la page 5 1.

' Le mot i_vL,, au pluriel <_>y-», si- ' Pour sàI, lisez (jv^t.

54 PROLÉGOMÈNES p. 3;. mais en petit nombre, dont les uns paraissent donner à entendre qu'il y a (entre Dieu et les hommes) une ressemblance dans l'essence (la nature), et dont les autres semblent indiquer une ressemblance dans les qualités (ou attributs). Aux yeux des anciens musulmans, les ver- sets de \a privation l'emportaient sur les autres, parce qu'ils étaient plus nombreux et plus claiis. Ils sentaient l'absurdité de Yassimila- tion et, tout en reconnaissant que les versets ( obscurs ) faisaient réellement partie de la parole de Dieu, et en y croyant, ils n'es- sayaient pas d'en éclaircir la signification par l'emploi de la disqui- sition et de l'interprétation allégorique. Cela nous fait comprendre le sens d'une parole énoncée par plusieurs d'entre eux: « Laissez- les (ces versets) passer ' comme ils viennent, » disaient-ils; nous don- nant ainsi à entendre que nous devions croire à leur origine divine et nous abstenir de leur trouver une interprétation, ou même de vouloir les expbquer'. Il se peut (disaient-ils) que ces versets^ aient été révélés dans le but de mettre à l'épreuve (la foi des croyants); aussi vnut-il mieux s'abstenir de les examiner* et nous humilier devant Dieu. Dans les premiers temps il y avait un petit nombre d'individus, amateurs de nouveautés, qui, prenant ces versets dans leur sens ap- parent, se jetaient dans Y assimilation: les uns appliquaient cette assi- milation à la personne même de Dieu, en lui supposant des mains, des pieds et un visage, et cela parce qu'ils se tenaient au sens litté- ral de certains versets, qui semblaient exprimer celte idée. Ils tom- baient, de cette façon, dans l'anthropomorphisme pur, et adoptaient des opinions contraires à ce que les versets (Yexemption leur impo- saient; car l'idée que le mot corps éveille dans fintellect est celle d'imperfection et d'insuffisance. Il est donc préférable de reconnaître l'autorité supérieure des versets de privation qui énoncent Yexemption •v'îrVarianle:«li5ei-le8l «>yy ïl.illme ' Je lis (j^C' avec les manuscrits C et semble que la bonne leçon est ^J*;v«L celle D et l'édition de Boulac.

que j'ai suivie dans la traduction. ' Littéral. «11 faut nous arrêter.» — Variantes L*^..a.^sji_ï, Ltys-ÀJ'. Cette Les manuscrits C etD et l'édition de Boudernière leçon est celle que j'ai adoptée. lac portent ij^y', à la place de cJ^y'- DIBN KHALDOUN. 55 absolue, versets consultes plus souvent que les autres, et offrant une signification plus claire, que de s'attacher au sens apparent de cer- tains versets dont on peut fort bien se passer, et de chercher à concilier ces deux classes d'indications par des interprétations forcées'.

Ces gens-là, voulant éviter le reproche d'adopter une doctrine aussi abominable (que l'anthropomorphisme), disent (que le corps de Dieu est) un corps qui n'est pas coiiune les corps (ordinaires); mais ce subterfuge ne peut leur servir de rien; l'expression Diea est un corps qui n'est pas comme les corps renferme une contradiction, puisqu'elle énonce simultanément une négation et une affirmation, dans le cas où on lui attribue une des idées que le mot corps éveille dans l'intel- lect; si, au contraire, ils disent que la négation et l'affirmation s'ap- pliquent l'une à un (corps spirituel) et l'autre à un (corps matériel) et servent à nier (qu'on attache au corps de Dieu) les idées usuelles que ie mot corps éveille dans l'esprit, ils sont alors de notre avis au sujet de ïexemption, et ils n'ont qu'à déclarer que le mot corps est un de ces termes (qui s'emploient d'une manière particulière en parlant) de Dieu. Alors leur doctrine peut être admise.

Il y avait d'autres innovateurs qui allaient jusqu'à l'assimilation des atlributs (en attribuant à Dieu ce qui ne convient qu'aux hommes): P. 38. ils affirmaient la réalité du lieu (qu'il occupe), de son action de s'as- seoir et de descendre, de sa voix, de la lettre - et autres choses sem- blables. Cette opinion conduit aussi à l'anthropomorphisme, bien qu'ils eussent déclaré, à l'instar de ceux dont nous venons de parler, que c'est une voix diCférente des autres voix, un lieu qui n'est pas comme les autres lieux, une descente qui n'est pas comme les autres, c'est- à-dire comme les voix, les lieux et les descentes des corps (maté- riels); mais celte opinion se réfute par l'argument que nous avons opposé aux premiers. Il ne nous reste donc rien à faire, en ce qui ' Le traducteur turc a omis ce dernier consistait en sons formés par la combipassage, à commencer par les mots: «dont naison de lettres. (Voy. ci-après, p. 78, et on peut fort bien se passer. ■ le Spécimen historiœ Arabum de Pococke, ' C'est-à-dire que la parole de Dieu p. 278.)

56 PROLÉGOxMÈNES concerne le sens apparent (de certains versets), que de nous en tenir à ia croyance des premiers musulmans et à leur pratique, et d'accepter pour vrais ces versets tels qu'ils sont; de cette manière, nous empêcherons que la négation de leur sens amène la négation de leur autorité, bien qu'ils soient parfaitement authentiques et qu'ils fassent partie du Coran. C'est vers cette opinion que tend^ ce que nous lisons dans la Riçala (ou épître) d'ibn Abi Zeïd^, dans le Mokh- tecer (ou abrégé) du même auteur, dans le livre d'Ibn Abd el-Berr^ et dans d'autres traités. Les auteurs de ces écrits ont tourné autour de l'idée que nous venons d'énoncer (et l'ont entrevue), et, si le lec- teur ne se laisse pas égarer par leurs discours embrouillés *, il y re- connaîtra les notions accessoires qui conduisent à ce que nous venons d'énoncer.

Les connaissances scientifiques et les arts s'étant ensuite multi- pliés, on se mit à former des recueils (de notions utiles); on dirigea ses investigations vers tous les sujets '', et les théologiens scolastiques composèrent des ouvrages sur V exemption. Alors se produisit une nou- velle doctrine, celle des Motazelites qui, entendant de la manière la plus compréhensive \ exemption qui est indiquée dans les versets de privation, déclarèrent qu'il fallait nier non-seulement les conclusions tirées (de l'existence) des attributs essentiels'^, lesquels sont la science, la puissance, la volonté et la vie, mais l'existence même de ces attri- buts. • Car, disaient-ils, cela (c'est-à-dire admettre qu'ils existent) con- * Je lisyiÀj avec le manuscrit D. Le manuscrit C porte ^iio.

' (Voy. la i" partie, p. aay, note3.) — Les deux textes imprimés portent «O»^ *JL» Ji, ainsi que les manuscrits; mais if est certain que le mol iduvax ne fait pas partie du titre de ce traité, et le traducteur turc ne l'a pas rendu. Si notre auteur a inséré ce mot ici à dessein, il faut sup- poser qu'il voulait indiquer le chapitre de l'ouvrage qui traite des articles de foi.

' (Voyez la i" partie; Introduction, p. VIII, notei. — Le livre dont Ibn Klial- doun parle ici, sans le désigner par son titre, est probablement le Temhld, espèce de commentaire sur le Mowalla.

* Littéral, a les rides de leurs discours. » ' Littéral. « dans toutes les directions. • ' En arabe J,Lii.il cjLi-o [attributs ries réalités). On emploie aussi les termes ujÀall i:j\su^\ et (jjl jJl cj^Ju^a {attributs de l'essence).

DIBN KHALDOUN.

*7 duirait nécessairement à ' (reconnaître) la multiplicité de r(Ètre) éter- nel. » Cette opinion se réfute par la déclaration que les attributs ne sont ni l'essence même (du sujet), ni une autre chose (que l'essence)*. Comme ils niaient l'attribut de la volonté, ils étaient obligés de nier aussi la prédestination, vu que la prédestination est l'antériorité de la volonté à l'égard des êtres créés '. Ils rejetaient aussi les attri- buts de l'ouïe et do la vue, pour la raison que ces facultés sont des accidents propres aux corps. On réfute cette opinion en faisant ob- server que la signification du mot [ouïe, et du mot vue) n'impli(]ue P. "îg. pas nécessairement l'idée d'une organisation (corporelle servant à recueillir des perceptions); ces mots ne désignent que la perception même de ce qui peut s'entendre et de ce qui peut être vu. Ils reje- taient l'attribut de la parole pour la même raison et parce qu'ils étaient incapables de comprendre le caractère* de cette parole qui existe in mente [Dei). Ils déclaraient que le Coran était une chose créée, (énonçant ainsi) une nouveauté absolument contraire à l'opinion hau- tement professée par les anciens musulmans.

La promulgation de cette doctrine pernicieuse lit énormément de mal; quelques khalifes^ l'apprirent de certains imams de la secte motazelile et obligèrent le peuple à y croire. La résistance opposée par les imams de la vraie religion à cet ordre tyrannique leur attira, ' Pour (j*, lisez J>c avec les naanus- crils A, D et l'édition de Boulac.

' C'est-à-dire les attributs de Dieu ne sont ni son essence, ni quelque chose en dehors de son essence, car ils ne seraient alors que des accidents de l'essence. (Voy. sur ce sujet le Guide des Egarés de Mai- inonide, traduit par M. Af iink, t. I, p. 1 83, i84, i85.)

' Les scolastiques définissent la prédes- tination comme l'attachement de la vo- lonté essentielle aux choses, dans les temps qui leur sont particuliers; ce qui veut dire que la volonté, attribut de l'Etre su- Prolégomènes. — m.

prême, se met en rapport avec les autres êtres dans les temps ou cela doit se làire, et c'est en cela que consiste la prédesti- nation.

* Littéral, t la qualité. ■ ' Ce fut en l'an a i a de l'hégire que le khalife El-Mamoun professa ouvertement la doctrine de la création du Coran. Cinq années plus lard il voulut imposer son opinion à lous les docteurs de la loi et punit de coups, d'emprisonnement ou de mort ceux qui refusaient d'y souscrire. Son successeur El-Molaccm continua la persécution.

8 58 PROLÉGOMÈNES aux uns des châtiments corporels, et aux. autres la mort. Ce fut alors que les partisans de la Sonna s'appliquèrent à démontrer la vérité des dogmes orthodoxes par des preuves tirées de la raison, afin de réfuter ces nouveautés. Le cheikh (ou docteur) Abou'l-Hacen el-Acliari \ le grand chef des théologiens scolastiques, se chargea aussi de cette lâche et suivit un plan qui tenait le milieu entre les autres systèmes. Il répudia ïassimilation, reconnut l'existence des at- tributs essentiels et restreignit Yexemption aux mêmes choses que les anciens musulmans avaient précisées, toutes les fois que des preuves spéciales faisaient voir qu'on devait y appliquer, d'une ma- nière générale, le principe de Y exemption. Il démontra, à l'aide de la raison et de la tradition, la réalité des quatre attributs essentiels et celle de l'ouïe, de la vue et de la parole, qui existe in mente ( Dci). Sur tous ces points il répondit victorieusement aux novateurs et discuta avec eux au sujet du bien, du mieux, de la connaissance du bon et du mauvais ^ principes dont ils s'étaient servis afin de frayer le chemin à leur hérésie. Il démontra complètement les dogmes qui se rap- portent à la résurrection, aux circonstances du jour du jugement, au paradis, à l'enfer, aux peines et aux récompenses (de l'autre vie). Il composa, de plus, un discours sur l'imamat, parce que les ima- miens venaient de répandre leur doctrine et d'enseigner, comme un dogme de la foi, la nécessité de croire à ^imamat^ et parce qu'ils déclaraient que le Prophète était obligé, par devoir, à préciser le caractère de cet office et à dégager sa responsabilité en la confiant à ' Lc!i Motaxelites profe.ssoient le libre arbitre et niaient les attributs divins. Ils enseignaient que c'était pour Dieu une nécessité que de faire le bien aux hommes, et quelques-uns d'entre eux prétendaient même qu'il devait faire pour eux le mieux possible. Ils disaient aussi que la raison seule sulTisait pour mettre l'homme en état de connaître le bien et le mal, landif que, selon l'opinion orthodoxe, cette con- naissance fut acquise à l'homme par la ré- vélation. (Voy. l'ouvrage de Chehrestani sur les sectes, éd. Cureton, p. i"), et la tra- duction allemande de llaarbruecker, p. 4i et suiv. Voy. aussi le MewaArt/" d'El-Idji, p. fl"*, éd. Soerenscn.)

^ Selon les orthodoxes, l'imamat n'est pas un dogme, mais une institution né- cessaire. (Voy. 1" partie, p. 388, /too.)

DIBN KÏIALDOUN. 50 celui qui y avait droit. « Le même devoir, disaient-ils, était imposé k tout le peuple musulman. »