SigPhi · Ibn Khaldun

Les Prolegomenes (Muqaddimah), Volume III

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qui •lui arriva toute à la fois; mais il la reçut à une époque postérieure, ' Ce fut sur le Borac, animal ayant la «tV^lj, parce que l'idée qu'ils servent à forme d'un mulet ailé et la léle d'une exprimer est énoncée beaucoup plus claifemme, que Mohammed fit son célèbre. remenl à la fin de la phrase, voyage à travers les sept cieux. ' Je lis <)^i avec le manuscrit B et le tra- • Voyez la i" partie, p. i8d. — Je ne ducleurtnrc.

rends pas les mois ***»-» JjJùJI tjjfc jj^ï * Voyez la ("partie, p. /ioi, note 2.

DIBN KHALDOUN. 88 pendant qu'il accompagnait, à dos de cliameau, l'expédition de Tebouk. Si la révélation se faisait par la descente de la réflexion à rimagination et de celle-ci au sens comnoiin', il n'y aurait point de différence entre ces deux états*, La quatrième phase, celle des morts dans le herzekh, commence par le tombeau quand les hommes restent dépouillés de leurs corps, et finira par' la résurrection, quand les corps leur seront rendus. Dans cet état, les perceptions des sens sont réelles: le mort, dans son tom- P, 58. beau, voit de ses propres yeux les deux anges qui l'interrogent, la place qu'il doit occuper dans le paradis ou dans l'enfer et les per- .sonnes qui assistent à son enterrement; il entend leurs discours, le bruit de leurs pas* pendant qu'ils s'éloignent, le témoignage qu'ils portent en sa faveur comme croyant à l'unité de Dieu, et leur décla- ration, faite en son nom, qu'il n'y a qu'un seul dieu et que Moham- med est l'apôtre de Dieu, etc. Nous lisons dans le Sahih que le Pro- phète s'arrêta au bord du puits de Bedr, dans lequel on avait jeté les corps des Coreichites infidèles qui venaient d'être tués, et les appela par leurs noms '•'. Omar lui dit: « Prophète de Dieu! pourquoi par- lez-vous à des cadavres? » Le Prophète répondit: « Par celui qui tient mon âme entre ses mains I ils entendent ce que je dis aussi bien que vous. » Ensuite, au jour de la résurrection, quand ils seront ressusci- tes, ils entendront et ils verront aussi clairement que s'ils vivaient; ils verront les divers étages de bonheur qui existent dans le paradis et de tourments qui se trouvent dans l'enfer. Ils verront les anges et celui qui en est le seigneur, ainsi que nous fapprend ce texte du Sahih: « Au jour de la résurrection, vous verrez votre Seigneur comme vous voyez la lune dans son plein et vous ne serez pas privés de cette ' L'auteur ne reproduit pas ici d'une par: «tvii^ JL^ ^j »j j entre ces deux manière exacte l'opinion qu'il veut ré- éials. » futer. ' Je lis "v^tj « la place de jl.

' C'est-à-dire celles de la vision et" * LiUéral. ■ le clapolemeat de leurssande la i-évélation. 11 aurait dû écrire ^^ dales. » (j!ï-*J«'. ce que le traducteur turc a ' Voyez YEisai sur l'bxitoire des Arabes bien senti; il rend les paroles de l'auleur de M. Cau$sin de Perceval, t. III, p. 67.

U PROLEGOMENES vue. Rien de semblable à ces perceptions ne leur était jamais arrivé pendant la vie de ce monde; elles leur viendront alors à la manière des perceptions mondaines, par les organes du sens, et se présen- teront dans ces organes par Teffet d'une connaissance nécessaire que Dieu aura créée (pour cet objet), ainsi que nous l'avons dit.

Tout cela, au fond, revient à ceci que l'âme' de l'homme croît avec le corps et avec les perceptions du corps, et qu'en quittant le corps par l'effet d'une vision, on de la mort, ou d'une extase amenée par une révélation, — ce qui arrive aux prophètes, — elle sort du do- maine des perceptions humaines pour entrer dans celui des percep- tions accordées aux anges, et emporte avec elle les facultés perceptives de l'état d'humanité, facultés qui sont alors tout à fait indépendantes des organes (du corps). L'homme, étant entré dans cette phase, re- çoit, au moyen de ces facultés, une quantité de perceptions d'une p. 09. nature bien plus élevée que celles dont l'âme avait pris connaissance pendant qu'elle était dans le corps. Telles sont les paroles d'El- Ghazzali, — que la miséricorde de Pieu soit sur lui 1 — 11 ajoute que l'âme humaine est une forme qui, après avoir ([uitté le corps, conserve les deux yeux, les deux oreilles et tous les autres organes servant à recevoir des perceptions; ces organes, dit-il, sont semblables à ceux du corps et ont la même forme. Je ferai observer que ce docteur veut indiquer par les termes [forme et semblables) les facidtés qui ont été acquises par l'opération de ces organes dans le corps et qui sont venues s'ajouter à celles qui dérivent des perceptions (ordinaires) '■'. Le lecteur qui aura compris toutes ces observations saura parfai- tement que les perceptions dont nous parlons comme ayant lieu dans ces quatre phases sont réelles, bien qu'elles n'existent pas de la même manière que dans la vie de ce monde: elles vadent aussi d'intensité ' Ici et plus loin, l'auteur parait em- acquiert sa peri'ection, de même que l'âiue piojer le mot ijJo [esprit] dans le sens ' se forme et se perfeclionne en recueillant de ^J^ (âme). les formes des choses exlérieures au moyen ' Selon Ibn Khaldoun, c'est en recueil- des sens, lant des perceptions que la perceplivité DIBN KHALDOUN. 85 selon les circonstances. Les ihéologiens scolasliques ont indiqué ce fait d'une manière générale en disant que Dieu crée dans elle (l'âme) une connaissance nécessaire qui lui permet de recevoir ces' percep- tions, de quelque genre qu'elles soient. Par cette définition, ils veulent désigner précisément ce que nous venons d'exposer.

Ceci n'est qu'un résumé des indications que nous avons signalées comme pouvant servir à éclaircir la question des passages obscurs (du Coran); si nous avions traité le sujet avec plus d'étendue, le lecteur ne l'aurait pas mieux compris. Nous prions Dieu de nous diriger et de nous faire bien comprendre ce que ses prophètes et son Livre ont dit, afin que nous puissions obtenir une connaissance réelle de l'u- nité divine et arriver à la félicité éternelle. Dieu dirige qui il veut.

Du soufisme*.

Du soufisme*.

Le soufisme est une des sciences qqi sont nées dans l'islamisme. Voici à quoi elle doit son origine. I.e système de vie adopté par ces }i;ens (les mystiques ou Soufis) a toujours été en vigueur depuis le *emps des premiers musulmans. Les plus éminents parmi les Compa- gnons et (leurs disciples) les Tabê, et parmi les successeurs de ceux- «i, le considéraient comme la route de la vérité et de la bonne direc- tion. H avait pour base l'obligation de s'adonner constamment aux p. 60. ■exercices de piété, de vivre uniquement pour Dien, de renoncer aux pompes et aux vanités du monde, de ne faire aucun cas de ce que recherche le commun des hommes, les plaisirs, les richesses et les honneurs; enfin de fuir la société pour se livrer dans la retraite aux pratiques de la dévotion. Rien n'était plus commun parmi les Com- pagnons et les autres fidèles des premiers temps. Lorsque, dans le second siècle de l'islamisme et dans les siècles suivants, le goût pour ' Il faut lire tiULo à la place de tîUjo. (Voy. Notices et Extraits, t. XII, p. 298. ) Le commencement de ce chapitre a Je reproduis ici celte traduction avec quel- été traduit par M. de Sacy et inséré dans que» modifications, la notice des Vies des soujis, par Djamé. >' 86 PROLEGOMENES 86 PROLEGOMENES les biens du monde se fut. répandu et que la plupart des hommes se furent laissé entraîner dans le tourbillon de la vie mondaine, on dé- signa les personnes qui se consacrèrent à la piété par le nom de Sou- fis- ou de Motesouéfis (c'est-à-dire aspirants au soufisme) \ El-Cocheïri ^ a dit qu'on ne saurait assigner à ce nom une étymo- logie qui soit tirée de la langue arabe et conforme à l'analogie; que c'est évidemment un sobriquet et que l'opinion de ceux qui le font dériver de safa (pureté), ou de soffa (banquette)^, ou de sojj' (rang, ordre) est trop difficile à concilier avec les formes étymologiques de la langue pour être admissible. 11 ajoute qu'on ne peut pas non plus le faire dériver de ioa/" (laine), vu que ces gens-là n'avaient pas l'habitude de se distinguer des autres en portant des vêtements de laine. Je dis, moi, que, puisqu'il s'agit d'étymologie, soufi vient très- probablement de soaf (laine), car la plupart de ces dévots portaient des vêtements de cette étoffe pour se distinguer du commun des hommes, qui aimaient à se montrer dans de beaux habits.

LesSoufis ayant adopté pour règle de renoncer aux biens du monde, de se tenir séparés de la société et de s'adonner à la dévotion, se distinguèrent aussi des autres hommes par des extases * qui leur sur- venaient. Expliquons cela. L'homme, en tant qu'il est homme, se distingue des autres animaux par la perception ^, et cette perception est de deux sortes: la première a pour objet les sciences et les con- naissances, non-seulement tout ce qui est certain, mais tout ce qui est supposition, ou dijute ou opinion; l'autre a pour objet les états qu'il ' Les deux termes s'emploient ïndiiTé- et protégé de Mohammed, qui nous a remment pour désigner le» mystiques. transmis tant de traditions dont plusieurs M. de Sacy en a déjà fait la remarque. sont évidemment mensongères, était un ' J'ai déjà parlé de ce célèbre hagio- des gens de la banquetle ou sofa (en arabe graphe; voyez la i" partie, p. 456. 'ojf")- ' Certains pauvres musulmans, contem- ' Selon M. de Sacy, le mot i>.^l^ est porains de Mohammed, dormaient dans le pluriel de tVa-j.

la mosquée de Médinc pendant la nuit, et " L'auleur aurait dû écrire y. x à JLj se tenaient assis sur une banquette, à l'ex- »>_.Ci. «par la rcllexion, et cette rétéricur de la mosquée, pendant le jour. flexion, »elc. (Voy. ce qu'il a dit à ce sujet Abou Horeira l'aveugle, ce Compagnon dans la a' partie, p. iiab.)

DIBN RIIALDOUN. 89 éprouve en lui-même, tels que la joie, la tristesse, le resserrement (de cœur), l'épanouissement, la satisfaction, la colère, la patience, la gratitude et autres dispositions semblables. L'être réel et intelligent (l'àme) qui agit librement dans le corps se compose de perceptions (venues de l'extérieur), de volontés (intérieures) et d'états (ou mo- difications quelle éprouve); et c'est là, comme nous l'avons dit', ce qui distingue l'homme. Ces états proviennent les uns des autres; ainsi P. tii. la science vient du raisonnement, la joie et la tristesse proviennent de ce qui fait éprouver du plaisir ou de la douleur; l'activité est le produit du repos, et la paresse de la lassitude.

Il en est de même de l'aspirant (ou disciple de la vie spirituelle) dans le combat.qu'il se livre à lui-même et dans ses exercices de piété: cbaque combat qu'il livre à ses penchants produit en lui un état qui est la conséquence de ce combat. Cet état est nécessaire- ment, ou un actc^ de dévotion qui, s'enracinanl (par la répétition), devient pour lui une station, ou, si ce n'est point' un acte de dévo- tion, ce doit être nécessairement une qualité que son âme acquiert*, comme joie, gaieté, activité, paresse, etc. Maintenant, quant aux sta- tions, l'aspirant ne cesse de s'élever d'une station à une autre jusqu'à ce qu'il parvienne à la confession (ou la conviction) de l'unité divine* et à la connaissance (parfaite de Dieu), terme nécessaire pour obtenir la félicité, conformément à cette parole du Prophète: Quiconque mourra en confessant qu'il n'y a point d'autre dieu que Dieu entrera dans le paradis.

I^'aspirant ne peut se dispenser de s'élever successivement dans ces divers degrés. Ils ont tous pour fondement l'obéissance et la sin- cérité (d'intention); la foi les précède et les accompagne, et d'eux * Littéral. « une espèce. » éprouve. Il faut insérer ^ entre (j[ et ^j^'. ' Le terme employé ici est lauhîd. Plus LesmanuscrilsC elD et l'édition de Boulac loin on le verra prendre une autre signioffrent la bonne leçon. Le traducteur turc fication, celle de Vunification ou idenlilé de l'a adoptée. l'homme avec Dieu.

8S PROLÉGOMÈNES naissent les étals et les qualités^ qui en sont les produits et les bons résultats '^ Ces états et ces qualités en produisent d'autres par une progression successive qui se termine à la station de la confession de l'unité [tauhid) et de la connaissance. S'il se rencontre quelque défaut ou quelque imperfection dans le produit, on doit reconnaître que cela provient d'un défaut dans ce qui a précédé. Il en est de même des pensées qui passent par l'esprit de l'homme et des lumières surnatu- relles qui arrivent spontanément au cœur*. En conséquence de cela, l'aspirant a besoin de demander compte à son âme de ses disposi- tions dans tout ce qu'elle fait', et d'examiner jusqu'aux replis les. plus cachés de son cœur; car les actions doivent, de toute nécessité, produire des résultats, et si ces résultats sont imparfaits, cela provient de défauts dans les actions. L'aspirant s'aperçoit de cela par son P. 62. goût'' et entre en compte avec sou âme pour en découvrir la cause. Il y a bien peu d'hommes qui imitent dans cette pratique les Soufis, car l'indifférence à cet égard est pour ainsi dire universelle. Les hommes pieux qui ne se sont pas élevés jusqu'à cette classe (de mys- tiques) ne se proposent rien de plus que de remplir les seuls devoirs que la jurisprudence regarde comme sufQsants pour celui qui veut satisfaire (aux prescriptions de la loi) et s'y conformer. Mais les mys- tiques examinent scrupuleusement les résultats (de leur conduite), fai- sant usage pour cet examen des goûts et des extases^, dans le but de s'assurer si leurs actions sont exemptes ou non de quelque défaut.

II est donc évident que tout leur système est fondé sur la pratique d'obliger l'âme à se rendre compte de ses actions et de ses fautes d'o- mission, et sur les discours dans lesquels ils traitent des ^ou/5 et des extases qui, naissant des combats (livrés aux Inclinations naturelles), ' C'eslà-dire, les modifications durables le cœur de riiomme sans aucun effort et passagères de l'âme. (S. de S.) — Voy. de sa part, ci-dessus, p. 87. * C'est-à-dire, par une lumière inlé- * Lilléral. n les fruits. » rieurc qui est une sorte d'inspiration ' Selon i'auleur du Tarifât, le terme divine. (S. de S.) is.i^l. désigne toutes les idées des choses ' Dans les extases, l'àme reçoit des rédu monde invisible qui surviennent dans vélalions; telle est l'opinion des Soufis.

DIBN KIIALDOUN. 80 « deviennent pour l'aspirant des stations dans lesquelles il s'élève pro- gressivement en passant de l'une à l'autre. Mais, outre cela, ils ont certaines règles de convenance qui leur sont particulières, et ils emploient entre eux certains termes auxquels ils ont assigné des significations techniques. Les mots, dans le langage ordinaire, ne servent qu'i désigner des idées généralement connues; mais, quand il se présente des idées qui ne sont pas dans la circulation générale, nous sommes obligés d'employer par convention, pour les exprimer, des mots au moyen desquels on puisse aisément les concevoir. Par suite de cela, les Soufis se sont fait une science particulière, sur laquelle on ne trouve aucune indication chez les personnes qui cul- tivent les autres sciences religieuses. Celle de la loi se divise en deux espèces: la première est propre aux légistes et aux jurisconsultes, et a pour objet les règles communes à tous et se rapportant aux devoirs du culte, aux usages et aux transactions sociales; la seconde est par- ticulière à cette classe d'honunes dont nous parlons: elle embrasse tout ce qui concerne l'exercice du combat spirituel et le compte qu'on doit en dom;mder à son âme, elle traite aussi des goûts et des extases qui surviennent dans la pratique de ces exercices, elle parle du pro- cédé par lequel on s'élève successivement dans l'échelle des goûts et donne l'explication des termes techniques qui sont usités parmi ces gens (les Soufis).

A l'époque où l'on commença à mettre par écrit les connaissances scientifiques et à en former des recueils, les docteurs rédigèrent des ouvrages sur le droit, sur les principes fondamentaux de la jurispru- dence, sur la théologie scolastique, sur l'exégèse coranique et autres P. 63. sciences de ce genre. Quelqiies hommes éminenls dans l'ordre des Soufis' écrivirent.dors des ouvrages sur leur système. Les uns ont traité des règles de la dévotion et du compte qu'on doit faire rendre à l'âme au sujet du soin qu'elle a apporté à se conformer (à ces lois), soit dans ce qu'il convient de laire, soit dans ce qu'il convient de ne Dans le style des Soufis, le mol J>■^^ les hommes distingués par leur avancement [hommes) esl souvent employa pour dire: dans la vie spirituelle. (S. de S.)

Proiégomènes. — m. la 9Ô PROLÉGOMÈNES pas faire. El-Mohacebi ' a composé sur cette matière un traité intitulé Reâïa (l'observance). D'autres ont traité des bienséances qui doivent s'observer dans la pratique du soufisme, des goûts que l'on y éprouve et des extases qui surviennent aux Soufis dans leurs états (d'exaltation). C'est ce qu'ont fait El-Cocheïri dans son Riçala^, Es-Sohrewerdi dans son Aoaaref el-Maaref^ et d'autres écrivains. El-Ghazzali a réuni ces deux genres de sujets dans son livre intitulé Ihya *: il y a consigné non-seulement les principes qui doivent régler les pratiques de la dévotion et l'observance (des bons exemples), mais aussi l'étiquette des usages observés par la confrérie et l'explication des termes qu'ils se sont accordés à employer pour exprimer leurs idées.

Ce fut ainsi que le système des Soufis se présenta, dans l'isla- misme, sous la forme d'une science rédigée méthodiquement par écrit, bien que d'abord elle n'eût été qu'une manière de pratiquer les exercices de la dévotion, et que ses règles ne se trouvassent que dans le cœur des hommes. C'est de la même manière que se rédi- gèrent les ouvrages où l'on traite de l'exégèse coranique, des tradi- tions, du droit, des principes fondamentaux de la jurisprudence et d'autres sciences.

Ce combat spirituel, cette retraite et cette méditation sont suivis ordinairement de l'écartement des voiles des sens ^, et accompagnés de la vue de certains inondes (ou catégories d'êtres) qui, étant du domaine de Dieu, ne sauraient être aperçus, même dans la moindre partie, par celui qui n'a pour se servir que les organes des sens. Un de ces mondes est celui de l'âme. Ce dégagement a lieu quand l'âme quitte ' Abou Abd-Allah el-Harelh Ibn Aced tuelles), mourut dans celle ville, l'an 63a el-Mohacebi, auteur d'un trailé renfermant de l'hégire (laS/i de J. C). la biographie des SouGs et l'exposition de ' h' Ihya oloum ed-dtn (réanimation des leur doctrine, mourut l'an a43 (857-858 sciences religieuses) remplit deux gros de J.C.). volumes. M. Gosche a donné la liste de» ' Voyez la i" partie, p. 456, note i. chapitres de cet ouvrage dans sa notice sur Abou Hafs Omar es - Sohrewerdi, El-Ghazzali. [\oy. Mémoires de l'Académie grand maître des Soufis de Baghdad et de Berlin pour l'an i858. ) aateur du célèbre traité intitulé Aoaaref '' Le terme arabe e>t,_jJ^ [kechj ]. Je elMaaref [les dons de connaitsances spiri- le rendrai dorénavant pnr dégagement.

D'IBN KIIALDOUN. 91 les sens extérieurs pour rentrer dans le sens interne; alors les étals (produits par l'opération) des sens s'affaiblissent, ceux qui proviennent de l'âme se fortifient, l'âme exerce un. empire dominant et sa vigueur se renouvelle. Or la méditation' aide puissamment à cela, car elle est comme la nourriture qui donne la croissance à l'âme, et celle-ci ne cesse pas de croître et d'augmenter jusqu'à ce que, de science (ou être en puissance) qu'elle était, elle devienne présence (ou être en acte), et que, s'étant dégagée des sens, elle- acquière la plénitude de cette existence qu'elle tient de son essence et qui consiste en la P. 64. perception même. Dans cet état^ elle est susceptible de recevoir les dons divins, les connaissances déposées près de la divinité' et les faveurs spontanées* de Dieu; enfin son essence (ou nature), en ce qui concerne la connaissance exacte de ce qu'elle est, se rapproche de l'horizon le plus élevé, l'horizon des anges *.

Ce dégagement (par lequel on est délivré) des sens arrive le plus .souvent aux hommes qui pratiquent le combat spirituel; et alors ils obtiennent une perception de la véritable nature des êtres, perception telle que personne autre qu'eux ne saurait l'avoir. De même, ils ont souvent la connaissance des événements avant qu'ils arrivent, et, par l'influence de leurs désirs ardents® et par les forces de leurs âmes, ' Le terme arabe esldikr (souvenir). Il corde aux mystiques fort avancés dans la consiste maintenant cliez les Soufis et der- vie spirituelle. Cette expression vient de ce viches en la récitalion du chapelet et des que pour dire Dieu lai accorde des bienfaits, litanies, accompagnée de mouvements de on dit; Dieu lai ouvrv la porte des bienfaits.

corps très-désordonnés. On trouvera dans (S. de S.) Il signifie aussi des émanations l'ouvrage de M. Lane, intitulé Modem subites et inattenduesde la pari du premier Egyptians, une description détaillée de agent, c'esl-à-dire de Dieu, ces pratiques. ' Cet horizon est la station la plus élevée ' J'ai déjà fait remarquer que l'auteur à laquelle l'âme puisse atteindre, emploie les termes ^.s et /pâj pour dé- ' Le mot it^ est souvent employé dans signer l'âme de l'homme. les écrits des mystiques, pour signifier les ' La signification du mol ^jJ est expli- vœux, les prières ou les bénédictions qu'un quée dans la i" partie, p. aoa, note i. personnage réputé saint fait pour le succès * Le mot ^ (ouverture] est employé d'une entreprise quelconque, et qui doidaftscelangagepourdésignertoulessortes vent en faciliter ou en assurer la réussite, de faveurs extraordinaires que Dieu ac- (S. de S.)

92 PROLÉGOMÈNES ils disposent dos êtres inférieurs, qui sont contraints d'obéir à leur volonté.

Les plus grands personnages d'entre les mystiques ne font point de cas de ce dégagement et de cet empire (sur les êtres); ils ne dé- clarent rien de qu'ils savent sur la nature réelle (et secrète) d'aucune chose, quand ils n'ont point reçu l'ordre d'en parler; bien plus, ils regardent ce qui leur arrive de ces effets (surnaturels) comme une tentation, et, quand ils les éprouvent, ils demandent à Dieu de les en délivrer.

Les Compagnons pratiquèrent aussi ce combat spirituel et se virent abondamment comblés de faveurs surnaturelles: Abou Bekr, Omar et Ali se distinguèrent par un grand nombre de dons de ce genre, mais aucun d'eux n'y attacha la moindre importance. Leur façon de voir à cet égard a été suivie par les mystiques dont les noms sont mentionnés dans le traité d'El-Cocheïri, et par ceux qui, après eux, marchèrent dans la même voie.

Parmi les modernes il s'est trouvé des hommes qui ont mis beau- coup d'intérêt à obtenir ce dégagement des voiles, et à pouvoir parler des perceptions que ces voiles leur avaient cachées. Ils ont eu recours, pour y parvenir, à différents exercices de mortification, suivant les divers enseignements qu'ils ont reçus relativement à la manière d'é- teindre les facultés des sens, et de nourrir, par la méditation, l'âme infelligenlc. On continue ces exercices jusqu'à ce que l'âme, ayant pris toute sa croissance et toute la nourriture dont elle est susceptible, puisse jouir pleinement de la faculté de percevoir qui lui appartient en vertu de son essence. Quand un homme, disent-ils, est parvenu à ce point, tout ce qui existe est compris dans ses perceptions; ils P. 65. prétendent avoir vu à découvert l'essence réelle de tous les êtres, et s'être fait des idées justes de la nature véritable de toutes ces choses, depuis le trône (de Dieu) jusqu'à la plus légère pluie ^ C'est ce que dit El-Ghazzali dans son ouvrage iuliUilé Ihya, après avoir ' Ce mol est mis ici pour la rime; dans le langage des Soulis il ne paraît pas avoir une acception particulière.

D'IBN KHALDOUN. 93 décrit les pratiques de mortification (dont on fait usage pour par- venir à cet état surnaturel). D'après eux, ce dégagement n'est réel et complet que s'il provient de la droiture (des intentions et des dispositions); car il peut avoir lieu (mais d'une manière impar- laite) pour des gens qui s'attachent à vivre dans la retraite et à sup- porter la faim, sans qu'il y ait chez eux de la droiture; tels sont les magiciens, les chrétiens cl autres gens qui pratiquent des exer- cices de morlification; mais nous ne voulons parler à présent que du di'(ju(]emenl provenant de la droiture. On peut user ici d'une compa- raison prise d'un miroir bien poli: si l'on met un miroir convexe ou concave devant un objet dont il doit réfléchir l'image, cet objet s'y montrera sous une figure contournée qui ne sera pas la sienne; si, au contraire, la surface du miroir est plane, cet objet s'y montrera tel ([uil est. Ce que la surface plane est pour le miroir, la droiture l'est pour l'âme, relativement aux étals dont celle-ci reçoit l'impression.

Les modernes, ayant donc attaché une grande importance à ce dé- gagement, ont discouru sur la nature réelle des êtres supérieurs et inférieurs, sur celle de l'espèce angélique, de l'âme (universelle), du trône (de Dieu), du siégo (qu'il occupe) et d'autres choses sem-' blables; mais les personnes qui ne sont pas leurs confrères et qui ne suivent pas leur système sont incapables de comprendre les goûts et les extases qu'ils éprouvent. Parmi les casuistes, les uns repoussent (les prétentions de ces mystiques), tandis que d'autres les admettent; mais, en cette matière, les raisonnements et les arguments ne sont d'aucune utilité, ni pour réfuter ni pour prouver, attendu qu'il s'agit de choses dont on ne peut juger que par les sens intérieurs'.

[Examen détaillé et appréciation [de ces matières). — Les savants.