SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Discours sur l'économie politique

French

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Mais toutes ces précautions seront insuffisan- tes, si l'on ne s'y prend de plus loin encore. Je finis cette j)artie de Véconomie publique par où j'aurois dû la commencer. La patrie ne peut sub- sister sans la liberté, ni la liberté sans la vertu, ni la vertu sans les citoyens: vous aurez tout si vous formez des citoyens; sans cela vous n'aurez que de méchants esclaves, à commencer par les chefs de l'état. Or, former des citoyens n'est pas l'affaire d'un jour; et, pour les avoir hommes, il faut les instruire enfants. Qu'on me dise que qui- conque a des hommes à gouverner ne doit pas chercher hors de leur nature une perfection dont ils ne sont pas susceptibles; qu'il ne doit pas vouloir détruire en eux les passions, et que l'exécution d'un pareil projet ne seroit pas plus désirable que possible. Je conviendrai d'autant mieux de tout cela, qu'un homme qui n'auroit point de pas- sions seroit certainement un fort mauvais citoyen; mais il faut convenir aussi que si l'on n'apprend point aux hommes à n'aimer rien, il n'est pas im- possible de leur apprendre à aimer un objet plu- tôt qu'un autre, et ce qui est véritablement beau 3.

36 ÉCONOMIE POLITIQUE, plutôt que ce qui est difforme. Si, par exemple, on les exerce assez tôt à ne jamais regarder leur individu que par ses relations avec le corps de le- tat, et à n'apercevoir, pour ainsi dire, leur propre existence que comme une partie de la sienne, ils pourront parvenir enfin à s'identifier en quelque sorte avec ce plus grand tout, à se sentir membres de la patrie, à l'aimer de ce sentiment exquis que tout homme isolé n'a que pour soi-même, à élever perpétuellement leurameà ce grand objet, et à transformer ainsi en une vertu sublime cette dis- position dangereuse d'où naissent tous nos vices. Non seulement la philosophie démontre la possi- bilité de ces nouvelles directions, mais l'histoire en fournit mille exemples éclatants: s'ils sont si rares parmi nous, c'est que personne ne se soucie qu'il y ait des citoyens, et qu'on s'avise encore moins de s'y prendre assez tôt pour les former. 11 n'est plus temps de changer nos inclinations na- turelles quand elles ont pris leur cours et que l'habitude s'est jointe à l'amour-propre; il n'est plus temps de nous tirer hors de nous-mêmes <(uand une fois le moi humain concentré dans nos cœurs y a acquis cette méprisable activité qui ab- sorbe toute vertu et fiiit la vie des petites âmes. Comment l'amour de la patrie pourroit-il germer au milieu de tant d'autres passions qui Tétouffent? et que roste-t-il j)our les concitoyens d'un creur I ÉCONOMIE POLlTIQUi:. 3; déjà partage entre l'avarice, une maîtresse, et la vanité?

C'est (lu premier moment de la vie qu'il faut ap- prendre à mériter de vivre; et comme on parti- cipe en naissant au droit des citoyens, Tinstant de notre naissance doit être le commencement de l'exercice de nos devoirs. S'il y a des lois pour l'âge mûr, il doit y en avoir pour l'enfance, qui ensei- gnent à obéir aux autres; et, comme on ne laisse pas la raison de chaque homme unique arbitre de ses devoirs, on doit d'autant moins abandonner aux lumières et aux préjugés des pères l'éducation de leurs enfants, qu'elle importe à l'état encore plus qu'aux pères; car, selon le cours de la nature, la mort du père lui dérobe souvent les derniers fruits de cette éducation, mais la patrie en sent tôt ou tard les effets; l'état demeure, et la famille se dissout. Que si l'autorité publique, en prenant la place des pères, et se chargeant de cette impor- tante fonction, acquiert leurs droits en remplis- sant leurs devoirs, ils ont d'autant moins sujet de s'en plaindre, qu'à cet égard ils ne font propre- ment que changer de nom, et qu'ils auront en commun, sous le nom de citoyens, la même au- torité sur leurs enfants qu'ils exerçoient séparé- ment sous le nom de pères, et n'en seront pas moins obéis en parlant au nom de la loi qu'ils l'étoient en pariant au nom de la nature. L'éduca- 38 ÉCONOMIE POLITIQUE, lion j)ul)li(juo, sons des rc^'^les prescrites \),\i le jjouvernemeiit, et sous des ma^jistrats établis par le souverain, est donc une des maximes fonda- mentales du gouvernement populaire ou légitime. Si les enfants sont élevés en commun dans le sein de légalité, s'ils sont imbus des lois de l'état et des maximes de la volonté générale, s ils sont instruits à les respecter par-dessus toutes choses, s'ils sont environnés d'exemples et d'objets qui leur par- lent sans cesse de la tendre mère qui les nourrit, de l'amour qu'elle a pour eux, des biens inesti- mables ({u'ils reçoivent d'elle, et du retour qu'ils lui doivent, ne doutons pas qu'ils n'apprennent ainsi à se chérir mutuellement comme des frères, à ne vouloir jamais que ce que veut la société, à substituer des actions d'hommes et de citoyens au stérile et vain babil des sophistes, et à devenir un jour les défenseurs et les pères de la patrie dont ils auront été si long-temps les enfants.

Je ne parlerai point des magistrats destinés à présider à cette éducation, qui C(;rtainement est la plus importante affaire de l'état. On sent que si de telles marques de la confiance publique étoient légèrement accordées, sicettefonction sublime n'é- toit pour ceux (jui auroient dignement rempli toutes les autres le prix de leurs travaux, l'hono- r;d)ie et doux repos de leur vieillesse et le comble (Ir loMs les lion ncn rs, toute l'entreprise scroit in- ÉcoNOMiK PO L ni qui:. 39 utile et l éducation sans succès; car par-tout où la leçon n'est pas soutenue jiar l'autorité, et le pré- cepte par l'exemple, l'instruction demeure sans fruit; et la vertu même perd son crédit dans la bouche de celui qui ne la pratique pas. Mais que des guerriers illustres, courbés sous le faix de leurs lauriers, prêchent le courage; que des ma- gistrats intégres, blanchis dans la pourpre et sur les tribunaux, enseignent la justice: les uns et les autres se formeront ainsi de vertueux succes- seurs, et transmettront d'âge en âge aux généra- tions suivantes l'expérience et les talents des chefs, le courage et la vertu des citoyens, et l'émulation commune à tous de vivre et mourir pour la patrie.

Je ne sache que trois peuples qui aient autre- fois pratiqué l'éducation publique; savoir, les Cretois, les Lacédémoniens, et les anciens Perses: chez tous les trois elle eut le plus grand succès, et fit des prodiges chez les deux derniers. Quand le monde s'est trouvé divisé en nations trop grandes pour pouvoir être bien gouvernées, ce moyen n'a plus été praticable; et d'autres raisons, que le lec- teur peut voir aisément, ont encore empêché qu'il n'ait été tenté chez aucun peuple moderne. C'est une chose très remarquable que les Romains aient pu s'en passer; mais Rome fut, durant cim^ cents ans, un miracle continuel que le monde ne 4o ÉCONOMIE POLITIQUE, doit j)lus espérer de revoir. La vertu des Romains, engendrée par l'horreur de la tyrannie et des crimes des tyrans, et par lamour inné de la pa- trie, fit de toutes leurs maisons autant d'écoles de citoyens; et le jîouvoir sans bornes des pères sur leurs entants mit tant de sévérité dans la po- lice particulière, que le père, plus craint que les magistrats, étoit dans son tribunal domestique le censeur des mœurs et le vengeur des lois.

C'est ainsi qu'un gouvernement attentif et bien intentionné, veillant sans cesse à. maintenir ou rappeler chez le peuple l'amour de la patrie et les bonnes mœurs, prévient de loin les maux qui ré- sultent tôt ou tard de l'indifférence des citoyens pour le sort de la république, et contient dans d'étroites bornes cet intérêt personnel qui isole tellement les particuliers, que l'état s'affoiblit par leur puissance, et n'a rien à espérer de leur bonne volonté. Par-tout où le peuple aime son pays, respecte les lois, et vit simplement, il reste peu de chose à faire pour le rendre heureux; et dans l'administration publique, où la fortune a moins de part qu'au sort des particuliers, la sagesse est si près du bonheur que ces deux objets se confon- dent.

III. Ce n'est pas assez d'avoir des citoyens et de les protéger, il faut encore songer à leur subsis- tance; et pourvoir aux besoins publics est une ÉCONOMIE POLITIQUE. 41 suite évidente de la volonté {générale, et le troi- sième dévoir essentiel du gouvernement. Ce de- voir n'est pas, comme on doit le sentir, de rem- plir les {jreniers des particuliers et les dispenser du travail, mais de maintenir l'abondance telle- ment à leur portée, que, pour l'acquérir, le tra- vail soit toujours nécessaire et ne soit jamais in- utile. 11 s'étend aussi à toutes les opérations qui re(jardent l'entretien du fisc et les dépenses de l'administration publique. Ainsi, après avoir parlé de Yëconomie générale par rapport au gouverne- ment des personnes, il nous reste à la considérer par rapport à l'administration des biens.

Cette partie n'ofFre pas moins de difficultés à résoudre ni de contradictions à lever que la pré- cédente. Il est certain que le droit de propriété est le plus sacré de tous les droits des citoyens, et plus important, à certains égards, que la liberté même; soit parcequ'il tient de plus près à la conservation de la vie; soit parceque, les biens étant plus faciles à usurper et plus pénibles à défendre que la per- sonne, on doit plus respecter ce qui peut se ravir plus aisément; soit enfin parceque la propriété est le vrai fondement de la société civile, et le vrai garant des engagements des citoyens; car si les biens ne répondoient pas des personnes, rien ne seroit si facile que d'éluder ses devoirs et de se moquer des lois. D'un autre côté, il n'est pas moins 42 ÉCONOMir?: POLITIQUE, sûr que le maintien de l'état et du gouvernement exige des frais et de la dépense; et comme qui- conque accorde la fin ne peut refuser les moyens, il s'ensuit que les membres de la société doivent contribuer de leurs biens à son entretien. De plus, il est difficile d'assurer d'un côté la propriété des particuliers sans l'attaquer d'un autre, et il n'est pas possible que tous les règlements qui regar- dent Tordre des successions, les testaments, les contrats, ne gênent les citoyens, à certains égards, sur la disposition de leur propre bien, et par con- séquent sur leur droit de propriété.

Mais, outre ce que j'ai dit ci-devant de l'accord qui règne entre l'autorité de la loi et la liberté du citoyen, il y a, par rapport à la disposition des biens, une remarque importante à faire, qui lève bien des difficultés: c'est, comme l'a montré Puf- fendorf, que, par la nature du droit de propriété, il ne s'étend point au-delà de la vie du proprié- taire, et qu'à l'instant qu'un homme est mort son bien ne lui appartient plus. Ainsi, lui prescrire les conditions sous lesquelles il en peut disposer, c'est au fond moins altérer son droit en apparence que l'étendre en effet.

En général, quoicjue l'institution des lois qui règlent le pouvoir des particuliers dans la dispo- sition de leur propre bien n'appartienne qu'au souverain, l'esprit de ces lois, (jue le gouverne- ÉCONOMIE POLITIQUE. 4.^ nient doit suivre dans leur application, est que, de père en fils et de proche en proche, les biens de la Camille en sortent et s'aliènent le moins qu'il est possible. 11 y a une raison sensible de ceci en faveur des enfants, à qui le droit de propriété se- roit fort inutile si le père ne leur laissoit rien, et qui de plus, ayant souvent contribué par leur tra- vail à l'acquisition des biens du père, sont de leur chef associés à son droit. Mais une autre rai- son plus éloignée, et non moins importante, est que rien n'est plus funeste aux mœurs et à la répu- blique que les chan^jements continuels d'état et de fortune entre les citoyens; chan^i^ements qui sont la preuve et la source de mille désordres, qui bou- leversent et confondent tout, et par lesquels ceux qui sont élevés pour une chose se tix)uvant des- tinés pour une autre, ni ceux qui montent ni ceux qui descendent ne peuvent prendre les maximes ni les lumières convenables à leur nouvel état, et beaucoup moins en remplir les devoirs. Je passe à l'objet des finances publiques.

Si le peuple se gouvernoit lui-même, et qu'il n'y eût rien d'intermédiaire entre l'administration de l'état et les citoyens, ils n'auroient qu'à se co- tiser dans l'occasion, à proportion des besoins publics et des facultés des particuliers; et comme chacun ne perdroit jamais de vue le recouvrement ni l'emploi des deniers, il ne pourroit se glisser ni IVauclc ni abus dans leur maniement; IV^tat ne scroit jamais obéré de dettes ni le peuple accablé d'impôts, ou du moins la sûreté de l'emploi le consoleroit de la dureté de la taxe. Mais les choses ne sauroient aller ainsi; et, quelque borné que soit un état, la société civile y est toujours trop nombreuse pour pouvoir être gouvernée par tous ses membres. Il faut nécessairement que les de- niers publics passent par les mains des chefs, les- quels, outre l'intérêt de l'état, ont tous le leur particulier, qui n'est pas le dernier écouté. Le peuple, de son côté, qui s'aperçoit plutôt de l'a- vidité des chefs et de leurs folles dépenses que des besoins publics, murmure de se voir dépouiller du nécessaire pour fournir au superflu d'autrui; et, quand une fois ces manœuvres l'ont aigri jus- qu'à certain point, la plus intégre administration ne viendroit pas à bout de rétablir la confiance. Alors si les contributions sont volontaires, elles ne produisent rien; si elles sont forcées, elles sont illégitimes; et c'est dans cette cruelle alternative délaisser périr l'état ou d'attaquer le droit sacré de la propriété, qui en est le soutien, que con- siste la difficulté d'une juste et saQC économie.

La première chose que doit faire après l'établis- sement des lois l'instituteur d'une république, c'est de trouver un fonds suffisant pour l'entretien des magistrats et autres officiers, et pour toutes ÉCONOMIE POLITIQUE. 45 les <.lé])cnses publiques. Ce fonds s'appelle œraruun on fisc ^ s'il est en argent; domaine public, s'il est en terres; et ce dernier est de beaucoup préfé- rable à l'autre par des raisons faciles à voir. Qui- conque aura suffisamment réfléchi sur cette ma- tière ne pourra guère être à cet égard d'un autre avis que Bodin", qui regarde le domaine public comme le plus honnête et le plus sûr de tous les moyens de pourvoir aux besoins de l'état; et il est à remarquer que le premier soin de Romulus, dans la division des terres, fut d'en destiner le tiers à cet usage. J'avoue qu'il n'est pas impossible que le produit du domaine mal administré se ré- duise à rien; mais il n'est pas de l'essence du do- maine d'être mal administré.

Préalablement à tout emploi, ce fonds doit être assigné ou accepté par l'assemblée du peuple ou des états du pays, qui doit ensuite en déterminer l'usage. Après cette solennité, qui rend ces fonds inaliénables, ils changent pour ainsi dire de na- ture, et leurs revenus deviennent tellement sacrés, que c'est non seulement le plus infâme de tous les vols, mais un crime de lèse-majesté, que d'en détourner la moindre chose au préjudice de leur destination. C'est un grand déshonneur pour Rome que l'intégrité du questeur Caton y ait été ' ' J. BoJin, qui a vécu sous les rcpnes de Henri III et de Henri IV, est auteur d'un ouvrage intitulé les six livres de la République.

46 ÉCONOMIE POLITIQUE, un sujet (le leuianjue, et qu'un empereur, ré- compensant de (|uel({ues cous le talent d'un chan- teur, ait eu besoin d'ajouter que cet ar{i[ent venoit du bien de sa famille et non de celui de l'état '. Mais s'il se trouve peu de Galbas, où cherche- rons-nous des Gâtons? Et quand une Ibis le vice ne déshonorera plus, quels seront les chefs assez scrupuleux pour s'abstenir de toucher aux re- venus publics abandonnés à leur discrétion, et pour ne pas s'en imposer bientôt à eux-mêmes, en affectant de confondre leurs vaines et scanda- leuses dissipations avec la gloire de fétat, et les moyens d'étendre leur autorité avec ceux d'aug- menter sa puissance? G est sur-tout en cette déli- cate partie de l'administration que la vertu est le seul instrument efficace, et que l'intégrité du ma- gistrat est le seul frein capable de contenir son avarice. Les livres et tous les comptes des régis- seurs servent moins à déceler leurs infidélités qu'à les couvrir; et la prudence n'est jamais aussi prompte à imaginer de nouvelles précautions que la friponnerie à les éluder. Laissez donc les registres et papiers, et remettez les finances en des mains fidèles; c'est le seul moyen qu'elles soient fidèlement régies.

Quand une fois les fonds publics sont établis, '* Trait de l'empereur Galha rapporté par lMutar(|ur (Vie do r.alba), et rappeld par Montaigne, livre III, ohap. vi.

ÉCONOMIE POLITIQUE. 47 les chefs de l'état en sont de droit les administra- teurs; car cette administration fait une partie du gouvernement, toujours essentielle, quoique non toujours é{j^'^cuient: son influence au^jmente à mesure que celle des autres ressorts diminue; et l'on peut dire qu'un gouvernement est parvenu à son dernier degré de corruption quand il n'a plus d'autre nerf que l'argent: or, comme tout gou- vernement tend sans cesse au relâchement, cette seule raison montre pourquoi nul état ne peut subsister si ses revenus n'augmentent sans cesse.

Le premier sentiment de la nécessité de cette augmentation est aussi le premier signe du dés- ordre intérieur de l'état; et le sage administrateur, en songeant à trouver de l'argent pour pourvoir au besoin présent, ne néglige pas de rechercher la cause éloignée de ce nouveau besoin, comme un marin, voyant l'eau gagner son vaisseau, n'oublie pas, en faisant jouer les pompes, de faire aussi chercher et boucher la voie.

De cette régie découle la plus importante maxime de l'administration des finances, qui est de travailler avec beaucoup plus de soin à pré- venir les besoins qu'à augmenter les revenus. De quelque diligence qu'on puisse user, le secours qui ne vient qu'après le mal, et plus lentement, laisse toujours l'état en souffrance: tandis qu'on songe à remédier à un mal, un autre se fait déjà 48 ÉCONOMIE POLITIQUE, sentir, et les ressources mêmes produisent de nou- veaux inconvénients; de sorte qu'à la fin la nation s'obère, le peuple est foule, le (gouvernement perd toute sa vi{jucur, et ne fait plus que peu de chose avec beaucoup d'argent. Je crois que de cette grande maxime bien établie découloient les pro- diges des gouvernements anciens, qui faisoient plus avec leur parcimonie que les nôtres avec tous leurs trésors; et c'est peut-être de là qu'est dérivée l'acception vulgaire du mot d'économie, qui s'entend plutôt du sage ménagement de ce qu'on a que des moyens d'acquérir ce que l'on n'a pas.

Indépendamment du domaine public, qui rend à l'état à proportion de la probité de ceux qui le régissent, si l'on connoissoit assez toute la force de l'administration générale, sur-tout ({uand elle se borne aux moyens légitimes, on seroit étonné des ressources qu'ont les chefs pour prévenir tous les besoins publics sans toucher aux biens des particuliers. Gomme ils sont les maîtres de tout le commerce de l'état, rien ne leur est si facile que de le diriger d'une manière qui pourvoie à tout, souvent sans qu'ils paroissent s'en mêler. La dis- tribution des denrées, de l'argent, et des mar- chandises, par de justes proportions selon les temps et les lieux, est le vrai secret des finances et la source de leurs richesses, pourvu que ceux qui ÉCONOMIE POLITIQUE. 49 les administrent sachent porter leurs vues assez loin, et faire dans 1 occasion une perte apparente et prochaine, pour avoir réellement des profits immenses dans un temps éloijrné. Quand on voit un gouvernement payer des droits loin d'en rece- voir, pour la sortie des blés dans les années d'a- bondance, et pour leur introduction dans les an- nées de disette, on a besoin d'avoir de tels faits sous les yeux pour les croire véritables, et on les mettroit au rang des romans, s'ils se fussent passés anciennement. Supposons que, pour prévenir la disette dans les mauvaises années, on proposât d'établir des magasins publics; dans combien de pays l'entretien d'un établissement aussi utile ne serviroit-il pas de prétexte à de nouveaux impôts! A Genève, ces greniers, établis et entretenus par une sage administration, font la ressource pu- blique dans les mauvaises années, et le principal revenu de l'état dans tous les temps: yàlit et ditat, c'est la belle et juste inscription qu'on lit sur la façade de l'édifice. Pour exposer ici le système économique d'un bon gouvernement, j'ai souvent tourné les yeux sur celui de cette république; heureux de trouver ainsi dans ma patrie l'exemple de la sagesse et du bonheur que je voudrois voir régner dans tous les pays!

Si l'on examine comment croissent les besoins d'un état, on trouvera que souvent cela arrive à- MÉLANGES. 4 5o ÉCONOMIE POLITIQUE, peu-près comme chez les particuliers, moins par une véritable nécessité que par un accroissement de désirs inutiles, et que souvent on n'augmente la dépense que pour avoir un prétexte d'augmen- ter la recette, de sorte que l'état gagneroit quel- quefois à se passer d'être riche, et que cette ri- chesse apparente lui est au fond plus onéreuse que ne seroit la pauvreté même. On peut espérer, il est vrai, de tenir les peuples dans une dépen- dance plus étroite, en leur donnant d'une main ce qu'on leur a pris de l'autre, et ce fut la politique dont usa Joseph avec les Égyptiens; mais ce vain sophisme est d'autant plus funeste à l'état, que l'argent ne rentre plus dans les mêmes mains dont il est sorti, et fju'avec de pareilles maximes on n'enrichit que des fainéants de la dépouille des hommes utiles.

Le goût des conquêtes est une des causes les plus sensibles et les plus dangereuses de celte aug- mentation. Ce goût engendré souvent par une autre espèce d'ambition que celle qu'il semble an- noncer, n'est pas toujours ce qu'il paroit être, et n'a pas tant pour véritable motif le désir apparent d'agrandir la nation (jnc le désir caché d'augmen- ter au-dcdans laulorilé des chefs, à l'aide de l'aug- mentation des troupes et à la faveur de la diver- sion que font les objets de la guerre dans l'esprit des citoyens.

ÉCONOMIE POLITIQUE. 5i Ce qu'il y a du moins de très certain, c'est que rien n'est si foulé ni si misérable que les peuples conquérants, et que leurs succès mêmes ne font qu'augmenter leurs n)isères: quand Thistoire ne nous l'apprendroit pas, la raison sulfiroit pour nous démontrer que plus un état est grand, et plus les dépenses y deviennent proportionnellement fortes et onéreuses; car il faut que toutes les pro- vinces fournissent leur contingent aux frais de l'ad- ministration générale, et que chacune outre cela fasse pour la sienne particulière la même dé- pense que si elle étoit indépendante. Ajoutez que toutes les fortunes se font dans un lieu et se con- somment dans un autre; ce qui rompt bientôt l'équilibre du produit et de la consommation, et appauvrit beaucoup de pays pour enrichir une seule ville.

Autre source de l'augmentation des besoins publics, qui tient à la j^récédente. 11 peut venir un temps où les citoyens, ne se regardant plus comme intéressés à la cause commune, cesse- roient d'être les défenseurs de la patrie, et où les magistrats aimeroient mieux commander à des mercenaires qu'à des hommes libres, ne fût-ce qu'afin d'employer en temps et lieu les premiers pour mieux assujettir les autres. Tel fut l'état de Rome sur la fin de la république et sous les empereurs; car toutes les victoires des premiers 4- 5a ÉCONOMIE POLITIQUE.

Romains, de mciiic que celles d'Alexandre, avoient été remportées par de braves citoyens, qui sa- voient donner au besoin leur sang pour la patrie, mais qui ne le vendoient jamais. Ce ne fut qu'au siège de Véies qu'on commença de payer l'infan- terie romaine; et Marins fut le premier qui, dans la guerre de Jugurtba, déshonora les légions, en y introduisant des affranchis, vagabonds, et au- tres mercenaires. Devenus les ennemis des peuples qu ils s'étoient chargés de rendre heureux, les ty- rans établirent des troupes réglées, en apparence pour contenir l'étranger, et en effet pour oppri- mer l'habitant. Pour former ces troupes, il fallut enlever à la terre des cultivateurs, dont le défaut diminua la quantité des denrées, et dont l'entre- tien introduisit des impôts qui en augmentèrent le prix. Ce premier désordre fit murmurer les peuples: il fallut, pour les réprimer, multiplier les troupes, et par conséquent la misère; et plus le désespoir augmentoit, plus on se voyoit con- tiaint de faugmentcr encore pour en prévenir les effets. D'un autre côté, ces mercenaires, qu'on )()uvoit estimer sur le prix auquel ils se vendoient eux-mêmes, fiers de leur avilissement, méprisant les lois dont ils étoient protégés, et leurs frères, dont ils mangeoicnt le pain, se crurent plus honorés d'être les satellites de César (jue les défen- sems de Home; et, dévoués à une obéissance aveu- ÉCONOMIE POLITIQUE. f>3 {]lc, tcnoient par état le poignard levé sur leurs concitoyens, prêts à tout éjjorger au premier signal. Il ne seroit pas difficile de montrer que ce fut là une des principales causes de la ruine de l'empire romain.

L'invention de l'artillerie et des fortifications a forcé de nos jours les souverains de l'Europe à ré- tablir l'usage des troupes réglées pour garder leurs places; mais, avec des motifs plus légitimes, il est à craindre que l'effet n'en soit également funeste. Il n'en faudra pas moins dépeupler les campagnes pour former les armées et les garnisons; pour les entretenir il n'en faudra pas moins fouler les peuples; et ces dangereux établissements s'ac- croissent depuis quelque temps avec une telle rapidité dans tous nos climats, qu'on n'en peut prévoir que la dépopulation prochaine de l'Eu- rope, et tôt ou tard la ruine des peuples qui l'habitent.

Quoi qu'il en soit, on doit voir que de telles institutions renversent nécessairement le vrai sys- tème économique qui tire le principal revenu de l'état du domaine public, et ne laissent que la res- source fâcheuse des subsides et impôts, dont il me reste à parler.