SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Discours sur les sciences et les arts

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Le défaut de leur origine ne nous est que trop retracé dans leurs objets. Que ferions-nous des arts, sans le luxe qui les nourrit? Sans les injustices des hommes, à quoi serviroit la jurisprudence? Que deviendroit l’Histoire, s’il n’y avoit ni Tyrans, ni Guerres, ni Conspirateurs? Qui voudroit, en un mot, passer sa vie à de stériles contemplations, si chacun, ne consultant que les devoirs de l’homme & les besoins de la nature, n’avoit de temps que pour la Patrie, pour les malheureux, et pour ses amis? Sommes-nous donc faits pour mourir attachés sur les bords du puits où la vérité s’est retirée? Cette seule réflexion devroit rebuter dès les premiers pas tout homme qui chercheroit sérieusement à s’instruire par l’étude de la Philosophie.

Que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des Sciences! Par combien d’erreurs, mille fois plus dangereuses que la vérité n’est utile, ne faut-il point passer pour arriver à elle! Le désavantage est visible: car le faux est susceptible d’une infinité de combinaisons; mais la vérité n’a qu’une manière d’être. Qui est-ce d’ailleurs qui la cherche bien sincèrement? Même avec la meilleure volonté, à quelles marques est-on sûr de la reconnoître? Dans cette foule de sentimens différents, quel sera notre Criterium pour en bien juger?* [*Moins on sait, plus on croit savoir. Les Péripatéticiens doutoient-ils de rien? Descartes n’a-t-il pas construit l’Univers avec des cubes & des tourbillons? Et y a-t-il aujourd’hui même, en Europe si mince Physicien, qui n’explique hardiment ce profond mystère de l’électricité, qui fera peut-être à jamais le désespoir des vrais Philosophes?] Et, ce qui est le plus difficile, si par bonheur nous le trouvons à la fin, qui de nous en saura faire un bon usage?

Si nos sciences sont vaines dans l’objet qu’elles se proposent, elles sont encore plus dangereuses par les effets qu’elles produisent. Nées dans l’oisiveté, elles la nourrissent à leur tour; & la perte irréparable du temps est le premier préjudice qu’elle causent nécessairement à la société. En politique comme en morale c’est un grand mal que de ne point faire de bien; & tout citoyen inutile peut être regardé comme un homme pernicieux. Répondez-moi donc, Philosophes illustres, vous par qui nous savons en quelles raisons les corps s’attirent dans le vide; quels sont dans les révolutions des planètes, les rapports des aires parcourues en temps égaux; quelles courbes ont des points conjugués, des points d’inflexion & de remboursement; comment l’homme voit tout en Dieu; comment l’ame & les corps se correspondent sans communication, ainsi que feroient deux horloges; quels astres peuvent être habités; quels insectes se reproduisent d’une manière extraordinaire? Répondez-moi, dis-je, vous de qui nous avons reçu tant de sublimes connoissances: quand vous ne nous auriez jamais rien appris de ces choses, et, serions-nous moins nombreux, moins bien gouvernés, moins redoutable moins florissans, ou plus pervers? Revenez donc sur l’importance de vos productions; & si les travaux des plus éclairés de nos savans & de nos meilleurs Citoyens nous procurent si peu d’utilité, dites-nous ce que nous devons penser de cette foule d’Ecrivains obscurs & de Lettrés oisifs qui dévorent en pure perte la substance de l’Etat.

Que dis-je, oisifs? & plût-à-Dieu qu’ils le fussent en effet! Les mœurs en seroient plus saines & la société plus paisible. Mais ces vains & futiles déclamateurs vont de tous côtés, armés de leurs funestes paradoxes, sapant les fondemens de la foi, et anéantissant la vertu. Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de Patrie et de Religion, & consacrent leurs talens & leur Philosophie a détruire & avilir tout ce qu’il y a de sacré parmi les hommes. Non qu’au fond ils haissent ni la vertu ni nos dogmes; c’est de l’opinion publique qu’ils sont ennemis; et, pour les ramener au pied des autels, il suffiroit de les reléguer parmi les Athées. O fureur de se distinguer, que ne pouvez-vous point?

C’est un grand mal que l’abus du temps. D’autres maux pires encore suivent les Lettres & les Arts. Tel est le luxe, né comme eux de l’oisiveté & de la vanité des hommes. Le luxe va rarement, sans les sciences & les arts, & jamais ils ne vont sans lui. Je sais que notre Philosophie, toujours féconde en maximes singulières, prétend, contre l’expérience de tous les siècles, que le luxe fait la splendeur des Etats: mais, après avoir oublié la nécessité des lois somptuaires, osera-t-elle nier encore que les bonnes mœurs ne soient essentielles à la durée des Empires, & que le luxe ne soit diamétralement opposé aux bonnes mœurs? Que le luxe soit un signe certain des richesses; qu’il serve même si l’on veut à les multiplier: que faudra-t-il conclure de ce paradoxe si digne d’être ne de nos jours? & que deviendra la vertu, quand il faudra s’enrichir à quelque prix que ce soit? Les anciens Politiques parloient sans cesse de mœurs & de vertu; les nôtres ne parlent que de commerce & d’argent. L’un vous dira qu’un homme vaut en telle contrée la somme qu’on le vendroit à Alger; un autre, en suivant ce calcul, trouvera des pays où un homme ne vaut rien, & d’autres ou il vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut à l’Etat que la consommation qu’il y fait; ainsi un Sybarite auroit bien valu trente Lacédémoniens. Qu’on devine donc laquelle de ces deux Républiques, de Sparte ou de Sybaris, fut subjuguée par une poignée de paysans, & laquelle fit trembler l’Asie.

La Monarchie de Cyrus a été conquise avec trente mille hommes par un Prince plus pauvre que le moindre des Satrapes de Perse; & les Scythes, le plus misérable de tous les Peuples, ont résisté aux plus puissans Monarques de l’Univers. Deux fameuses Républiques se disputèrent l’Empire du Monde; l’une étoit très riche, l’autre n’avoit rien, & ce fut celle-ci qui détruisit l’autre. L’Empire Romain, à son tour, après avoir englouti toutes les richesses de l’Univers, fut la proie des gens qui ne savoient pas même ce que c’étoit que richesse. Les Francs conquirent les Gaules, les Saxons l’Angleterre, sans autres trésors que leur bravoure & leur pauvreté. Une troupe de pauvres Montagnards dont toute l’avidité se bornoit à quelques peaux de moutons, après avoir dompté la fierté Autrichienne, écrasa cette opulente Maison de Bourgogne qui faisoit trembler les potentats de l’Europe. Enfin toute la puissance & toute la sagesse de l’héritier de Charles-Quint, soutenues de tous les trésors des Indes, vinrent se briser contre une poignée de pêcheurs de harengs. Que nos politiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir à ces exemples, & qu’ils apprennent une fois qu’on a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs & des Citoyens.

De quoi s’agit-il donc précisément dans cette question du luxe? De savoir lequel importe le plus aux Empires d’être, brillans & momentanés, ou vertueux et durables. Je dis brillants, mais de quel éclat? Le goût du faste ne s’associe guère dans les mêmes ames avec celui de l’honnête. Non, il n’est pas possible que des esprits dégradés par une multitude de soins futiles s’élèvent jamais à rien de grand; et, quand ils en auroient la force, le courage leur manqueroit.

Tout Artiste veut être applaudi. Les éloges de ses contemporains sont la partie la plus précieuse de ses récompenses. Que fera-t-il donc pour les obtenir, s’il a le malheur d’être né chez un Peuple & dans des temps où les Savans devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en état de donner le tout, où les hommes ont sacrifié leur goût aux Tyrans de leur liberté;* [*Je suis bien éloigné de penser que cet ascendant des femmes soit un mal en soi. C’est un présent que leur a fait la nature pour le bonheur du genre-humain: mieux dirigé, il pourroit produire autant de bien qu’il fait de mal aujourd’hui. On ne sent point assez quels avantages naîtroient dans la société d’une meilleure éducation donnée à cette moitié du genre-humain qui gouverne l’autre. Les hommes seront toujours ce qu’il plaira aux femmes: si vous voulez donc qu’ils deviennent grands & vertueux, apprenez aux femmes ce que c’est que grandeur d’ame & vertu. Les réflexions que ce sujet fournit, & que Platon a faites autrefois, mériteroient fort d’être mieux développées par une plume digne d’écrire d’après un tel maître & de défendre une si grande cause.]

où, l’un des sexes n’osant approuver que ce qui est proportionné à la pusillanimité de l’autre, on laisse tomber des chefs-d’œuvre de Poésie dramatique, et des prodiges d’harmonie sont rebutés? Ce qu’il fera, Messieurs? il rabaissera son génie au niveau de son siècle, & aimera mieux composer des ouvrages communs qu’on admire pendant sa vie, que des merveilles qu’on n’admireroit que longtemps après sa mort. Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles & fortes à notre fausse délicatesse! & combien l’esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes!

C’est ainsi que la dissolution des mœurs, suite nécessaire du luxe, entraîne à son tour la corruption du goût. Que si par hasard, entre les hommes extraordinaires par leurs talents, il s’en trouve quelqu’un qui ait de la fermeté dans l’ame & qui refuse de se prêter au génie de son siècle & de s’avilir par des productions puériles, malheur à lui! il mourra dans l’indigence & dans l’oubli. Que n’est-ce ici un pronostic que je fais, & non une expérience que je rapporte! Carle, Pierre; le moment est venu où ce pinceau, destiné à augmenter la majesté de nos Temples, par des images sublimes & saintes, tombera de vos mains, ou sera prostitué à orner de peintures lascives les panneaux d’un vis-à-vis. Et toi, rival de Praxitèles et des Phidias; toi dont les anciens auroient employé le ciseau à leur faire des Dieux capables d’excuser à nos yeux leur idolâtrie; inimitable Pigal, ta main se résoudra à ravaler le ventre d’un magot, ou il faudra qu’elle demeure oisive.

On ne peut réfléchir sur les mœurs, qu’on ne se plaise à se rappeler l’image de la simplicité des premiers temps. C’est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les yeux, & dont on se sent éloigner à regret. Quand les hommes innocens & vertueux aimoient à avoir les Dieux pour témoins de leurs actions, ils habitoient ensemble sous les mêmes cabanes; mais bientôt, devenus méchants, ils se lassèrent de ces incommodes spectateurs, & les reléguèrent dans les Temples magnifiques. Ils les en chassèrent enfin pour s’y établir eux-mêmes, ou du moins les Temples des Dieux ne se distinguèrent plus des maisons des citoyens. Ce fut alors le comble de la dépravation, & les vices ne furent jamais poussés, plus loin que quand on les vit pour ainsi dire soutenus, à l’entrée des Palais des Grands, sur des colonnes de marbre, & gravés sur des chapiteaux Corinthiens.

Tandis que les commodités de la vie se multiplient, que les Arts se perfectionnent, et que le luxe s’étend, le vrai courage s’énerve, les vertus militaires s’évanouissent; & c’est encore l’ouvrage des sciences & de tous ces arts qui s’exercent dans l’ombre du cabinet. Quand les Goths ravagèrent la Grece, toutes les Bibliothèques ne furent sauvées du feu que par cette opinion semée par l’un d’entre eux, qu’il falloit laisser aux ennemis des meubles si propres à les détourner de l’exercice militaire, & à les amuser à des occupations oisives & sédentaires, Charles VIII se vit maître de la Toscane & du Royaume de Naples sans avoir presque tiré l’épée; & toute sa Cour attribua cette facilité inespérée à ce que les Princes & la Noblesse d’Italie s’amusoient plus à se rendre ingénieux & savants, qu’ils ne s’éxerçoient à devenir vigoureux & guerriers. En effet, dit l’homme de sens qui rapporte ces deux traits, tous les exemples nous apprennent qu’en cette martiale police, & en toutes celle qui lui sont semblables, l’étude des sciences est bien plus propre à amollir & efféminer les courages, qu’à les affermir & les animer.

Les Romains ont avoué que la vertu militaire s’étoit éteinte parmi eux à mesure qu’ils avoient commencé à se connoître en tableaux, en Gravures, en vases d’Orfèvrerie, & à cultiver les beaux-arts; & comme si cette contrée fameuse étoit destinée à servir sans cesse d’exemple aux autres Peuples, l’élévation des Médicis et le rétablissement des Lettres ont fait, tomber derechef, & peut-être pour toujours, cette réputation guerrière que l’Italie sembloit avoir recouvrée il y a quelques siècles.

Les anciennes Républiques de la Grèce, avec cette sagesse qui brilloit dans la plupart de leurs institutions, avoient interdit à leurs Citoyens tous ces métiers tranquilles & sédentaires qui, en affaissant & corrompant le corps, énervent sitôt la vigueur de l’ame. De quel œil, en effet, pense-t-on que puissent envisager la faim, la soif, les fatigues, les dangers & la mort, des hommes que le moindre besoin accable, & que la moindre peine rebute? Avec quel courage les soldats supporteront-ils des travaux excessifs dont ils n’ont aucune habitude? Avec quelle ardeur feront-ils des marches forcées sous des Officiers qui n’ont pas même la force de voyager à cheval? Qu’on ne m’objecte point la valeur renommée de tous ces modernes guerriers si savamment disciplinés. On me vante bien leur bravoure en un jour de bataille; mais on ne me dit point comment ils supportent l’excès du travail, comment ils résistent à la rigueur des saisons & aux intempéries de l’air. Il ne faut qu’un peu de soleil ou de neige, il ne faut que la privation de quelques superfluités, pour fondre & détruire en peu de jours la meilleure de nos armées. Guerriers intrépides, souffrez une fois la vérité, qu’il vous est si rare d’entendre. Vous êtes braves, je le sais; vous eussiez triomphé avec Annibal à Cannes & à Trasymène; César avec vous eût passé le Rubicon, et asservi son pays mais ce n’est point avec vous que le premier eût traversé les Alpes, & que l’autre eût vaincu vos ayeux.

Les combats ne font pas toujours le succès de la guerre, & il est pour les Généraux un art supérieur à celui de gagner de batailles. Tel court au feu avec intrépidité, qui ne laisse pas d’être un très-mauvais officier: dans le soldat même, un peu plus de force & de vigueur seroit peut-être plus nécessaire que tant de bravoure, qui ne le garantit pas de la mort. & qu’importe à l’Etat que ses troupes périssent par la fièvre & le froid, ou par le fer de l’ennemi?

Si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales. C’est dès nos premières années qu’une éducation insensée orne notre esprit & corrompt notre jugement. Je vois de toutes parts des établissemens immenses, où l’on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs. Vos enfans ignoreront leur propre langue, mais ils en parleront d’autres qui ne sont en usage nulle part; ils sauront composer des vers qu’à peine ils pourront comprendre; sans savoir démêler l’erreur de la vérité, ils posséderont l’Art de les rendre méconnoissables aux autres par des argumens spécieux: mais ces mots de magnanimité, d’équité, de tempérance, d’humanité, de courage, ils ne sauront ce que c’est; ce doux nom de Patrie ne frappera jamais leur oreille; & s’ils entendent parler de Dieu, ce sera moins pour le craindre que pour en avoir peur.* [*Pens. Philosoph.] J’aimerois autant, disoit un Sage, que mon écolier eût passé le temps dans un jeu de paume, au moins le corps en seroit plus dispos. Je sais qu’il faut occuper les enfans, & que l’oisiveté est pour eux le danger le plus à craindre. Que faut-il donc qu’ils apprennent? Voilà certes une belle question! Qu’ils apprennent ce qu’ils doivent faire étant hommes,* [*Telle étoit l’éducation des Spartiates, au rapport du plus grand de leurs Rois. C’est, dit Montagne, chose digne de très-grande considération, qu’en cette excellente police de Lycurgus, & à la vérité monstrueuse par sa perfection, si soigneuse pourtant de la nourriture des enfans, comme de sa principale charge, & au gîte même des Muses, il s’y fasse si peu mention de la doctrine: comme si cette généreuse jeunesse dédaignant tout autre joug, on ait dû fournir, au lieu de nos Maitres de sciences, seulement des Maitres de vaillance, prudence & justice. Voyons maintenant comment le même Auteur parle des anciens Perses. Platon, dit-il, raconte que le fils ainé de leur succession royale étoit ainsi nourri. Après sa naissance, on le donnoit, non à des femmes, mais à des Eunuques de la premiere autorité près du Roi, à cause de leur vertu. Ceux-ci prenoient charge de lui rendre le corps beau & sain, & après sept ans, le duisoient à monter à cheval & aller à la chasse. Quand il étoit arrivé au quatorzieme, ils le déposoient entre les mains de quatre: le plus sage, le plus juste, le plus tempérant, le plus vaillant de la Nation. Le premier lui apprenoit la Religion: le second à être toujours véritable, le tiers à vaincre ses cupidités, le quart à ne rien craindre. Tous, ajouterai-je, à le rendre bon, aucun à le rendre savant.

Astyage, en Xénophon, demande à Cyrus compte de sa dernière leçon: c’est, dit-il, qu’en notre école un grand garçon ayant un petit faye, le donna à l’un de ses compagnons de plus petite taille, & lui ôta son faye qui étoit plus grand. Notre Précepteur m’ayant fait juge de ce différent, je jugeai qu’il faloit laisser les choses en cet état, & que l’un & l’autre sembloit être mieux accommodé en ce point. Sur quoi il me remontra que j’avois mal fait: car je m’étois arrêté à considérer la bienséance; & il faloit premiérement avoir pourvu à la justice, qui vouloit que nul ne fût forcé en ce qui lui appartenoit. Et dit qu’il en fut puni, comme on nous punit en nos villages pour avoir oublié le premier aoriste de τύπτω. Mon Régent me feroit une belle harangue, in genere demonstrativo, avant qu’il me persuadât que son école vaut celle-là.] & non ce qu’ils doivent oublier.

Nos jardins sont ornés de statues & nos Galeries de tableaux. Que penseriez-vous que représentent ces chefs-d’œuvre de l’Art exposés à l’admiration publique? Les défenseurs de la Patrie? ou ces hommes plus grands encore qui l’ont enrichie par leurs vertus? Non. Ce sont des images de tous les égaremens du cœur & de la raison, tirées soigneusement de l’ancienne Mythologie, & présentées de bonne heure à la curiosité de nos enfans; sans doute afin qu’ils aient sous leurs yeux des modèles de mauvaises actions, avant même que de savoir lire. D’où naissent tous ces abus, si ce n’est de l’inégalité funeste introduite entre les hommes par la distinction des talens & par l’avilissement des vertus? Voilà l’effet le plus évident de toutes nos études, & la plus dangereuse de toutes leurs conséquences. On ne demande plus d’un homme s’il a de la probité, mais s’il a des talents; ni d’un Livre s’il est utile, mais s’il est bien écrit. Les récompenses sont prodiguées au bel esprit, & la vertu reste sans honneurs. Il y a mille prix pour les beaux discours, aucun pour les belles actions. Qu’on me dise cependant si la gloire attachée au meilleur des discours qui seront couronnés dans cette Académie, est comparable au mérite d’en avoir fondé le prix.

Le sage ne court point après la fortune; mais il n’est pas insensible à la gloire; et quand il la voit si mal distribuée, sa vertu, qu’un peu d’émulation auroit animée et rendu avantageuse à la société, tombe en langueur, & s’éteint dans la misère et dans l’oubli. Voilà ce qu’à la longue doit produire partout la préférence des talens agréables sur les talens utiles, & ce que l’expérience n’a que trop confirmé depuis le renouvellement des sciences & des arts. Nous avons des Physiciens, des Géomètres, des Chymistes, des Astronomes, des Poètes, des Musiciens, des Peintres: nous n’avons plus de citoyens; ou s’il nous en reste encore, dispersés dans nos campagnes abandonnées, ils y périssent indigens & méprisés. Tel est l’état où sont réduits, tels sont les sentimens qu’obtiennent de nous ceux qui nous donnent du pain, & qui donnent du lait à nos enfans.

Je l’avoue cependant, le mal n’est pas aussi grand qu’il auroit pu le devenir. La prévoyance éternelle, en plaçant à côté de diverses plantes nuisibles des simples salutaires, & dans la substance de plusieurs animaux malfaisans le remède à leurs blessures, a enseigné aux Souverains qui sont ses ministres à imiter sa sagesse. C’est à son exemple que du sein même de sciences & des arts, sources de mille dérèglements, ce grand Monarque dont la gloire ne fera qu’acquérir d’âge en âge un nouvel éclat, tira ces sociétés célèbres chargées à-la-fois du dangereux dépôt des connoissances humaines & du dépôt sacré des mœurs, par l’attention qu’elles ont d’en maintenir chez elles toute la pureté, & de l’exiger dans les membres qu’ elles reçoivent.

Ces sages institutions, affermies par son auguste successeur & imitées par tous les Rois de l’Europe, serviront du moins de frein aux gens de lettres, qui tous aspirant à l’honneur d’être admis dans les Académies, veilleront sur eux-mêmes, et tâcheront de s’en rendre dignes par des ouvrages utiles & des mœurs irréprochables. Celles de ces Compagnies qui pour les prix dont elles honorent le mérite littéraire feront un choix de sujets propres à ranimer l’amour de la vertu dans les cœurs des Citoyens, montreront que cet amour règne parmi elles, et donneront aux Peuples ce plaisir si rare & si doux de voir des sociétés savantes se dévouer à verser sur le Genre-humain, non seulement des lumières agréables, mais aussi des Instructions salutaires.

Qu’on ne m’oppose donc point une objection qui n’est pour moi qu’une nouvelle preuve. Tant de soins ne montrent que trop la nécessité de les prendre, & l’on ne cherche point des remèdes à des maux qui n’existent pas. Pourquoi faut-il que ceux-ci portent encore par leur insuffisance le caractère des remèdes ordinaires? Tant d’établissemens faits à l’avantage des savans n’en sont que plus capables d’en imposer sur les objets des sciences, & de tourner les esprits à leur culture. Il semble, aux précautions qu’on prend, qu’on ait trop de Laboureurs & qu’on craigne de manquer de Philosophes. Je ne veux point hasarder ici une comparaison de l’agriculture & de la Philosophie; on ne la supporteroit pas. Je demanderai seulement: Qu’est-ce que la Philosophie? que contiennent les écrits des Philosophes les plus connus? quelles sont les Leçons de ces amis de la sagesse? À les entendre, ne les prendroit-on pas pour une troupe de charlatans criant chacun de son côté sur une place publique; Venez à moi, c’est moi seul qui ne trompe point? L’un prétend qu’il n’y a point de corps, & que tout est en représentation. L’autre, qu’il n’y a d’autre substance que la matière, ni d’autre Dieu que le monde. Celui-ci avance qu’il n’y a ni vertu, ni vices, & que le bien & le mal moral sont des chimères. Celui-là, que les hommes sont des loups & peuvent se dévorer en sûreté de conscience. O grands Philosophes! que ne réservez-vous pour vos amis & pour vos enfans ces Leçons profitables? vous en recevriez bientôt le prix, & nous ne craindrions pas de trouver dans les nôtres quelqu’un de vos sectateurs.

Voilà donc les hommes merveilleux à qui l’estime de leurs contemporains a été prodiguée pendant leur vie, & l’immortalité réservée après leur trépas! Voilà les sages maximes que nous avons reçues d’eux, & que nous transmettons d’âge en âge à nos descendants! Le Paganisme, livré à tous les égaremens de la raison humaine, a-t-il laissé à la postérité rien qu’on puisse comparer aux monumens honteux que lui a préparés l’Imprimerie, sous le règne de l’Evangile? Les écrits impies des Leucippe & des Diagoras sont péris avec eux; on n’avoit point encore inventé l’Art d’éterniser les extravagances de l’esprit humain; mais, grâce aux caractères Typographiques* [*À considérer les désordres affreux que l’imprimerie a déjà causés en Europe, à juger de l’avenir par le progrès que le mal fait d’un jour à l’autre, on peut prévoir aisément que les Souverains ne tarderont pas à se donner autant de soins pour bannir cet art terrible de leurs Etats, qu’ils en ont pris pour l’y introduire. Le Sultan Achmet cédant aux importunités de quelques prétendus gens de goût, avoit consenti d’établir une Imprimerie à Constantinople. Mais à peine la presse fut-elle en train qu’on fut contraint de la détruire & d’en jetter les instrumens dans un puits. On dit que le Calife Omar, consulté sur ce qu’il faloit faire de la bibliotheque d’Alexandrie, répondit en ces termes. Si les Livres de cette bibliotheque contiennent des choses opposées à l’Alcoran, ils sont mauvais, & il faut les brûler. S’ils ne contiennent que la doctrine de l’Alcoran, brûlez-les encore: ils sont superflus. Nos Savans ont cité ce raisonnement comme le comble de l’absurdité. Cependant, supposez Grégoire le Grand à la place d’Omar, & l’Evangile à la place de l’Alcoran, la bibliotheque auroit encore été brûlée, & ce seroit peut-être le plus beau trait de la vie de cet illustre Pontife.]

& à l’usage que nous en faisons, les dangereuses rêveries des Hobbes & des Spinosa resteront à jamais. Allez, écrits célèbres dont l’ignorance & la rusticité de nos pères n’auroient point été capables; accompagnez chez nos descendans ces ouvrages plus dangereux encore d’où s’exhale la corruption des mœurs de notre siècle, et portez ensemble aux siècles à venir une histoire fidèle du progrès & des avantages de nos sciences & de nos arts. S’ils vous lisent, vous ne leur laisserez aucune perplexité sur la question que nous agitons aujourd’hui; et, à moins qu’ils ne soient plus insensés que nous, ils lèveront leurs mains au Ciel, & diront dans l’amertume de leur cœur "Dieu tout-puissant, toi qui tiens dans tes mains les esprits, délivre-nous des Lumières & des funestes arts de nos Pères, & rends-nous l’ignorance, l’innocence & la pauvreté, les seuls biens qui puissent faire notre bonheur & qui soient précieux devant toi."

Mais si le progrès des sciences & des arts n’a rien ajouté à notre félicité; s’il a corrompu nos mœurs, & si la corruption des mœurs a porté atteinte à la pureté du goût, que penserons-nous de cette foule d’Auteurs élémentaires qui ont écarté du Temple des Muses les difficultés qui défendoient son abord, & que la nature y avoit répandues comme une épreuve des forces de ceux qui seroient tentés de savoir? Que penserons-nous de ces Compilateurs d’ouvrages qui ont indiscrètement brisé la porte des Sciences & introduit dans leur Sanctuaire une populace indigne d’en approcher, tandis qu’il seroit à souhaiter que tous ceux qui ne pouvoient avancer loin de la carrière des Lettres eussent été rebutés dès l’entrée, & se fussent jettés dans des Arts utiles à la société? Tel qui sera toute sa vie un mauvais versificateur, un Géomètre subalterne, seroit peut-être devenu un grand fabricateur d’étoffes. Il n’a point fallu de maîtres à ceux que la nature destinoit à faire des disciples. Les Verulams, les Descartes & les Newtons, ces Précepteurs du Genre-humain, n’en ont point eu eux-mêmes; & quels guides les eussent conduits jusqu’où leur vaste génie les a portés? Des Maîtres ordinaires n’auroient pu que rétrécir leur entendement en le resserrant dans l’étroite capacité du leur: C’est par les premiers obstacles qu’ils ont appris à faire des efforts, et qu’ils se sont exercés à franchir l’espace immense qu’ils ont parcouru. S’il faut permettre à quelques hommes de se livrer à l’étude des Sciences & des Arts, ce qu’à ceux qui se sentiront la force de marcher seuls sur leurs traces, & de les devancer: c’est à ce petit nombre qu’il appartient d’élever des monumens à la gloire de l’esprit humain. Mais si l’on veut que rien ne soit au-dessus de leur génie, il faut que rien ne soit au-dessus de leurs espérances; voilà l’unique encouragement dont ils ont besoin. L’ame se proportionne insensiblement aux objets qui l’occupent, & ce sont les grandes occasions qui font les grands hommes. Le Prince de l’Eloquence fut Consul de Rome, & le plus grand peut-être des Philosophes, Chancelier d’Angleterre. Croit-on que si l’un n’eût occupé qu’une chaire dans quelque Université, & que l’autre n’eût obtenu qu’une modique pension d’Académie; croit-on, dis-je, que leurs ouvrages ne se sentiroient pas de leur état? Que les Rois ne dédaignent donc pas d’admettre dans leurs conseils les gens les plus capables de les bien conseiller, qu’ils renoncent à ce vieux préjugé inventé par l’orgueil des Grands, que l’art de conduire les Peuples est plus difficile que celui de les éclairer; comme s’il étoit plus aisé d’engager les hommes à bien faire de leur bon gré, que de les y contraindre par la