Mon avis est donc, et je l’ai déjà dit plus d’une fois, de laisser subsister, et même d’entretenir avec soin les académies, les collèges, les universités, les bibliothèques, les spectacles, et tous les autres amusements qui peuvent faire quelque diversion à la méchanceté des hommes, et les empêcher d’occuper leur oisiveté à des choses plus dangereuses: car dans une contrée où il ne serait plus question d’honnêtes gens, ni de bonnes mœurs, il vaudrait encore mieux vivre avec des fripons qu’avec des brigands.
Je demande maintenant où est la contradiction, de cultiver moi-même des goûts dont j’approuve le progrès? Il ne s’agit plus de porter les peuples à bien faire, il faut seulement les distraire de faire le mal; il faut les occuper à des niaiseries, pour les détourner des mauvaises actions; il faut les amuser, au lieu de les prêcher. Si mes écrits ont édifié le petit nombre des bons, je leur ai fait tout le bien qui dépendait de moi, et c’est peut-être les servir utilement encore, que d’offrir aux autres des objets de distraction qui les empêchent de songer à eux. Je m’estimerais trop heureux d’avoir tous les jours une pièce à faire siffler, si je pouvais à ce prix contenir pendant deux heures les mauvais desseins d’un seul des spectateurs, et sauver l’honneur de la fille ou de la femme de son ami, le secret de son confident, ou la fortune de son créancier. Lorsqu’il n’y a plus de mœurs, il ne faut songer qu’à la police, et l’on sait assez que la musique et les spectacles en font un des plus importants objets.
S’il reste quelque difficulté à ma justification, j’ose le dire hardiment, ce n’est vis-à-vis ni du public ni de mes adversaires, c’est vis-à-vis de moi seul: car ce n’est qu’en m’observant moi-même que je puis juger si je dois me compter dans le petit nombre, et si mon âme est en état de soutenir le faix des exercices littéraires. J’en ai senti plus d’une fois le danger; plus d’une fois je les ai abandonnés, dans le dessein de ne les plus reprendre, et renonçant à leur charme séducteur, j’ai sacrifié à la paix de mon cœur les seuls plaisirs qui pouvaient encore le flatter. Si dans les langueurs qui m’accablent, si sur la fin d’une carrière pénible et douloureuse, j’ai osé encore quelques moments reprendre ces exercices pour charmer mes maux, je crois au moins n’y avoir mis ni assez d’intérêt ni assez de prétention pour mériter à cet égard les justes reproches que j’ai faits aux gens de lettres.
Il me fallait une épreuve pour achever la connaissance de moi-même, et je l’ai faite sans balancer. Après avoir reconnu la situation de mon âme dans les succès littéraires, il me restait à l’examiner dans les revers. Je sais maintenant qu’en penser, et je puis mettre le public au pire. Ma pièce a eu le sort qu’elle méritait, et que j’avais prévu; mais, à l’ennui près qu’elle m’a causé, je suis sorti de la représentation bien plus content de moi, et à plus juste titre que si elle eût réussi.
Je conseille donc à ceux qui sont si ardents a chercher des reproches à me faire, de vouloir mieux étudier mes principes, et mieux observer ma conduite, avant que de m’y taxer de contradiction et d’inconséquence. S’ils s’aperçoivent jamais que je commence à briguer les suffrages du public, ou que je tire vanité d’avoir fait de jolies chansons, ou que je rougisse d’avoir écrit de mauvaises comédies, ou que je cherche à nuire à la gloire de mes concurrents, ou que j’affecte de mal parler des grands hommes de mon siècle, pour tâcher de m’élever à leur niveau, en les rabaissant au mien, ou que j’aspire à des places d’académie, ou que j’aille faire ma cour aux femmes qui donnent le ton, ou que j’encense la sottise des grands, ou que, cessant de vouloir vivre du travail de mes mains, je tienne à ignominie le métier que je me suis choisi, et fasse des pas vers la fortune; s’ils remarquent, en un mot, que l’amour de la réputation me fasse oublier celui de la vertu, je les supplie de m’en avertir, et même publiquement, et je leur promets de jeter à l’instant au feu mes écrits et mes livres, et de convenir de toutes les erreurs qu’il leur plaira de me reprocher.
En attendant, j’écrirai des livres, je ferai des vers et de la musique, si j’en ai le talent, le temps, la force et la volonté: je continuerai à dire très-franchement tout le mal que je pense des lettres, et de ceux qui les cultivent, et croirai n’en valoir pas moins pour cela. Il est vrai qu’on pourrait dire quelque jour: cet ennemi si déclaré des sciences et des arts fit pourtant et publia des pièces de théâtre; et ce discours sera, je l’avoue, une satire très-amère, non de moi, mais de mon siècle.
DISCOURS QUI A REMPORTÉ LE PRIX À L’ACADÉMIE DE DIJON, En l’année 1750.
Sur cette queſtion propoſée par la même Académie: Si le rétabliſſement des Sciences et des Arts a contribué à épurer les mœurs.
Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis. Ovid.
AVERTISSEMENT.
Qu’est-ce que la célébrité? Voici le malheureux Ouvrage à qui je dois la mienne. Il eſt certain que cette Piece, qui m’a valu un prix & qui m’a fait un nom, eſt tout au plus médiocre, & j’oſe ajouter qu’elle eſt une des moindres de tout ce Recueil. Quel gouffre de miſeres n’eût point évité l’Auteur, ſi ce premier Écrit n’eût été reçu que comme il méritoit de l’être? Mais il faloit qu’une faveur d’abord injuſte m’attirât par degrés une rigueur qui l’eſt encore plus.
PRÉFACE.
PRÉFACE.
Voici une des grandes & belles queſtions qui aient jamais été agitées. Il ne s’agit point dans ce Diſcours de ces ſubtilités métaphysiques qui ont gagné toutes les parties de la Littérature, & dont les Programmes d’Académie ne ſont pas toujours exempts; mais il s’agit d’une de ces vérités qui tiennent au bonheur du genre-humain.
Je prévois qu’on me pardonnera difficilement le parti que j’ai oſé prendre. Heurtant de front tout ce qui fait aujourd’hui l’admiration des hommes, je ne puis m’attendre qu’à un blâme univerſel; & ce n’est pas pour avoir été honoré de l’approbation de quelques Sages, que je dois compter ſur celle du Public: auſſi mon parti eſt-il pris; je ne me ſoucie de plaire ni aux Beaux-Eſprits ni aux Gens à la mode. Il y aura dans tous les tems des hommes faits pour être ſubjugués par les opinions de leur ſiecle, de leur Pays, & de leur Société: tel fait aujourd’hui l’Eſprit fort & le Philoſophe, qui, par la même raiſon, n’eût été qu’un fanatique du tems de la Ligue. Il ne faut point écrire pour de tels Lecteurs, quand on veut vivre au-delà de ſon ſiecle.
Un mot encore, & je finis. Comptant peu ſur l’honneur que j’ai reçu, j’avois, depuis l’envoi, refondu & augmenté ce Diſcours, au point d’en faire, en quelque maniere, un autre Ouvrage; aujourd’hui je me ſuis cru obligé de le rétablir dans l’état où il a été couronné. J’y ai ſeulement jetté quelques notes, & laiſſé deux additions faciles à reconnoître, & que l’Académie n’auroit peut-être pas approuvées. J’ai penſé que l’équité, le reſpect & la reconnoiſſance exigeoient de moi cet avertiſſement.
DISCOURS.
Decipimur ſpecie recti.
Le rétabliſſement des Sciences & des Arts a-t-il contribué à épurer ou corrompre les mœurs? Voilà ce qu’il s’agit d’examiner. Quel parti dois-je prendre dans cette queſtion? Celui, Meſſieurs, qui convient à un honnête homme qui ne ſait rien, et qui ne s’en eſtime pas moins.
Il ſera difficile, je le ſens, d’approprier ce que j’ai à dire au Tribunal où je comparois. Comment oſer blâmer les Sciences devant une des plus ſavantes Compagnies de l’Europe, louer l’ignorance dans une célèbre Académie, et concilier le mépris pour l’étude avec le reſpect pour les vrais Savans? J’ai vu ces contrariétés, & elles ne m’ont point rebuté. Ce n’eſt point la Science, que je maltraite, me ſuis-je dit, c’eſt la vertu que je défends devant des hommes vertueux. La probité eſt encore plus chere aux Gens-de-bien que l’érudition aux Doctes. Qu’ai-je donc à redouter? Les lumières de l’Aſſemblée qui m’écoute? Je l’avoue; mais c’eſt pour la conſtitution du diſcours, & non pour le ſentiment de l’Orateur. Les Souverains équitables n’ont jamais balancé à ſe condamner eux-mêmes dans des discuſſions douteuſes; & la poſition la plus avantageuſe au bon droit eſt d’avoir à ſe défendre contre une partie integre & éclairée, juge en ſa propre cause.
À ce motif qui m’encourage il s’en joint un autre qui me détermine: c’eſt qu’après avoir ſoutenu, ſelon ma lumiere naturelle, le parti de la vérité, quel que ſoit mon succès, il eſt un prix qui ne peut me manquer: Je le trouverai dans le fond de mon cœur.
Première Partie.
C’est un grand & beau ſpectacle de voir l’homme ſortir en quelque manière du néant par ſes propres efforts; diſſiper, par les lumières de ſa raison, les ténèbres dans leſquelles la nature l’avoit enveloppé; s’élever au-deſſus de lui-même; s’élancer par l’eſprit juſque dans les régions céleſtes; parcourir à pas de Géant ainſi que le Soleil, la vaſte étendue de l’Univers; &, ce qui eſt encore plus grand & plus difficile, rentrer en ſoi pour y étudier l’homme & connoître ſa nature, ſes devoirs & ſa fin. Toutes ces merveilles ſe ſont renouvelées depuis peu de Générations.
L’Europe étoit retombée dans la barbarie des premiers âges. Les peuples de cette partie du monde aujourd’hui ſi éclairée vivoient, il y a quelques ſiècles, dans un état pire que l’ignorance. Je ne sais quel jargon ſcientifique, encore plus mépriſable que l’ignorance, avoit uſurpé le nom du ſavoir, & oppoſoit à ſon retour un obſtacle preſque invincible. Il faloit une révolution pour ramener les hommes au ſens commun; elle vint enfin du côté d’où on l’auroit le moins attendue. Ce fut le ſtupide Musulman, ce fut l’éternel fléau des Lettres qui les fit renaître parmi nous. La chute du Trône de Conſtantin porta dans l’Italie les débris de l’ancienne Grece. La France s’enrichit à ſon tour de ces précieuſes dépouilles. Bientôt les Sciences ſuivirent les Lettres; à l’Art d’écrire ſe joignit l’Art de penſer; gradation qui paroît étrange & qui n’eſt peut-être que trop naturelle; & l’on commença à ſentir le principal avantage du commerce des muſes, celui de rendre les hommes plus ſociables en leur inspirant le déſir de ſe plaire les uns aux autres par des ouvrages dignes de leur approbation mutuelle.
L’eſprit a ſes besoins, ainſi que le corps. Ceux-ci sont les fondemens de la ſociété, les autres en sont l’agrément. Tandis que le Gouvernement & les loix pourvoient à la ſûreté & au bien-être des hommes aſſemblés; les Sciences, les Lettres & les Arts, moins deſpotiques & plus puiſſans peut-être, étendent des guirlandes de fleurs ſur les chaînes de fer dont ils ſont chargés, étouffent en eux le ſentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils ſembloient être nés, leur font aimer leur eſclavage & en forment ce qu’on appelle des peuples policés. Le beſoin éleva les Trônes; les Sciences & les Arts les ont affermis. Puiſſances de la Terre, aimez les talens, & protégez ceux qui les cultivent. Peuples policés, cultivez-les: Heureux eſclaves, vous leur devez ce goût délicat & fin dont vous vous piquez; cette douceur de caractère & cette urbanité de mœurs qui rendent parmi vous le commerce si liant & si facile; en un mot, les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune.
C’est par cette sorte de politesse, d’autant plus aimable qu’elle affecte moins de se montrer, que se distinguèrent autrefois Athènes & Rome dans les jours si vantés de leur magnificence & de leur éclat: c’est par elle, sans doute, que notre siècle et notre Nation l’emporteront sur tous les tems & sur tous les Peuples. Un ton philosophe sans pédanterie, des manières naturelles & pourtant prévenantes, également éloignées de la rusticité Tudesque & de la Pantomime ultramontaine: voilà les fruits du goût acquis par de bonnes études & perfectionné dans le commerce du monde.
Qu’il seroit doux de vivre parmi nous, si la contenance extérieure étoit toujours l’image des dispositions du cœur; si la décence étoit la vertu; si nos maximes nous servoient de règle; si la véritable Philosophie étoit inséparable du titre de Philosophe! Mais tant de qualités vont trop rarement ensemble, & la vertu ne marche gueres en si grande pompe. La richesse de la parure peut annoncer un homme opulent, & son élégance un homme de goût; l’homme sain & robuste se reconnoît à d’autres marques: c’est sous l’habit rustique d’un Laboureur, & non sous la dorure d’un Courtisan, qu’on trouvera la force & la vigueur du corps. La parure n’est pas moins étrangère à la vertu, qui est la force & la vigueur de l’ame. L’homme de bien est un Athlète qui se plaît à combattre nud: il méprise tous ces vils ornemens qui gêneroient l’usage de ses forces, & dont la plupart n’ont été inventés que pour cacher quelque difformité.
Avant que l’Art eût façonné nos manières & appris à nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étoient rustiques, mais naturelles; & la différence des procédés annonçoit au premier coup-d’œil, celle des caractères. La nature humaine, au fond, n’étoit pas meilleure; mais les hommes trouvoient leur sécurité dans la facilité de se pénétrer réciproquement; & cet avantage, dont nous ne sentons plus le prix, leur épargnoit bien des vices.
Aujourd’hui que des recherches plus subtiles & un goût plus fin ont réduit l’Art de plaire en principes, il règne dans nos mœurs une vile & trompeuse uniformité, & tous les esprits semblent avoir été jettés dans un même moule: sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne: sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paroître ce qu’on est; &, dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissans ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a affaire: il faudra donc, pour connoître son ami, attendre les grandes occasions, c’est-à-dire, attendre qu’il n’en soit plus tems, puisque c’est pour ces occasions mêmes qu’il eût été essentiel de le connoître.
Quel cortège de vices n’accompagnera point cette incertitude? Plus d’amitiés sincères; plus d’estime réelle; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison, se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme & perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. On ne profanera plus par des juremens le nom du Maître de l’Univers, mais on l’insultera par des blasphèmes, sans que nos oreilles scrupuleuses en soient offensées. On ne vantera pas son propre mérite, mais on rabaissera celui d’autrui; on n’outragera point grossièrement son ennemi, mais on le calomniera avec adresse. Les haines nationales s’éteindront, mais ce sera avec l’amour de la Patrie. À l’ignorance méprisée, on substituera un dangereux Pyrrhonisme. Il y aura des excès proscrits, des vices déshonorés; mais d’autres seront décorés du nom de vertus; il faudra ou les avoir ou les affecter. Vantera qui voudra la sobriété des Sages du tems, je n’y vois, pour moi, qu’un raffinement d’intempérance autant indigne de mon éloge que leur artificieuse simplicité. * [*J’aime, dit Montagne, à contester & discourir; mais c’est avec peu d’hommes & pour moi. Car de servir de Spectacle aux Grands & faire à l’envi parade de son esprit & de son caquet, je trouve que c’est un métier très-méséant à un homme d’honneur. C’est celui de tous nos beaux-esprits, hors un.]
Telle est la pureté que nos mœurs ont acquise; c’est ainsi que nous sommes devenus Gens de bien. C’est aux Lettres, aux Sciences & aux Arts, à revendiquer ce qui leur appartient dans un si salutaire ouvrage. J’ajouterai seulement une réflexion, c’est qu’un habitant de quelques contrées éloignées qui chercheroit à se former une idée des mœurs Européennes sur l’état des Sciences parmi nous, sur la perfection de nos Arts, sur la bienséance de nos Spectacles, sur la politesse de nos manières, sur l’affabilité de nos discours, sur nos démonstrations perpétuelles de bienveillance, & sur ce concours tumultueux d’hommes de tout âge & de tout état qui semblent empressés depuis le lever de l’Aurore jusqu’au coucher du Soleil à s’obliger réciproquement: c’est que cet Etranger, dis-je, devineroit exactement de nos mœurs le contraire de ce qu’elles sont.
Où il n’y a nul effet, il n’y a point de cause à chercher: mais ici l’effet est certain, la dépravation réelle; & nos ames se sont corrompues à mesure que nos Sciences et nos Arts se sont avancés à la perfection. Dira-t-on que c’est un malheur particulier à notre âge? Non, Messieurs: les maux causés par notre vaine curiosité sont aussi vieux que le monde. L’élévation & l’abaissement journaliers des eaux de l’Océan n’ont pas été plus régulièrement assujéttis au cours de l’Astre qui nous éclaire durant la nuit, que le sort des mœurs & de la probité au progrès des Sciences & des Arts. On a vu la vertu s’enfuir à mesure que leur lumière s’élevoit sur notre horizon, & le même phénomène s’est observé dans tous les tems & dans tous les lieux.
Voyez l’Egypte, cette première école de l’ Univers, ce climat si fertile sous un Ciel d’airain, cette contrée célèbre d’où Sésostris partit autrefois pour conquérir le Monde. Elle devient la mère de la Philosophie & des Beaux-Arts, & bientôt après, la conquête de Cambyse, puis celle des Grecs, des Romains, des Arabes, & enfin des Turcs.
Voyez la Grèce, jadis peuplée de Héros qui vainquirent deux fois l’Asie, l’une devant Troye, & l’autre dans leurs propres foyers. Les Lettres naissantes n’avoient point porté encore la corruption dans les cœurs de ses habitants, mais le progrès des Arts, la dissolution des mœurs, & le joug du Macédonien, se suivirent de près; & la Grèce, toujours savante, toujours voluptueuse, & toujours esclave n’éprouva plus dans ses révolutions que des changemens de maîtres. Toute l’éloquence de Démosthène ne put jamais ranimer un corps que le luxe & les Arts avoient énervé.
C’est au tems des Ennius & des Térences que Rome, fondée par un Pâtre, & illustrée par des Laboureurs, commence à dégénérer. Mais après les Ovides, les Catulles, les Martials, & cette foule d’Auteurs obscènes, dont les noms seuls alarment la pudeur, Rome, jadis le Temple de la Vertu, devient le Théâtre du crime, l’opprobre des Nations & le jouet des barbares. Cette Capitale du Monde tombe enfin sous le joug qu’elle avoit imposé à tant de Peuples, & le jour de sa chûte fut la veille de celui où l’on donna à l’un des Citoyens le titre d’Arbitre du bon goût.
Que dirai-je de cette Métropole de l’Empire d’Orient, qui par sa position sembloit devoir l’être du Monde entier, de cet asyle des Sciences & des Arts proscrits du reste de l’Europe, plus peut-être par sagesse que par barbarie. Tout ce que la débauche & la corruption ont de plus honteux; les trahisons, les assassinats & les poisons de plus noir; le concours de tous les crimes de plus atroce: voilà ce qui forme le tissu de l’Histoire de Constantinople; voilà la source pure d’où nous sont émanées les Lumières dont notre siècle se glorifie.
Mais pourquoi chercher dans des temps reculés des preuves d’une vérité dont nous avons sous nos veux des témoignages subsistans. Il est en Asie une contrée immense ou les Lettres honorées conduisent aux premières dignités de l’Etat. Si les Sciences épuroient les mœurs, si elles apprenoient aux hommes à verser leur sang pour la Patrie, si elles animoient le courage, les Peuples de la Chine devroient être sages, libres & invincibles. Mais s’il n’y a point de vice qui les domine, point de crime qui ne leur soit familier; si les lumières des Ministres, ni la prétendue sagesse des Loix, ni la multitude des Habitans de ce vaste Empire, n’ont pu le garantir du joug du Tartare ignorant & grossier, de quoi lui ont servi tous ses Savans? Quel fruit a-t-il retiré des honneurs dont ils sont comblés? Seroit-ce d’être peuplé d’esclaves & de méchans?
Opposons à ces tableaux celui des mœurs du petit nombre de Peuples qui, préservés de cette contagion des vaines connoissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur & l’exemple des autres Nations. Tels furent les premiers Perses, Nation singulière, chez laquelle on apprenoit la vertu comme chez nous on apprend la Science, qui subjugua l’Asie avec tant de facilité, & qui seule a eu cette gloire, que l’histoire de ses institutions ait passé pour un Roman de Philosophie: tels furent les Scythes, dont on nous a laissé de si magnifiques éloges. Tels les Germains, dont une plume, lasse de tracer les crimes & les noirceurs d’un Peuple instruit, opulent & voluptueux, se soulageoit à peindre la simplicité, l’innocence & les vertus. Telle avoit été Rome même, dans les tems de sa pauvreté & de son ignorance. Telle enfin s’est montrée jusqu’à nos jours cette Nation rustique si vantée pour son courage que l’adversité n’a pu abattre, & pour sa fidélité que l’exemple n’a pu corrompre.* [*Je n’ose parler de ces Nations heureuses qui ne connoissent pas même de nom les vices que nous avons tant de peine à réprimer, de ces sauvages de l’Amérique dont Montagne ne balance point à préférer la simple & naturelle police, non-seulement aux Loix de Platon, mais même à tout ce que la Philosophie pourra jamais imaginer de plus parfait pour le gouvernement des Peuples. Il en cite quantité d’exemples frappans pour qui les sauroit admirer: mais quoi! dit-il, ils ne portent point de chausses!]
Ce n’est point par stupidité que ceux-ci ont préféré d’autres exercices à ceux de l’esprit. Ils n’ignoroient pas que dans d’autres contrées des hommes oisifs passoient leur vie à disputer sur le souverain bien, sur le vice & sur la vertu, & que d’orgueilleux raisonneurs, se donnant à eux-mêmes les plus grands éloges, confondoient les autres Peuples sous le nom méprisant de barbares; mais ils ont considéré leurs mœurs & appris à dédaigner leur doctrine.* [*De bonne-foi, qu’on me dise quelle opinion les Athéniens mêmes devoient avoir de l’éloquence, quand ils l’écartèrent avec tant de soin de ce Tribunal intègre des Jugemens duquel les Dieux mêmes n’appeloient pas? Que pensoient les Romains de la médecine, quand ils la bannirent de leur République? Et quand un reste d’humanité porta les Espagnols à interdire à leurs Gens de Loi l’entrée de l’Amérique, quelle idée faloit-il qu’ils eussent de la Jurisprudence? Ne diroit-on pas qu’ils ont cru réparer par ce seul Acte tous les maux qu’ils avoient faits à ces malheureux Indiens.]
Oublierois-je que ce fut dans le sein même de la Grèce qu’on vit s’élever cette Cité aussi célèbre par son heureuse ignorance que par la sagesse de ses Loix, cette République de demi-Dieux plutôt que d’hommes? tant leurs vertus sembloient supérieures à l’humanité. O Sparte! opprobre éternel d’une vaine doctrine! Tandis que les vices conduits par les beaux-Arts s’introduisoient ensemble dans Athènes, tandis qu’un Tyran y rassembloit avec tant de soin les ouvrages du Prince des Poètes, tu chassois de tes murs les Arts & les Artistes, les Sciences & les Savans.
L’événement marqua cette différence. Athènes devint le séjour de la politesse et du bon goût, le pays des Orateurs & des Philosophes. L’élégance des bâtimens y répondoit à celle du langage; on y voyoit de toutes parts le marbre & la toile animés par les mains des maîtres les plus habiles. C’est d’Athènes que sont sortis ces ouvrages surprenans qui serviront de modèles dans tous les âges corrompus. Le Tableau de Lacédémone est moins brillant. Là, disoient les autres Peuples, les hommes naissent vertueux, & l’air même du Pays semble inspirer la vertu. Il ne nous reste de ses Habitans que la mémoire de leurs actions héroiques. De tels monumens vaudroient-ils moins pour nous que les marbres curieux qu’Athènes nous a laissés?
Quelques sages, il est vrai, ont résisté au torrent général & se sont garantis du vice dans le séjour des Muses. Mais qu’on écoute le jugement que le premier & le plus malheureux d’entre eux portoit des Savans & des Artistes de son tems.
"J’ai examiné, dit-il, les Poètes, & je les regarde comme des gens dont le talent en impose à eux-mêmes & aux autres, qui se donnent pour sages, qu’on prend pour tels, & qui ne sont rien moins.
"Des Poètes, continue Socrate, j’ai passé aux Artistes. Personne n’ignoroit plus les Arts que moi; personne n’étoit plus convaincu que les Artistes possédoient de fort beaux secrets. Cependant je me suis aperçu que leur condition n’est pas meilleure que celle des poètes & qu’ils sont, les uns & les autres, dans le même préjugé. Parce que les plus habiles d’entre eux excellent dans leur Partie, ils se regardent comme les plus sages des hommes. Cette présomption a terni tout-à-fait leur savoir à mes yeux: de sorte que, me mettant à la place de l’Oracle & me demandant ce que j’aimerois le mieux être, ce que je suis ou ce qu’ils sont, savoir ce qu’ils ont appris ou savoir que je ne sais rien, j’ai répondu à moi-même & au Dieu: Je veux rester ce que je suis.
"Nous ne savons, ni les Sophistes, ni les Poètes, ni les Orateurs, ni les Artistes, ni moi, ce que c’est que le vrai, le bon & le beau. Mais il y a entre nous cette différence, que, quoique ces gens ne sachent rien, tous croient savoir quelque chose, au lieu que moi, si je ne sais rien, au moins je n’en suis pas en doute. De sorte que toute cette supériorité de sagesse qui m’est accordée par l’Oracle se réduit seulement à être bien convaincu que j’ignore ce que je ne sais pas."
Voilà donc le plus Sage des hommes au Jugement des Dieux, & le plus savant des Athéniens au sentiment de la Grèce entière, Socrate, faisant l’éloge de l’ignorance! Croit-on que s’il ressuscitoit parmi nous, nos Savans & nos Artistes lui feroient changer d’avis? Non, Messieurs: cet homme juste continueroit de mépriser nos vaines Sciences; il n’aideroit point à grossir cette foule de livres dont on nous inonde de toutes parts, & ne laisseroit, comme il a fait, pour tout précepte à ses disciples & à nos neveux, que l’exemple & la mémoire de sa vertu. C’est ainsi qu’il est beau d’instruire les hommes.
Socrate avoit commencé dans Athènes, le vieux Caton continua dans Rome, de se déchaîner contre ces Grecs artificieux & subtils qui séduisoient la vertu et amollissoient le courage de ses concitoyens. Mais les Sciences, les Arts & la dialectique prévalurent encore: Rome se remplit de Philosophes & d’Orateurs; on négligea la discipline militaire, on méprisa l’agriculture, on embrassa des sectes, et l’on oublia la Patrie. Aux noms sacrés de liberté, de désintéressement, d’obéissance aux lois, succédèrent les noms d’Epicure, de Zénon, d’Arcésilas. Depuis que les Savans ont commencé à paroître parmi nous, disoient leurs propres Philosophes, les Gens de bien se sont éclipsés. Jusqu’alors les Romains s’étoient contentés de pratiquer la vertu; tout fut perdu quand ils commencèrent à l’étudier.
O Fabricius! qu’eût pensé votre grande ame, si pour votre malheur rappelé à la vie, vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras & que votre nom respectable avoit plus illustrée que toutes ses conquêtes? "Dieux! eussiez-vous dit, que sont devenus ces toits de chaume & ces foyers rustiques qu’habitoient jadis la modération & la vertu? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité Romaine? Quel est ce langage étranger? Quelles sont ces mœurs efféminées? Que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices? Insensés! qu’avez-vous fait? Vous les Maîtres des Nations, vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus! Ce sont des Rhéteurs qui vous gouvernent? C’est pour enrichir des Architectes, des Peintres, des Statuaires & des Histrions, que vous avez arrosé de votre sang la Grèce & l’Asie? Les dépouilles de Carthage sont la proie d’un joueur de flûte? Romains, hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres; brisez ces marbres, brûlez ces tableaux, chassez ces esclaves qui vous subjuguent, & dont les funestes Arts vous corrompent. Que d’autres mains s’illustrent par de vains talents, le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monde, & d’y faire régner la vertu. Quand Cynéas prit notre Sénat pour une assemblée de Rois, il ne fut ébloui ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée; il n’y entendit point cette éloquence frivole, l’étude & le charme des hommes futiles. Que vit donc Cynéas de si majestueux? O Citoyens! il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts, le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le Ciel, l’assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commander à Rome, & de gouverner la terre."
Mais franchissons la distance des lieux & des temps, & voyons ce qui s’est passé dans nos contrées & sous nos yeux; ou plutôt, écartons des peintures odieuses qui blesseroient notre délicatesse, & épargnons-nous la peine de répéter les mêmes chose, sous d’autres noms. Ce n’est point en vain que j’évoquois les mânes de Fabricius; & qu’ai-je fait dire à ce grand homme, que je n’eusse pu mettre dans la bouche de Louis XII ou de Henri IV? Parmi nous, il est vrai, Socrate n’eût point bu la ciguë; mais il eût bu, dans une coupe encore plus amère, la raillerie insultante & le mépris pire cent fois que la mort. Voilà comment le luxe, la dissolution & l’esclavage ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous avons faits pour sortir de l’heureuse ignorance où la sagesse éternelle nous avoit placés. Le voile épais dont elle a couvert tout ses opérations sembloit nous avertir assez qu’elle ne nous a point destinés à de vaines recherches. Mais est-il quelqu’une de ses leçons dont nous ayons su profiter, ou que nous ayons négligée impunément? Peuples, sachez donc une fois que la nature a voulu vous préserver de la science, comme une mère arrache une arme dangereuse des mains de son enfant; que tous les secrets qu’elle vous cache sont autant de maux dont elle vous garantit, & que la peine que vous trouvez à vous instruire n’est pas le moindre de ses bienfaits. Les hommes sont pervers; ils seroient pires encore, s’ils avoient eu le malheur de naître savants.
Que ces réflexions sont humiliantes pour l’humanité! que notre orgueil en doit être mortifié! Quoi! la probité seroit fille de l’ignorance? la Science & la vertu seroient incompatibles? Quelles conséquences ne tireroit-on point de ces préjugés? Mais, pour concilier ces contrariétés apparentes, il ne faut qu’examiner de près la vanité & le néant de ces titres orgueilleux qui nous éblouissent, & que nous donnons si gratuitement aux connaissances humaines. Considérons donc les Sciences & les Arts en eux-mêmes. Voyons ce qui doit résulter de leur progrès, et ne balançons plus à convenir de tous les points où nos raisonnemens se trouveront d’accord avec les inductions historiques. SECONDE PARTIE.
C’étoit une ancienne tradition passée de l’Égypte en Grèce, qu’un Dieu ennemi du repos des hommes étoit l’inventeur des sciences.* [*On voit aisément l’allégorie de la fable de Prométhée; & il ne paroît pas que les Grecs qui vont cloué sur le Caucase, en pensassent guères plus favorablement que les Egyptiens de leur Dieu Teuthus. "Le Satyre, dit une ancienne fable, voulut baiser & embrasser le feu, la première fois qu’il le vit; mais Prometheus lui cria: Satyre, tu pleureras la barbe de ton menton, car il brûle quand on y touche." C’est le sujet du frontispice.]Quelle opinion falloit-il donc qu’eussent d’elles les Egyptiens mêmes, chez qui elles étoient nées? C’est qu’ils voyoient de près les sources qui les avoient produites. En effet, soit qu’on feuillette les annales du monde, soit qu’on supplée à des chroniques incertaines par des recherches philosophiques, on ne trouvera pas aux connoissances humaines une origine qui réponde à l’idée qu’on aime à s’en former. L’Astronomie est née de la superstition; l’Eloquence, de l’ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge; la Géométrie, de l’avarice; la Physique, d’une vaine curiosité; toutes, et la Morale même, de l’orgueil humain. Les Sciences & les Arts doivent donc leur naissance à nos vices: nous serions moins en doute sur leurs avantages, s’ils la devoient à nos vertus.