SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Discours sur les sciences et les arts

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Je finirai cette lettre, et ce que j’ai à dire sur un sujet si long-temps débattu, par un conseil à mes adversaires, qu’ils mépriseront à coup sûr, et qui pourtant serait plus avantageux qu’ils ne pensent au parti qu’ils veulent défendre; c’est de ne pas tellement écouter leur zèle, qu’ils négligent de consulter leurs forces, et quid valeant humeri. Ils me diront sans doute que j’aurais dû prendre cet avis pour moi-même, et cela peut être vrai; mais il y a au moins cette différence, que j’étais seul de mon parti, au lieu que, le leur étant celui de la foule, les derniers venus semblaient dispensés de se mettre sur les rangs, ou obligés de faire mieux que les autres.

De peur que cet avis ne paraisse téméraire ou présomptueux, je joins ici un échantillon des raisonnements de mes adversaires, par lequel on pourra juger de la justesse et de la force de leurs critiques: « Les peuples de l’Europe, ai-je dit, vivaient, il y a quelques siècles, dans un état pire que l’ignorance; je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable qu’elle, avait usurpé le nom du savoir, et opposait à son retour un obstacle presque invincible: il fallait une révolution pour ramener les hommes au sens commun. » Les peuples avaient perdu le sens commun, non parce qu’ils étaient ignorants, mais parce qu’ils avaient la bêtise de croire savoir quelque chose avec les grands mots d’Aristote et l’impertinente doctrine de Raymond Lulle; il fallait une révolution pour leur apprendre qu’ils ne savaient rien, et nous en aurions grand besoin d’une autre pour nous apprendre la même vérité. Voici là-dessus l’argument de mes adversaires. « Cette révolution est due aux lettres, elles ont ramené le sens commun, de l’aveu de l’auteur; mais aussi, selon lui, elles ont corrompu les mœurs: il faut donc qu’un peuple renonce au sens commun pour avoir de bonnes mœurs. » Trois écrivains de suite ont répété ce beau raisonnement: je leur demande maintenant lequel ils aiment mieux que j’accuse, ou leur esprit de n’avoir pu pénétrer le sens très-clair de ce passage, ou leur mauvaise foi d’avoir feint de ne pas l’entendre. Ils sont gens de lettres, ainsi leur choix ne sera pas douteux. Mais que dirons-nous des plaisantes interprétations qu’il plaît à ce dernier adversaire de prêter à la figure de mon frontispice? J’aurais cru faire injure aux lecteurs, et les traiter comme des enfants, de leur interpréter une allégorie si claire, de leur dire que le flambeau de Prométhée est celui des sciences, fait pour animer les grands génies; que le satyre qui, voyant le feu pour la première fois, court à lui et veut l’embrasser, représente les hommes vulgaires qui, séduits par l’éclat des lettres, se livrent indiscrètement à l’étude; que le Prométhée qui crie et les avertit du danger, est le citoyen de Genève. Cette allégorie est juste, belle; j’ose la croire sublime. Que doit-on penser d’un écrivain qui l’a méditée, et qui n’a pu parvenir à l’entendre? On peut croire que cet homme-là n’eût pas été un grand docteur parmi les Égyptiens ses amis.

Je prends donc la liberté de proposer à mes adversaires, et surtout au dernier cette sage leçon d’un philosophe sur un autre sujet: Sachez qu’il n’y a point d’objections qui puissent faire autant de tort à votre parti que les mauvaises réponses; sachez que, si vous n’avez rien dit qui vaille, on avilira votre cause en vous faisant l’honneur de croire qu’il n’y avait rien de mieux à dire.

Je suis, etc.

RÉSUMÉ DE LA QUERELLE, FAIT PAR J. J. ROUSSEAU, dans la préface de narcisse; ET DÉCLARATION DE SES SENTIMENTS AVIS DE L’ÉDITEUR Quoiqu’il soit peu ordinaire de séparer une préface de l’ouvrage qu’elle précède, nous avons cru devoir insérer ici celle de Narcisse, d’après les considérations suivantes: 1° Elle n’a aucune espèce de rapport avec cette comédie, qui servit d’occasion à Rousseau pour faire connaître ses véritables sentiments, qu’on supposait beaucoup plus exagérés qu’ils ne l’étaient.

2° Elle a une liaison directe avec le premier Discours de Jean-Jacques et les écrits polémiques qui le suivent.

3° Elle ramène à l’état de la question et justifie Rousseau, qu’on accusait de vouloir tout détruire, tandis qu’il voulait tout conserver, avec les modifications nécessaires propres à supprimer les abus. Cette préface en est la preuve.

4° Elle complète tout ce qui fut écrit pour et contre dans la question proposée par l’académie de Dijon; et de plus, c’est une pièce essentielle dans le procès, en ce que Jean-Jacques y développe son opinion et la met, au moyen d’une déclaration précise, à l’abri des interprétations qu’on pouvait faire encore en la défendant contre celles qu’on avait faites.

Tels sont les motifs qui nous ont déterminé. Il vaut mieux courir le risque de lire deux fois cet écrit remarquable, que de ne pas le connaître, ce qui pourrait arriver en le laissant en tête de la comédie à l’occasion de laquelle et non pour laquelle il fut fait.

RÉSUMÉ DE LA QUERELLE.

Il faut, malgré ma répugnance, que je parle de moi; il faut que je convienne des torts que l’on m’attribue, ou que je m’en justifie. Les armes ne seront pas égales, je le sens bien; car on m’attaquera avec des plaisanteries, et je ne me défendrai qu’avec des raisons: mais pourvu que je convainque mes adversaires, je me soucie très-peu de les persuader. En travaillant à mériter ma propre estime, j’ai appris à me passer de celle des autres, qui, pour la plupart, se passent bien de la mienne. Mais, s’il ne m’importe guère qu’on pense bien ou mal de moi, il m’importe que personne n’ait droit d’en mal penser; et il importe à la vérité que j’ai soutenue, que son défenseur ne soit point accusé justement de ne lui avoir prêté son secours que par caprice ou par vanité, sans l’aimer et sans la connaître.

Le parti que j’ai pris dans la question que j’examinais il y a quelques années, n’a pas manqué de me susciter une multitude d’adversaires, plus attentifs peut-être à l’intérêt des gens de lettres qu’à l’honneur de la littérature. Je l’avais prévu, et je m’étais bien douté que leur conduite en cette occasion prouverait en ma faveur plus que tous mes discours. En effet, ils n’ont déguisé ni leur surprise, ni leur chagrin, de ce qu’une académie s’était montrée intègre si mal-à-propos. Ils n’ont épargné contre elle, ni les invectives indiscrettes, ni même les faussetés pour tâcher d’affaiblir le poids de son jugement. Je n’ai pas non plus été oublié dans leurs déclamations. Plusieurs ont entrepris de me réfuter hautement; les sages ont pu voir avec quelle force; et le public, avec quel succès ils l’ont fait. D’autres plus adroits, connaissant le danger de combattre directement des vérités démontrées, ont habilement détourné sur ma personne une attention qu’il ne fallait donner qu’à mes raisons; et l’examen des accusations qu’ils m’ont intentées, a fait oublier les accusations plus graves que je leur intentais moi-même. C’est donc à ceux-ci qu’il faut répondre une fois.

Ils prétendent que je ne pense pas un mot des vérités que j’ai soutenues, et qu’en démontrant une proposition, je ne laissais pas de croire le contraire: c’est-à-dire, que j’ai prouvé des choses si extravagantes, qu’on peut affirmer que je n’ai pu les soutenir que par jeu. Voilà un bel honneur qu’ils font en cela à la science qui sert de fondement à toutes les autres; et l’on doit croire que l’art de raisonner sert de beaucoup à la découverte de la vérité, quand on le voit employer avec succès à démontrer des folies!

Ils prétendent que je ne pense pas un mot des vérités que j’ai soutenues. C’est sans doute de leur part une manière nouvelle et commode de répondre à des arguments sans réponse, de réfuter les démonstrations mêmes d’Euclide, et tout ce qu’il y a de démontré dans l’univers. Il me semble, à moi, que ceux qui m’accusent si témérairement de parler contre ma pensée, ne se font pas eux-mêmes un grand scrupule de parler contre la leur; car ils n’ont assurément rien trouvé dans mes écrits, ni dans ma conduite, qui ait dû leur inspirer cette idée, comme je le prouverai bientôt; et il ne leur est pas permis d’ignorer que, dès qu’un homme parle sérieusement, on doit penser qu’il croit ce qu’il dit, à moins que ses actions ou ses discours ne le démentent: encore cela même ne suffit-il pas toujours pour s’assurer qu’il n’en croit rien.

Ils peuvent donc crier, autant qu’il leur plaira, qu’en me déclarant contre les sciences, j’ai parlé contre mon sentiment. À une assertion aussi téméraire, dénuée également de preuve et de vraisemblance, je ne sais qu’une réponse; elle est courte et énergique, et je les prie de se la tenir pour faite.

Ils prétendent encore que ma conduite est en contradiction avec mes principes, et il ne faut pas douter qu’ils n’emploient cette seconde instance à établir la première; car il y a beaucoup de gens qui savent trouver des preuves à ce qui n’est pas. Ils diront donc, qu’en faisant de la musique et des vers, on a mauvaise grâce à déprimer les beaux-arts, et qu’il y a dans les belles-lettres, que j’affecte de mépriser, mille occupations plus louables que d’écrire des comédies. Il faut répondre aussi à cette accusation.

Premièrement, quand même on l’admettrait dans toute sa rigueur, je dis qu’elle prouverai! que je me conduis mal, mais non que je ne parle pas de bonne foi. S’il était permis de tirer des actions des hommes la preuve de leurs sentiments, il faudrait dire que l’amour de la justice est banni de tous les cœurs, et qu’il n’y a pas un seul chrétien sur la terre. Qu’on me montre des hommes qui agissent toujours conséquemment à leurs maximes, et je passe condamnation sur les miennes. Tel est le sort de l’humanité; la raison nous montre le but, et les passions nous en écartent. Quand il serait vrai que je n’agis pas selon mes principes, on n’aurait donc pas raison de m’accuser, pour cela seul, de parler contre mon sentiment, ni d’accuser mes principes de fausseté.

Mais si je voulais passer condamnation sur ce point, il me suffirait de comparer les temps pour concilier les choses. Je n’ai pas toujours eu le bonheur de penser comme je fais. Long-temps séduit par les préjugés de mon siècle, je prenais l’étude pour la seule occupation digne d’un sage; je ne regardais les sciences qu’avec respect, et les savants qu’avec admiration. Je ne comprenais pas que l’on pût s’égarer en démontrant toujours, ni mal faire en parlant toujours de sagesse. Ce n’est qu’après avoir vu les choses de près, que j’ai appris à les estimer ce qu’elles valent; et quoique dans mes recherches j’aie toujours trouvé satis eloquentiæ, sapientiæ parùm, il m’a fallu bien des réflexions, bien des observations, et bien du temps, pour détruire en moi l’illusion de toute cette vaine pompe scientifique. Il n’est pas étonnant que, durant ces temps de préjugés et d’erreurs, où j’estimais tant la qualité d’auteur, j’aie quelquefois aspiré à l’obtenir moi-même. C’est alors que furent composés les vers et la plupart des autres écrits qui sont sortis de ma plume, et entr’autres cette petite comédie. Il y aurait peut-être de la dureté à me reprocher aujourd’hui ces amusements de ma jeunesse; et on aurait tort au moins de m’accuser d’avoir contredit en cela des principes qui n’étaient pas encore les miens. Il y a long-temps que je ne mets plus à toutes ces choses aucune espèce de prétention; et hasarder de les donner au public dans ces circonstances, après avoir eu la prudence de les garder si long-temps, c’est dire assez que je dédaigne également la louange et le blâme qui peuvent leur être dûs; car je ne pense plus comme l’auteur dont ils sont l’ouvrage. Ce sont des enfants illégitimes que l’on caresse encore avec plaisir, en rougissant d’en être le père, à qui l’on fait ses derniers adieux, et qu’on envoie chercher fortune, sans beaucoup s’embarrasser de ce qu’ils deviendront.

Mais c’est trop raisonner d’après des suppositions chimériques. Si l’on m’accuse sans raison de cultiver les lettres que je méprise, je m’en défends sans nécessité; car, quand le fait serait vrai, il n’y aurait en cela aucune inconséquence; c’est ce qui me reste à prouver.

Je suivrai pour cela, selon ma coutume, la méthode simple et facile qui convient à la vérité. J’établirai de nouveau l’état de la question; j’exposerai de nouveau mon sentiment, et j’attendrai que, sur cet exposé, on veuille me montrer en quoi mes actions démentent mes discours. Mes adversaires, de leur côté, n’auront garde de demeurer sans réponse, eux qui possèdent l’art merveilleux de disputer pour et contre sur toutes sortes de sujets. Ils commenceront, selon leur coutume, par établir une autre question à leur fantaisie; ils me la feront résoudre comme il leur conviendra. Pour m’attaquer plus commodément, ils me feront raisonner, non à ma manière, mais à la leur: ils détourneront habilement les yeux du lecteur de l’objet essentiel, pour les fixer à droite et à gauche. Ils combattront un fantôme, et prétendront m’avoir vaincu; mais j’aurai fait ce que je dois faire, et je commence.

« La science n’est bonne à rien, et ne fait jamais que du mal; car elle est mauvaise par sa nature. Elle n’est pas plus inséparable du vice, que l’ignorance de la vertu. Tous les peuples lettrés ont toujours été corrompus; tous les peuples ignorants ont été vertueux: en un mot, il n’y a de ce vices que parmi les savants, ni d’homme vertueux que celui qui ne sait rien. Il y a donc un moyen pour nous de redevenir honnêtes gens; c’est de nous hâter de proscrire la science et les savants, de brûler nos bibliothèques, fermer nos académies, nos collèges, nos universités, et de nous replonger dans toute la barbarie des premiers siècles. » Voilà ce que mes adversaires ont très-bien réfuté: aussi, jamais n’ai-je dit ni pensé un seul mot de tout cela, et l’on ne saurait rien imaginer de plus opposé à mon système que cette absurde doctrine qu’ils ont la bonté de m’attribuer. Mais voici ce que j’ai dit, et qu’on n’a point réfuté.

Ils s’agissait de savoir si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer nos mœurs. En montrant, comme je l’ai fait, que nos mœurs ne se sont point épurées, la question était à peu près résolue.

Mais elle en renfermait implicitement une autre plus générale et plus importante, sur l’influence que la culture des sciences doit avoir en toute occasion sur les mœurs des peuples. C’est celle-ci, dont la première n’est qu’une conséquence, que je me proposai d’examiner avec soin.

Je commençai par les faits, et je montrai que les mœurs ont dégénéré chez tous les peuples du monde, à mesure que le goût de l’étude et des lettres s’est étendu parmi eux.

Ce n’était pas assez; car sans pouvoir nier que ces choses eussent toujours marché ensemble, on pouvait nier que l’une eut amené l’autre: je m’appliquai donc à montrer cette liaison nécessaire. Je fis voir que la source de nos erreurs sur ce point vient de ce que nous confondons nos vaines et trompeuses connaissances avec la souveraine Intelligence qui voit d’un coup d’œil la vérité de toutes choses. La science, prise d’une manière abstraite, mérite toute notre admiration. La folle science des hommes n’est digne que de risée et de mépris.

Le goût des lettres annonce toujours chez un peuple un commencement de corruption qu’il accélère très-promptement. Car ce goût ne peut naître ainsi dans toute une nation que de deux mauvaises sources que l’étude entretient et grossit à son tour, savoir, l’oisiveté et le désir de se distinguer. Dans un état bien constitué, chaque citoyen a ses devoirs à remplir; et ces soins importants lui sont trop chers pour lui laisser le loisir de vaquer à de frivoles spéculations. Dans un état bien constitué, tous les citoyens sont si bien égaux, que nul ne peut être préféré aux autres comme le plus habile, mais tout au plus comme le meilleur: encore cette dernière distinction est-elle souvent dangereuse; car elle fait des fourbes et des hypocrites.

Le goût des lettres qui naît du désir de se distinguer produit nécessairement des maux infiniment plus dangereux que tout le bien qu’elles font n’est utile; c’est de rendre à la fin ceux qui s’y livrent très-peu scrupuleux sur les moyens de réussir. Les premiers philosophes se firent une grande réputation en enseignant aux hommes la pratique de leurs devoirs et les principes de la vertu. Mais bientôt ces préceptes étant devenus communs, il fallut se distinguer en frayant des routes contraires. Telle est l’origine des systèmes absurdes des Leucippe, des Diogène, des Pyrrhon, des Protagore, des Lucrèce. Les Hobbes, les Mandeville, et mille autres ont affecté de se distinguer de même parmi nous; et leur dangereuse doctrine a tellement fructifié, que, quoiqu’il nous reste de vrais philosophes, ardents à rappeler dans nos cœurs les lois de l’humanité et de la vertu, on est épouvanté de voir jusqu’à quel point notre siècle raisonneur a poussé dans maximes le mépris des devoirs de l’homme et du citoyen.

Le goût des lettres, de la philosophie et des beaux-arts anéantit l’amour de nos premiers devoirs et de la véritable gloire. Quand une fois les talents ont envahi les honneurs dus à la vertu, chacun veut être un homme agréable, et nul ne se soucie d’être un homme de bien. De là naît encore cette autre inconséquence, qu’on ne récompense dans les hommes que les qualités qui ne dépendent pas d’eux: car nos talents naissent avec nous; nos vertus seules nous appartiennent.

Les premiers, et presque les uniques soins qu’on donne à notre éducation, sont les fruits et les semences de ces ridicules préjugés. C’est pour nous enseigner les lettres qu’on tourmente notre misérable jeunesse. Nous savons toutes les règles de la grammaire avant que d’avoir ouï parler des devoirs de l’homme: nous savons tout ce qui s’est fait jusqu’à présent, avant qu’on nous ait dit un mot de ce que nous devons faire; et pourvu qu’on exerce notre babil, personne ne se soucie que nous sachions agir ni penser. En un mot, il n’est prescrit d’être savant que dans les choses qui ne peuvent nous servir de rien; et nos enfants sont précisément élevés comme les anciens athlètes des jeux publics, qui, destinant leurs membres robustes à un exercice inutile et superflu, se gardaient de les employer jamais à aucun travail profitable.

Le goût des lettres, de la philosophie et des beaux-arts amollit les corps et les âmes. Le travail du cabinet rend les hommes délicats, affaiblit leur tempérament, et l’âme garde difficilement sa vigueur, quand le corps a perdu la sienne. L’étude use la machine, épuise les esprits, détruit la force, énerve le courage; et cela seul montre assez qu’elle n’est pas faite pour nous: c’est ainsi qu’on devient lâche et pusillanime, incapable de résister également à la peine et aux passions. Chacun sait combien les habitants des villes sont peu propres à soutenir les travaux de la guerre, et l’on n’ignore pas quelle est la réputation des gens de lettres en fait de bravoure. Or rien n’est plus justement suspect que l’honneur d’un poltron.

Tant de réflexions sur la faiblesse de notre nature ne servent souvent qu’à nous détourner des entreprises généreuses. À force de méditer sur les misères de l’humanité, notre imagination nous accable de leur poids, et trop de prévoyance nous ôte le courage, en nous ôtant la sécurité. C’est bien en vain que nous prétendons nous munir contre les accidents imprévus, si la science, « essayant de nous armer de nouvelles défenses contre les inconvénients naturels, nous a plus imprimé en la fantaisie leur grandeur et poids, qu’elle n’a ses raisons et vaines subtilités à nous en couvrir. » Le goût de la philosophie relâche tous les liens d’estime et de bienveillance qui attachent les hommes à la société; et c’est peut-être le plus dangereux des maux qu’elle engendre. Le charme de l’étude rend bientôt insipide tout attachement. De plus, à force de réfléchir sur l’humanité, à force d’observer les hommes, le philosophe apprend à les apprécier selon leur valeur; et il est difficile d’avoir bien de l’affection pour ce qu’on méprise. Bientôt il réunit en sa personne tout l’intérêt que les hommes vertueux partagent avec leurs semblables: son mépris pour les autres tourne au profit de son orgueil: son amour-propre augmente en même proportion que son indifférence pour le reste de l’univers. La famille, la patrie, deviennent pour lui des mots vides de sens; il n’est ni parent, ni citoyen, ni homme; il est philosophe.

En même temps que la culture des sciences retire, en quelque sorte, de la presse le cœur du philosophe, elle y engage, en un autre sens, celui de l’homme de lettres; et toujours avec un égal préjudice pour la vertu. Tout homme qui s’occupe des talents agréables veut plaire, être admiré; et il veut être admiré plus qu’un autre. Les applaudissements publics appartiennent à lui seul: je dirais qu’il fait tout pour les obtenir, s’il ne faisait encore plus pour en priver ses concurrents. De là naissent, d’un côté, les raffinements du goût et de la politesse, vile et basse flatterie, soins séducteurs, insidieux, puérils, qui, à la longue, rappetissent l’âme, et corrompent le cœur; et de l’autre, les jalousies, les rivalités, les haines d’artistes si renommées, la perfide calomnie, la fourberie, la trahison, et tout ce que le vice a de plus lâche et de plus odieux. Si le philosophe méprise les hommes, l’artiste s’en fait bientôt mépriser, et tous deux concourent enfin à les rendre méprisables.

Il y a plus; et de toutes les vérités que j’ai proposées à la considération des sages, voici la plus étonnante et la plus cruelle. Nos écrivains regardent tous comme le chef-d’œuvre de la politique de notre siècle, les sciences, les arts, le luxe, le commerce, les lois et les autres biens, qui, resserrant entre les hommes les nœuds de la société, par l’intérêt personnel, les mettent tous dans une dépendance mutuelle, leur donnent des besoins réciproques et des intérêts communs, et obligent chacun d’eux de concourir au bonheur des autres, pour pouvoir faire le sien. Ces idées sont belles, sans doute, et présentées sous un jour favorable: mais en les examinant avec attention et sans partialité, on trouve beaucoup à rabattre des avantages qu’elles semblent présenter d’abord.

C’est donc une chose bien merveilleuse que d’avoir mis les hommes dans l’impossibilité de vivre entre eux, sans se prévenir, se supplanter, se tromper, se détruire mutuellement! Il faut désormais se garder de nous laisser jamais voir tels que nous sommes: car pour deux hommes dont les intérêts s’accordent, cent mille peut-être leur sont opposés; et il n’y a d’autres moyens pour réussir, que de tromper ou perdre tous ces gens-là. Voilà la source funeste des violences, des trahisons, des perfidies, et de toutes les horreurs qu’exige nécessairement un état de choses où chacun, feignant de travailler à la fortune ou à la réputation des autres, ne cherche qu’à élever la sienne au-dessus d’eux, et à leurs dépens.

Qu’avons-nous gagné à cela? Beaucoup de babil, des riches et des raisonneurs, c’est-à-dire, des ennemis de la vertu et du sens commun. En revanche, nous avons perdu l’innocence et les mœurs. La foule rampe dans la misère; tous sont les esclaves du vice. Les crimes non commis sont déjà dans le fond des cœurs, et il ne manque à leur exécution que l’assurance de l’impunité.

Étrange et funeste constitution, où les richesses accumulées facilitent toujours les moyens d’en accumuler de plus grandes, et où il est impossible à celui qui n’a rien d’acquérir quelque chose; où l’homme de bien n’a nul moyen de sortir de la misère; où les plus fripons sont les plus honorés, et où il faut nécessairement renoncer à la vertu pour devenir honnête homme! Je sais que les déclamateurs ont dit cent fois tout cela: mais ils le disaient en déclamant, et moi je le dis sur des raisons: ils ont aperçu le mal, et moi j’en découvre les causes, et je fais voir surtout une chose très-consolante et très-utile, en montrant que tous ces vices n’appartiennent pas tant à l’homme, qu’à l’homme mal gouverné.

Telles sont les vérités que j’ai développées, et que j’ai tâché de prouver dans les divers écrits que j’ai publiés sur cette matière. Voici maintenant les conclusions que j’en ai tirées.

La science n’est point faite pour l’homme en général. Il s’égare sans cesse dans sa recherche, et s’il l’obtient quelquefois, ce n’est presque jamais qu’à son préjudice. Il est né pour agir et penser, et non pour réfléchir. La réflexion ne sert qu’à le rendre malheureux, sans le rendre meilleur ni plus sage; elle lui fait regretter les biens passés, et l’empêche de jouir du présent; elle lui présente l’avenir heureux pour le séduire par l’imagination, et le tourmenter par les désirs; et l’avenir malheureux, pour le lui faire sentir d’avance. L’étude corrompt ses mœurs, altère sa santé, détruit son tempérament, et gâte souvent sa raison: si elle lui apprenait quelque chose, je le trouverais encore fort mal dédommagé.

J’avoue qu’il y a quelques génies sublimes, qui savent pénétrer à travers les voiles dont la vérité s’enveloppe; quelques âmes privilégiées, capables de résister à la bêtise de la vanité, à la basse jalousie et aux autres passions qu’engendre le goût des lettres. Le petit nombre de ceux qui ont le bonheur de réunir ces qualités, est la lumière et l’honneur du genre humain; c’est à eux seuls qu’il convient, pour le bien de tous, de s’exercer à l’étude; et cette exception même confirme la règle: car si tous les hommes étaient des Socrate, la science alors ne leur serait pas nuisible; mais ils n’auraient aucun besoin d’elle.

Tout peuple qui a des mœurs, et qui par conséquent respecte ses lois, et ne veut point rafiner sur les anciens usages, doit se garantir avec soin des sciences, et surtout des savants, dont les maximes sententieuses et dogmatiques lui apprendraient bientôt à mépriser ses usages et ses lois; ce qu’une nation ne peut jamais faire sans se corrompre. Le moindre changement dans les coutumes, fût-il même avantageux à certains égards, tourne toujours au préjudice des mœurs: car les coutumes sont la morale du peuple; et dès qu’il cesse de les respecter, il n’a plus de règle que ses passions, ni de frein que les lois, qui peuvent quelquefois contenir les méchants, mais jamais les rendre bons. D’ailleurs, quand la philosophie a une fois appris au peuple à mépriser ses coutumes, il trouve bientôt le secret d’éluder ses lois. Je dis donc qu’il en est des mœurs d’un peuple comme de l’honneur d’un homme; c’est un trésor qu’il faut conserver, mais qu’on ne recouvre plus quand on l’a perdu.

Mais quand un peuple est une fois corrompu à un certain point, soit que les sciences y aient contribué ou non, faut-il les bannir on l’en préserver, pour le rendre meilleur, ou pour l’empêcher de devenir pire? C’est une autre question dans laquelle je me suis positivement déclaré pour la négative. Car premièrement, puisqu’un peuple vicieux ne revient jamais à la vertu, il ne s’agit pas de rendre bons ceux qui ne le sont plus, mais de conserver tels ceux qui ont le bonheur de l’être. En second lieu, les mêmes causes qui ont corrompu les peuples, servent quelquefois à prévenir une plus grande corruption; c’est ainsi que celui qui s’est gâté le tempérament par un usage indiscret de la médecine, est forcé de recourir encore aux médecins pour se conserver en vie; et c’est ainsi que les arts et les sciences, après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes; elles les couvrent au moins d’un vernis qui ne permet pas au poison de s’exhaler aussi librement. Elles détruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public, qui est toujours une belle chose. Elles introduisent à sa place la politesse et les bienséances, et à la crainte de paraître méchant elles substituent celle de paraître ridicule.