SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Discours sur les sciences et les arts

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Supposons, à notre tour, qu’un Lacédémonien, pénétré de la force de ces raisons, eût voulu les exposer à ses compatriotes; et tâchons d’imaginer le discours qu’il eût pu faire dans la place publique de Sparte.

« Citoyens, ouvrez les yeux, et sortez de votre aveuglement. Je vois avec douleur que vous ne travaillez qu’à acquérir de la vertu, qu’à exercer votre courage, et maintenir votre liberté; et cependant vous oubliez le devoir plus important d’amuser les oisifs des races futures. Dites-moi, à quoi peut être bonne la vertu, si ce n’est à faire du bruit dans le monde? Que vous aura servi d’être gens de bien, quand personne ne parlera de vous? Qu’importera aux siècles à venir que vous vous soyez dévoués à la mort aux Thermopyles pour le salut des Athéniens, si vous ne laissez comme eux ni systèmes de philosophie, ni vers, ni comédies, ni statues? Hâtez-vous donc d’abandonner des lois qui ne sont bonnes qu’à vous rendre heureux; ne songez qu’à faire beaucoup parler de vous quand vous ne serez plus; et n’oubliez jamais que, si l’on ne célébrait les grands hommes, il serait inutile de l’être. » Voilà, je pense, à peu près ce qu’aurait pu dire cet homme, si les éphores l’eussent laissé achever.

Ce n’est pas dans cet endroit seulement qu’on nous avertit que la vertu n’est bonne qu’à faire parler de soi. Ailleurs on nous vante encore les pensées du philosophe, parce qu’elles sont immortelles et consacrées à l’admiration de tous les siècles; « tandis que les autres voient disparaître leurs idées avec le jour, la circonstance, le moment qui les a vues naître. Chez les trois quarts des hommes, le lendemain efface la veille, sans qu’il en reste la moindre trace. » Ah! il en reste au moins quelqu’une dans le témoignage d’une bonne conscience, dans les malheureux qu’on a soulagés, dans les bonnes actions qu’on a faites, et dans la mémoire de ce Dieu bienfaisant qu’on aura servi en silence. « Mort ou vivant, disait le bon Socrate, l’homme de bien n’est jamais oublié des dieux. » On me répondra peut-être que ce n’est pas de ces sortes de pensées qu’on a voulu parler; et moi je dis que toutes les autres ne valent pas la peine qu’on en parle.

Il est aisé de s’imaginer que, faisant si peu de cas de Sparte, on ne montre guère plus d’estime pour les anciens Romains. « On consent à croire que c’étaient de grands hommes, quoiqu’ils ne fissent que de petites choses. » Sur ce pied-là j’avoue qu’il y a long-temps qu’on n’en fait plus que de grandes. On reproche à leur tempérance et à leur courage de n’avoir pas été de vraies vertus, mais des qualités forcées. Cependant, quelques pages après, on avoue que Fabricius méprisait l’or de Pyrrhus, et l’on ne peut ignorer que l’histoire romaine est pleine d’exemples de la facilité qu’eussent eue à s’enrichir ces magistrats, ces guerriers vénérables, qui fesaient tant de cas de leur pauvreté. Quant au courage, ne sait-on pas que la lâcheté ne saurait entendre raison, et qu’un poltron ne laisse pas de fuir, quoique sûr d’être tué en fuyant?

« C’est, dit-on, vouloir contraindre un homme fort et robuste à bégayer dans un berceau, que de vouloir rappeler les grands états aux petites vertus des petites républiques. » Voilà une phrase qui ne doit pas être nouvelle dans les cours. Elle eût été très-digne de Tibère ou de Catherine de Médicis; et je ne doute pas que l’un et l’autre n’en aient souvent employé de semblables.

Il serait difficile d’imaginer qu’il fallût mesurer la morale avec un instrument d’arpenteur. Cependant on ne saurait dire que l’étendue des états soit tout-à-fait indifférente aux mœurs des citoyens. Il y a sûrement quelque proportion entre ces choses; je ne sais si cette proportion ne serait point inverse. Voilà une importante question à méditer, et je crois qu’on peut bien la regarder encore comme indécise, malgré le ton plus méprisant que philosophique avec lequel elle est ici tranchée en deux mots.

« C’était, continue-t-on, la folie de Caton; avec l’humeur et les préjugés héréditaires dans sa famille, il déclama toute sa vie, combattit, et mourut sans avoir rien fait d’utile pour sa patrie. » Je ne sais s’il n’a rien fait pour sa patrie; mais je sais qu’il a beaucoup fait pour le genre humain en lui donnant le spectacle et le modèle de la vertu la plus pure qui ait jamais existé. Il a appris à ceux qui aiment sincèrement le véritable honneur à savoir résister aux vices de leur siècle, et à détester cette horrible maxime des gens à la mode, qu’il faut faire comme les autres; maxime avec laquelle ils iraient loin sans doute, s’ils avaient le malheur de tomber dans quelque bande de cartouchiens. Nos descendants apprendront un jour que, dans ce siècle de sages et de philosophes, le plus vertueux des hommes a été tourné en ridicule et traité de fou, pour n’avoir pas voulu souiller sa grande âme des crimes de ses contemporains, pour n’avoir pas voulu être un scélérat avec César et les autres brigands de son temps.

On vient de voir comment nos philosophes parlent de Caton. On va voir comment en parlaient les anciens philosophes. « Ecce spectaculum dignum ad quod respiciat intentus operi suo Deus. Ecce par Deo dignum, vir fortis cum malâ fortunâ compositus. Non video, inquam, quid habeat in terris Jupiter pulchrius, si convertere animum velit, quàm ut spectet Catonem, jam partibus non semel fractis, nihilominùs inter ruinas publicas erectum. » Voici ce qu’on nous dit ailleurs des premiers Romains: « J’admire les Brutus, les Décius, les Lucrèce, les Virginius, les Scévola… » C’est quelque chose dans le siècle où nous sommes. « Mais j’admirerai encore plus un état puissant et bien gouverné. » Un état puissant et bien gouverné! Et moi aussi, vraiment. « Où les citoyens ne seront point condamnés à des vertus si cruelles. » J’entends; il est plus commode de vivre dans une constitution de choses où chacun soit dispensé d’être homme de bien. Mais si les citoyens de cet état qu’on admire se trouvaient réduits par quelque malheur ou à renoncer à la vertu, ou à pratiquer ces vertus cruelles, et qu’ils eussent la force de faire leur devoir, serait-ce donc une raison de les admirer moins?

Prenons l’exemple qui révolte le plus notre siècle, et examinons la conduite de Brutus souverain magistrat, faisant mourir ses enfants qui avaient conspiré contre l’état dans un moment critique où il ne fallait presque rien pour le renverser. Il est certain que, s’il leur eût fait grâce, son collègue eût infailliblement sauvé tous les autres complices, et que la république était perdue. Qu’importe! me dira-t-on. Puisque cela est si indifférent, supposons donc qu’elle eût subsisté, et que Brutus, ayant condamné à mort quelque malfaiteur, le coupable lui eût parlé ainsi: « Consul, pourquoi me fais-tu mourir? Ai-je fait pis que de trahir ma patrie? et ne suis-je pas aussi ton enfant? » Je voudrais bien qu’on prît la peine de me dire ce que Brutus aurait pu répondre.

Brutus, me dira-t-on encore, devait abdiquer le consulat, plutôt que de faire périr ses enfants. Et moi je dis que tout magistrat qui, dans une circonstance aussi périlleuse, abandonne le soin de la patrie et abdique la magistrature, est un traître qui mérite la mort.

Il n’y a point de milieu; il fallait que Brutus fût un infâme, ou que les têtes de Titus et de Tibérinus tombassent par son ordre sous la hache des licteurs. Je ne dis pas pour cela que beaucoup de gens eussent choisi comme lui.

Quoiqu’on ne se décide pas ouvertement pour les derniers temps de Rome, on laisse pourtant assez entendre qu’on les préfère aux premiers; et l’on a autant de peine à apercevoir de grands hommes à travers la simplicité de ceux-ci, que j’en ai moi-même à apercevoir d’honnêtes gens à travers la pompe des autres. On oppose Titus à Fabricius, mais on a omis cette différence, qu’au temps de Pyrrhus tous les Romains étaient des Fabricius, au lieu que sous le règne de Tite il n’y avait que lui seul d’homme de bien. J’oublierai, si l’on veut, les actions héroïques des premiers Romains et les crimes des derniers: mais ce que je ne saurais oublier, c’est que la vertu était honorée des uns et méprisée des autres; et que, quand il y avait des couronnes pour les vainqueurs des jeux du cirque, il n’y en avait plus pour celui qui sauvait la vie à un citoyen. Qu’on ne croie pas au reste que ceci soit particulier à Rome. Il fut un temps où la république d’Athènes était assez riche pour dépenser des sommes immenses à ses spectacles, et pour payer très-chèrement les auteurs, les comédiens, et même les spectateurs: ce même temps fut celui où il ne se trouva point d’argent pour défendre l’état contre les entreprises de Philippe.

On vient enfin aux peuples modernes; et je n’ai garde de suivre les raisonnements qu’on juge à propos de faire à ce sujet. Je remarquerai seulement que c’est un avantage peu honorable que celui qu’on se procure, non en réfutant les raisons de son adversaire, mais en l’empêchant de les dire.

Je ne suivrai pas non plus toutes les réflexions qu’on prend la peine de faire sur le luxe, sur la politesse, sur l’admirable éducation de nos enfants, sur les meilleures méthodes pour étendre nos connaissances, sur l’utilité des sciences et l’agrément des beaux-arts, et sur d’autres points dont plusieurs ne me regardent pas, dont quelques-uns se réfutent d’eux-mêmes, et dont les autres ont déjà été réfutés. Je me contenterai de citer encore quelques morceaux pris au hasard, et qui me paraîtront avoir besoin d’éclaircissement. Il faut bien que je me borne à des phrases, dans l’impossibilité de suivre des raisonnements dont je n’ai pu saisir le fil.

On prétend que les nations ignorantes qui ont eu « des idées de la gloire et de la vertu sont des exceceptions singulières qui ne peuvent former aucun préjugé contre les sciences. » Fort bien; mais toutes les nations savantes, avec leurs belles idées de gloire et de vertu, en ont toujours perdu l’amour et la pratique. Cela est sans exception; passons à la preuve. « Pour nous en convaincre, jetons les yeux sur l’immense continent de l’Afrique où nul mortel n’est assez hardi pour pénétrer; ou assez heureux pour l’avoir tenté impunément. » Ainsi, de ce que nous n’avons pu pénétrer dans le continent de l’Afrique, de ce que nous ignorons ce qui s’y passe, on nous fait conclure que les peuples en sont chargés de vices: c’est, si nous avions trouvé le moyen d’y porter les nôtres, qu’il faudrait tirer cette conclusion. Si j’étais chef de quelqu’un des peuples de la Nigritie, je déclare que je ferais élever sur la frontière du pays une potence où je ferais pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer, et le premier citoyen qui tenterait d’en sortir. « L’Amérique ne nous offre pas des spectacles moins honteux pour l’espèce humaine. » Surtout depuis que les Européens y sont. « On comptera cent peuples barbares ou sauvages dans l’ignorance pour un seul vertueux. » Soit; on en comptera du moins un: mais de peuple vertueux et cultivant les sciences, on n’en a jamais vu. « La terre abandonnée sans culture n’est point oisive; elle produit des poisons, elle nourrit des monstres. » Voilà ce qu’elle commence à faire dans les lieux où le goût des arts frivoles a fait abandonner celui de l’agriculture. Notre âme, peut-on dire aussi, n’est point oisive quand la vertu l’abandonne; elle produit des fictions, des romans, des satires, des vers; elle nourrit des vices.

« Si des barbares ont fait des conquêtes c’est qu’ils étaient très-injustes. » Qu’étions-nous donc, je vous prie, quand nous avons fait cette conquête de l’Amérique qu’on admire si fort? Mais le moyen que des gens qui ont du canon, des cartes marines et des boussoles, puissent commettre des injustices! Me dira-t-on que l’événement marque la valeur des conquérants? Il marque seulement leur ruse et leur habileté; il marque qu’un homme adroit et subtil peut tenir de son industrie les succès qu’un brave homme n’attend que de sa valeur. Parlons sans partialité. Qui jugerons-nous le plus courageux de l’odieux Cortez subjuguant le Mexique à force de poudre, de perfidie, et de trahisons; ou de l’infortuné Guatimozin étendu par d’honnêtes Européens sur des charbons ardents pour avoir ses trésors, tançant un de ses officiers à qui le même traitement arrachait quelques plaintes, et lui disant fièrement: Et moi, suis-je sur des roses?

« Dire que les sciences sont nées de l’oisiveté, c’est abuser visiblement des termes; elles naissent du loisir, mais elles garantissent de l’oisiveté. » De sorte qu’un homme qui s’amuserait au bord d’un grand chemin à tirer sur les passants, pourrait dire qu’il occupe son loisir à se garantir de l’oisiveté. Je n’entends point cette distinction de l’oisiveté et du loisir; mais je sais très-certainement que nul honnête homme ne peut jamais se vanter d’avoir du loisir tant qu’il y aura du bien à faire, une patrie à servir, des malheureux à soulager; et je défie qu’on me montre dans mes principes aucun sens honnête dont ce mot loisir puisse être susceptible. « Le citoyen que ses besoins attachent à la charrue n’est pas plus occupé que le géomètre ou l’anatomiste. » Pas plus que l’enfant qui élève un château de cartes, mais plus utilement. « Sous prétexte que le pain est nécessaire, faut-il que tout le monde se mette à labourer la terre. « Pourquoi non? Qu’ils paissent même, s’il le faut: j’aime encore mieux voir les hommes brouter l’herbe dans les champs que de s’entredévorer dans les villes. Il est vrai que, tels que je les demande, ils ressembleraient beaucoup à des bêtes, et que, tels qu’ils sont, ils ressemblent beaucoup à des hommes.

« L’état d’ignorance est un état de crainte et de besoin; tout est danger alors pour notre fragilité. La mort gronde sur nos têtes; elle est cachée dans l’herbe que nous foulons aux pieds. Lorsqu’on craint tout et qu’on a besoin de tout, quelle disposition plus raisonnable que celle de vouloir tout connaître? » Il ne faut que considérer les inquiétudes continuelles des médecins et des anatomistes sur leur vie et sur leur santé, pour savoir si les connaissances servent à nous rassurer sur nos dangers. Comme elles nous en découvrent toujours beaucoup plus que de moyens de nous en garantir, ce n’est pas une merveille si elles ne font qu’augmenter nos alarmes et nous rendre pusillanimes. Les animaux vivent sur tout cela dans une sécurité profonde, et ne s’en trouvent pas plus mal. Une génisse n’a pas besoin d’étudier la botanique pour apprendre à trier son foin, et le loup dévore sa proie sans songer à l’indigestion. Pour répondre à cela, osera-t-on prendre le parti de l’instinct contre la raison? C’est précisément ce que je demande.

« Il semble, nous dit-on, qu’on ait trop de laboureurs, et qu’on craigne de manquer de philosophes. Je demanderais à mon tour si l’on craint que les professions lucratives ne manquent de sujets pour les exercer. C’est bien mal connaître l’empire de la cupidité. Tout nous jette dès notre enfance dans les conditions utiles. Et quels préjugés n’a-t-on pas à vaincre, quel courage ne faut-il pas pour oser n’être qu’un Descartes, un Newton, un Locke! » Leibnitz et Newton sont morts comblés de biens et d’honneurs, et ils en méritaient encore davantage. Dirons-nous que c’est par modération qu’ils ne se sont point élevés jusqu’à la charrue? Je connais assez l’empire de la cupidité pour savoir que tout nous porte aux professions lucratives; voilà pourquoi je dis que tout nous éloigne des professions utiles. Un Hébert, un Lafrenaye, un Dulac, un Martin, gagnent plus d’argent en un jour que tous les laboureurs d’une province ne sauraient faire en un mois. Je pourrais proposer un problême assez singulier sur le passage qui m’occupe actuellement. Ce serait, en ôtant les deux premières lignes et le lisant isolé, de deviner s’il est tiré de mes écrits ou de ceux de mes adversaires.

« Les bons livres sont la seule défense des esprits faibles, c’est-à-dire des trois quarts des hommes, contre la contagion de l’exemple. » Premièrement, les savants ne feront jamais autant de bons livres qu’ils donnent de mauvais exemples. Secondement, il y aura toujours plus de mauvais livres que de bons. En troisième lieu, les meilleurs guides que les honnêtes gens puissent avoir sont la raison et la conscience: Paucis est opus litteris ad mentem bonam. Quant à ceux qui ont l’esprit louche ou la conscience endurcie, la lecture ne peut jamais leur être bonne à rien. Enfin, pour quelque homme que ce soit, il n’y a de livres nécessaires que ceux de la religion, les seuls que je n’ai jamais condamnés.

« On prétend nous faire regretter l’éducation des Perses. » Remarquez que c’est Platon qui prétend cela. J’avais cru me faire une sauvegarde de l’autorité de ce philosophe, mais je vois que rien ne me peut garantir de l’animosité de mes adversaires: Tros Rutulusve fuat, ils aiment mieux se percer l’un l’autre que de me donner le moindre quartier, et se font plus de mal qu’à moi. « Cette éducation était, dit-on, fondée sur des principes barbares, parce qu’on donnait un maître pour l’exercice de chaque vertu, quoique la vertu soit indivisible; parce qu’il s’agit de l’inspirer, et non de l’enseigner; d’en faire aimer la pratique, et non d’en démontrer la théorie. » Que de choses n’aurais-je point à répondre! Mais il ne faut pas faire au lecteur l’injure de lui tout dire. Je me contenterai de ces deux remarques. La première, que celui qui veut élever un enfant ne commence pas par lui dire qu’il faut pratiquer la vertu; car il n’en serait pas entendu; mais il lui enseigne premièrement à être vrai, et puis à être tempérant, et puis courageux, etc.; et enfin il lui apprend que la collection de toutes ces choses s’appelle vertu. La seconde, que c’est nous qui nous contentons de démontrer la théorie, mais les Perses enseignaient la pratique. Voyez mon Discours, page 37, note.

« Tous les reproches qu’on fait à la philosophie attaquent l’esprit humain… » J’en conviens. « Ou plutôt l’auteur de la nature, qui nous a faits tels que nous sommes. » S’il nous a faits philosophes, à quoi bon nous donner tant de peine pour le devenir? « Les philosophes étaient des hommes, ils se sont trompés; doit-on s’en étonner? « C’est quand ils ne se tromperont plus qu’il faudra s’en étonner. Plaignons-les, profitons de leurs fautes, et corrigeons-nous. » Oui, corrigeons-nous et ne philosophons plus. « Mille routes conduisent à l’erreur, une seule mène à la vérité… » Voilà précisément ce que je disais. « Faut-il être surpris qu’on se soit mépris si souvent sur celle-ci, et qu’elle ait été découverte si tard? » Ah! nous l’avons donc trouvée, à la fin.

« On nous oppose un jugement de Socrate, qui porta, non sur les savants, mais sur les sophistes, non sur les sciences, mais sur l’abus qu’on en peut faire. » Que peut demander de plus celui qui soutient que toutes nos sciences ne sont qu’abus, et tous nos savants que de vrais sophistes? « Socrate était chef d’une secte qui enseignait à douter. » Je rabattrais bien de ma vénération pour Socrate si je croyais qu’il eût eu la sotte vanité de vouloir être chef de secte. « Et il censurait avec justice l’orgueil de ceux qui prétendaient tout savoir. » C’est-à-dire l’orgueil de tous les savants. « La vraie science est bien éloignée de cette affectation. » Il est vrai, mais c’est de la nôtre que je parle, « Socrate est ici témoin contre lui-même. » Ceci me paraît difficile à entendre, « Le plus savant des Grecs ne rougissait point de son ignorance. » Le plus savant des Grecs ne savait rien, de son propre aveu; tirez la conclusion pour les autres, « Les sciences n’ont donc pas leurs sources dans nos vices. » Nos sciences ont donc leurs sources dans nos vices. « Elles ne sont donc pas toutes nées de l’orgueil humain. » J’ai déjà dit mon sentiment là-dessus. « Déclamation vaine, qui ne peut faire illusion qu’à des esprits prévenus. » Je ne sais point répondre à cela.

En parlant des bornes du luxe, on prétend qu’il ne faut pas raisonner sur cette matière du passé au présent. « Lorsque les hommes marchaient tout nus, celui qui s’avisa le premier de porter des sabots passa pour un voluptueux; de siècle en siècle on n’a cessé de crier à la corruption, sans comprendre ce qu’on voulait dire. » Il est vrai que, jusqu’à ce temps, le luxe, quoique souvent en règne, avait du moins été regardé dans tous les âges comme la source funeste d’une infinité de maux. Il était réservé à M. Melon de publier le premier cette doctrine empoisonnée, dont la nouveauté lui a acquis plus de sectateurs que la solidité de ses raisons. Je ne crains point de combattre seul dans mon siècle ces maximes odieuses qui ne tendent qu’à détruire et avilir la vertu, et à faire des riches et des misérables, c’est-à-dire toujours des méchants.

On croit m’embarrasser beaucoup en me demandant à quel point il faut borner le luxe. Mon sentiment est qu’il n’en faut point du tout. Tout est source de mal au-delà du nécessaire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins; et c’est au moins une très-haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépendance. Ce n’est pas sans raison que Socrate, regardant l’étalage d’une boutique, se félicitait de n’avoir à faire de rien de tout cela. Il y a cent à parier contre un que le premier qui porta des sabots était un homme punissable, à moins qu’il n’eût mal aux pieds. Quant à nous, nous sommes trop obligés d’avoir des souliers, pour n’être pas dispensés d’avoir de la vertu.

J’ai déjà dit ailleurs que je ne proposais point de bouleverser la société actuelle, de brûler les bibliothèques et tous les livres, de détruire les collèges et les académies; et je dois ajouter ici que je ne propose point non plus de réduire les hommes à se contenter du simple nécessaire. Je sens bien qu’il ne faut pas former le chimérique projet d’en faire d’honnêtes gens; mais je me suis cru obligé de dire, sans déguisement, la vérité qu’on m’a demandée. J’ai vu le mal et tâché d’en trouver les causes; d’autres, plus hardis ou plus insensés, pourront chercher le remède.

Je me lasse, et je pose la plume pour ne la plus reprendre dans cette trop longue dispute. J’apprends qu’un très-grand nombre d’auteurs se sont exercés à me réfuter: je suis très-fâché de ne pouvoir répondre à tous; mais je crois avoir montré, par ceux que j’ai choisis pour cela, que ce n’est pas la crainte qui me retient à l’égard des autres.

J’ai tâché d’élever un monument qui ne dut point à l’art sa force et sa solidité: la vérité seule, à qui je l’ai consacré, a droit de le rendre inébranlable; et si je repousse encore une fois les coups qu’on lui porte, c’est plus pour m’honorer moi-même en la défendant, que pour lui prêter un secours dont elle n’a pas besoin.

Qu’il me soit permis de protester, en finissant, que le seul amour de l’humanité et de la vertu m’a fait rompre le silence, et que l’amertume de mes invectives contre les vices dont je suis le témoin ne naît que de la douleur qu’ils m’inspirent, et du désir ardent que j’aurais de voir les hommes plus heureux, et surtout plus dignes de l’être.

LETTRE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU, sur une nouvelle réfutation de son discours, par un académicien de dijon.

Je viens, monsieur, de voir une brochure intitulée, Discours qui a remporté le prix à l’Académie de Dijon en 1750, etc., accompagné de la réfutation de ce discours, par un académicien de Dijon qui lui a refusé son suffrage; et je pensais, en parcourant cet écrit, qu’au lieu de s’abaisser jusqu’à être l’éditeur de mon Discours, l’académicien qui lui refusa son suffrage aurait bien dû publier l’ouvrage auquel il l’avait accordé: c’eût été une très-bonne manière de réfuter le mien.

Voilà donc un de mes juges qui ne dédaigne pas de devenir un de mes adversaires, et qui trouve très-mauvais que ses collègues m’aient honoré du prix: j’avoue que j’en ai été fort étonné moi-même; j’avais tâché de le mériter, mais je n’avais rien fait pour l’obtenir. D’ailleurs, quoique je susse que les académies n’adoptent point les sentiments des auteurs quelles couronnent, et que le prix s’accorde, non à celui qu’on croit avoir soutenu la meilleure cause, mais à celui qui a le mieux parlé; même en me supposant dans ce cas, j’étais bien éloigné d’attendre d’une académie cette impartialité dont les savants ne se piquent nullement toutes les fois qu’il s’agit de leurs intérêts.

Mais si j’ai été surpris de l’équité de mes juges, j’avoue que je ne le suis pas moins de l’indiscrétion de mes adversaires: comment osent-ils témoigner si publiquement leur mauvaise humeur sur l’honneur que j’ai reçu? comment n’aperçoivent-ils point le tort irréparable qu’ils font en cela à leur propre cause? Qu’ils ne se flattent pas que personne prenne le change sur le sujet de leur chagrin: ce n’est pas parce que mon Discours est mal fait qu’ils sont fâchés de le voir couronné; on en couronne tous les jours d’aussi mauvais, et ils ne disent mot; c’est par une autre raison qui touche de plus près à leur métier, et qui n’est pas difficile à voir. Je savais bien que les sciences corrompaient les mœurs, rendaient les hommes injustes et jaloux, et leur faisaient tout sacrifier à leur intérêt et à leur vaine gloire; mais j’avais cru m’apercevoir que cela se faisait avec un peu plus de décence et d’adresse: je voyais que les gens de lettres parlaient sans cesse d’équité, de modération, de vertu, et que c’était sous la sauvegarde sacrée de ces beaux mots qu’ils se livraient impunément à leurs passions et à leurs vices; mais je n’aurais jamais cru qu’ils eussent le front de blâmer publiquement l’impartialité de leurs confrères. Partout ailleurs, c’est la gloire des juges de prononcer selon l’équité contre leur propre intérêt; il n’appartient qu’aux sciences de faire à ceux qui les cultivent un crime de leur intégrité: voilà vraiment un beau privilège qu’elles ont là!

J’ose le dire, l’académie de Dijon, en faisant beaucoup pour ma gloire, a beaucoup fait pour la sienne: un jour à venir les adversaires de ma cause tireront avantage de ce jugement pour prouver que la culture des lettres peut s’associer avec l’équité et le désintéressement. Alors les partisans de la vérité leur répondront: Voilà un exemple particulier qui semble faire contre nous; mais souvenez-vous du scandale que ce jugement causa dans le temps parmi la foule des gens de lettres, et de la manière dont ils s’en plaignirent, et tirez de là une juste conséquence sur leurs maximes.

Ce n’est pas, à mon avis, une moindre imprudence de se plaindre que l’académie ait proposé son sujet en problème. Je laisse à part le peu de vraisemblance qu’il y avait que, dans l’enthousiasme universel qui règne aujourd’hui, quelqu’un eût le courage de renoncer volontairement au prix en se déclarant pour la négative; mais je ne sais comment des philosophes osent trouver mauvais qu’on leur offre des voies de discussion: bel amour de la vérité, qui tremble qu’on n’examine le pour et le contre! Dans les recherches de philosophie, le meilleur moyen de rendre un sentiment suspect, c’est de donner l’exclusion au sentiment contraire: quiconque s’y prend ainsi a bien l’air d’un homme de mauvaise foi, qui se défie de la bonté de sa cause. Toute la France est dans l’attente de la pièce qui remportera cette année le prix à l’académie française: non-seulement elle effacera très-certainement mon discours, ce qui ne sera guère difficile; mais on ne saurait même douter qu’elle ne soit un chef-d’œuvre. Cependant, que fera cela à la solution de la question? rien du tout; car chacun dira, après l’avoir lue: « Ce discours est fort beau; mais si l’auteur avait eu la liberté de prendre le sentiment contraire, il en eût peut-être fait un plus beau encore. » J’ai parcouru la nouvelle Réfutation; car c’en est encore une, et je ne sais par quelle fatalité les écrits de mes adversaires qui portent ce titre si décisif sont toujours ceux où je suis le plus mal réfuté. Je l’ai donc parcourue cette réfutation, sans avoir le moindre regret à la résolution que j’ai prise de ne plus répondre à personne; je me contenterai de citer un seul passage, sur lequel le lecteur pourra juger si j’ai tort ou raison; le voici: « Je conviendrai qu’on peut être honnête homme sans talents; mais n’est-on engagé dans la société qu’à être honnête homme? Et qu’est-ce qu’un honnête homme ignorant et sans talents? un fardeau inutile, à charge même à la terre, etc. » Je ne répondrai pas, sans doute, à un auteur capable d’écrire de cette manière; mais je crois qu’il peut m’en remercier.

Il n’y aurait guère moyen, non plus, à moins que de vouloir être aussi diffus que l’auteur, de répondre à la nombreuse collection des passages latins, des vers de La Fontaine, de Boileau, de Molière, de Voiture, de Regnard, de M. Gresset, ni à l’histoire de Nemrod, ni à celle des paysans picards; car que peut-on dire à un philosophe qui nous assure qu’il veut du mal aux ignorants parce que son fermier de Picardie, qui n’est pas un docteur, le paie exactement, à la vérité, mais ne lui donne pas assez d’argent de sa terre? L’auteur est si occupé de ses terres qu’il me parle de la mienne. Une terre à moi! la terre de Jean-Jacques Rousseau! En vérité je lui conseille de me calomnier plus adroitement.

Si j’avais à répondre à quelque partie de la Réfutation, ce serait aux personnalités dont cette critique est remplie; mais comme elles ne font rien à la question, je ne m’écarterai point de la constante maxime que j’ai toujours suivie de me renfermer dans le sujet que je traite, sans y mêler rien de personnel: le véritable respect qu’on doit au public est de lui épargner, non de tristes vérités qui peuvent lui être utiles, mais bien toutes les petites hargneries d’auteurs dont on remplit les écrits polémiques, et qui ne sont bonnes qu’à satisfaire une honteuse animosité. On veut que j’aie pris dans Clénard un mot de Cicéron, soit; que j’aie fait des solécismes, à la bonne heure; que je cultive les belles-lettres et la musique, malgré le mal que j’en pense, j’en conviendrai si l’on veut; je dois porter dans un âge plus raisonnable la peine des amusements de ma jeunesse. Mais enfin qu’importe tout cela et au public et à la cause des sciences? Rousseau peut mal parler français, et que la grammaire n’en soit pas plus utile à la vertu. Jean-Jacques peut avoir une mauvaise conduite, et que celle des savants n’en soit pas meilleure. Voilà toute la réponse que je ferai, et, je crois, toutes celles que je dois faire à la nouvelle Réfutation.