SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Discours sur les sciences et les arts

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Quand Socrate a maltraité les sciences, il n’a pu, ce me semble, avoir en vue ni l’orgueil des stoïciens, ni la mollesse des épicuriens, ni l’absurde jargon des pyrrhoniens, parce qu’aucun de tous ces gens-là n’existait de son temps. Mais ce léger anachronisme n’est point messéant à mon adversaire: il a mieux employé sa vie qu’à vérifier des dates, et n’est pas plus obligé de savoir par cœur son Diogène-Laërce que moi d’avoir vu de près ce qui se passe dans les combats.

Je conviens donc que Socrate n’a songé qu’a relever les vices des philosophes de son temps; mais je ne sais qu’en conclure, sinon que dès ce temps-là les vices pullulaient avec les philosophes. À cela on me répond que c’est l’abus de la philosophie, et je ne pense pas avoir dit le contraire. Quoi! faut-il donc supprimer toutes les choses dont on abuse? Oui, sans doute, répondrai-je sans balancer, toutes celles qui sont inutiles, toutes celles dont l’abus fait plus de mal que leur usage ne fait de bien.

Arrêtons-nous un instant sur cette dernière conséquence, et gardons-nous d’en conclure qu’il faille aujourd’hui brûler toutes les bibliothèques et détruire les universités et les académies. Nous ne ferions que replonger l’Europe dans la barbarie; et les mœurs n’y gagneraient rien#1. C’est avec douleur que je vais prononcer une grande et fatale vérité. Il n’y a qu’un pas du savoir à l’ignorance; et l’alternative de l’un à l’autre est fréquente chez les nations; mais on n’a jamais vu de peuple une fois corrompu revenir à la vertu. En vain vous prétendriez détruire les sources du mal; en vain vous ôteriez les aliments de la vanité, de l’oisiveté et du luxe; en vain même vous ramèneriez les hommes à cette première égalité conservatrice de l’innocence et source de toute vertu: leurs cœurs une fois gâtés le seront toujours; il n’y a plus de remède, à moins de quelque grande révolution presque aussi à craindre que le mal qu’elle pourrait guérir, et qu’il est blâmable de désirer et impossible de prévoir.

Laissons donc les sciences et les arts adoucir, en quelque sorte, la férocité des hommes qu’ils ont corrompus; cherchons à faire une diversion sage, et tâchons de donner le change à leurs passions. Offrons quelques aliments à ces tigres, afin qu’ils ne dévorent pas nos enfants. Les lumières du méchant sont encore moins à craindre que sa brutale stupidité: elles le rendent au moins plus circonspect sur le mal qu’il pourrait faire par la connaissance de celui qu’il en recevrait lui-même.

J’ai loué les académies et leurs illustres fondateurs, et j’en répéterai volontiers l’éloge. Quand le mal est incurable, le médecin applique des palliatifs, et proportionne les remèdes moins aux besoins qu’au tempérament du malade. C’est aux sages législateurs d’imiter sa prudence, et, ne pouvant plus approprier aux peuples malades la plus excellente police, de leur donner du moins, comme Solon, la meilleure qu’ils puissent comporter.

Il y a en Europe un grand prince, et, ce qui est bien plus, un vertueux citoyen qui, dans la patrie qu’il a adoptée et qu’il rend heureuse, vient de former plusieurs institutions en faveur des lettres. Il a fait en cela une chose très-digne de sa sagesse et de sa vertu. Quand il est question d’établissements politiques, c’est le temps et le lieu qui décident de tout. Il faut, pour leurs propres intérêts, que les princes favorisent toujours les sciences et les arts; j’en ai dit la raison: et, dans l’état présent des choses, il faut encore qu’ils les favorisent aujourd’hui pour l’intérêt même des peuples. S’il y avait actuellement parmi nous quelque monarque assez borné pour penser et agir différemment, ses sujets resteraient pauvres et ignorants, et n’en seraient pas moins vicieux. Mon adversaire a négligé de tirer avantage d’un exemple si frappant et si favorable en apparence à sa cause; peut-être est-il le seul qui l’ignore ou qui n’y ait pas songé. Qu’il souffre donc qu’on le lui rappelle; qu’il ne refuse point à de grandes choses les éloges qui leur sont dus; qu’il les admire ainsi que nous, et ne s’en tienne pas plus fort contre les vérités qu’il attaque.

AVIS DE L’ÉDITEUR SUR LA RÉPONSE À M. BORDES.

Dans les éditions faites depuis trente ans on lit ainsi le titre: Dernière réponse a M. Bordes; mais le mot dernière est omis dans l’édition de Neufchâtel, faite en 1775 (conséquemment du vivant de l’auteur), et dans celles de Genève et de Paris, 1790, in-4. Grimm, dans sa Correspondance littéraire (1754), s’exprime ainsi: « Rousseau fit une réponse au roi Stanislas, et une autre, qu’il appela sa dernière, à M. Bordes. Ces deux morceaux contiennent des choses admirables et même sublimes; et ce dernier est, à mon gré, égal et même supérieur à son Discours. » Ainsi, d’après ce témoignage, Jean-Jacques aurait annoncé que cette réponse devait être la dernière qu’il ferait à ses critiques. C’était la seule adressée à M. Bordes, qui fit en réplique un second discours sur lequel Rousseau garda le silence; mais il se vit obligé de reprendre encore une fois la plume, par égard pour l’académie de Dijon, que M. Lecat mit en jeu en prenant le titre de membre de cette académie.

Le mot dernière doit donc être omis, puisqu’il n’est plus motivé du moment où Jean-Jacques répondit encore. Ce mot ne s’adresse point à M. Bordes, à qui Rousseau ne fit qu’une seule réplique. Ce fut pour lui la première et la dernière.

Dans l’édition imprimée en 1820, et publiée par M. Lequien, on lit sur le titre qui nous occupe la note suivante: « Il ne faut pas entendre par ce titre Dernière réponse a M. Bordes, mais dernière réponse sur le sujet dont il est question, laquelle est adressée à M. Bordes. » Comme Rousseau n’avait point encore écrit à M. Bordes, l’avertissement était inutile; mais il nous semble que le soigneux éditeur aurait dû nous instruire du motif pour lequel il laissait ce mot dernière, du moment où cette prétendue dernière est suivie d’une autre réponse. Nous croyons donc que cette épithète doit être supprimée du titre, autant parce qu’elle le fut dans une édition faite pendant la vie de Rousseau, que par les raisons que nous avons exposées.

RÉPONSE À M. BORDES.

Ne, dum tacemus, non verecundiæ sed diffidentiæ causa tacere videamur.

Cyprian. contra Démet.

C’est avec une extrême répugnance que j’amuse de mes disputes des lecteurs oisifs qui se soucient très-peu de la vérité; mais la manière dont on vient de l’attaquer me force à prendre sa défense encore une fois, afin que mon silence ne soit pas pris par la multitude pour un aveu, ni pour un dédain par les philosophes.

Il faut me répéter, je le sens bien; et le public ne me le pardonnera pas. Mais les sages diront: Cet homme n’a pas besoin de chercher sans cesse de nouvelles raisons; c’est une preuve de la solidité des siennes Comme ceux qui m’attaquent ne manquent jamais de s’écarter de la question et de supprimer les distinctions essentielles que j’y ai mises, il faut toujours commencer par les y ramener. Voici donc un sommaire des propositions que j’ai soutenues et que je soutiendrai aussi long-temps que je ne consulterai d’autre intérêt que celui de la vérité.

Les sciences sont le chef-d’œuvre du génie et de la raison. L’esprit d’imitation a produit les beaux-arts, et l’expérience les a perfectionnés. Nous sommes redevables aux arts mécaniques d’un grand nombre d’inventions utiles qui ont ajouté aux charmes et aux commodités de la vie. Voilà des vérités dont je conviens de très-bon cœur assurément. Mais considérons maintenant toutes ces connaissances par rapport aux mœurs.

Si des intelligences célestes cultivaient les sciences, il n’en résulterait que du bien: j’en dis autant des grands hommes qui sont faits pour guider les autres. Socrate savant et vertueux fut l’honneur de l’humanité: mais les vices des hommes vulgaires empoisonnent les plus sublimes connaissances et les rendent pernicieuses aux nations; les méchants en tirent beaucoup de choses nuisibles; les bons en tirent peu d’avantage. Si nul autre que Socrate ne se fût piqué de philosophie à Athènes, le sang d’un juste n’eût point crié vengeance contre la patrie des sciences et des arts.

C’est une question à examiner, s’il serait avantageux aux hommes d’avoir de la science, en supposant que ce qu’ils appellent de ce nom le méritât en effet: mais c’est une folie de prétendre que les chimères de la philosophie, les erreurs et les mensonges des philosophes, puissent jamais être bons à rien. Serons-nous toujours dupes des mots? et ne comprendrons-nous jamais qu’études, connaissances, savoir, et philosophie, ne sont que de vains simulacres élevés par l’orgueil humain, et très-indignes des noms pompeux qu’il leur donne?

À mesure que le goût de ces niaiseries s’étend chez une nation, elle perd celui des solides vertus; car il en coûte moins pour se distinguer par du babil que par de bonnes mœurs, dès qu’on est dispensé d’être homme de bien, pourvu qu’on soit un homme agréable.

Plus l’intérieur se corrompt, et plus l’extérieur se compose: c’est ainsi que la culture des lettres engendre insensiblement la politesse. Le goût naît encore de la même source. L’approbation publique étant le premier prix des travaux littéraires, il est naturel que ceux qui s’en occupent réfléchissent sur les moyens de plaire; et ce sont ces réflexions qui à la longue forment le style, épurent le goût, et répandent partout les grâces et l’urbanité. Toutes ces choses seront, si l’on veut, le supplément de la vertu, mais jamais on ne pourra dire qu’elles soient la vertu, et rarement elles s’associeront avec elle. Il y aura toujours cette différence, que celui qui se rend utile travaille pour les autres, et que celui qui ne songe qu’à se rendre agréable ne travaille que pour lui. Le flatteur, par exemple, n’épargne aucun soin pour plaire, et cependant il ne fait que du mal.

La vanité et l’oisiveté, qui ont engendré nos sciences ont aussi engendré le luxe. Le goût du luxe accompagne toujours celui des lettres, et le goût des lettres accompagne souvent celui du luxe: toutes ces choses se tiennent assez fidèle compagnie, parce qu’elles sont l’ouvrage des mêmes vices.

Si l’expérience ne s’accordait pas avec ces propositions démontrées, il faudrait chercher les causes particulières de cette contrariété. Mais la première idée de ces propositions est née elle-même d’une longue méditation sur l’expérience: et pour voir à quel point elle les confirme, il ne faut qu’ouvrir les annales du monde.

Les premiers hommes furent très-ignorants. Comment oserait-on dire qu’ils étaient corrompus dans des temps où les sources de la corruption n’étaient pas encore ouvertes?

À travers l’obscurité des anciens temps et la rusticité des anciens peuples on aperçoit chez plusieurs d’entre eux de fort grandes vertus, surtout une sévérité de mœurs qui est une marque infaillible de leur pureté, la bonne foi, l’hospitalité, la justice, et ce qui est très-important, une grande horreur pour la débauche, mère féconde de tous les autres vices. La vertu n’est donc pas incompatible avec l’ignorance.

Elle n’est pas non plus toujours sa compagne; car plusieurs peuples très-ignorants étaient très-vicieux. L’ignorance n’est un obstacle ni au bien ni au mal; elle est seulement l’état naturel de l’homme.

On n’en pourra pas dire autant de la science. Tous les peuples savants ont été corrompus, et c’est déjà un terrible préjugé contre elle. Mais comme les comparaisons de peuple à peuple sont difficiles, qu’il y faut faire entrer un fort grand nombre d’objets, et qu’elles manquent toujours d’exactitude par quelque côté, on est beaucoup plus sûr de ce qu’on fait en suivant l’histoire d’un même peuple, et comparant les progrès de ses connaissances avec les révolutions de ses mœurs. Or, le résultat de cet examen est que le beau temps, le temps de la vertu de chaque peuple, a été celui de son ignorance; et qu’à mesure qu’il est devenu savant, artiste, et philosophe, il a perdu ses mœurs et sa probité, il est redescendu à cet égard au rang des nations ignorantes et vicieuses qui font la honte de l’humanité. Si l’on veut s’opiniâtrer à y chercher des différences, j’en puis reconnaître une, et la voici: c’est que tous les peuples barbares, ceux mêmes qui sont sans vertu, honorent cependant toujours la vertu; au lieu qu’à force de progrès les peuples savants et philosophes parviennent enfin à la tourner en ridicule et à la mépriser. C’est quand une nation est une fois à ce point qu’on peut dire que la corruption est au comble, et qu’il ne faut plus espérer de remèdes.

Tel est le sommaire des choses que j’ai avancées, et dont je crois avoir donné les preuves. Voyons maintenant celui de la doctrine qu’on m’oppose. « Les hommes sont méchants naturellement; ils ont été tels avant la formation des sociétés; et, partout où les sciences n’ont pas porté leur flambeau, les peuples, abandonnés aux seules facultés de l’instinct, réduits avec les lions et les ours à une vie purement animale, sont demeurés plongés dans la barbarie et dans la misère.

« La Grèce seule, dans les anciens temps, pensa et s’éleva par l’esprit à tout ce qui peut rendre un peuple recommandable. Des philosophes formèrent ses mœurs et lui donnèrent des lois.

« Sparte, il est vrai, fut pauvre et ignorante par institution et par choix; mais ses lois avaient de grands défauts, ses citoyens un grand penchant à se laisser corrompre; sa gloire fut peu solide, et elle perdit bientôt ses institutions, ses lois, et ses mœurs.

« Athènes et Rome dégénérèrent aussi. L’une céda à la fortune de la Macédoine; l’autre succomba sous sa propre grandeur, parce que les lois d’une petite ville n’étaient pas faites pour gouverner le monde. S’il est arrivé quelquefois que la gloire des grands empires n’ait pas duré long-temps avec celle des lettres, c’est qu’elle était à son comble lorsque les lettres y ont été cultivées, et que c’est le sort des choses humaines de ne pas durer long-temps dans le même état. En accordant donc que l’altération des lois et des mœurs ait influé sur ces grands événements, on ne sera point forcé de convenir que les sciences et les arts y aient contribué; et l’on peut observer, au contraire, que le progrès et la décadence des lettres est toujours en proportion avec la fortune et l’abaissement des empires.

« Cette vérité se confirme par l’expérience des derniers temps, où l’on voit, dans une monarchie vaste et puissante, la prospérité de l’état, la culture des sciences et des arts, et la vertu guerrière, concourir à la fois à la gloire et à la grandeur de l’empire.

« Nos mœurs sont les meilleures qu’on puisse avoir; plusieurs vices ont été proscrits parmi nous; ceux qui nous restent appartiennent à l’humanité, et les sciences n’y ont nulle part. Le luxe n’a rien non plus de commun avec elles: ainsi les désordres qu’il peut causer ne doivent point leur être attribués. D’ailleurs, le luxe est nécessaire dans les grands états; il y fait plus de bien que de mal; il est utile pour occuper les citoyens oisifs et donner du pain aux pauvres.

« La politesse doit être plutôt comptée au nombre des vertus qu’au nombre des vices: elle empêche les hommes de se montrer tels qu’ils sont; précaution très-nécessaire pour les rendre supportables les uns aux autres.

« Les sciences ont rarement atteint le but qu’elles se proposent; mais au moins elles y visent. On avance à pas lents dans la connaissance de la vérité: ce qui n’empêche pas qu’on n’y fasse quelque progrès.

« Enfin, quand il serait vrai que les sciences et les arts amollissent le courage, les biens infinis qu’ils nous procurent ne seraient-ils pas encore préférables à cette vertu barbare et farouche qui fait frémir l’humanité? » Je passe l’inutile et pompeuse revue de ces biens; et pour commencer sur ce dernier point par un aveu propre à prévenir bien du verbiage, je déclare, une fois pour toutes, que, si quelque chose peut compenser la ruine des mœurs, je suis prêt à convenir que les sciences font plus de bien que de mal. Venons maintenant au reste.

Je pourrais, sans beaucoup de risque, supposer tout cela prouvé, puisque de tant d’assertions si hardiment avancées il y en a très-peu qui touchent le fond de la question, moins encore dont on puisse tirer contre mon sentiment quelque conclusion valable, et que même la plupart d’entre elles fourniraient de nouveaux arguments en ma faveur, si ma cause en avait besoin.

En effet, 1 ° si les hommes sont méchants par leur nature, il peut arriver, si l’on veut, que les sciences produiront quelque bien entre leurs mains; mais il est très-certain qu’elles y feront beaucoup plus de mal: il ne faut point donner d’armes à des furieux.

2° Si les sciences atteignent rarement leur but, il aura toujours beaucoup plus de temps perdu que de temps bien employé. Et quand il serait vrai que nous aurions trouvé les meilleures méthodes, la plupart de nos travaux seraient encore aussi ridicules que ceux d’un homme qui, bien sûr de suivre exactement la ligne d’aplomb, voudrait mener un puits jusqu’au centre de la terre.

3° Il ne faut point nous faire tant de peur de la vie purement animale, ni la considérer comme le pire état où nous puissions tomber, car il vaudrait encore mieux ressembler à une brebis qu’à un mauvais ange.

4° La Grèce fut redevable de ses mœurs et de ses lois à des philosophes et à des législateurs. Je le veux. J’ai déjà dit cent fois qu’il est bon qu’il y ait des philosophes, pourvu que le peuple ne se mêle pas de l’être.

5° N’osant avancer que Sparte n’avait pas de bonnes lois, on blâme les lois de Sparte d’avoir eu de grands défauts: de sorte que, pour rétorquer les reproches que je fais aux peuples savants d’avoir toujours été corrompus, on reproche aux peuples ignorants de n’avoir pas atteint la perfection.

6° Le progrès des lettres est toujours en proportion avec la grandeur des empires. Soit. Je vois qu’on me parle toujours de fortune et de grandeur. Je parlais, moi, de mœurs et de vertu.

7° Nos mœurs sont les meilleures que de méchants hommes comme nous puissent avoir; cela peut être. Nous avons proscrit plusieurs vices; je n’en disconviens pas. Je n’accuse point les hommes de ce siècle d’avoir tous les vices; ils n’ont que ceux des âmes lâches, ils sont seulement fourbes et fripons. Quant aux vices qui supposent du courage et de la fermeté, je les en crois incapables.

8° Le luxe peut être nécessaire pour donner du pain aux pauvres; mais, s’il n’y avait point de luxe, il n’y aurait point de pauvres. Il occupe les citoyens oisifs. Et pourquoi y a-t-il des citoyens oisifs? Quand l’agriculture était en honneur, il n’y avait ni misère ni oisiveté, et il y avait beaucoup moins de vices.

9° Je vois qu’on a fort à cœur cette cause du luxe, qu’on feint pourtant de vouloir séparer de celle des sciences et des arts. Je conviendrai donc, puisqu’on le veut si absolument, que le luxe sert au soutien des états, comme les cariatides servent à soutenir les palais qu’elles décorent; ou plutôt, comme ces poutres dont on étaie des bâtiments pourris, et qui souvent achèvent de les renverser. Hommes sages et prudents, sortez de toute maison qu’on étaie.

Ceci peut montrer combien il me serait aisé de retourner en ma faveur la plupart des choses qu’on prétend m’opposer; mais à parler franchement, je ne les trouve pas assez bien prouvées pour avoir le courage de m’en prévaloir.

On avance que les premiers hommes furent méchants; d’où il suit que l’homme est méchant naturellement. Ceci n’est pas une assertion de légère importance; il me semble qu’elle eût bien valu la peine d’être prouvée. Les annales de tous les peuples qu’on ose citer en preuve sont beaucoup plus favorables à la supposition contraire; et il faudrait bien des témoignages pour m’obliger de croire une absurdité. Avant que ces mots affreux de tien et de mien fussent inventés; avant qu’il y eût de cette espèce d’hommes cruels et brutaux qu’on appelle maitres, et de cette autre espèce d’hommes fripons et menteurs qu’on appelle esclaves; avant qu’il y eût des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu pendant que d’autres hommes meurent de faim; avant qu’une dépendance mutuelle les eût tous forcés à devenir fourbes, jaloux, et traîtres, je voudrais bien qu’on m’expliquât en quoi pouvaient consister ces vices, ces crimes, qu’on leur reproche avec tant d’emphase. On m’assure qu’on est depuis long-temps désabusé de la chimère de l’âge d’or. Que n’ajoutait-on encore qu’il y a long-temps qu’on est désabusé de la chimère de la vertu?

J’ai dit que les premiers Grecs furent vertueux avant que la science les eût corrompus; et je ne veux pas me rétracter sur ce point, quoiqu’en y regardant de plus près je ne sois pas sans défiance sur la solidité des vertus d’un peuple si babillard, ni sur la justice des éloges qu’il aimait tant à se prodiguer, et que je ne vois confirmés par aucun autre témoignage. Que m’oppose-t-on à cela? Que les premiers Grecs dont j’ai loué la vertu étaient éclairés et savants, puisque des philosophes formèrent leurs mœurs et leur donnèrent des lois. Mais, avec cette manière de raisonner, qui m’empêchera d’en dire autant de toutes les autres nations? Les Perses n’ont-ils pas eu leurs mages, les Assyriens leurs chaldéens, les Indes leurs gymnosophistes, les Celtes leurs druides? Ochus n’at-il pas brillé chez les Phéniciens, Atlas chez les Libyens, Zoroastre chez les Perses, Zalmoxis chez les Thraces? Et plusieurs même n’ont-ils pas prétendu que la philosophie était née chez les Barbares? C’étaient donc des savants, à ce compte, que tous ces peuples-là? « À côté des Miltiade et des Thémistocle, on trouvait, me dit-on, les Aristide et les Socrate. » À côté, si l’on veut; car que m’importe? Cependant Miltiade, Aristide, Thémistocle, qui étaient des héros, vivaient dans un temps; Socrate et Platon, qui étaient des philosophes, vivaient dans un autre; et quand on commença à ouvrir des écoles publiques de philosophie, la Grèce, avilie et dégénérée, avait déjà renoncé à sa vertu et vendu sa liberté.

« La superbe Asie vit briser ses forces innombrables contre une poignée d’hommes que la philosophie conduisait à la gloire. » Il est vrai: la philosophie de l’âme conduit à la véritable gloire; mais celle-là ne s’apprend point dans les livres. « Tel est l’infaillible effet des connaissances de l’esprit. » Je prie le lecteur d’être attentif à cette conclusion. « Les mœurs et les lois sont la seule source du véritable héroïsme. » Les sciences n’y ont donc que faire. « En un mot, la Grèce dut tout aux sciences, et le reste du monde dut tout à la Grèce. » La Grèce ni le monde ne durent donc rien aux lois ni aux mœurs. J’en demande pardon à mes adversaires, mais il n’y a pas moyen de leur passer ces sophismes.

Examinons encore un moment cette préférence qu’on prétend donner à la Grèce sur tous les autres peuples, et dont il semble qu’on se soit fait un point capital. « J’admirerai, si l’on veut, des peuples qui passent leur vie à la guerre ou dans les bois, qui couchent sur la terre et vivent de légumes. » Cette admiration est en effet très-digne d’un vrai philosophe: il n’appartient qu’au peuple aveugle et stupide d’admirer des gens qui passent leur vie non à défendre leur liberté, mais à se voler et se trahir mutuellement pour satisfaire leur mollesse ou leur ambition, et qui osent nourrir leur oisiveté de la sueur, du sang, et des travaux d’un million de malheureux. « Mais est-ce parmi ces gens grossiers qu’on ira chercher le bonheur? » On l’y chercherait beaucoup plus raisonnablement que la vertu parmi les autres. « Quel spectacle nous présenterait le genre humain composé uniquement de laboureurs, de soldats, de chasseurs, et de bergers? » Un spectacle infiniment plus beau que celui du genre humain composé de cuisiniers, de poètes, d’imprimeurs, d’orfèvres, de peintres, et de musiciens. Il n’y a que le mot soldat qu’il faut rayer du premier tableau. La guerre est quelquefois un devoir, et n’est point faite pour être un métier. Tout homme doit être soldat pour la défense de sa liberté; nul ne doit l’être pour envahir celle d’autrui: et mourir en servant la patrie est un emploi trop beau pour le confier à des mercenaires. « Faut-il donc, pour être dignes du nom d’hommes, vivre comme les lions et les ours? » Si j’ai le bonheur de trouver un seul lecteur impartial et ami de la vérité, je le prie de jeter un coup d’œil sur la société actuelle, et d’y remarquer qui sont ceux qui vivent entre eux comme les lions et les ours, comme les tigres et les crocodiles. « Érigera-t-on en vertus les facultés de l’instinct pour se nourrir, se perpétuer, et se défendre? » Ce sont des vertus, n’en doutons pas, quand elles sont guidées par la raison et sagement ménagées; et ce sont surtout des vertus quand elles sont employées à l’assistance de nos semblables. « Je ne vois là que des vertus animales peu conformes à la dignité de notre être. Le corps est exercé, mais l’âme esclave ne fait que ramper et languir. » Je dirais volontiers, en parcourant les fastueuses recherches de toutes nos académies: « Je ne vois là que d’ingénieuses subtilités, peu conformes à la dignité de notre être. L’esprit est exercé, mais l’âme esclave ne fait que ramper et languir. » « Ôtez les arts du monde, nous dit-on ailleurs, que reste-t-il? les exercices du corps et les passions? » Voyez, je vous prie, comment la raison et la vertu sont toujours oubliées! « Les arts ont donné l’être aux plaisirs de l’âme, les seuls qui soient dignes de nous. » C’est-à-dire qu’ils en ont substitué d’autres à celui de bien faire, beaucoup plus digne de nous encore. Qu’on suive l’esprit de tout ceci, on y verra, comme dans les raisonnements de la plupart de mes adversaires, un enthousiasme si marqué sur les merveilles de l’entendement, que cette autre faculté, infiniment plus sublime et plus capable d’élever et d’ennoblir l’âme, n’y est jamais comptée pour rien. Voilà l’effet toujours assuré de la culture des lettres. Je suis sûr qu’il n’y a pas actuellement un savant qui n’estime beaucoup plus l’éloquence de Cicéron que son zèle, et qui n’aimât infiniment mieux avoir composé les Catilinaires que d’avoir sauvé son pays.

L’embarras de mes adversaires est visible toutes les fois qu’il faut parler de Sparte. Que ne donneraient-ils point pour que cette fatale Sparte n’eut jamais existé! et eux qui prétendent que les grandes actions ne sont bonnes qu’à être célébrées, à quel prix ne voudraient-ils point que les siennes ne l’eussent jamais été! C’est une terrible chose qu’au milieu de cette fameuse Grèce qui ne devait, dit-on, sa vertu qu’à la philosophie, l’état où la vertu a été la plus pure et a duré le plus long-temps, ait été précisément celui où il n’y avait point de philosophes! Les mœurs de Sparte ont toujours été proposées en exemple à toute la Grèce; toute la Grèce était corrompue, et il y avait encore de la vertu à Sparte; toute la Grèce était esclave, Sparte seule était encore libre: cela est désolant. Mais enfin la fière Sparte perdit ses mœurs et sa liberté comme les avait perdues la savante Athènes; Sparte a fini. Que puis-je répondre à cela?

Encore deux observations sur Sparte, et je passe à autre chose. Voici la première: « Après avoir été plusieurs fois sur le point de vaincre, Athènes fut vaincue, il est vrai; et il est surprenant qu’elle ne l’eût pas été plus tôt, puisque l’Attique était un pays tout ouvert, et qui ne pouvait se défendre que par la supériorité de succès. » Athènes eût dû vaincre, par toutes sortes de raisons. Elle était plus grande et beaucoup plus peuplée que Lacédémone; elle avait de grands revenus, et plusieurs peuples étaient ses tributaires: Sparte n’avait rien de tout cela. Athènes, surtout par sa position, avait un avantage dont Sparte était privée, qui la mit en état de désoler plusieurs fois le Péloponnèse, et qui devait seul lui assurer l’empire de la Grèce. C’était un port vaste et commode; c’était une marine formidable, dont elle était redevable à la prévoyance de ce rustre de Thémistocle qui ne savait pas jouer de la flûte. On pourrait donc être surpris qu’Athènes, avec tant d’avantages, ait pourtant enfin succombé. Mais quoique la guerre du Poloponnèse, qui a ruiné la Grèce, n’ait fait honneur ni à l’une ni à l’autre république, et qu’elle ait surtout été de la part des Lacédémoniens une infraction des maximes de leur sage législateur, il ne faut pas s’étonner qu’à la longue le vrai courage l’ait emporté sur les ressources, ni même que la réputation de Sparte lui en ait donné plusieurs qui lui facilitèrent la victoire. En vérité, j’ai bien de la honte de savoir ces choses-là, et d’être forcé de les dire.

L’autre observation ne sera pas moins remarquable; en voici le texte, que je crois devoir remettre sous les yeux du lecteur.

« Je suppose que tous les états dont la Grèce était composée eussent suivi les mêmes lois que Sparte, que nous resterait-il de cette contrée si célèbre? À peine son nom serait parvenu jusqu’à nous. Elle aurait dédaigné de former des historiens pour transmettre sa gloire à la postérité; le spectacle de ses farouches vertus eût été perdu pour nous; il nous serait indifférent, par conséquent, qu’elles eussent existé ou non. Les nombreux systèmes de philosophie qui ont épuisé toutes les combinaisons possibles de nos idées, et qui, s’ils n’ont pas étendu beaucoup les limites de notre esprit, nous ont appris du moins où elles étaient fixées; ces chefs-d’œuvre d’éloquence et de poésie qui nous ont enseigné toutes les routes du cœur; les arts utiles ou agréables qui conservent ou embellissent la vie; enfin, l’inestimable tradition des pensées et des actions de tous les grands hommes qui ont fait la gloire ou le bonheur de leurs pareils: toutes ces précieuses richesses de l’esprit eussent été perdues pour jamais. Les siècles se seraient accumulés, les générations des hommes se seraient succédé comme celles des animaux, sans aucun fruit pour la postérité, et n’auraient laissé après elles qu’un souvenir confus de leur existence; le monde aurait vieilli, et les hommes seraient demeurés dans une enfance éternelle. »