On croit toujours avoir dit ce que font les sciences, quand on a dit ce qu’elles devraient faire, cela me parait pourtant fort différent. L’étude de l’univers devrait élever l’homme à son créateur; je le sais; mais elle n’élève que la vanité humaine. Le philosophe, qui se flatte de pénétrer dans les secrets de Dieu, ose associer sa prétendue sagesse à la sagesse éternelle: il approuve, il blâme, il corrige, il prescrit des lois à la nature, et des bornes à la Divinité; et tandis qu’occupé de ses vains systèmes il se donne mille peines pour arranger la machine du monde, le laboureur, qui voit la pluie et le soleil tour-à-tour fertiliser son champ, admire, loue, et bénit la main dont il reçoit ces grâces, sans se mêler de la manière dont elles lui parviennent. Il ne cherche point à justifier son ignorance ou ses vices par son incrédulité. Il ne censure point les œuvres de Dieu, et ne s’attaque point à son maître pour faire briller sa suffisance. Jamais le mot impie d’Alphonse X ne tombera dans l’esprit d’un homme vulgaire: c’est à une bouche savante que ce blasphème était réservé. Tandis que la savante Grèce était pleine d’athées, Élien remarquait que jamais barbare n’avait mis en doute l’existence de la Divinité. Nous pouvons remarquer de même aujourd’hui qu’il n’y a dans toute l’Asie qu’un seul peuple lettré, que plus de la moitié de ce peuple est athée, et que c’est la seule nation de l’Asie où l’athéisme soit connu.
« La curiosité naturelle à l’homme, continue-t-on, lui inspire l’envie d’apprendre. » Il devrait donc travailler à la contenir, comme tous ses penchants naturels. « Ses besoins lui en font sentir la nécessité. » À bien des égards les connaissances sont utiles; cependant les sauvages sont des hommes, et ne sentent point cette nécessité-là. « Ses emplois lui en imposent l’obligation. » Ils lui imposent bien plus souvent celle de renoncer à l’étude pour vaquer à ses devoirs. « Ses progrès lui en font goûter le plaisir. » C’est pour cela même qu’il devrait s’en défier. « Ses premières découvertes augmentent l’avidité qu’il a de savoir. » Cela arrive en effet à ceux qui ont du talent. « Plus il connaît, plus il sent qu’il a de connaissances à acquérir. » C’est-à-dire que l’usage de tout le temps qu’il perd est de l’exciter à en perdre encore davantage. Mais il n’y a guère qu’un petit nombre d’hommes de génie en qui la vue de leur ignorance se développe en apprenant, et c’est, pour eux seulement que l’étude peut être bonne. À peine les petits esprits ont-ils appris quelque chose, qu’ils croient tout savoir; et il n’y a sorte de sottise que cette persuasion ne leur fasse dire et faire. « Plus il a de connaissances acquises, plus il a de facilité à bien faire. » On voit qu’en parlant ainsi l’auteur a bien plus consulté son cœur qu’il n’a observé les hommes.
Il avance encore qu’il est bon de connaître le mal pour apprendre à le fuir; et il fait entendre qu’on ne peut s’assurer de sa vertu qu’après l’avoir mise à l’épreuve. Ces maximes sont au moins douteuses et sujettes à bien des discussions. Il n’est pas certain que, pour apprendre à bien faire, on soit obligé de savoir en combien de manières on peut faire le mal. Nous avons un guide intérieur, bien plus infaillible que tous les livres, et qui ne nous abandonne jamais dans le besoin. C’en serait assez pour nous conduire innocemment si nous voulions l’écouter toujours. Et comment serait-on obligé d’éprouver ses forces pour s’assurer de sa vertu, si c’est un des exercices de la vertu de fuir les occasions du vice?
L’homme sage est continuellement sur ses gardes, et se défie toujours de ses propres forces: il réserve tout son courage pour le besoin, et ne s’expose jamais mal à propos. Le fanfaron est celui qui se vante sans cesse de plus qu’il ne peut faire, et qui, après avoir bravé et insulté tout le monde, se laisse battre à la première rencontre. Je demande lequel de ces deux portraits ressemble le mieux à un philosophe aux prises avec ses passions.
On me reproche d’avoir affecté de prendre chez les anciens mes exemples de vertu. Il y a bien de l’apparence que j’en aurais trouvé encore davantage, si j’avais pu remonter plus haut. J’ai cité aussi un peuple moderne, et ce n’est pas ma faute si je n’en ai trouvé qu’un. On me reproche encore, dans une maxime générale, des parallèles odieux, où il entre, dit-on, moins de zèle et d’équité que d’envie contre mes compatriotes et d’humeur contre mes contemporains. Cependant personne peut-être n’aime autant que moi son pays et ses compatriotes. Au surplus, je n’ai qu’un mot à répondre. J’ai dit mes raisons, et ce sont elles qu’il faut peser: quant à mes intentions, il en faut laisser le jugement à celui-là seul auquel il appartient.
Je ne dois point passer ici sous silence une objection considérable qui m’a déjà été faite par un philosophe. « N’est-ce point, me dit-on ici, au climat, au tempérament, au manque d’occasion, au défaut d’objet, à l’économie du gouvernement, aux coutumes, aux lois, à toute autre cause qu’aux sciences, qu’on doit attribuer cette différence qu’on remarque quelquefois dans les mœurs en différents pays et en différents temps? » Cette question renferme de grandes vues, et demanderait des éclaircissements trop étendus pour convenir à cet écrit. D’ailleurs, il s’agirait d’examiner les relations très-cachées, mais très-réelles, qui se trouvent entre la nature du gouvernement et le génie, les mœurs et les connaissances des citoyens; et ceci me jetterait dans des discussions délicates, qui me pourraient mener trop loin. De plus, il me serait bien difficile de parler de gouvernement, sans donner trop beau jeu à mon adversaire; et, tout bien pesé, ce sont des recherches bonnes à faire à Genève, et dans d’autres circonstances.
Je passe à une accusation bien plus grave que l’objection précédente. Je la transcrirai dans ses propres termes; car il est important de la mettre fidèlement sous les yeux du lecteur.
« Plus le chrétien examine l’authenticité de ses titres, plus il se rassure dans la possession de sa croyance; plus il étudie la révélation, plus il se fortifie dans la foi. C’est dans les divines Écritures qu’il en découvre l’origine et l’excellence.; c’est dans les doctes écrits des pères de l’Église qu’il en suit de siècle en siècle le développement; c’est dans les livres de morale et les annales saintes qu’il en voit les exemples et qu’il s’en fait l’application.
« Quoi! l’ignorance enlèvera à la religion et à la vertu des lumières si pures, des appuis si puissants! et ce sera à elles qu’un docteur de Genève enseignera hautement qu’on doit l’irrégularité des mœurs! On s’étonnerait davantage d’entendre un si étrange paradoxe, si on ne savait que la singularité d’un système, quelque dangereux qu’il soit, n’est qu’une raison de plus pour qui n’a pour règle que l’esprit particulier. » J’ose le demander à l’auteur: Comment a-t-il pu jamais donner une pareille interprétation aux principes que j’ai établis? Comment a-t-il pu m’accuser de blâmer l’étude de la religion, moi qui blâme surtout l’étude de nos vaines sciences, parce qu’elle nous détourne de celle de nos devoirs? Et qu’est-ce que l’étude des devoirs du chrétien, sinon celle de sa religion même?
Sans doute j’aurais dû blâmer expressément toutes ces puériles subtilités de la scolastique avec lesquelles, sous prétexte d’éclaircir les principes de la religion, on en anéantit l’esprit en substituant l’orgueil scientifique à l’humilité chrétienne. J’aurais dû m’élever avec plus de force contre ces ministres indiscrets qui, les premiers, ont osé porter les mains à l’arche pour étayer avec leur faible savoir un édifice soutenu par la main de Dieu. J’aurais dû m’indigner contre ces hommes frivoles qui, par leurs misérables pointilleries, ont avili la sublime simplicité de l’Évangile, et réduit en sillogismes la doctrine de Jésus-Christ. Mais il s’agit aujourd’hui de me défendre, et non d’attaquer.
Je vois que c’est par l’histoire et les faits qu’il faudrait terminer cette dispute. Si je savais exposer en peu de mots ce que les sciences et la religion ont eu de commun dès le commencement, peut-être cela servirait-il à décider la question sur ce point.
Le peuple que Dieu s’était choisi n’a jamais cultivé les sciences, et on ne lui en a jamais conseillé l’étude; cependant, si cette étude était bonne à quelque chose, il en aurait eu plus besoin qu’un autre. Au contraire, ses chefs firent toujours leurs efforts pour le tenir séparé, autant qu’il était possible, des nations idolâtres et savantes qui l’environnaient: précaution moins nécessaire pour lui d’un côté que de l’autre; car ce peuple faible et grossier était bien plus aisé à séduire par les fourberies des prêtres de Baal que par les sophismes des philosophes.
Après des dispersions fréquentes parmi les Égyptiens et les Grecs, la science eut encore mille peines à germer dans les têtes des Hébreux. Josèphe et Philon, qui partout ailleurs n’auraient été que deux hommes médiocres, furent des prodiges parmi eux. Les saducéens, reconnaissantes à leur irréligion, furent les philosophes de Jérusalem; les pharisiens, grands hypocrites, en furent les docteurs. Ceux-ci, quoiqu’ils bornassent à peu près leur science à l’étude de la loi, faisaient cette étude avec tout le faste et toute la suffisance dogmatiques. Ils observaient aussi, avec un très-grand soin, toutes les pratiques de la religion; mais l’Évangile nous apprend l’esprit de cette exactitude, et le cas qu’il en fallait faire. Au surplus, ils avaient tous très-peu de science et beaucoup d’orgueil; et ce n’est pas en cela qu’ils différaient le plus de nos docteurs d’aujourd’hui.
Dans l’établissement de la nouvelle loi, ce ne fut point à des savants que Jésus-Christ voulut confier sa doctrine et son ministère. Il suivit dans son choix la prédilection qu’il a montrée en toute occasion pour les petits et les simples; et dans les instructions qu’il donnait à ses disciples, on ne voit pas un mot d’étude ni de science, si ce n’est pour marquer le mépris qu’il faisait de tout cela.
Après la mort de Jésus-Christ, douze pauvres pécheurs et artisans entreprirent d’instruire et de convertir le monde. Leur méthode était simple; ils prêchaient sans art, mais avec un cœur pénétre; et de tous les miracles dont Dieu honorait leur foi, le plus frappant était la sainteté de leur vie: leurs disciples suivirent cet exemple, et le succès fut prodigieux. Les prêtres païens, alarmés, firent entendre aux princes que l’état était perdu, parce-que les offrandes diminuaient. Les persécutions s’élevèrent, et les persécuteurs ne firent qu’accélérer les progrès de cette religion qu’ils voulaient étouffer. Tous les chrétiens couraient au martyre, tous les peuples couraient au baptême; l’histoire de ces premiers temps est un prodige continuel.
Cependant les prêtres des idoles, non contents de persécuter les chrétiens, se mirent à les calomnier. Les philosophes, qui ne trouvaient pas leur compte dans une religion qui prêche l’humilité, se joignirent à leurs prêtres. Les simples se faisaient chrétiens, il est vrai; mais les savants se moquaient d’eux, et l’on sait avec quel mépris saint Paul lui-même fut reçu des Athéniens. Les railleries et les injures pleuvaient de toutes parts sur la nouvelle secte. Il fallut prendre la plume pour se défendre. Saint Justin martyr écrivit le premier l’apologie de sa foi. On attaqua les païens à leur tour: les attaquer, c’était les vaincre. Les premiers succès encouragèrent d’autres écrivains. Sous prétexte d’exposer la turpitude du paganisme, on se jeta dans la mythologie et dans l’érudition; on voulut montrer de la science et du bel esprit; les livres parurent en foule, et les mœurs commencèrent à se relâcher.
Bientôt on ne se contenta plus de la simplicité de l’Évangile et de la foi des apôtres, il fallut toujours avoir plus d’esprit que ses prédécesseurs. On subtilisa sur tous les dogmes; chacun voulut soutenir son opinion, personne ne voulut céder. L’ambition d’être chef de secte se fit entendre, les hérésies pullulèrent de toutes parts.
L’emportement et la violence ne tardèrent pas à se joindre à la dispute. Ces chrétiens si doux, qui ne savaient que tendre la gorge aux couteaux, devinrent entre eux des persécuteurs furieux, pires que les idolâtres: tous trempèrent dans les mêmes excès, et le parti de la vérité ne fut pas soutenu avec plus de modération que celui de l’erreur. Un autre mal encore plus dangereux naquit de la même source; c’est l’introduction de l’ancienne philosophie dans la doctrine chrétienne. À force d’étudier les philosophes grecs, on crut y voir des rapports avec le christianisme. On osa croire que la religion en deviendrait plus respectable, revêtue de l’autorité de la philosophie. Il fut un temps où il fallait être platonicien pour être orthodoxe; et peu s’en fallut que Platon d’abord, et ensuite Aristote, ne fut placé sur l’autel à côté de Jésus-Christ.
L’Eglise s’éleva plus d’une fois contre ces abus. Ses plus illustres défenseurs les déplorèrent souvent en termes pleins de force et d’énergie; souvent ils tentèrent d’en bannir toute cette science mondaine qui en souillait la pureté. Un des plus illustres papes en vint même jusqu’à cet excès de zèle de soutenir que c’était une chose honteuse d’asservir la parole de Dieu aux règles de la grammaire.
Mais ils eurent beau crier; entraînés par le torrent, ils furent contraints de se conformer eux-mêmes à l’usage qu’ils condamnaient; et ce fut d’une manière très-savante que la plupart d’entre eux déclamèrent contre le progrès des sciences.
Après de longues agitations, les choses prirent enfin une assiette plus fixe. Vers le dixième siècle, le flambeau des sciences cessa d’éclairer la terre; le clergé demeura plongé dans une ignorance que je ne veux pas justifier, puisqu’elle ne tombait pas moins sur les choses qu’il doit savoir que sur celles qui lui sont inutiles, mais à laquelle l’Église gagna du moins un peu plus de repos qu’elle n’en avait éprouvé jusque-là.
Après la renaissance des lettres, les divisions ne tardèrent pas à recommencer plus terribles que jamais. De savants hommes émurent la querelle, de savants hommes la soutinrent, et les plus capables se montrèrent toujours les plus obstinés. C’est en vain qu’on établit des conférences entre les docteurs des différents partis: aucun n’y portait l’amour de la réconciliation, ni peut-être celui de la vérité; tous n’y portaient que le désir de briller aux dépens de leur adversaire; chacun voulait vaincre, nul ne voulait s’instruire; le plus fort imposait silence au plus faible; la dispute se terminait toujours par des injures, et la persécution en a toujours été le fruit. Dieu seul sait quand tous ces maux finiront.
Les sciences sont florissantes aujourd’hui; la littérature et les arts brillent parmi nous: quel profit en a tiré la religion? Demandons-le à cette multitude de philosophes qui se piquent de n’en point avoir. Nos bibliothèques regorgent de livres de théologie, et les casuistes fourmillent parmi nous. Autrefois nous avions des saints, et point de casuistes. La science s’étend, et la foi s’anéantit; tout le monde veut enseigner à bien faire, et personne ne veut l’apprendre; nous sommes tous devenus docteurs, et nous avons cessé d’être chrétiens.
Non, ce n’est point avec tant d’art et d’appareil que l’Évangile s’est étendu par tout l’univers, et que sa beauté ravissante a pénétré les cœurs. Ce divin livre, le seul nécessaire à un chrétien, et le plus utile de tous à quiconque même ne le serait pas, n’a besoin que d’être médité pour porter dans l’âme l’amour de son auteur, et la volonté d’accomplir ses préceptes. Jamais la vertu n’a parlé un si doux langage; jamais la plus profonde sagesse ne s’est exprimée avec tant d’énergie et de simplicité. On n’en quitte point la lecture sans se sentir meilleur qu’auparavant. Ô vous! ministres de la loi qui m’y est annoncée, donnez-vous moins de peine pour m’instruire de tant de choses inutiles. Laissez-là tous ces livres savants qui ne savent ni me convaincre ni me toucher. Prosternez-vous aux pieds de ce Dieu de miséricorde que vous vous chargez de me faire connaître et aimer; demandez-lui pour vous cette humilité profonde que vous devez me prêcher. N’étalez point à mes yeux cette science orgueilleuse ni ce faste indécent qui vous déshonorent et qui me révoltent; soyez touchés vous-mêmes, si vous voulez que je le sois; et surtout montrez-moi dans votre conduite la pratique de cette loi dont vous prétendez m’instruire. Vous n’avez pas besoin d’en savoir ni de m’en enseigner davantage, et votre ministère est accompli. Il n’est point en tout cela question de belles-lettres, ni de philosophie. C’est ainsi qu’il convient de suivre et de prêcher l’Évangile, et c’est ainsi que ses premiers défenseurs l’ont fait triompher de toutes les nations, non aristotelico more, disaient les pères de l’Église, sed piscatorio.
Je sens que je deviens long; mais j’ai cru ne pouvoir me dispenser de m’étendre un peu sur un point de l’importance de celui-ci. De plus, les lecteurs impatients doivent faire réflexion que c’est une chose bien commode que la critique; car où l’on attaque avec un mot, il faut des pages pour se défendre.
Je passe à la deuxième partie de la réponse, sur laquelle je tacherai d’être plus court, quoique je n’y trouve guère moins d’observations à faire.
« Ce n’est pas des sciences, me dit-on, c’est du sein des richesses que sont nés de tout temps la mollesse et le luxe. » Je n’avais pas dit non plus que le luxe fût né des sciences, mais qu’ils étaient nés ensemble, et que l’un n’allait guère sans l’autre. Voici comment j’arrangerais cette généalogie. La première source du mal est l’inégalité: de l’inégalité sont venues les richesses; car ces mots de pauvre et de riche sont relatifs, et partout où les hommes seront égaux il n’y aura ni riches ni pauvres. Des richesses sont nés le luxe et l’oisiveté; du luxe sont venus les beaux-arts, et de l’oisiveté les sciences. « Dans aucun temps les richesses n’ont été l’apanage des savants. » C’est en cela même que le mal est plus grand: les riches et les savants ne servent qu’à se corrompre mutuellement. Si les riches étaient plus savants, ou que les savants fussent plus riches, les uns seraient de moins lâches flatteurs, les autres aimeraient moins la basse flatterie, et tous en vaudraient mieux. C’est ce qui peut se voir par le petit nombre de ceux qui ont le bonheur d’être savants et riches tout à la fois. « Pour un Platon dans l’opulence, pour un Aristippe accrédité à la cour, combien de philosophes réduits au manteau et à la besace, enveloppés dans leur propre vertu et ignorés dans leur solitude! » Je ne disconviens pas qu’il n’y ait un grand nombre de philosophes très-pauvres, et sûrement très-fâchés de l’être: je ne doute pas non plus que ce ne soit à leur seule pauvreté que la plupart d’entre eux doivent leur philosophie; mais quand je voudrais bien les supposer vertueux, serait-ce sur leurs mœurs, que le peuple ne voit point, qu’il apprendrait à réformer les siennes? « Les savants n’ont ni le goût ni le loisir d’amasser de grands biens. » Je consens à croire qu’ils n’en ont pas le loisir. « Ils aiment L’étude. » Celui qui n’aimerait pas son métier serait un homme bien fou ou bien misérable. « Ils vivent dans la médiocrité. » Il faut être extrêmement disposé en leur faveur pour leur en faire un mérite. « Une vie laborieuse et modérée, passée dans le silence de la retraite, occupée de la lecture et du travail, n’est pas assurément une vie voluptueuse et criminelle. » Non pas du moins aux yeux des hommes: tout dépend de l’intérieur. Un homme peut être contraint à mener une telle vie, et avoir pourtant l’âme très-corrompue; d’ailleurs qu’importe qu’il soit lui-même vertueux et modeste, si les travaux dont il s’occupe nourrissent l’oisiveté et gâtent l’esprit de ses concitoyens? « Les commodités de la vie, pour être souvent le fruit des arts, n’en sont pas davantage le partage des artistes. » Il ne me paraît guère qu’ils soient gens a se les refuser, surtout ceux qui, s’occupant d’arts tout-à-fait inutiles et par conséquent très-lucratifs, sont plus en état de se procurer tout ce qu’ils désirent. « Ils ne travaillent que pour les riches. » Au train que prennent les choses, je ne serais pas étonné de voir quelque jour des riches travailler pour eux. « Et ce sont les riches oisifs qui profitent et abusent des fruits de leur industrie. » Encore une fois, je ne vois point que nos artistes soient des gens si simples et si modestes. Le luxe ne saurait régner dans un ordre de citoyens, qu’il ne se glisse bientôt parmi tous les autres sous différentes modifications, et partout il fait le même ravage.
Le luxe corrompt tout, et le riche qui en jouit, et le misérable qui le convoite. On ne saurait dire que ce soit un mal en soi de porter des manchettes de point, un habit brodé et une boîte émaillée, mais c’en est un très-grand de faire quelque cas de ces colifichets, d’estimer heureux le peuple qui les porte, et de consacrer à se mettre en état d’en acquérir de semblables un temps et des soins que tout homme doit à de plus nobles objets. Je n’ai pas besoin d’apprendre quel est le métier de celui qui s’occupe de telles vues, pour savoir le jugement que je dois porter de lui.
J’ai passé le beau portrait qu’on nous fait ici des savants, et je crois pouvoir me faire un mérité de cette complaisance. Mon adversaire est moins indulgent: non-seulement il ne m’accorde rien qu’il puisse me refuser, mais, plutôt que de passer condamnation sur le mal que je pense de notre vaine et fausse politesse, il aime mieux excuser l’hypocrisie. Il me demande si je voudrais que le vice se montrât à découvert. Assurément je le voudrais: la confiance et l’estime renaîtraient entre les bons, on apprendrait à se défier des méchants, et la société en serait plus sûre. J’aime mieux que mon ennemi m’attaque à force ouverte, que de venir en trahison me frapper par derrière. Quoi donc! faudra-t-il joindre le scandale au crime? je ne sais; mais je voudrais bien qu’on n’y joignît pas la fourberie. C’est une chose très-commode pour les vicieux que toutes les maximes qu’on nous débite depuis long-temps sur le scandale. Si on les voulait suivre à la rigueur, il faudrait se laisser piller, trahir, tuer impunément, et ne jamais punir personne; car c’est un objet très-scandaleux qu’un scélérat sur la roue. Mais l’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Oui, comme celui des assassins de César, qui se prosternaient à ses pieds pour l’égorger plus sûrement. Cette pensée a beau être brillante, elle a beau être autorisée du nom célèbre de son auteura, elle n’en est pas plus juste. Dira-t-on jamais d’un filou qui prend la livrée d’une maison pour faire son coup plus commodément, qu’il rend hommage au maître de la maison qu’il vole? Non: couvrir sa méchanceté du dangereux manteau de l’hypocrisie, ce n’est point honorer la vertu, c’est l’outrager en profanant ses enseignes; c’est ajouter la lâcheté et la fourberie à tous les autres vices; c’est se fermer pour jamais tout retour vers la probité. Il y a des caractères élevés qui portent jusque dans le crime je ne sais quoi de fier et de généreux qui laisse voir au dedans encore quelque étincelle de ce feu céleste fait pour animer les belles âmes. Mais l’âme vile et rampante de l’hypocrite est semblable à un cadavre où l’on ne trouve plus ni feu, ni chaleur, ni ressource à la vie. J’en appelle à l’expérience. On a vu de grands scélérats rentrer en eux-mêmes, achever saintement leur carrière et mourir en prédestinés; mais ce que personne n’a jamais vu, c’est un hypocrite devenir homme de bien: on aurait pu raisonnablement tenter la conversion de Cartouche, jamais un homme sage n’eût entrepris celle de Cromwell.
J’ai attribué au rétablissement des lettres et des arts l’élégance et la politesse qui règnent dans nos manières. L’auteur de la réponse me le dispute, et j’en suis étonné; car, puisqu’il fait tant de cas de la politesse, et qu’il fait tant de cas des sciences, je n’aperçois pas l’avantage qui lui reviendra d’ôter à l’une de ces choses l’honneur d’avoir produit l’autre. Mais examinons ses preuves: elles se réduisent à ceci: « On ne voit point que les savants soient plus polis que les autres hommes; au contraire, ils le sont souvent beaucoup moins: donc notre politesse n’est pas l’ouvrage des sciences. » Je remarquerai d’abord qu’il s’agit moins ici de sciences que de littérature, de beaux-arts et d’ouvrages de goût; et nos beaux esprits, aussi peu savants qu’on voudra, mais si polis, si répandus, si brillants, si petits-maîtres, se reconnaîtront difficilement à l’air maussade et pédantesque que l’auteur de la réponse leur veut donner. Mais passons-lui cet antécédent; accordons, s’il le faut, que les savants, les poètes et les beaux esprits, sont tous également ridicules; que messieurs de l’académie des belles-lettres, messieurs de l’académie des sciences, messieurs de l’académie française, sont des gens grossiers, qui ne connaissent ni le ton, ni les usages du monde, et exclus par état de la bonne compagnie; l’auteur gagnera peu de chose à cela, et n’en sera pas plus en droit de nier que la politesse et l’urbanité qui règnent parmi nous soient l’effet du bon goût, puisé d’abord chez les anciens, et répandu parmi les peuples de l’Europe par les livres agréables qu’on y publie de toutes parts. Comme les meilleurs maîtres à danser ne sont pas toujours les gens qui se présentent le mieux, on peut donner de très-bonnes leçons de politesse sans vouloir ou pouvoir être fort poli soi-même. Ces pesants commentateurs, qu’on nous dit qui connaissaient tout dans les anciens hors la grâce et la finesse, n’ont pas laissé, par leurs ouvrages utiles, quoique méprisés, de nous apprendre à sentir ces beautés qu’ils ne sentaient point. Il en est de même de cet agrément du commerce et de cette élégance de mœurs qu’on substitue à leur pureté, et qui s’est fait remarquer chez tous les peuples où les lettres ont été en honneur; à Athènes, à Rome, à la Chine, partout on a vu la politesse et du langage et des manières accompagner toujours, non les savants et les artistes, mais les sciences et les beaux-arts.
L’auteur attaque ensuite les louanges que j’ai données à l’ignorance; et, me taxant d’avoir parlé plus en orateur qu’en philosophe, il peint l’ignorance à son tour; et l’on peut bien se douter qu’il ne lui prête pas de belles couleurs.
Je ne nie point qu’il ait raison, mais je ne crois pas avoir tort. Il ne faut qu’une distinction très-juste et très-vraie pour nous concilier.
Il y a une ignorance féroce et brutale qui naît d’un mauvais cœur et d’un esprit faux; une ignorance criminelle qui s’étend jusqu’aux devoirs de l’humanité, qui multiplie les vices, qui dégrade la raison, avilit l’âme et rend les hommes semblables aux bêtes; cette ignorance est celle que l’auteur attaque, et dont il fait un portrait fort odieux et fort ressemblant. Il y a une autre sorte d’ignorance raisonnable qui consiste à borner sa curiosité à l’étendue des facultés qu’on a reçues; une ignorance modeste, qui naît d’un vif amour pour la vertu et n’inspire qu’indifférence sur toutes les choses qui ne sont point dignes de remplir le cœur de l’homme, et qui ne contribuent point à le rendre meilleur; une douce et précieuse ignorance, trésor d’une âme pure et contente de soi, qui met toute sa félicité à se replier sur elle-même, à se rendre témoignage de son innocence, et n’a pas besoin de chercher un faux et vain bonheur dans l’opinion que les autres pourraient avoir de ses lumières: voilà l’ignorance que j’ai louée, et celle que je demande au ciel en punition du scandale que j’ai causé aux doctes par mon mépris déclaré pour les sciences humaines.
« Que l’on compare, dit l’auteur, à ces temps d’ignorance et de barbarie ces siècles heureux où les sciences ont répandu partout l’esprit d’ordre et de justice. » Ces siècles heureux seront difficiles à trouver; mais on en trouvera plus aisément où, grâce aux sciences, ordre et justice ne seront plus que de vains noms faits pour en imposer au peuple, et où l’apparence en aura été conservée avec soin pour les détruire en effet plus impunément. « On voit de nos jours des guerres moins fréquentes, mais plus justes. » En quelque temps que ce soit, comment la guerre pourra-t-elle être plus juste dans l’un des partis sans être plus injuste dans l’autre? Je ne saurais concevoir cela. « Des actions moins étonnantes, mais plus héroïques. » Personne assurément ne disputera à mon adversaire le droit de juger de l’héroïsme; mais pense-t-il que ce qui n’est point étonnant pour lui ne le soit pas pour nous? « Des victoires moins sanglantes, mais plus glorieuses; des conquêtes moins rapides, mais plus assurées; des guerriers moins violents, mais plus redoutés, sachant vaincre avec modération, traitant les vaincus avec humanité; l’honneur est leur guide, la gloire leur récompense. » Je ne nie pas à l’auteur qu’il n’y ait de grands hommes parmi nous, il lui serait trop aisé d’en fournir la preuve; ce qui n’empêche point que les peuples ne soient très-corrompus. Au reste, ces choses sont si vagues qu’on pourrait presque les dire de tous les âges; et il est impossible d’y répondre, parce qu’il faudrait feuilleter des bibliothèques et faire des in-folio pour établir des preuves pour ou contre.