SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Discours sur les sciences et les arts

Page 11 of 11

force: que les savans du premier ordre trouvent dans leurs Cours d’honorables asyles: qu’ils y obtiennent la seule récompense digne d’eux, celle de contribuer par leur crédit au bonheur des Peuples à qui ils auront enseigné la sagesse; c’est alors seulement qu’on verra ce que peuvent la vertu, la science & l’autorité animées d’une noble émulation, et travaillant de concert à la félicité du Genre-humain. Mais tant que la puissance sera seule d’un côté, les lumières & la sagesse seules d un autre, les savans penseront rarement de grandes choses, les Princes en feront plus rarement de belles, & les Peuples continueront d’être vils, corrompus & malheureux.

Pour nous, hommes vulgaires, à qui le Ciel n’a point départi de si grands talens & qu’il ne destine pas à tant de gloire, restons dans notre obscurité. Ne courons point après une réputation qui nous échapperoit, & qui, dans l’état présent des choses, ne nous rendroit jamais ce qu’ elle nous auroit coûté, quand nous aurions tous les titres pour l’obtenir. À quoi bon chercher notre bonheur dans l’opinion d’autrui, si nous pouvons le trouver en nous-mêmes? Laissons à d’autres le soin d’instruire les Peuples de leurs devoirs, & bornons-nous à bien remplir les nôtres; nous n’avons pas besoin d’en savoir davantage.

O vertu! Science sublime des ames simples, faut-il donc tant de peines et d’appareil pour te connoître? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, & ne suffit-il pas pour apprendre tes Loix de rentrer en soi-même & d’écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions? Voilà la véritable Philosophie, sachons nous en contenter; & sans envier la gloire de ces hommes célèbres qui s’immortalisent dans la République des Lettres, tâchons de mettre entre eux & nous cette distinction glorieuse qu’on remarquoit jadis entre deux grands Peuples; que l’un savoit bien dire, & l’autre bien faire.

FIN.