SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Discours sur les sciences et les arts

Page 4 of 11

La nature d’elle-même est belle, sans doute; mais n’est-ce pas à en découvrir les beautés, à en pénétrer les secrets, à en dévoiler les opérations, que les savants emploient leurs recherches? Pourquoi un si vaste champ est-il offert à nos regards? L’esprit fait pour le parcourir, et qui acquiert dans cet exercice, si digne de son activité, plus de force et d’étendue, doit-il se réduire à quelques perceptions passagères, ou à une stupide admiration? Les mœurs seront-elles moins pures, parce que la raison sera plus éclairée? et à mesure que le flambeau qui nous est donné pour nous conduire augmentera de lumières, notre route deviendra-t-elle moins aisée à trouver et plus difficile à tenir? À quoi aboutiraient tous les dons que le créateur a faits à l’homme, si, borné aux fonctions organiques de ses sens, il ne pouvait seulement examiner ce qu’il voit, réfléchir sur ce qu’il entend, discerner par l’odorat les rapports qu’ont avec lui les objets, suppléer par le tact au défaut de la vue, et juger par le goût de ce qui lui est avantageux ou nuisible? Sans la raison qui nous éclaire et nous dirige, confondus avec les bêtes, gouvernés par l’instinct, ne deviendrions-nous pas bientôt aussi semblables à elles par nos actions que nous le sommes déjà par nos besoins? Ce n’est que par le secours de la réflexion et de l’étude, que nous pouvons parvenir à régler l’usage des choses sensibles qui sont à notre portée, à corriger les erreurs de nos sens, à soumettre le corps à l’empire de l’esprit, à conduire l’âme, cette substance spirituelle et immortelle, à la connaissance de ses devoirs et de sa fin.

Comme c’est principalement par leurs effets sur les mœurs que l’auteur s’attache à décrier les sciences, pour les venger d’une si fausse imputation, je n’aurais qu’à rapporter ici les avantages que leur doit la société: mais qui pourrait détailler les biens sans nombre qu’elles y apportent, et les agréments infinis qu’elles y répandent? Plus elles sont cultivées dans un état, plus l’état est florissant, tout y languirait sans elles.

Que ne leur doit pas l’artisan pour tout ce qui contribue à la beauté, à la solidité, à la proportion, à la perfection de ses ouvrages? le laboureur, pour les différentes façons de forcer la terre à payer à ses travaux les tributs qu’il en attend? le médecin, pour découvrir la nature des maladies et la propriété des remèdes? le jurisconsulte, pour discerner l’esprit des lois, et la diversité des devoirs? le juge, pour démêler les artifices de la cupidité d’avec la simplicité de l’innocence, et décider avec équité des biens et de la vie des hommes? Tout citoyen, de quelque profession, de quelque condition qu’il soit, a des devoirs à remplir; et comment les remplir sans les connaître? Sans la connaissance de l’histoire, de la politique, de la religion, comment ceux qui sont préposés au gouvernement des états, sauraient-ils y maintenir l’ordre, la subordination, la sûreté, l’abondance?

La curiosité, naturelle à l’homme, lui inspire l’envie d’apprendre; ses besoins lui en font sentir la nécessité, ses emplois lui en imposent l’obligation; ses progrès lui en font goûter le plaisir. Ses premières découvertes augmentent l’avidité qu’il a de savoir; plus il connaît, plus il sent qu’il a de connaissances à acquérir, et plus il a de connaissances acquises, plus il a de facilité à bien faire.

Le citoyen de Genève ne l’aurait-il pas éprouvé? Gardons-nous d’en croire sa modestie. Il prétend qu’on serait plus vertueux si l’on était moins savant. Ce sont les sciences, dit-il, qui nous font connaître le mal. Que de crimes, s’écrie-t-il, nous ignorerions sans elles! Mais l’ignorance du vice est-elle donc une vertu? Est-ce faire le bien que d’ignorer le mal? Et si, s’en abstenir parce qu’on ne le connaît pas, c’est là ce qu’il appelle être vertueux, qu’il convienne du moins que ce n’est pas l’être avec beaucoup de mérite: c’est s’exposer à ne pas l’être long-temps: c’est ne l’être que jusqu’à ce que quelque objet vienne solliciter les penchants naturels, ou que quelque occasion vienne réveiller des passions endormies. Il me semble voir un faux brave, qui ne fait montre de sa valeur que quand il ne se présente point d’ennemis: un ennemi vient-il à paraître, faut-il se mettre en défense, le courage manque, et la vertu s’évanouit. Si les sciences nous font connaître le mal, elles nous en font connaître aussi le remède. Un botaniste habile sait démêler les plantes salutaires d’avec les herbes venimeuses; tandis que le vulgaire, qui ignore également la vertu des unes et le poison des autres, les foule aux pieds sans distinction, ou les cueille sans choix. Un homme éclairé par les sciences distingue, dans le grand nombre d’objets qui s’offrent à ses connaissances, ceux qui méritent son aversion ou ses recherches; il trouve, dans la difformité du vice et dans le trouble qui le suit, dans les charmes de la vertu et dans la paix qui l’accompagne, de quoi fixer son estime et son goût pour l’une, son horreur et ses mépris pour l’autre; il est sage par choix, il est solidement vertueux.

Mais, dit-on, il y a des pays où, sans science, sans étude, sans connaître en détail les principes de la morale, on la pratique mieux que dans d’autres où elle est plus connue, plus louée, plus hautement enseignée. Sans examiner ici à la rigueur ces parallèles qu’on fait si souvent de nos mœurs avec celles des anciens ou des étrangers, parallèles odieux, où il entre moins de zèle et d’équité que d’envie contre ses compatriotes, et d’humeur contre ses contemporains, n’est-ce point au climat, au tempérament, au manque d’occasion, au défaut d’objet, à l’économie du gouvernement, aux coutumes, aux lois, à toute autre cause qu’aux sciences, qu’on doit attribuer cette différence qu’on remarque quelquefois dans les mœurs en différents pays, et en différents temps? Rappeler sans cesse cette simplicité primitive dont on fait tant d’éloges, se la représenter toujours comme la compagne inséparable de l’innocence, n’est-ce point tracer un portrait en idée pour se faire illusion? Où vit-on jamais des hommes sans défauts, sans désirs, sans passions? Ne portons-nous pas en nous-mêmes le germe de tous les vices? S’il fut des temps, s’il est encore des climats où certains crimes soient ignorés, n’y voit-on pas d’autres désordres?

N’en voit-on pas encore de plus monstrueux chez ces peuples dont on vante la stupidité? Parce que l’or ne tente pas leur cupidité, parce que les honneurs n’excitent pas leur ambition, en connaissent-ils moins l’orgueil et l’injustice? Y sont-ils moins livrés aux bassesses de l’envie, moins emportés par la fureur de la vengeance? Leurs sens grossiers sont-ils inaccessibles à l’attrait des plaisirs? et à quels excès ne se porte pas une volupté qui n’a point de règle, et qui ne connaît point de frein? Mais quand même, dans ces contrées sauvages, il y aurait moins de crimes que dans certaines nations policées, y a-t-il autant de vertus? Y voit-on surtout ces vertus sublimes, cette pureté de mœurs, ce désintéressement magnanime, ces actions surnaturelles qu’enfante la religion?

Tant de grands hommes qui l’ont défendue par leurs ouvrages, qui l’ont fait admirer par leurs mœurs, n’avaient-ils pas puisé dans l’étude ces lumières supérieures qui ont triomphé des erreurs et des vices? C’est le faux bel esprit, c’est l’ignorance présomptueuse, qui font éclore les doutes et les préjugés; c’est l’orgueil, c’est l’obstination, qui produisent les schismes et les hérésies, c’est le pyrrhonisme, c’est l’incrédulité, qui favorisent l’indépendance, la révolte, les passions, tous les forfaits. De tels adversaires font honneur à la religion. Pour les vaincre, elle n’a qu’à paraître; seule, elle a de quoi les confondre tous; elle ne craint que de n’être pas assez connue; elle n’a besoin que d’être approfondie pour se faire respecter; on l’aime dès qu’on la connaît; à mesure qu’on l’approfondit davantage, on trouve de nouveaux motifs pour la croire, et de nouveaux moyens pour la pratiquer: plus le chrétien examine l’authenticité de ses titres, plus il se rassure dans la possession de sa croyance; plus il étudie la révélation, plus il se fortifie dans la foi. C’est dans les divines écritures qu’il en découvre l’origine et l’excellence; c’est dans les doctes écrits des pères de l’Église qu’il en suit de siècle en siècle le développement; c’est dans les livres de morale et les annales saintes qu’il en voit les exemples et qu’il s’en fait l’application.

Quoi! l’ignorance enlèvera à la religion et à la vertu des lumières si pures, des appuis si puissants; et ce sera à cette même religion qu’un docteur de Genève enseignera hautement qu’on doit l’irrégularité des mœurs! On s’étonnerait davantage d’entendre un si étrange paradoxe, si on ne savait que la singularité d’un système, quelque dangereux qu’il soit, n’est qu’une raison de plus pour qui n’a pour règle que l’esprit particulier. La religion étudiée est pour tous les hommes la règle infaillible des bonnes mœurs. Je dis plus: l’étude même de la nature contribue à élever les sentiments, à régler la conduite; elle ramène naturellement à l’admiration, à l’amour, à la reconnaissance, à la soumission, que toute âme raisonnable sent être dus au Tout-Puissant. Dans le cours régulier de ces globes immenses qui roulent sur nos têtes, l’astronome découvre une puissance infinie. Dans la proportion exacte de toutes les parties qui composent l’univers, le géomètre aperçoit l’effet d’une intelligence sans bornes. Dans la succession des temps, l’enchaînement des causes aux effets, la végétation des plantes, l’organisation des animaux, la constante uniformité et la variété étonnante des différents phénomènes de la nature, le physicien n’en peut méconnaître l’auteur, le conservateur, l’arbitre, et le maître.

De ces réflexions, le vrai philosophe descendant à des conséquences pratiques, et rentrant en lui-même, après avoir vainement cherché dans tous les objets qui l’environnent ce bonheur parfait après lequel il soupire sans cesse, et ne trouvant rien ici-bas qui réponde à l’immensité de ses désirs, il sent qu’il est fait pour quelque chose de plus grand que tout ce qui est créé; il se retourne naturellement vers son premier principe et sa dernière fin. Heureux si, docile à la grâce, il apprend à ne chercher la félicité de son cœur que dans la possession de son Dieu!

SECONDE PARTIE.

Ici l’auteur anonyme donne lui-même l’exemple de l’abus qu’on peut faire de l’érudition et de l’ascendant qu’ont sur l’esprit les préjugés. Il va fouiller dans les siècles les plus reculés. Il remonte à la plus haute antiquité. Il s’épuise en raisonnements et en recherches pour trouver des suffrages qui accréditent son opinion. Il cite des témoins qui attribuent à la culture des sciences et des arts la décadence des royaumes et des empires. Il impute aux savants et aux artistes le luxe et la mollesse, sources ordinaires des plus étranges révolutions.

Mais l’Égypte, la Grèce, la république de Rome, l’empire de la Chine, qu’il ose appeler en témoignage en faveur de l’ignorance, au mépris des sciences et au préjudice des mœurs, auraient dû rappeler à son souvenir ces législateurs fameux qui ont éclairé par l’étendue de leurs lumières, et réglé par la sagesse de leurs lois ces grands états dont ils avaient posé les premiers fondements; ces orateurs célèbres qui les ont soutenus sur le penchant de leur ruine, par la force victorieuse de leur sublime éloquence; ces philosophes, ces sages, qui, par leurs doctes écrits et leurs vertus morales, ont illustré leur patrie et immortalisé leur nom.

Quelle foule d’exemples éclatants ne pourrais-je pas opposer au petit nombre d’auteurs hardis qu’il a cités! Je n’aurais qu’à ouvrir les annales du monde. Par combien de témoignages incontestables, d’augustes monuments, d’ouvrages immortels, l’histoire n’atteste-t-elle pas que les sciences ont contribué partout au bonheur des hommes, à la gloire des empires; au triomphe de la vertu!

Non, ce n’est pas des sciences, c’est du sein des richesses que sont nés de tout temps la mollesse et le luxe; et, dans aucun temps, les richesses n’ont été l’apanage ordinaire des savants. Pour un Platon dans l’opulence, un Aristippe accrédité à la cour, combien de philosophes réduits au manteau et à la besace, enveloppés dans leur propre vertu et ignorés dans leur solitude! combien d’Homères et de Diogènes, d’Épictètes et d’Ésopes, dans l’indigence! Les savants n’ont ni le goût ni le loisir d’amasser de grands biens. Ils aiment l’étude; ils vivent dans la médiocrité; et une vie laborieuse et modérée, passée dans le silence de la retraite, occupée de la lecture et du travail, n’est pas assurément une vie voluptueuse et criminelle. Les commodités de la vie, pour être souvent le fruit des arts, n’en sont pas davantage le partage des artistes; ils ne travaillent que pour les riches, et ce sont les riches oisifs qui profitent et abusent des fruits de leur industrie.

L’effet le plus vanté des sciences et des arts, c’est, continue l’auteur, cette politesse introduite parmi les hommes, qu’il lui plaît de confondre avec l’artifice et l’hypocrisie; politesse, selon lui, qui ne sert qu’à cacher les défauts et à masquer les vices. Voudrait-il donc que le vice parût à découvert, que l’indécence fût jointe au désordre et le scandale au crime? Quand, effectivement, cette politesse dans les manières ne serait qu’un raffinement de l’amour-propre pour voiler les faiblesses, ne serait-ce pas encore un avantage pour la société, que le vicieux n’osât s’y montrer tel qu’il est, et qu’il fût forcé d’emprunter les livrées de la bienséance et de la modestie? On l’a dit, et il est vrai; l’hypocrisie, tout odieuse qu’elle est en elle-même, est pourtant un hommage que le vice rend à la vertu; elle garantit du moins les âmes faibles de la contagion du mauvais exemple.

Mais c’est mal connaître les savants, que de s’en prendre à eux du crédit qu’a dans le monde cette prétendue politesse qu’on taxe de dissimulation: on peut être poli sans être dissimulé; on peut assurément être l’un et l’autre sans être bien savant; et plus communément encore on peut être bien savant sans être fort poli.

L’amour de la solitude, le goût des livres, le peu d’envie de paraître dans ce qu’on appelle le beau monde; le peu de disposition à s’y présenter avec grâce; le peu d’espoir d’y plaire, d’y briller; l’ennui inséparable des conversations frivoles et presque insupportables pour des esprits accoutumés à penser: tout concourt à rendre les belles compagnies aussi étrangères pour le savant, qu’il est lui-même étranger pour elles. Quelle figure ferait-il dans les cercles? Voyez-le avec son air rêveur, ses fréquentes distractions, son esprit occupé, ses expressions étudiées, ses discours sentencieux, son ignorance profonde des modes les plus reçues et des usages les plus communs; bientôt par le ridicule qu’il y porte et qu’il y trouve, par la contrainte qu’il y éprouve et qu’il y cause, il ennuie, il est ennuyé. Il sort peu satisfait, on est fort content de le voir sortir. Il censure intérieurement tous ceux qu’il quitte, on raille hautement celui qui part; et, tandis que celui-ci gémit sur leurs vices, ceux-là rient de ses défauts. Mais tous ces défauts, après tout, sont assez indifférents pour les mœurs, et c’est à ces défauts que plus d’un savant, peut-être, a l’obligation de n’être pas aussi vicieux que ceux qui le critiquent.

Mais avant le règne des sciences et des arts, on voyait, ajoute l’auteur, des empires plus étendus, des conquêtes plus rapides, des guerriers plus fameux. S’il avait parlé moins en orateur et plus en philosophe, il aurait dit qu’on voyait plus alors de ces hommes audacieux, qui, transportés par des passions violentes et traînant à leur suite une troupe d’esclaves, allaient attaquer des nations tranquilles, subjuguaient des peuples qui ignoraient le métier de la guerre, assujettissaient des pays où les arts n’avaient élevé aucune barrière à leurs subites excursions. Leur valeur n’était que férocité, leur courage que cruauté, leurs conquêtes qu’inhumanité: c’étaient des torrents impétueux qui faisaient d’autant plus de ravages qu’ils rencontraient moins d’obstacles. Aussi à peine étaient-ils passés, qu’il ne restait sur leurs traces que celles de leur fureur; nulle forme de gouvernement, nulle loi, nulle police; nul lien ne retenait et n’unissait à eux les peuples vaincus.

Que l’on compare à ces temps d’ignorance et de barbarie ces siècles heureux où les sciences ont répandu partout l’esprit d’ordre et de justice. On voit de nos jours des guerres moins fréquentes, mais plus justes; des actions moins étonnantes, mais plus héroïques; des victoires moins sanglantes, mais plus glorieuses; des conquêtes moins rapides, mais plus assurées; des guerriers moins violents, mais plus redoutés, sachant vaincre avec modération, traitant les vaincus avec humanité: l’honneur est leur guide, la gloire leur récompense. Cependant, dit l’auteur, on remarque dans les combats une grande différence entre les nations pauvres qu’on appelle barbares, et les peuples riches qu’on appelle policés. Il paraît bien que le citoyen de Genève ne s’est jamais trouvé à portée de remarquer de près ce qui se passe ordinairement dans les combats. Est-il surprenant que des barbares se ménagent moins et s’exposent davantage? Qu’ils vainquent ou qu’ils soient vaincus, ils ne peuvent que gagner s’ils survivent à leurs défaites. Mais ce que l’espérance d’un vil intérêt ou plutôt ce qu’un désespoir brutal inspire à ces hommes sanguinaires, les sentiments, le devoir, l’excitent dans ces âmes généreuses qui se dévouent à la patrie; avec cette différence que n’a pu observer l’auteur, que la valeur de ceux-ci, plus froide, plus réfléchie, plus modérée, plus savamment conduite, est par là même toujours plus sûre du succès.

Mais enfin Socrate, le fameux Socrate, s’est lui-même récrié contre les sciences de son temps. Faut-il s’en étonner? L’orgueil indomptable des stoïciens, la mollesse efféminée des épicuriens, les raisonnements absurdes des pyrrhoniens, le goût de la dispute, de vaines subtilités, des erreurs sans nombre, des vices monstrueux, infectaient pour lors la philosophie et déshonoraient les philosophes. C’était l’abus des sciences, non les sciences elles-mêmes, que condamnait ce grand homme, et nous le condamnons après lui. Mais l’abus qu’on fait d’une chose suppose le bon usage qu’on en peut faire. De quoi n’abuse-t-on pas? Et parce qu’un auteur anonyme, par exemple, pour défendre une mauvaise cause, aura abusé une fois de la fécondité de son esprit et de la légèreté de sa plume, faudra-t-il lui en interdire l’usage en d’autres occasions et pour d’autres sujets plus dignes de son génie? Pour corriger quelques excès d’intempérance, faut-il arracher toutes les vignes? L’ivresse de l’esprit a précipité quelques savants dans d’étranges égarements: j’en conviens, j’en gémis. Par les discours de quelques-uns, dans les écrits de quelques autres, la religion a dégénéré en hypocrisie, la piété en superstition, la théologie en erreur, la jurisprudence en chicane, l’astronomie en astrologie judiciaire, la physique en athéisme. Jouet des préjugés les plus bizarres, attaché aux opinions les plus absurdes, entêté des systèmes les plus insensés, dans quels écarts ne donne pas l’esprit humain, quand, livré à une curiosité présomptueuse, il veut franchir les limites que lui a marquées la même main qui a donné des bornes à la mer! Mais en vain les flots mugissent, se soulèvent, s’élancent avec fureur sur les côtes opposées; contraints de se replier bientôt sur eux-mêmes, ils rentrent dans le sein de l’océan, et ne laissent sur ses bords qu’une écume légère qui s’évapore à l’instant, ou qu’un sable mouvant qui fuit sous nos pas. Image naturelle des vains efforts de l’esprit, quand, échauffé par les saillies d’une imagination dominante, se laissant emporter à tout vent de doctrine, d’un vol audacieux il veut s’élever au-delà de sa sphère et s’efforce de pénétrer ce qu’il ne lui est pas donné de comprendre!

Mais les sciences, bien loin d’autoriser de pareils excès, sont pleines de maximes qui les réprouvent; et le vrai savant, qui ne perd jamais de vue le flambeau de la révélation, qui suit toujours le guide infaillible de l’autorité légitime, procède avec sûreté, marche avec confiance, avance à grands pas dans la carrière des sciences, se rend utile à la société, honore sa patrie, fournit sa course dans l’innocence, et la termine avec gloire.

fin de la réponse du roi de pologne.

RÉPONSE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU AU ROI DE POLOGNE, duc de lorraine, sur la réfutation faite par ce prince de son discours.

Je devrais plutôt un remerciement qu’une réplique à l’auteur anonyme a qui vient d’honorer mon Discours d’une réponse: mais ce que je dois à la reconnaissance ne me fera point oublier ce que je dois à la vérité; et je n’oublierai pas non plus que, toutes les fois qu’il est question de raison, les hommes rentrent dans le droit de la nature, et reprennent leur première égalité.

Le discours auquel j’ai à répliquer est plein de choses très-vraies et très-bien prouvées auxquelles je ne dois aucune réponse: car, quoique j’y sois qualifié de docteur, je serais bien fâché d’être au nombre de ceux qui savent répondre à tout.

Ma défense n’en sera pas moins facile: elle se bornera à comparer avec mon sentiment les vérités qu’on m’objecte; car si je prouve qu’elles ne l’attaquent point, ce sera, je crois, l’avoir assez bien défendu.

Je puis réduire à deux points principaux toutes les propositions établies par mon adversaire: l’un renferme l’éloge des sciences, l’autre traite de leur abus. Je les examinerai séparément.

Il semble, au ton de la réponse, qu’on serait bien aise que j’eusse dit des sciences beaucoup plus de mal que je n’en ai dit en effet. On y suppose que leur éloge, qui se trouve à la tête de mon discours, a du me coûter beaucoup: c’est, selon l’auteur, un aveu arraché à la vérité et que je n’ai pas tardé à rétracter.

Si cet aveu est un éloge arraché par la vérité, il faut donc croire que je pensais des sciences le bien que j’en ai dit: le bien que l’auteur en dit lui-même n’est donc point contraire à mon sentiment. Cet aveu, dit-on, est arraché par force: tant mieux pour ma cause; car cela montre que la vérité est chez moi plus forte que le penchant. Mais sur quoi peut-on juger que cet éloge est forcé? Serait-ce pour être mal fait? Ce serait intenter un procès bien terrible à la sincérité des auteurs, que d’en juger sur ce nouveau principe. Serait-ce pour être trop court? Il me semble que j’aurais pu facilement dire moins de choses en plus de pages. C’est, dit-on, que je me suis rétracté. J’ignore en quel endroit j’ai fait cette faute; et tout ce que je puis répondre, c’est que ce n’a pas été mon intention.

La science est très-bonne en soi: cela est évident; et il faudrait avoir renoncé au bon sens pour dire le contraire. L’auteur de toutes choses est la source de la vérité; tout connaître est un de ses divins attributs: c’est donc participer en quelque sorte à la suprême intelligence que d’acquérir des connaissances et d’étendre ses lumières. En ce sens, j’ai loué le savoir, et c’est en ce sens que je loue mon adversaire. Il s’étend encore sur les divers genres d’utilité que l’homme peut retirer des arts et des sciences; et j’en aurais volontiers dit autant si cela eût été de mon sujet. Ainsi nous sommes parfaitement d’accord en ce point.

Mais comment se peut-il faire que les sciences, dont la source est si pure et la fin si louable, engendrent tant d’impiétés, tant d’hérésies, tant d’erreurs, tant de systèmes absurdes, tant de contrariétés, tant d’inepties, tant de satires amères, tant de misérables romans, tant de vers licencieux, tant de livres obscènes; et, dans ceux qui les cultivent, tant d’orgueil, tant d’avarice, tant de malignité, tant de cabales, tant de jalousies, tant de mensonges, tant de noirceurs, tant de calomnies, tant de lâches et honteuses flatteries? Je disais que c’est parce que la science, toute belle, toute sublime qu’elle est, n’est point faite pour l’homme; qu’il a l’esprit trop borné pour y faire de grands progrès, et trop de passion dans le cœur pour n’en pas faire un mauvais usage; que c’est assez pour lui de bien étudier ses devoirs, et que chacun a reçu toutes les lumières dont il a besoin pour cette étude. Mon adversaire avoue, de son côté, que les sciences deviennent nuisibles quand on en abuse, et que plusieurs en abusent en effet. En cela nous ne disons pas, je crois, des choses fort différentes: j’ajoute, il est vrai, qu’on en abuse beaucoup, et qu’on en abuse toujours; et il ne me semble pas que dans la réponse on ait soutenu le contraire.

Je peux donc assurer que nos principes, et, par conséquent, toutes les propositions qu’on en peut déduire, n’ont rien d’opposé; et c’est ce que j’avais à prouver: cependant, quand nous venons à conclure, nos deux conclusions se trouvent contraires. La mienne était que, puisque les sciences font plus de mal aux mœurs que de bien à la société, il eût été à désirer que les hommes s’y fussent livrés avec moins d’ardeur: celle de mon adversaire est que, quoique les sciences fassent beaucoup de mal, il ne faut pas laisser de les cultiver à cause du bien qu’elles font. Je m’en rapporte, non au public, mais au petit nombre des vrais philosophes, sur celle qu’il faut préférer de ces deux conclusions.

Il me reste de légères observations à faire sur quelques endroits de cette réponse, qui m’ont paru manquer un peu de la justesse que j’admire volontiers dans les autres, et qui ont pu contribuer par là à l’erreur de la conséquence que l’auteur en tire.

L’ouvrage commence par quelques personnalités que je ne relèverai qu’autant qu’elles feront à la question. L’auteur m’honore de plusieurs éloges; et c’est assurément m’ouvrir une belle carrière. Mais il y a trop peu de proportion entre ces choses: un silence respectueux sur les objets de notre admiration est souvent plus convenable que des louanges indiscrètes.

Mon Discours, dit-on, a de quoi surprendre. Il me semble que ceci demanderait quelque éclaircissement. On est encore surpris de le voir couronné: ce n’est pourtant pas un prodige de voir couronner de médiocres écrits. Dans tout autre sens cette surprise serait aussi honorable à l’académie de Dijon qu’injurieuse à l’intégrité des académies en général; et il est aisé de sentir combien j’en ferais le profit de ma cause.

On me taxe, par des phrases fort agréablement arrangées, de contradiction entre ma conduite et ma doctrine: on me reproche d’avoir cultivé moi-même les études que je condamne. Puisque la science et la vertu sont incompatibles, comme on prétend que je m’efforce de le prouver, on me demande d’un ton assez pressant comment j’ose employer l’une en me déclarant pour l’autre.

Il y a beaucoup d’adresse à m’impliquer ainsi moi-même dans la question: cette personnalité ne peut manquer de jeter de l’embarras dans ma réponse, ou plutôt dans mes réponses; car malheureusement j’en ai plus d’une à faire. Tâchons du moins que la justesse y supplée à l’agrément.

1° Que la culture des sciences corrompe les mœurs d’une nation, c’est ce que j’ai osé soutenir, c’est ce que j’ose croire avoir prouvé. Mais comment aurais-je pu dire que dans chaque homme en particulier la science et la vertu sont incompatibles, moi qui ai exhorté les princes à appeler les vrais savants à leur cour et à leur donner leur confiance, afin qu’on voie une fois ce que peuvent la science et la vertu réunies pour le bonheur du genre humain? Ces vrais savants sont en petit nombre, je l’avoue; car, pour bien user de la science, il faut réunir de grands talents et de grandes vertus; or c’est ce qu’on peut à peine espérer de quelques âmes privilégiées, mais qu’on ne doit point attendre de tout un peuple. On ne saurait donc conclure de mes principes qu’un homme ne puisse être savant et vertueux tout à la fois.

2° On pourrait encore moins me presser personnellement par cette prétendue contradiction, quand même elle existerait réellement. J’adore la vertu: mon cœur me rend ce témoignage; il me dit trop aussi combien il y a loin de cet amour à la pratique qui fait l’homme vertueux. D’ailleurs, je suis fort éloigné d’avoir de la science, et plus encore d’en affecter. J’aurais cru que l’aveu ingénu que j’ai fait au commencement de mon Discours, me garantirait de cette imputation: je craignais bien plutôt qu’on ne m’accusât de juger des choses que je ne connaissais pas. On sent assez combien il m’était impossible d’éviter à la fois ces deux reproches. Que sais-je même si l’on n’en viendrait point à les réunir, si je ne me hâtais de passer condamnation sur celui-ci, quelque peu mérité qu’il puisse être?

3° Je pourrais rapporter à ce sujet ce que disaient les pères de l’Église des sciences mondaines qu’ils méprisaient, et dont pourtant ils se servaient pour combattre les philosophes païens: je pourrais citer la comparaison qu’ils en faisaient avec les vases des Égyptiens volés par les Israélites. Mais je me contenterai, pour dernière réponse, de proposer cette question: Si quelqu’un venait pour me tuer, et que j’eusse le bonheur de me saisir de son arme, me serait-il défendu, avant que de la jeter, de m’en servir pour le chasser de chez moi?

Si la contradiction qu’on me reproche n’existe pas, il n’est donc pas nécessaire de supposer que je n’ai voulu que m’égayer sur un frivole paradoxe; et cela me parait d’autant moins nécessaire, que le ton que j’ai pris, quelque mauvais qu’il puisse être, n’est pas du moins celui qu’on emploie dans les jeux d’esprit.

Il est temps de finir sur ce qui me regarde: on ne gagne jamais rien à parler de soi; et c’est une indiscrétion que le public pardonne difficilement, même quand on y est forcé. La vérité est si indépendante de ceux qui l’attaquent et de ceux qui la défendent, que les auteurs qui en disputent devraient bien s’oublier réciproquement: cela épargnerait beaucoup de papier et d’encre. Mais cette règle si aisée à pratiquer avec moi ne l’est point du tout vis-à-vis de mon adversaire; et c’est une différence qui n’est pas à l’avantage de ma réplique. L’auteur, observant que j’attaque les sciences et les arts par leurs effets sur les mœurs, emploie pour me répondre le dénombrement des utilités qu’on en retire dans tous les états: c’est comme si, pour justifier un accusé, on se contentait de prouver qu’il se porte fort bien; qu’il a beaucoup d’habileté, ou qu’il est fort riche. Pourvu qu’on m’accorde que les arts et les sciences nous rendent malhonnêtes gens, je ne disconviendrai pas qu’ils ne nous soient d’ailleurs très-commodes: c’est une conformité de plus qu’ils auront avec la plupart des vices.

L’auteur va plus loin, et prétend encore que l’étude nous est nécessaire pour admirer les beautés de l’univers, et que le spectacle de la nature, exposé, ce semble, aux yeux de tous pour l’instruction des simples, exige lui-même beaucoup d’instruction dans les observateurs pour en être aperçu. J’avoue que cette proposition me surprend: serait-ce qu’il est ordonné à tous les hommes d’être philosophes, ou qu’il n’est ordonné qu’aux seuls philosophes de croire en Dieu? L’Écriture nous exhorte en mille endroits d’adorer la grandeur et la bonté de Dieu dans les merveilles de ses œuvres: je ne pense pas qu’elle nous ait prescrit nulle part d’étudier la physique, ni que l’auteur de la nature soit moins bien adoré par moi qui ne sais rien, que par celui qui connaît et le cèdre, et l’hysope, et la trompe de la mouche, et celle de l’éléphant: Non enim nos Deus ista scire, sed tantummodò uti voluit.