(a) Ceux qui ne considérent Calvin que comme théologien connaissent mal l’étendue de son génie. La rédaction de nos sages édits, A laquelle il eut beaucoup de part, lui fait autant d’honneur que son institution. Quelque révolution que le temps puisse amener dans notre culte, tant que l’amour de la patrie et de la liberté ne sera pas éteint parmi nous, jamais la mémoire de ce grand homme ne cessera d’y etre en bénédiction. (Note du Contra! social, édition de 1762.) R. 2• Lettre de Ia Montague. —— Calvin, sans doute, était un grand homme; mais enfin c’était un homme, et, qui pis est, un théologien: il avait d’ailleurs tout l’orgueil du génie qui sent sa supériorité,et qui s’indigne qu’on la lui dispute. — Diderot, Encyclopédie (article Sociétés). — Ces ministres prétendus réformés, hommes impérieux, en voulant modeler les Etats sur leurs vues théologiques, prouvèrent, de I’aveu meme des protestants sensés, qu’ils étaient aussi mauvais politiques que mauvais théologiens...
(1) Plutarque, Préceptes pour les hommes d’Etat. — Vouloir d`abord faire soi-méme les moeurs d’un peuple et réformer celles qu‘il a, est une oeuvre aussi difficile que périlleuse, oeuvre exigeant beaucoup de temps et une force immense; comme le vin au commencement du repas est maitrisé par le caractere des gens qui le boivent, et qu'insensiblement, A mesure qu’il s'échauffe et se méle dans leurs veines, il change le naturel des buveurs pour leur faire prendre le sien; de méme jusqu’A ce que l’homme d’Etat se soit acquis, A force de gloire et de confiance, l’autorité dont il a besoin pour conduire le peuple, il doit s’accommoder aux caractéres qu’il a sous la main, les approfondir et viser A les satisfaire, en sachant bien ce que le peuple goute, et par quels motifs il est naturellement enclin 74 DU CONTRAT SOCIAL.
Cependant les décemvirs eux-mêmes ne s’arrogèrent jamais le droit de faire passer aucune loi de leur seule autorité. « Rien de ce que nous vous proposons, disaient-ils au peuple, ne peut passer en loi sans votre consentement. Romains, soyez vous-mêmes les auteurs des lois qui doivent faire votre bonheur. » Celui qui rédige les lois n’a donc ou ne doit avoir aucun droit législatif, et le peuple même ne peut, quand il le voudrait, se dépouiller de ce droit incommunicable, parce que, selon le pacte fondamental, il n’y a que la volonté générale qui oblige les particuliers, et qu’on ne peut jamais s’assurer qu’une volonté particulière est conforme a la volonté générale qu’après l’avoir soumise aux suffrages libres du peuple: j’ai déjà dit cela; mais il n’est pas inutile de le répéter.
Ainsi l’on trouve a la fois dans l’ouvrage de la législation deux choses qui semblent incompatibles: une entreprise au-dessus de la force humaine, et, pour l’exécuter, une autorité qui n’est rien.
Autre difficulté qui mérite attention. Les sages qui veulent parler au vulgaire leur langage au lieu du sien n’en sauraient être entendus. Or il y a mille sortes d’idées qu’il est impossible de traduire dans la langue du peuple. Les vues trop générales et les objets trop éloignés sont égale- ment hors de sa portée: chaque individu, ne goûtant d’autre plan de gouvernement que celui qui se rapporte a son intérêt particulier (1), aperçoit difficilement les avan- (x) Montesquieu, Esprit des Lois, liv. XXIX, chap. xxx, DES LEGISLATBURS. — Aristote voulait satisfaire tantôt sa jalousie contre Platon et tantôt sa passion pour Alexandre; Platon était indigné contre la tyrannie du peuple d’Athenes; Machiavel était plein de son idole, le duc de Valentinois; Thomas More, qui parlait plutôt de ce qu’il avait lu que de ce qu’il avait pensé, voulait gouverner tous les Etats avec la simplicité d’une ville grecque; Arrington ne voyait que la République d’Angleterre, pendant qu’une foule d’écrivains trouvaient le désordre partout ou ils ne voyaient point la couronne. Les lois rencontrent toujours les passions et les préjugés du législateur; quelquefois elles passent au travers et s’y teignent, quelquefois elles y restent et s’y incorporent. LIVRE II.- CHAP. VII. 75 tages qu'il doit retirer des privations continuelles qu`impo· sent les bormes lois. Pour qu°u¤ peuple naissant put goflter lcs saines maximes de la politique et suivre les regles fondamen- tales de la raison d’Etat, il faudrait que l’efi`et put devenir la cause; que l'esprit social, qui doit étre l'ouvrage de l’in· stitution, présidat a l’institution méme; et que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles( i). Ainsi donc le législateur ne pouvant employer ni la force [ ni le raisonnemcnt, c'est une nécessité qu’il recourc E1 une autorité d’un autre ordre, qui puisse entrainer sans violence et persuader sans convaincre.
Voila ce qui forca de tout temps les péres des nations de recourir a l’interven_tion du ciel et d’honorer les dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples, soumis aux lois de l’Etat comme a celles de la nature, et reconnaissant le méme pouvoir dans la formation de l’homme et dans celle de la cité., obéissent avec liberté, et portassent docilement le joug de la félicité publique (2). Cette raison sublime, qui s‘éléve au·dessus de la portée des hommes vulgaires, est celle dont le législateur met les (1) Purrox, La République, liv. VII. — Le législateur ne doit point se proposer pour but la félicité d’un certain nombre de citoyens it l’cxclusion des autres, mais la félicité de tous; dans cette vue il doit tenir tous les citoyens dans les memes intéréts, les engageant par la persuasion ou par l’autorité A se faire part les uns les autres des avantages qu’ils sont en état de rendre dans la communauté, et en formant avec soin de pareils citoyens il ne prétend pas leur laisser la liberté de faire de leurs facultés tel usage qu’il leur plaira, mais se servir d’eux pour fortifier le lien de l‘Etat...(2) Bossuzr, Politique tirée de l’Ecriturc, liv. I. Art. 6, VI• Proposition.
-—llfaut remarquer que Dieu n’avait pas besoin du consentement des hommes pour autoriser sa loi, parce qu’il est leur créateur, qu’iI peut les obliger a ce qui lui plait et toutefois pour rendre la chose plus solennelle et plus ferme, il les oblige a la loi par un traité expres et volontaire (celui propose par Moise au peuple d’Israel). VII- Proposition. La rox usr ceases nom use oiuoma mvms. - Le. peuple ne pouvait s'unir en sci-meme par une société inviolable si le traité n’en était fait dans son fond en présence d‘une puissance supérieure telle que celle de Dieu...C’est pourquoi tous les peuples ont voulu donner in leurs Iois une origine divine, et ceux qui ne l’ont pas eu ont feint de I’avoir. Minus se vantait d’avoir appris de Jupiter les lois qu’il donne a ceux de Crete; ainsi Lycurgue, ainsi Numa...(et Platon dans sa République).
� 76 DU CONTRAT SOCIAL. décisions dans la bouche des immortels, pour entrainer par l’autorité divine ceux que ne pourrait ébranler la prudence humaine (a). Mais il n’appartient pas a tout homme de faire parler les dieux, ni d’en étre cru quand il s’annonce pour étre leur interpréte. La grande ame du législateur est le seul miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut graver des tables de pierre, ou acheter un oracle, ou feindre un secret commerce avec quelque divinité, ou dresser un oiseau pour lui parler a l’oreille, ou trouver d’autres moyens grossiers d’en imposer au peuple. Celui qui ne saura que cela pourra meme assembler par hasard une troupe d’in- senses; mais il ne fondera jamais un empire, et son extra- vagant ouvrage périra bientot avec lui. De vains prestiges forment un lien passager; il n’y a que la sagesse qui le rende durable. La loi judaique, toujours subsistante, celle de l’enfant d’Ismaél qui, depuis dix siécles, régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd’hui les grands hommes qui les ont dictées; et tandis que l’orgueilleuse philosophic ou l’aveugle esprit de parti ne voit en eux que d’heureux imposteurs, le vrai politique admire dans leurs institutions ce grand et puissant génie qui préside aux éta- blissements durables. Il ne faut pas, de tout ceci, conclure avec Warburton que la politique et la religion aient parmi nous un objet commun, mais que, dans l’origine des nations, l’une sert d’instrument a l’autre (t).
(a) it E veramente, dit Machiavel, mai non fit alcuno ordinatore di leggi a straordinarie in un popolo, che non ricorresse a Dio, perche altrimenti it non sarebbero accettate; perche sono molti boni conosciuti da uno pru- tt dentc, i quali non hanno in se ragioni evidenti da potergli persuadere ad a altrui.» (Discorsi sopra Tito Livio, lib. I. cap. xr.) (Note du Contrat social, édition de 1762.) Généralement tous ceux qui ont amené en un pays secte et loi extraordinaire, ils ont toujours usé de cette convention divine pour rendre leur cas plus vénérablc et authentique,car beaucoup de bonnes choses qu’un homme sage connoist estre tellcs, toutcs fois ne les S§8.�I'OII-ll SOUVCDC dOI'DCI' ¢IlICDdI‘C 8.1X autres, pa? I‘RlSODS éVld¢’1I¢S (traduction de Gohory. Paris, Robert le Mangnier, t57t). (t) Wsnnuaros, Dissertation 14. — Les violences mutuelles, dont les � CHAPITRE VIII DU PEUPLE Comme, avant d’élever un grand édifice, l’architecte observe et sonde le sol pour voir s’il en peut soutenir le poids, le sage instituteur ne commence pas par rédiger de bonnes lois en elles-mêmes, mais il examine auparavant si le peuple auquel il les destine est propre a les supporter. C’est pour cela que Platon refusa de donner des lois aux Arcadiens et aux Cyréniens, sachant que ces deux peuples étaient riches et ne pouvaient souffrir l’égalité: c‘est pour cela qu’on vit en Crète de bonnes lois et de méchants hommes, parce que Minos n’avait discipliné qu’un peuple chargé de vices.
Mille nations ont brillé sur la terre, qui n`auraient jamais pu souffrir de bonnes lois; et celles méme qui l’auraient pu progrès rendirent enfin l'état de nature insupportable, furent l’effet de l'égalité qui régnait naturellement entre les hommes. La société civile en fut le remède, mais cette égalité, source du mal, n’en permit le remède qu’en conséquence de la volonté et du consentement libre de chaque particulier dont la parole fut le seul garant de l'engagement qu’ils contractaient, faible garant dont on tachait par conséquent d’augmenter la sûreté en tant qu’il était possible dans les circonstances d’une égalité générale et parfaite et dans ces circonstances rien ne pouvait en augmenter la force que la religion. On introduisit donc le serment comme la sûreté des conventions humaines et le serment est une espèce d’appel fait à Dieu, dont la providence veille sur les actions des hommes, qui approuve et récompense le bien et qui condamne et punit le mal.Choses qui supposent l’existence d’un Dieu, sa providence et une différence essentielle entre le bien et le mal antérieure à tous les décrets humains.
Bossuet, Politique tirée de l`Ecriture sainte, liv. V, art. 4. Des lois. I Proposition. - « Il faut joindre des lois au gouvernement pour le mettre dans sa perfection. » II Proposition.- Toutes ces lois sont fondées sur la première de toutes les lois qui est celle de la nature, c'est-à-dire sur la droite raison et sur l'équité naturelle. Les lois doivent régler les choses divines et humaines, publiques et particulières...Il faut donc avant toutes choses régler le culte de Dieu, ensuite viennent les préceptes qui regardent la société...Tel est l’ordre général de toute législation. n’ont eu, dans toute leur durée, qu’un temps fort court pour cela. La plupart des peuples,‘ainsi que des hommes (1), ne sont dociles que dans leur jeunesse; ils deviennent incorrigibles en vieillissant (2).Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c’est une entreprise dangereuse et vaine de vouloirles réformer(3); le peuple ne peut PES II1éIIl€ SOl1ifI`lI` qLl’OD IZOlJCi’l€ H SCS II13.l.1X p0l.1I` ICS détruire, semblable à ces malades stupides et sans courage qui frémissent à l’aspect du médecin (4).
Ce 1’l’CS|Z p&S qllé, COIIIITIC qLl€lql.1€S I’l’I8.l&dlCS bOl.1lCV€I‘·· sent la tête des hommes et leur otent le souvenir du passé, il ne se trouve quelquefois dans la durée des Etats des époques violentes ou les révolutions font sur les peuples ce que certaines crises font sur les individus (5), ou l’horreur du (1) Cette Iecon est celle de I’édition publiée A Geneve en 1782, et toujours reproduite depuis. L’édition originalc de r762 portait: Les peuples, ainsi que les hommes.
(2)MACHIAVEL, Discours sur Tite Live, liv. I, chap.’xv1r.- Ilest A présupposer comme chose tres véritable que si un pals accoustumé de vivre sous un Prince,vient une fois A secouer son lien, combien qu’il tue son Roy et qu’autant en face de tout le sang Royal, ce nonobstant jamais ne demourera ne tant ne quant en cest estat, s’i1 ne se leve un Roy meme qui defface l’autre.
Pnuraiiqus, A un prince ignorant. — Platon avait été invite par les thabitants de Cyrene A leur laisser des lois écrites de sa main et A régler Vadministration de leur république. Mais il s’en défendit en disant qu’iI était difficile, dans l’état de prospérité ou vivaient les Cyrénéens, de rédiger des lois pour eux.
(3) Antsrors, Politique, liv. IV, chap. 1. — En politique, il n’est pas moins difficile de reformer un gouvernement que de le créer, de meme qu`il est plus malaisé de désapprendre que d’apprendre pour la premiere fois...
(4) R. Emile, liv. I. — Quand on veut renvoyer au pays des chimeres, on nomme l‘institution de Platon: si Lycurgue n’e•1t mis la sienne que par écrit, je la trouverais bien plus chimérique. Platon n’a fait qu’épurer le ctzur de I’homme; Lycurgue l’a dénaturé. L’institution publique n’existe plus, et ne peut plus exister, parce qu’ou il n’y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens. Ces deux mots patrie et citoyen doivent etre effacés des langues modernes. J’en sais bien la raison, mais je ne veux pas la dire; elle ne fait rien à mon sujet.
(5) R. Réponse au roi de Pologne. — Il n’y a qu’un pas du savoir A l’ignorance, et l’a1ternative de I’un A l’autre est fréquente chez les nations; mais on n’a iamais vu de peuple une fois corrompu revenir A la vertu. En vain vous prétendriez détruire les sources du mal, en vain vous oteriez les aliments de la vanité, de l’oisiveté et du luxe, en vain meme vous rameneriez I LIVRE ll. — CHAP. Vlll. 79 passé tient lieu d’oubli,et ou l’Etat, embrasé par les guerres civiles, renait pour ainsi dire de sa cendre, et reprend la vigueur de la jeunesse en sortant des bras de la mort. Telle fut Sparte au temps de Lycurgue, telle fut Rome aprés les Tarquins, et telles ont été parmi nous la Hollande et la Suisse apres Pexpulsion des tyrans. Mais ces événements sont rares; ce sont des exceptions dont la raison se trouve toujours dans la constitution parti- culiere de l’Etat excepté. Elles ne sauraient meme avoir lieu deux fois pour le méme peuple: car il peut se rendre libre tant qu’il n’est que barbare, mais il ne le peut plus quand le ressort civil est usé. Alors les troubles peuvent le détruire sans que les révolutions puissent le rétablir; et, sitot que ses fers sont brisés`, il tombe épars et n’existe plus: il lui faut désormais un maitre et non pas un libérateur. Peuples libres, souvenez-vous de cette maxime: <¢ On peut acquérir la liberté, mais on ne la recouvre iamais. » La jeunesse n’est pas l’enfance. Il est pour les nations comme pour.les hommes un temps de jeunesse, ou, si l’on veut, de maturité ( 1), qu’il faut attendre avant de les soumeme a des lois: mais la maturité d’un peuple n’est pas toujours facile a connaitre; et, si on la prévient, l’ouvrage est man- qué. Tel peuple est disciplinable en naissant, tel autre ne l’est pas au bout de dix siecles. Les Russes ne seront jamais vraiment policés, parce qu’ils Pont été trop t6t. Pierre avait , le génie imitatif; il n’avait pas le vrai génie, celui qui crée O et fait tout de rien. Quelques-unes des choses qu’il fit étaient bien, la plupart étaient déplacées. Il a vu que son peuple les hommes a cette premiere égalité conservatrice de l’innocence et source de toute vertu: leurs cozurs une fois gates le seront toujours; il n’y a plus de n remede, a moins de quelque grande révolution, presque aussi a craindre que r le mal qu’elle pourrait guérir et qu‘i1 est blémable de désirer et impossible de prévoir. (1) Cette legon est celle de Pédition publiée en 1y82. Celle de I762 portait Simpiéménl Z C3! PORT IE5 IIGHOHS COMING PORT les h0Mm¢3 U2! {BMP.! dc Mdfllfifé. Les IDOIS qlli COHIHICIICCIII le p3!‘8gl'&ph8 {Ld j8|l!!¢$38 h’¢3t Pd!
Pcnfance, ne se trouvent pas dans le texte primitii`. - � était barbare, il n’a point vu qu’il n’était pas mur pour la police; il l’a voulu civiliser quand il ne fallait que l’aguerrir. Il a d’abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes: il a em- péché ses sujets de devenir jamais ce qu’ils pourraient étre, en leur persuadant qu’ils étaient ce qu’ils ne sont pas. C’est ainsi qu’un précepteur francais forme son éléve pour briller au moment de son enfance, et puis n’&tre jamais rien. L’em— pirede Russie voudra subjuguer l’Europe, et sera subju· gué lui-méme. Les Tartares, ses sujets ou ses voisins,devien- dront ses maitres et les notres: cette révolution me parait infaillible. Tous les rois de l’Europe travaillent de concert a l’accélérer. I CHAPITRE IX DU PEUPLE (Suite.)
Comme la nature a donné des termes a la stature d’un homme bien conformé, passé lesquels elle ne fait plus que des géants ou des nains, il y a de méme, eu égard a la meilleure constitution d’un Etat, des bornes a l’étendue qu’il peut avoir, aiin qu’il ne soit ni trop grand pour pouvoir étre bien gouverné, ni trop petit pour pouvoir se maintenir par lui-méme. Il y a dans tout corps politique un maximum de force qu’il ne saurait passer, et duquel souvent il s’éloigne a force de s’agrandir. Plus le liensocial s’étend, plus il se relache; et, en général, un petit Etat est proportionnelle- ment plus fort qu’un grand. Mille raisons démontrent cette maxime. Premiérement, l’administration devient plus pénible dans les grandes dis- tances, comme un poids devient plus lourd au bout d’un plus grand levier. Elle devient aussi plus onéreuse a mesure que les degrés se multiplient: car chaque ville a d’abord la sienne, que le peuple paye; chaque district la sienne, encore � LIVRE II. — CHAP. IX. St ` payéii pal' le p€LlplC7, €I'lSl1iIC Cl”l8qLl€ pI`OVll`1C€, pUlS les grands gOUV€I'l'1€lTlCl'lIS, les satrapies, l€S VlCC-I'Oy3l1iCéS, qlllll f&LlI tOUi0IJI`S p&y€l` PILIS Cl1€I' S. IHCSUTC qLl’0Il IIIOIIIC, et IOLli0l1I'S aux dépens du malheureux péuple; enfin vient l’adminis- tration Sl1PI`él'I'l€, éCI`&S€ IOIJI. TRUE de surcharges éPUl• sent continuellement les suiets: loin d’étre mieux gouvernés par tous ces dilférents ordres, ils le sont bien moins que s’il _ n’y en avait qu’un seul au·dessus d’eux. Cependant a peine l FCSIC-I·ll des FCSSOUFCCS p0l.lI` l€S CRS extraordinaires; et, quand il y faut recourir, l’Etat est toujours a la veille de sa ruine. Ce l'1’€SI PHS IOUI Z HOD S€L1l€I1’1Cl`l[ le g0LlV€l`l‘l€II1€IlI 3. moins de vigueur et de célérité pour faire observer les lois, , empécher les vexations, corriger les abus, prévenir les en- l treprises séditieuses qui peuvent se faire dans des lieux l,.,...‘ eloignes; mats le peuple a moms d’aii`ect1on pour ses chefs, qlllll DC VOlI l8I`1'18lS, POIJY l3’p3II`l€, est H SCS YCUX COITIITIC le monde, et pour ses concitoyens, dont la plupart lui sont étrangers (1). Les memes lois ne peuvent convenir a tant de e (t) Amsrorz, Politique, liv. IV, chap. tv. Dt: oouvzamtxanr mnratr. -— Les premiers éléments qu‘exige la science politique ce sont les hommes avec le nombre et les qualités naturelles qu‘iIs doivent avoir, le sol avec l’étendue et les propriétés qu’il doit posséder...
On croit vulgairement qu‘un Etat, pour etre heureux, doit étre vaste...' Pourtant, il faut bien moins regarder au nombre qu’a la puissance. Tout — Etat a une tache a remplir, et celui·la est le plus grand qui peut le mieux s‘acquitter de sa tache...Les faits sont la pour prouver qu’i1 est tres difficile, et peut-étre impos- sible, de bien organiser une cité trop peup1ée...et le raisonnement vient ici a l‘appui de l`observation. La loi est Yétablissemeut d’un certain ordre; de bonnes Iois produisent nécessairement le bon ordrc, mais l’ordre n'est i pas possible dans une trop grande multitude...Trop petite (la cité), elle ne peut suffire a ses besoins, ce qui est cepen- dant une condition essentielle dc la cité; trop étendue, elle y sufiit,non plus comme cité, mais comme nation; il n`y a presque plus la de gouvernement possible. Au milieu de cette itnmense multitude, quel général se ferait en- tendre? quel Stentor y servirait de crieur public?...Pour juger les affaires litigieuses, pour respecter les fonctions suivant . le mérite, il faut que les citoycns se connaissent et s’apprécient mutuelle— ment". On peut donc avancer que la iustc proportion pour le corps politique est 6 � 82 DU CONTRAT SOCIAL. provinces diverses qui ont des moeurs différentes, qui vivent sous des climats opposés., et qui ne peuvent souffrir la meme forme de gouvernement. Des lois différentes n’en- gendrent que trouble et confusion parmi des peuples qui, vivant sous les memes chefs et dans une communication continuelle, passent ou se marient les uns chez les autres, et, soumis a d’autres coutumes, ne savent jamais si leur patrimoine est bien a eux. Les talents sont enfouis, les vertus ignorées, les vices impunis, dans cette multitude d’hommes inconnus les uns aux autres,que le siege de l’ad- ministration supreme rassemble dans un meme lieu. Les chefs, accablés d’ali"aires, ne voient rien par eax-memes; i des commis gouvernent l’Etat. Enfin les mesures qu’il faut prendre pour maintenir l’autorité générale, at laquellc tant ` d’ofHciers éloignés veulent se soustraire ou en imposer, absorbent tous les soins publics; il n’en reste plus pour le bonheur du peuple; a peine en reste-t-il pour sa defense au besoin, et c’est ainsi qu’un corps trop grand pour sa consti- tution s’afl`aisse et périt écrasé sous son propre poids. D’un autre ceté., l’Etat doit se donner une certaine base pour avoir de la solidité, pour résister aux secousses qu’il ne manquera pas d’éprouver., et aux efforts qu’il sera con- traint de faire pour se soutenir: car tous les peuples ont une espece de force centrifuge par laquellc ils agissent conti- nuellement les uns contre les autres, et tendent a s’agrandir aux dépens de leurs voisins, comme les tourbillons de Des- cartes. Ainsi les faibles risquent d’etre bientet engloutis; et nul ne peut guere se conserver qu’en se mettant avec tous dans une espece d’équilibre qui rende la compression par- tout a peu pres égale. ` On voit par la qu’il y a des raisons de s‘étendre et des raisons de se resserrer; et ce n’est pas le moindre talent du évidemmcnt la plus grande quantité possible de citoyens capables de satis- faire aux besoins de leur existence, mais point assez nombreux, cependant, pour se soustraire it une facile surveillance.
� LIVRE II. — CHAP. X. 83 politique de trouver entre les unes et les autres la propor- tion la plus avantageuse a la conservation de l’Etat. On PCUI dire en général que les premieres, n’étant qu’extérieures et relatives, doivent étre subordonnées aux autres, qui sont internes et absolues. Une saine et forte constitution est la premiere chose qu’il taut rechercher; et l’on doit plus comp- ter sur la vigueur qui nait d’un bon gouvernement que sur les ressources que fournit un grand territoire. Au reste, on a vu des Etats tellement constitués, que la nécessité des conquetes entrait dans leur constitution meme, et que, pour se maintenir, ils étaient forcés de s’agrandir sans cesse (1). Peut-étre se félicitaient·ils beaucoup de cette heureuse nécessité, qui leur montrait pourtant, avec le terme de leur grandeur, l’inévitable moment de leur chute. CHAPITRE X nu PEUPLE ` (Suite.) On peut mesurer un corps politique de deux manieres: savoir, par l’étendue du territoire, et par le nombre du peuple; et il y a, entre l’une et l’autre de ces mesures, un rapport ( convenable pour donner a l’Etat sa véritable grandeur (2). Ce sont les hommes qui font l’Etat, et c’est le terrain qui nourrit les hommes: ce rapport est done que la terre suffise ( a Pentretien de ses habitants, et qu’il y ait autant d’habitants que la terre en peut nourrir. C’est dans cette proportion que se trouve le maximum de force d’un nombre donné de peuple; car s’ily a du terrain de trop, la garde en est onéreuse, ) la culture insuiiisante, le produit superiiu: c’est la cause (1) Moxrzsquxzu, Grandeur et décadence des Remains, ch. 1x. - Rome était faite pour s’ag1·andir et ses lois étaient admirables pour cela. ' (2) A1us·ro·rs, Politique, liv. IV, chap. iv. La perfection pour l’Etat, sera nécessairement de réunir a une iuste étendue, un nombre convcnable de citoyens. I l � 84 DU CONTRAT SOCIAL. prochaine des guerres défensives; s’il n’y en a pas assez, l’Etat se trouve pour le supplement a la discrétion de ses voisins: c’est la cause prochaine des guerres offensives. Tout peuple qui n’a, par sa position, que’l’alternative entre le commerce ou la guerre, est faible en lui-méme; il dépend dc ses voisins, il dépend des événements; il n’a jamais qu’une existence incertaine et courte. Il subjugue et change de situation., ou il est subjugué et n’est rien. Il ne peut se conserver libre qu’a force de petitesse ou de grandeur. On ne peut donner en calcul un rapport iixe entre l’éten- due de terre et le nombre d’hommes qui se sufiisent l’un a l’autre, tant at cause des différences qui se trouvent dans les qualités du terrain, dans ses degrés de fertilité, dans la nature de ses productions, dans l’influence des climats, que de celles qu’on remarque dans les tempéraments de s hommes qui lcs habitent, dont les uns consomment peu dans un pays fertile, les autres beaucoup sur un sol ingrat. Il faut encore avoir égard a la plus grande ou moindre fécondité des femmes, a ce que le pays peut avoir de plus ou moins favorable a la population, a la quantité dont le législateur peut espérer d’y concourir par ses établissements, de sorte qu’il ne doit pas fonder son jugement sur ce qu’il voit, mais sur ce qu’il prévoit, ni s’arréter autant a l’état actuel de la population qu’a celui ou elle doit naturellement parvenir.
Eniin il y a mille occasions ou les accidents particuliers du lieu exigent ou permettent qu‘on embrasse plus de terrain qu’il ne parait nécessaire. Ainsi l’on s’étendra beaucoup dans un pays de montagnes, ou les productions naturelles, savoir, les bois, les paturages, demandent moins de travail, ou l’expérience apprend que les femmes sont plus fécondes que dans les plaines, et ou un grand sol incliné ne donne qu’une petite base horizontale, la seule qu’il faut compter pour la végétation. Au contraire, on peut se resserrer au bord de la mer, meme dans des rochers et des sables presque stériles, parce que la péche y peut suppléer en grande par- I � V I I LIVRE Il. -- CHAP. X. 85 tie aux productions de la terre, que les hommes doivent étre plus rassemblés pour repousser les pirates, et qu’on a d’ail- i leurs plus de facilité pour délivrer le pays, par les colonies, Y des habitants dont il est surchargé. A ces conditions pour instituer un peuple, il en faut ` I &iOLlI€I` LIHC DC PCD! suppléer it I1l1ll€ 8l1tI`€, mais S8I'1S laquelle elles sont toutes inutiles: c’est qu’on jouisse de l’abondance et de la paix (1 ); car le temps ou s’ordonne un Etat est, comme celui ou se forme un bataillon, l’instant ou le 1 corps est le moins capable de résistance et le plus facile a ' détruire (2). On résisterait mieux dans un désordre absolu , que dans un moment de fermentation, ou chacun s’occupe de j son rang et non du péril. Qu’une guerre, une famine, une sédition survienne en ce temps de crise, l’Etat est infaillible- IDCHI I`€I'lV€I`Sé. Ce n’est pas qu’il n’y ait beaucoup de gouvernements établis `durant ccs Ofagcs; mais alors cc sont ccs g0uVc1‘nc· ments mémes qui détruisent l’Etat. Les usurpateurs aménent 0�_ChOlSiSS€l'lI IOUiOl1l`S CCS {CHIPS de trouble pOLlI' f3il'€ pas- _ (t) Pwuuquz, Préceptes pour Ie: hommes d’E:`tat. — Quels sont, pour un Etat, les biens les plus désirables? C’est la paix, la 1iberté,l’abondance, une riche population, enfin la concorde...De méme que les incendies ne commencent pas d‘ordinaire dans les temples et dans les édifices publics, de méme que c’est une lampe négligée dans une maison, un peu de paille allumée qui fait éclater un grand em- , bi-asement et cause un désastre general; de meme ce ne sont pas toujours des rivalités ayant trait a la chose publique qui, dans les villes, allument les séditions. Bien souvent des querelles privées, des griefs personnels, pren- nent un caractere personnel, et voila une ville entiere bouleversée. Pour l'homme d’Etat, il est intéressant par-dessus tout de remédier a de telles inimitiés et de les prévenir...Les débats privés en déterminent de généraux. (2) R. Gouvernement de Pologne, chap. xv. — Voila mon plan suftisam- ment esquissé, ie m`arréte. Quel que soit celui qu’on adoptera, I’on ne doit pas oublier ce que i’ai dit dans le Contra! social de l’état de faiblesse et d’anarchie ou se trouve une nation tandis qu’elle établit ou réforme sa constitution. Dans ce moment de désordre et d’effervescence elle est hors d’état de faire aucune résistance, et le moindre choc est capable de tout ren- verser. ll importe donc de se ménager a tout prix un intervalle de tranquil- lité durant lequel on puisse sans risque agir sur soi-méme et rajeunir sa constitution. w � ser, A la faveur de l’effroi public, des lois destructives, que le peuple n’adopterait jamais de sang-froid. Le choix du moment de l’institution est un des caractères les plus surs par lesquels on peut distinguer l’oeuvre du législateur d’avec celle du tyran.
Quel peuple est donc propre A la législation? Celui qui, se trouvant déjà lié par quelque union d‘origine, d’intérét ou de convention, n’a point encore porté le vrai joug des lois; celui qui n’a ni coutumes, ni superstitions bien enracinées; celui qui ne craint pas d’étre accablé par une invasion subite; qui, sans entrer dans les querelles de ses voisins, peut résister seul A chacun d’eux, ou s’aider de l’un pour repousser l’autre; celui dont chaque membre peut étre connu de tous, et ou l’on n’est point forcé de charger un homme d’un plus grand fardeau qu’un homme ne peut porter; celui qui peut se passer des autres peuples, et dont tout autre peuple peut se passer(a); celui qui n’est ni riche ni pauvre, et peut se suffire à lui-méme (1); enfin celui qui réunit la consistance d’un ancien peuple avec la docilité d’un peuple nouveau. Ce qui rend pénible l’ouvrage de la législation est moins ce qu’il faut établir que ce qu’il faut détruire; et ce qui rend le succes si rare, c’est l’impossibilité de trouver la simplicité de la nature jointe aux besoins de la société (2). Toutes ces conditions, il est vrai, se trou- (a) Si de deux peuples voisins l’un ne pouvoit se passer de l’autre, ce serait une situation très dure pour le premier, et très dangereuse pour le second. Toute nation sage, en pareil cas, s`efforcera bien vite de délivrer l’autre de cette dépendance. La république de Thlascala, enclavée dans l’empire du Mexique, aima mieux se passer de sel que d'en acheter des Mexicains, et même que d'en accepter gratuitement. Les sages Thlascalans virent le piège caché sous cette libéralité. Ils se conservèrent libres; et ce petit Etat, enfermé dans ce grand empire, fut enfin l’instrument de sa ruine. (Note du Contrat social, édition de 1762.)
(1) R. Nouvelle Héloise, part. V, let. 11. — C’est en lui (l’homme des champs) que consiste la véritable prospérité d’un pays, la force et la grandeur qu’un peuple tire de lui-meme, qui ne dépend en rien des autres nations, DC COIl{I‘&ll'lI jamais d`8II3ql.I¢1' POUF SC soutenir et donne l¢S plus surs moyens de se défendre.