Un gouvernement libre, c’est-à-dire toujours agité, ne saurait se maintenir s’il n’est, par ses propres lois, capable de correction.
(2) Aristote, Politique, liv. III, chap. 111. — La constitution parfaite. n’admettra jamais Partisan parmi les citoyens.
Car l'apprentissage de la vertu est incompatible avec une vie d’artisan et de manoeuvre.
Ce titre (de citoyen) appartient seulement in l’homme politique qui est maitre ou qui peut etre maitre, soit personnellement, soit collectivement, de s’occuper des intérets communs. I24 DU CONTRAT SOCIAL. de fortune, c’est bien pour qu’en général Padministration des affaires publiques soit confziée A ceux qui peuvent le mieux y dO¤¤CI‘ t0l1t l€l1I‘ temps, mais HOU pas, C0mmC prétend Aristote, pour que les riches soient toujours pré- férés (r). _ Au contraire, il importe qu’un choix opposé apprenne quelquefois au peuple qu’il y a dans le mérite `des hommes des raisons de préférence plus importantes que la richesse C H A PIT R E VI DE LA MONARCHIE Jusqu’ici nous avons considéré le prince comme une PCPSOIIIIC ITIOI'3lC et collective, UIIIC P3? la f0l`CC des lois, (r) Aniston, Politiquc, liv. VI, chap. vt. - On a coutume de donner le nom de république aux gouvernements qui inclinent A la démocratie et celui d’aristocratie A ceux qui inclinent A Poligarchie, c’est que, plus ordi- nairement, les lumiéres et la noblcsse sont le partage des riches. Mais il faut remarquer que de bonnes Iois ne constituent pas A elles seules un bon gouvernement et qu’il importe surtout que ces bonnes lois soient observées. I1 n'y a de bon gouvernement d’abord que celui ou l°on obéit A la Ioi, par conséquent que celui ou la loi A laquelle on obéit est fondée sur la raison, car on pourrait aussi obéir A des lois déraisonnables.
L’excelIence de la loi peut du reste s’entendre de deux facons: la loi est ou la meilleure possible, relativement aux circonstances, ou la meilleure pos- sible d’une maniére générale et absolue. Le principe essentiel de l’aristocratie paratt etre d’attribuer la prédomi- nance politique A la vertu,car1e caractere spécial de Paristocratie, c’est la vertu, comme la richesse est celui de l'oligarchie, et la liberté celui de la démocratie. (2) Amsrorz, Politique, liv. VI, ch. v. — On a bien raison d‘appe1er gouvernement des meilleurs le gouvernement dont nous avons nous-méme traité précédemment. Ce beau nom d’aristocratie ne s’applique vraiment avec route iustesse qu’A l’Etat composé de citoyens qui sont vertueux dans toute_l’étendue du mot et qui n’ont point seulement quelque vertu spéciale. Cet Etat est le seul oi: l’homme de bien et le bon citoyen se confondent dans une identité absolue. Partout ailleurs, on n’a de vertu que relativement A la constitution particuliere sous laquelle on vit...ll est bien encore quelques combinaisons politiques qui, différant de Poligarchie et de ce qu’on nomme république, recoivent le nom d’aristo;- cratie; ce sont les systemes ou les magistrats sont choisis d’aprés le mérite autant que d’aprés la richesse.
� l LIVRE III. — CHAP. VI. u5 et dépositaire dans I’Etat de la puissance executive. Nous avons maintenant 21 considérer cette puissance réunie entre les mains d’une personne naturelle, d’un homme réel, qui seul ait droit d’en disposer selon les lois. C’est ce qu’on appelle un monarque ou un roi. Tout au contraire des autres administrations ou un etre collectif représente un individu, dans celle·ci un individu. représente un étre collectif; en sorte que l‘unité morale qui constitue le prince est en meme temps une unité phy- sique, dans laquelle toutes les facultés que la loi réunit dans l’autre avec tant d’eil`ort se trouvent naturellement réunies. Ainsi la volonté du peuple, et la volonté du prince, et la force publique de l’Etat, et la force particuliere du gouver- nement, tout répond au meme mobile, tous les ressorts de la machine sont dans la meme main, tout marche au meme but; il n’y a point de mouvements opposés qui s’entre- détruisent, et l’on ne peut imaginer aucune sorte de consti- tution dans laquelle un moindre effort produise une action plus considérable(1). Archimede,assis tranquillement sur le rivage et tirant sans peine a Hot un grand vaisseau, me représente un monarque habile, gouvernant de son cabinet ses vastes Etats, et faisant tout mouvoir en paraissant im- mobile (2). (1) Moxrzsquxxu, Esprit des Lois, liv. V, chap. x. - Le gouvernement monarchique a un grand avantage sur le républicain; les affaires étant menées par un seul, il y a plus de promptitude dans l’exécution. (2) Polysynodie. -· Le dernier des hommes tiendra paisiblement ct com- modément lc sceptre de l`univers; plongé dans d`insipides voluptés, il pro- ménera, s`il le vcut, de fetc en fete son ignorance et son ennui. Cependant, on le traitera dc conquérant, d’invincible, de roi des rois, de monarque auguste, de monarque du monde et de majesté sacrée. Oublié sur le trone, nul aux yeux de ses voisins et meme a ceux de ses sujcts, encensé de tous sans etre obéi de personnc, faible instrument de la tyrannie des courtisans et de Ycsclavage du peuple, on lui dira qu’il régne, et il croira régner. Voila le tableau général du gouvernement de toute monarchic trop étendue: qui vcut soutenir le monde et n’a pas les épaules d’Hercule, doit s’attendre d’etre écrasé. R. Nouvelle Héloise, partie VI, Iettre 8. — Tout prince qui aspire au l � 126 DU CONTRAT SOCIAL. Mais s’il n’y a point de gouvernement qui ait plus de vi- gueur, il n’y en a point ou la volonté particuliere ait plus d’empire et domine plus aisément les autres: tout marche au meme but, il est vrai; mais ce but n’est point celui de la félicité publique, et la force méme de Padministration tourne sans cesse au prejudice de l’Etat. Les rois veulent etre absolus (1), et de loin on leur crie que le meilleur moyen de l’etre est de se faire aimer de leurs peuples. Cette maxime est tres belle, et meme tres vraie a certains égards. Malheureusement on s’en moquera tou- jours dans les cours. La puissance qui vient de l’amour des peuples est sans doute Ia plus grande; mais elle est précaire et conditionnelle; jamais les princes ne s’en contenteront. despotisme, aspire a l`honneur de mourir d’ennui. Dans tous les royaumes du monde, cherchez—vous l‘homme le plus ennuyé du pays, allez toujours directement au souverain surtout s’il est tres absolu. C’est bien la peine de faire tant de misérables, ne saurait-il s’ennuyer ia moindres frais? Fméuémc Il, Anti-Machiavcl, chap. xxu. — ll y a deux especes de princes dans le monde, ceux qui voient tout par leurs propres yeux et gou- vernent leurs Etats par eux-memes et ceux qui se reposem sur la bonne foi de leurs ministres et qui se laissent gouverner par ceux qui ont pris l’ascen- _ dant sur leur esprit. _ Les souverains de la premiere espece sont comme Fame de leurs Etats, le poids de leur gouvernement repose sur eux tout comme le monde sur le dos d’Atlas; ils reglent les aiiaires intérieures comme les étraugeres, ils remplissent a la fois les postes de premiers magistrats de la justice, de gé- néraux des armées, de grands trésoriers. Ils ont, a l’exemple de Dieu (qui se sert d’intelligences supérieures a l’homme pour opérer ses volontés), des esprits pénétrants et laborieux pour exécuter leurs desseins et pour remplir en détail ce qu’ils ont projeté en grand; ces ministres sont purement des in- struments dans les mains d’un sage et habile maitre. Les souverains du second ordre sont comme plongés par un défaut de génie ou une indolence naturelle dans une indifiérence léthargique. Si 1’Etat, pres de tomber en défaillance parla faiblesse du souverain,doit etre soutenu par la sagesse et la vivacité d’un ministre, le prince alors n’est qu’un fantome, mais un fantome nécessaire, car il représente l’Etat; tout ce qui est a sou- haiter, c’est qu’il fasse un heureux choix. (1) Px.u·r4unquz,A un prince ignorant. — Le plus grand nombre des princes estiment A tort que le premier avantage qu’i1 y ait a commander, ce soit de n’etre point commandé. Au moins était-ce l’opinion du roi de Perse qui regardait tous ses suiets comme autant d’esclaves. Le mot de Denys est vrai, que la principale jouissance du pouvoir consiste dans le prompt accomplissement de sa volonté.
� LIVRE III. — CHAP. VI. uy Les meilleurs rois veulent pouvoir étre méchants s’il leur plait, sans cesser d’étre les maitres; un sermonneur poli- tique aura beau leur dire que la force du peuple étant la leur, leur plus grand intérét est que le peuple soit florissant, nombreux, redoutable; ils savent tres bien que cela n’est pas vrai. Leur intérét personnel est premiérement que le peuple soit faible, misérable, et qu’il ne puisse jamais leur I`éSlSI€I' J’3VO.I€ qLlC, supposant les Slj€IS IO�i0UI`S p&I`f&l- tement soumis, l’intérét du prince serait alors que le peuple fflt pulssant, afin que cette puissance étant la sienne le fcn- dit redoutable 21 ses voisins; mais, comme cet intérét n’est que secondaire et subordonné, et que les deux suppositions sont incompatibles, il est naturel que les princes donnent toujours la préférence a la maxime qui leur est le plus im- médiatement utile. C’est ce que Samuel représentait forte- ment aux Hébreux; c‘est ce que Machiavel a fait voir avec évidence (2). En feignant de donner des lecons aux rois, il en (1) Mncuuvm., Discours sur Tite—Liv¢, liv. II, chap. n. — C’est le bien général et non Pintérét particulier qui fait la puissance d’un Etat, et sans contredit on n’a en vue le bien public que dans les républiques; on ne s’y détermine Za faire que ce qui tourne a Pavantage commun, et si par hasard on fait le malheur dc quelques particuliers, tant de citoyens y trouvent de l’avantage qu’ils sont toujours assurés de l’emporter sur ce petit nombre d’individus dont les intéréts sont blessés. Le contraire arrive sous le gou- veruement d’un prince; lelplus souvent son intérét particulier est en opposition avec celui de l’Etat. Ainsi, un peuple libre est-il asservi, le moindre mal qui puisse lui arriver sera d’étre arrété dans ses progres et de ne plus accroitre ni ses richesses, ni sa puissance; mais le plus souvent il ne va plus qu’en déclinant. Si le hasard lui donne pour tyran un homme plcin d’habiIeté et de courage, qui recule les bornes de son empire, ses conquetes seront sans utilité pour Ia république et ne seront profitables et utiles qu’a lui. Elévera-t·il aux places des hommes de valeur, lui qui les tyrannise et ne veut pas avoir a les craindre? Soumettra-t-il les pays voisins pour les rendre tributaires d’un Etat qu’il opprime? Rendre cet Etat puis- sant n’est pas ce qui lui convient. Son intérét est de rendre chacun de ses membres isolé et que chaque province, ehaque terre, ne reconnaisse que lui pour maitre. Ainsi la patrie n’aura aucun avantage de ses conquetes. Elles ne prolitent qu’a lui seul. (2)At.oza1¤ox Sinner, Discours sw- Ie gouvemement, chap. m, sect. 3. — Tous ceux d’entre les interpretes qui ont passé pour gens de bien et pour personnes éclairées conviennent que ce que Samuel dit au peuple ne tendait qu’a les détourner de leur pcrnicieux dessein et que son intention n’était pas � a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains(a) (1).
Nous avons trouvé, par les I‘&pp0I`tS gét1éI`&LlX, que la de leur représenter ce qu’un Roi a droit de faire en vertu de sa dignité, mais ce que feraient les Rois qui seraient établis contre Dieu et contre la loi lorsqu’ils auraient le pouvoir en main.
(a) Machiavel était un honnéte homme et un bon citoyen; mais, attaché Ala maison de Médicis, il était forcé, dans l’oppression de sa patrie, de déguiser son amour pour la liberté. Le choix seul de son exécrable héros manifeste assez son intention secrete; et I°opposition des maximes de son livre du Prince A celles de ses Discours sur Tite-Live, et de son Histoire de Florence, démontre que ce profond politique n’a eu jusqu’ici que des lec- teurs superficiels ou corrompus. La cour de Rome a séverement défendu son livre: je le crois bien; c°est elle qu’il dépeint le plus clairement. (Note du Contra! social, edition de t782.)
(1) Spinoza, T ractatus politicus, chap. v.— Quibus autem mediis princeps, qui sola dominandi libidine fertur, uti debet, ut imperium stabilire et con- servare possit acutissimus Machiavellus prolixe ostendit; quem autcm in fi- nem non satis constare videtur. Si quem tamen bonum habuit ut de viro sapiente credendum est, fuisse videtur, ut ostenderet, quam imprudenter multi tyrannum c medio tollere conantur, quum tamen causae, cur princeps sit tyrannus, tolli nequeant, sed contra eo magis ponantur, quo principi major timendi causa praebetur; quod fit quando multitudo exempla in prin- cipem edidit et parricidio quasi re bene_ gcsta gloriatur. Praeterea ostendere forsan voluit, quantum libera multitudo cavere debet ne salutem suam uni absolute credat, qui nisi vanus sit et omnibus se posse placere existimet, quotidie insidias timere debet, atque adeo sibi potius cavere et multitudini contra insidiari magis quam cavere cogitur. Et ad hoc de prudentissimo isto viro credendum magis adducor, quia pro libertate fuisse constat, ad quam etiam tuendam saluberrima consilia dedit.
De quels moyens un prince qui n’est poussé que par l'appétit déréglé de dominer doit-il se servir pour fortifier et conserver l’empire? C’est ce que le tres pénétrant Machiavel a montré, fort au long; dans quel but? on ne le voit pas assez clairement. Si ce fut dans une bonne intention, comme il faut le présumer d’un homme sage, il a voulu montrer l’imprudence de ceux qui, en si grand nombre, s’efforcent de se débarrasser d’un tyran lorsque les causes qui, des princes font des tyrans, ne peuvent etre supprimées, mais au contraire ces causes sont établies avec d’autant plus de force que l’on donne au prince de plus grands motifs de crainte; et cc qui arrive, lorsque la multitude fait des exemples contre les princes et glorifie le parricide comme un acte de justice. En outre, il a peut-etre voulu montrer combien une libre multitude doit se garder de confier entièrement son salut à un seul homme qui, à moins de pousser la vanité jusqu’à croire qu’il peut plaire à tous, doit craindre chaque jour des embûches et, par suite, veiller plutôt à sa conservation et tendre de son coté des pièges à la multitude que veiller aux intérets de celle-ci. Et je suis d’autant plus enclin à porter ce jugement sur ce tres prudent homme, qu’il est constant qu’il fut un partisan de la liberté, pour la défense de laquelle il a donne les conseils les plus salutaires. monarchie n’est convenable qu’aux grands Etats; et nous le trouverons encore en l’examinant en elle-meme. Plus l’administration publique est nombreuse, plus le rapport du prince aux sujets diminue et s’approche de l’égalité, en sorte que ce rapport est un ou l’égalité méme dans la dé- mocratie. Ce meme rapport augmente à mesure que le gou- vernement SC I`CSSCI`I`C, et est d3I`1S SOI'1 mdximllm qllalld le gouvernement est dans les mains d’un seul. Alors il se trouve une trop grande distance entre le prince et le peuple, et l`Etat manque de liaison(1). Pour la former, il faut donc des ordres intermédiaires, il faut des princes, des grands, de la noblesse pour les remplir. Or, rien de tout cela ne convient a un petit Etat, que ruinent tous ces degrés (2).
(1) Monrasourau, Esprit des Lois, liv. VIII, chap. xvu. — Un état monar- chique doit étre d’une grandeur médiocre. S’il était petit, il se formerait en république; s’il était fort étendu, les principaux de l’Etat, grands par eux- memes, n’étant point sous les yeux du prince, ayant leurs cours hors de sa cour, assurés d’ailleurs contre les exécutions promptes par les lois et les moeurs, pourraient cesser d’obéir; ils ne craindraient point une punition trop lente et trop éloignée...Les fleuves courent se mêler dans la mer, les monarchies vont se perdre dans le despotisme...
(2) Honaas, De Cive, chap.x. —-Entre les incommodités qu’il y a‘a souffrir du gouvernement d’un seul, celle-ci n’est pas une des dernieres que le roy, outre 1’argent qu’il exige nécessairement de ses sujets pour les dépenses publiques...peut, si bon lui semble, exiger d’eux d’autres sommes inconsi- dérément, dont il enrichit ses enfants, ses plus proches parents, ses favoris et meme ses flatteurs. Il faut avouer que c’est la une chose tres facheuse, mais qui se rencontre en toute sorte de gouvernement et qui me semble plus supportable dans un royaume que dans un Etat populaire. Car, comme le roi est unique, le nombre de ceux qu`il veut enrichir ne peut point etre bien grand. La ou, dans un Etat populaire, autant qu`il y a de personnes puissantes, c’est-a-dire autant qu’il y a de harangueurs qui savent caioler le peuple, car le nombre n’en est iamais petit et il s’en éléve tous les jours qui s’exercent a ce métier, il y en a autant qui tachent d’avancer ct enrichir leurs enfants, leurs alliés, leurs amis et leurs datteurs; en effet, chacun d’eux désire non seulement de bien établir sa famille en la rendant illustre et opulente, mais de se faire des creatures. Le roi peut contenter la plupart du temps ceux qu’il affectionne et ceux qui le sei-vent, qui sont peu en nombre, par divers moyens qui ne nuisent point A la foule du peuple, comme en leur donnant des charges militaires ou des offices de iudicature.
Mais en la démocratie, ou il faut rassasier quantité de nouveau: affamés qui naissent tous les jours, il est bien difficile qu’on s’en acquitte sans l’oppression du peuple...9 � Mais s’il est difficile qu’un grand Etat soit bien gouverné, il l’est beaucoup plus qu’il soit bien gouverné par un seul homme; et chacun sait ce qu’il arrive quand le roi se donne des substituts.
Un défaut essentiel et inévitable, qui mettra toujours le gouvernement monarchique au-dessous du républicain, est que dans celui-ci la voix publique n’élève presque jamais aux premières places que des hommes éclairés et capables, qui les remplissent avec honneur; au lieu que ceux qui par- viennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petits fripons, de petits intrigants, a qui les petits talents, qui font dans les cours parvenir aux grandes places, ne servent qu'a montrer au public leur ineptie aussitôt qu’ils y sont parvenus(1). Le peuple se trompe bien moins sur ce choix que le prince; et un homme d’un vrai mérite est presque aussi rare dans le ministère qu’un sot a la tête d’un gouvernement républicain. Aussi, quand, par quelque hasard, un de ces hommes nés pour gouverner(2) prend le timon des affaires dans une monarchie (1) Spinoza, Tractatus politicus, chap. v1. — Et sane qui credunt posse fieri ut unus solus summum civitatis ius obtineat longe errant. Jus enim sola potentia determinatur ut ostendimus. At unius hominis potentia longe compar est tantae moli sustinendm.Unde fit ut quem multitudo regem elegit, is sibi imperatores quaerat seu consiliares, seu amicos, quibus suum et omnium salutem committit ita ut imperium, quod absolute monarchiam esse creditur, sit revera in praxi arisiocraticum non quidem manifestum, sed latens, et propterea pessimum. Ad quid acceditquod rex puer, azger, aut senectute gravatus, precario rex sit, sed id revera poteszatem habebunt qui summa imperii negotia administrant, vel qui rege sunt proximi:ut iam taceam quod rex libidini obnoxius omnia smpe moderetur ex libidine unius aut alterius pellicis, aut cinmdi. ·¤ Audieram, inquit Orsines, in Asia olim 1-egnasse feminas; hoc vere novum est, regnare castratum! il (2) R. Confessions, liv. XI. — Mettant alors la main au Contrat social, j‘y marquai dans un seul trait ce que je pensais des précédents ministeres ct de celui qui commencait a lcs éclipser. Je manquai a cette occasion 11 ma plus constante maxime et de plus je ne songeai pas que, lorsque l’on veut louer ou blamer fortement dans un meme article sans nommer les gens, il faut tellement approprier la louange it ceux qu’elle regarde que le plus ombrageux amour-propre ne puisse y trouver de quipmquo. R. Lettre à M. de Choiseul (Trye, le 27 mars 1768). — Environ dans le méme temps éclata ce célebre pacte de famille (signé le 15 aout 1761). Quelle presque abîmée par ces tas de jolis régisseurs, on est tout surpris des ressources qu’il trouve, et cela fait époque dans Un pays.
Pour qu’un Etat monarchique put être bien gouverné, il faudrait que sa grandeur ou son étendue fut mesurée aux facultés de celui qui gouverne (1). Il est plus aisé de conquérir que de régir (2). Avec un levier suffisant,d’un doigt on peut ébranler le monde; mais pour le soutenir il faut les épaules d’Hercule (3). Pour peu qu’un Etat soit grand, le prince est confiance n’en tirai-je point pour une administration qui commençait ainsi. Je mettais alors la dernière main au Contra! social. Le cœur plein de vous, j‘y portai mon jugement et mon pronostic avec une confiance que le temps a confirmée et que l’avenir ne démentira pas...
(1) Montesquieu, Esprit des Lois, liv. VIII, chap. xx. — Il suit que pour conserver les principes du gouvernement établi, il faut maintenir l‘Etat dans la grandeur qu’il avait déia et que cet Etat changera d’esprit a mesure qu'on rétrécira ou qu’on étendra ses limites.
(2) Fnéuéntc II, Anti-Machiavel, chap. 111. — Combien de princes ont fait par leurs généraux conquérir des provinces qu'ils ne voient iamais! Ce sont alors des conquetes en quelque facon imaginaires et qui n’ont que peu de réalité pour les princes qui les ont fait faire; c’est rendre bien des gens malheureux pour contenter la fantaisie d’un seul homme qui souvent ne mériterait pas seulement d’étre connu.
Mais supposons qu’un conquérant soumette tout le monde a sa domination: ce monde bien soumis, pourra-t-il le gouverner? Quelque grand prince qu’il soit, il n’est qu’un étre tres borné; a peine pourra-t-il retenir le nom de ses provinces, et sa grandeur ne servira qu’a mettre en evidence sa véritable petitesse...
(3) Aristote, Politique, liv. III, chap. 11. — Aucune des royautés dites légales ne forme, ie le répéte, une espece particuliere de gouvernement, puisqu’on peut établir partout un généralat inamovible dans la démocratie aussi bien que dans la république...“ Quant a ce qu’on nomme la royauté absolue, c’est-21-dire cellc oh un seul homme est souverain suivant son bon plaisir, bien des gens soutiennent que la nature des choses repousse elle-méme ce pouvoir d’un seul sur tous les citoyens, puisque l’Etat n'est qu'une association d'etres égaux et qu’entre des étres naturellement égaux les prerogatives et les droits doivent étre nécessairement identiques. La ou la loi est impuissante, un individu n’en saura jamais plus qu'elle. Quand on demande la souveraineté de la Ioi, c’est demander que la rai- son regne avec les Iois; demander la souveraineté d’un roi,c'est constituer sou- verain l’homme et la béte; car les entrainements de l'instinct, les passions du cczur corrompent les hommes, quand ils sont au pouvoir, méme les meilleurs; mais la loi, c’est l'intelligence sans les passions aveugles...Un seul homme ne peut tout voir de ses propres yeux. ll faudra bien � 1 13: l DU CONTRAT SOCIAL. Pl`€SQ�€ {OI..l]O�l`S {I'OP P€{i{. Qllafld, all COI'l{l`&iI`€, 3.I`I'lVC QUE l’E{3.{ est {POP P€{l{ PO�l` SOI'! Cl`l€f, CC est {l`éS I'8I'C, il est encore mal gouverné, parce que le chef, suivant tou- jours la grandeur de ses vues, oublie les intéréts des peuples, et ne les rend pas moins malheureux par l’abus des talents qu’il a de trop qu’un chef borné par le défaut de ceux qui lui manquent ( 1 Il faudrait, pour ainsi dire, qu’un royaume s’étendit ou se resserréit it chaque régnc, selon la portée du prince; au lieu que les talents d’un sénat ayant des mesures lus fixes l’Etat eut avoir des bornes constantes et l’ad· P 1 P 1 ministration n’aller pas moins bien (2). Le plus sensible inconvenient du gouvernement d’un qu’il délégue son pouvoir a de nombreux inférieurs et, des lors, n’est·il pas tout aussi bien d'établir ce partage des l’origine que de le laisser a la volonté d’un seul individu? Il pourrait bien sembler absurde de soutenir qu’un homme qui n'a pour former son jugement que deux yeux, deux oreilles, qui n'a pour agir que deux pieds et deux mains, puisse mieux faire qu’une réunion d’individus avec des organes bien plus nombreux...Lorsqu’une race entiere, ou meme un individu de la masse vient a briller d’une vertu tellement supérieure qu'elle surpasse la vertu de tous ` les autres citoyens ensemble, alors il est iuste que cette race soit élevée a la royauté, a la supreme puissance, et que cet individu soit pris pour roi.
Mourasqurxu, Esprit des Lois, liv. XI, chap. ix. — L’embarras d’Aris· tote parait visiblement quand il traite de la monarchie...Les anciens, qui ne con naissaient pas la distribution des trois pouvoirs dans le gouvernement d’un seul, ne pouvaient se faire une idée iuste de la mo- narchie. (1) R. Polysynodie. — Si les princes regardaient les fonctions du gouvernement comme des devoirs indispensables, les plus capables s’en trouveraient les plus surcharges; leurs travaux compares a leurs forces leur paraltraient toujours excessifs zon les verrait aussi ardents a resserrer leurs Etats et leurs droits qu’ils sont avides d’étendre les uns et les autres; et le poids de la couronnc écraserait bientot la plus forte tete qui voudrait sérieusement la porter. Mais loin d’envisager leur pouvoir par ce qu’il a de pénible et d'obligatoirc, ils n’y voient que le plaisir de commander; et comme le peuple n’est it leurs yeux que l'instrument de leurs fantaisies, plus ils ont de fantaisies a contenter, plus le besoin d’usurper augmente; et plus ils sont bornés et petits d‘entendement, plus ils veulent etre grands et puissants en autorité.
(2) R. Poiysynodie. — Que ferait de mieux le plus juste prince avec les meilleures intentions, sitot qu’il entreprend un travail que la nature a mis au-dessus de ses forces? ll est homme et se charge des fonctions d’un Dieu; comment peut-il cspérer de les remplir? Le sage, s’il nc peut etre � LIVRE III. -— CHAP. VI. 133 seul est le défaut de cette succession continuelle qui forme dans les deux autres une liaison non interrompue. Un roi mort, il en faut un autre; les élections laissent des inter- valles dangereux; elles sont orageuses; et a moins que les citoyens ne soient d’un désintéressement, d’une intégrité que ce gouvernement ne comporte guére, la brigue et la corruption s’en mélent. Il est difficile que celui a qui l’Etat s’est vendu ne le vende pas a son tour, et ne se dédommage pas sur les faibles de l’argent que les puissants lui ont extorqué. Tot ou tard tout devient vénal sous une pareille administrtion,et la paix, dont on jouit alors sous les rois, est pire que le désordre des interrégnes. · Qu’a-t-on fait pour prévenir ces maux?On a rendu les couronnes héréditaires dans certaines familles; et l’on a établi un ordre de succession qui prévient toute dispute a la mort des rois; c’est-a-dire que, substituant llinconvénient des régences at celui des élections, on a préféré une appa- rente tranquillité a une administration sage, et qu’on a mieux aimé risquer d’avoir pour chefs des enfants, des monstres, des imbéciles, que d’avoir a disputer sur le choix des bons rois; on n’a pas considéré qu’en s’exposant ainsi 2lUX risques de Palternative, on met presque toutes les chances contre soi(1). C’était un mot tres sensé que celui du sur le trone, renonce a I'empire ou le partage; il consulte ses forces; il mesure sur elles les fonctions qu’il veut remplir, et, pour étrc un roi vraiment grand, il ne se charge point d’un grand royaume. Mais ce que ferait le sage a peu de rapport a ce que font les princes et qu’ils fcront toujours. (1) R. Polysynodie. — ll est bon d’observer que si, par miracle, quelquc grande ame peut suffire a Ia pénible charge de la royauté, l’ordre hérédi- taire établi dans les successions et Pcxtravagante éducation des héritiers du trone fourniront toujours cent imbéciles pour un vrai roi; qu‘il y aura des minorités, des maladies, des temps de délire et de passion qui ne laisseront souvent a la téte de l’Etat qu’un simulacre de prince. Il faut cependant que les affaires se fassent. Chez tous les peuples qui ont un roi,iI est donc absolu- IDCDI!1éCCSS2lII`C diélablif HUC f0I`ITI¢ dc BOUVCFDCIIICDI puisse SC PZISSCT de roi,et dés qu'il est posé qu’un souverain peut rarement gouvcrner par lui- mém8,II DC $,8gIt plus QUC de SZIVOIP COHIIIICHI PCI]! SOUVCTIICP P8? 8UII'l1I; c'est a résoudre cette question qu’est destiné le discours de la Polysynodie. E Pnnox, Des Lois, liv. III. — Depuis ce temps (Cambyse), la Perse n’a i � 134 DU CONTRAT SOCIAL.
jeune Denys, à qui son père, en lui reprochant une action honteuse, disait: << T’en ai·je donné l’exemple? — Ah! répondit le fils, votre père n’était pas roi (1)! » Tout concourt à priver de justice et de raison un homme élevé pour commander aux autres. On prend beaucoup de peine, A ce qu'on dit, pour enseigner aux jeunes princes l’art de régner: il ne parait pas que cette éducation leur profite. On ferait mieux de commencer par leur enseigner l’art d’obéir. Les plus grands rois qu’ait célébrés l’histoire n’ont point été élevés pour régner; c’est une science qu’on eu aucun roi vraiment grand, si ce n’est de nom. Je prétends au reste que ceci n`est point un effet du hasard mais de la vie molle et voluptueuse que mènent d’ordinaire les enfants des rois et des riches. Jamais, ni enfant, ni homme fait, ni vieillard sorti d'une pareille école, n’a été vertueux...Aristote, Politique, liv. III, chap. x. — Mais nous demandons à ceux qui vantent l’excellence de la royauté quel sort ils veulent faire aux enfants des rois? Est-ce que, par hasard, eux aussi devraient régner? Certes, s'ils sont tels qu’on en a tant vu, cette hérédité sera bien funeste...