SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

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Aristote, Politique, liv. VIII, chap. viii. — On peut réduire a deux les causes de ruine de la royauté. L’une est la conjuration des agents qu’elle emploie, l'autre est la tendance au despotisme quand les rois prétendent accroître leur puissance même aux dépens des lois. On ne voit guère de nos jours se former encore des royautés, et celles qui s’élèvent sont bien plutôt des monarchies absolues et des tyrannies que des royautés. C’est qu’en effet la véritable royauté est un pouvoir librement consenti et jouissant seulement de prérogatives supérieures...Dans les royautés héréditaires, il faut ajouter cette cause de ruine toute spéciale que la plupart de ces rois par héritage deviennent très vite méprisables...

Bossuet, 5e avertissement sur les lettres du ministre Jurieu. — Le peuple, forcé par son propre besoin a se donner un maître, ne peut rien faire de mieux que_d’intéresser a sa conservation celui qu’il établit sur sa tête. Lui mettre l’Etat entre les mains, afin qu’il le conserve comme son bien propre, c’est un moyen très pressant de l’intéresser. Mais c’est encore l‘engager au bien public par des liens plus étroits que de donner l'empire à sa famille, afin qu’il aime l'Etat comme son propre héritage et autant qu’il aime ses enfants. C’est même un bien pour le peuple que le gouvernement devienne aisé, qu’il se perpétue par les mêmes lois qui perpétuent le genre humain et qu’il aille pour ainsi dire avec la nature. Ainsi les peuples où la royauté est héréditaire en apparence se sont privés d'une faculté qui est celle d’élire leurs princes; mais dans le fond c’est un bien de plus qu‘ils se procurent. Le peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait, et de n’avoir pas, pour ainsi dire, à remonter un si grand ressort.

(1) Plutarque, Dicts notables des roys et des grands capitaines, § 22 LIVRE III. - CHAP. VI. I35 ne posséde jamais moins qu’aprés l’avoir trop apprise, et qu’on acquiert mieux en obéissant qu’en commandant. te Nam utilissimus idem ac brevissimus bonarum mala- ¤ rumque rerum delectus, cogitare quid aut nolueris sub it alio principe, aut volueris (a). » Une suite de ce défaut de cohérence est l’inconstance du gouvernement royal, qui, se réglant tantot sur un plan et tantot sur un autre, selon le caractere du prince qui régne ou des gens qui regnent pour lui, ne peut avoir long- temps un objet Exe ni une conduite conséquente: variation qui rend toujours l’Etat flottant de maxime en maxime, de rojet en ro'et et ui n’a as lieu dans les autres ouver- v P S nements, ou le rmce est tou ours le méme 1. Aussi vo1t—on I u’en énéral, s’il a lus de ruse dans une cour il a 7 plus de sagesse dans un sénat, et que les républiques vont a leurs fins par des vues plus constantes et mieux suivies; au lieu que chaque revolution dans le ministere en produit une dans l’Etat, la maxime commune a tous les ministres, et presque a tous les rois, étant de prendre en toute chose le contre-pied de leurs prédécesseurs. De cette méme incohérence se tire encore la solution d’un sophisme tres familier aux politiques royaux; c’est non seulement de comparer le gouvernement civil au gouverne- ment domestique, et le prince au pére de famille, erreur déja réfutée, mais encore de donner libéralement a ce ma istrat toutes les vertus dont il aurait besoin et de g 7 supposer toujours que le prince est ce qu’il devrait étre (2): (a) Tnctrn, Hist., I, xvx. (Note du Contrat social, édition de 1762.) (1) R. Polys nodie.—Les s stémes oliti ucs seront mieux suivis et les )' Y P Q réglements beaucoup mieux observés quand il n’y aura plus de révolutions dans ce ministére et que chaque vizir ne se fera plus un point d’honneur dc détruire tous les établissements utiles de celui qui l’aura précédé. (2) Motrrssquxzu, Esprit des Lois, liv. V, chap. 11. — De Fexcellence du gouvernement monarchique.—_Le cardinal de Richelieu, pensant qu’il a peut- étre trop avili les ordres de l’Etat, a recours pour se soutenir aux vertus du prince et dc ses ministres et il exige tant de choses qu’en vérité il n`y a qu’un ange qui puisse avoir tant d‘attention, tant dc lumiéres, tant de fermeté, tant .1 � 136 · DU CONTRAT SOCIAL.. supposition A l’aide de laquelle le gouvernement royal est évidemment préférable A tout autre, parce qu’il est incon- testablement le plus fort, et que, pour étre aussi le meilleur, il ne lui manque qu’une volonté de corps_p1us conforme A la volonté générale. Mais si, selon Platon (a), le roi par nature est un person- ‘ nage si rare (1), combien de fois la naturé et la fortune con- courront-elles A le couronner! Et si l’éducation royale cor- rompt nécessairement ceux qui la recoivent, que doit-on espérer d’une suite d’hommes élevés pour régner? C’est done bien vouloir s’abuser que de confondre le gouverne- ment royal avec celui d‘un bon roi. Pour voir ce qu’est ce gouvernement en lui-méme, il faut le considérer sous des pI`II'lC€S bOI`1’1éS OU II'1éCi`l3.I'lIS Q C3? 3I'I`IVCI`OI]I {CIS all tr6ne, ou le trone les rendra tels (2). Ces difficultés n’ont pas échappé A nos auteurs; mais ils de connaissances et qu'on peut A peine se flatter que d’ici A la dissolution des monarchies il puisse y avoir un prince et des ministres pareils. Fxuinémc Il, Anti-Machiavel (1740), chap. 1. —- Le souverain, bien loin d‘étre 1_e maitre absolu des peuples qui sont sous sa domination, n’en est lui-méme que le premier domestique...(a) In Civili. (Note du Contrat social, édition de { 762.) (1) P1.A·1·oz•z, Le Politique. — Les hommes n’acceptent pas volontiers d’étre gouvernés par un seul, par un monarque; ils désesperent de trouveriamais un homme digne d‘exercer cette puissance ayant A la fois Ia volonté et le pouvoir de commander avec vertu, avec science, et de distribuer A chacun ce qui est juste, ce qui est bien; il semble qu’il soit plus porté A nous maltraiter, A nous tuer, A nous causer du dommage selon son bon plaisir. En etiet, s’il se rencontrait un monarque tel que nous l’avons décrit, on aimerait et on serait heureux de vivre sous cette excellente forme de gouvernement, la seule qu’approuve Ia raison. Mais auiourd’hui, puisqu’on ne voit pas paraltre dans les villes, comme dans les essaims d'abeilles, dc roi tel que nous l’avons dépeint, qui l’emporte d’abord sur tous les autres par le corps et par l’Ame, il ne reste qu'une chose A faire, se réunir en conseil pour écrire des lois en suivant les traces du vrai gouvernement. Fxuiuéiuc II, Anti-Machiavel, chap. xxv. — Qui sont ces princes des- quels nous prétendons tant de rares talents?...on trouvera plutot le phcenix des poétes et les unités des métaphysiciens que l`homme de Platon...(2) Aaxsrorx, Politique, liv. VI, chap. vm. —- Nous avons traité précé- demment de la royauté en nous attachant surtout A la royauté proprement dite, c’est-A-dire A la royauté absolue.

Amsrorx, Politique, liv. ll, chap. 1v.— C’est le superfiu et non le besoin � n’en sont point embarrassés. Le remede est, disent-ils, d’obéir sans murmure; Dieu donne les mauvais rois dans sa colére, et il faut les supporter comme des chétiments du ·ciel. Ce discours est édiiiant, sans doute; mais je ne sais qui fait commettre les grands crimes. On n’usurpe pas Ia tyrannie pour se garantir dc l’intempérie de l’air...Id., liv. VIII, chap. vm. — Eu fait d’ambition, le tyran songe surtout A l’argent, le roi a I’honneur.

Bo¤m,République, liv. VI, chap. vr.—Si l‘état royal est gouverné et conduit royalement, c’est-a-dire harmoniquement, on peut assurer que c’est Ie plus beau et le plus parfait de tous. Je ne parle point de la monarchie seigneuriale, quand le monarque tient, comme seigneur naturel, tous les sujets comme esclaves et dispose de leur bien comme lui appartenant, ct. moins encore de la monarchic tyrannique, quand le monarque n‘étant pas seigneur naturel abuse de ses suiets et de leur bien a plaisir, comme s’ils étaient esclaves, et pis encore quand il les fait servir a ses cruautés; mais ie parle du roi légitime, soit qu’il vienne par élection, soit en succession, ou que de son propre mouvement il se fasse roi volontairement, traitant ses sujets et leur distribuant justice comme un pére fait a ses enfants.

Spinoza, Tractatus politicus. — Concludimus itaquc multitudinem satis amplam libertatem sub rege servare posse modo efficiat ut regis potentia sola ipsius multitudinis potentia determinatur et ipsius multitudinis praesidio servetur. Atque haec unica fuit regula quam in jaciendis monarchiaz fundamentis sequutus sum.

Bossuet, Politique tirée de l’Ecriture sainte, liv. VIII, art. 2.I*• Proposition. Dufgouvernement que l’on nomme arbitmire. — Quatre conditions accompagnent ces sortes de gouvernement. Premiérement les peuples sujets sont nés esclaves, c’est—a-dire vraiment serfs et parmi eux il n’y a point de personnes libres.

Secondement, on n'y posséde rien en propriété, tout le fonds appartient au prince et il n’y a point de droit de succession, pas meme de fils a pere.

Troisiemement, le prince a le droit de disposer a son gré non seulement des biens, mais encore de la vie de ses sujets comme on ferait des esclaves.

Et, en effet, en quatrieme lieu, il n‘y a de loi que sa volonté.

Voila ce qu’on appelle puissance arbitraire, Je ne veux pas examiner si elle est licite ou illicite. Il y a des peuples et des grands empires qui s’en contentent, et nous n’avons point a les inquiéter sur la forme de leur gouvernement. Il nous sufiit de dire que celle-ci est barbare et odieuse. Ces quatre conditions sont tres éloignées de nos mozurs et ainsi le gouvernement arbitraire n’y a point de lieu.

C‘est autre chose que le gouvernement soit arbitraire, autre chose qu’il soit absolu. Il est absolu par rapport a la contrainte, n’y ayant aucune puissance capable de forcer le souverain qui en ce sens est indépendant de toute autorité humaine. Mais il ne s’ensuit pas de la que le gouvernement soit arbitraire parce que, outre que tout est soumis au jugement de Dieu, ce qui convient aussi au gouvernement qu’on vient de nommer arbitraire, c’est qu’il y a des lois dans les empires contre lesquelles tout ce qui se fait est 138 DU CONTRAT SOCIAL. s‘il ne conviendrait pas mieux en chaire que dans un livre de politique (1). Que dire d’un médecin qui promet des mi- racles, et dont tout l’art est d’exhorter son malade a la pa- tience? On sait bien qu’il faut souffrir un mauvais gouver- nul de droit et il y a toujours ouverture ii revenir contre ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps..._ Monrasquiau, Esprit des Lois, liv. III, chap. v. — Dans les monarchies l’Etat subsiste indépendant de l'amour pour la patrie, du désir de la vraie gloire, du renoncement a soi-meme, du sacrifice de ses plus chers intérets et de toutes les vertus hérolques que nous trouvons dans les anciens ct dont nous avons seulement entendu parler. Les lois tiennent la place de toutes ces vertus dont on n’a aucun besoin...Je sais tres bien qu’il n’est pas rare qu’il y ait des princes vertueux, mais jc dis que dans une inonarchie il est tres difficile que le peuple le soit.

Note. — Je parle ici de la vertu politique qui est la vertu morale dans le sens qu’elle sc dirige au bien général, fort peu des vertus morales parti- culieres, et point du tout de cette vertu, qui a rapport aux vérités révélées. (1) Bossusr, Politique tirée de I’Ecriture sainte, liv. IV, art. 1**. L’autorité royale est absolue. — Pour rendre ce terme odieux et insupportable plu- sieurs affectent de confondre et le gouvcrnement absolu et le gouverne- ment arbitraire. Mais il n‘y a rien de si distingué comme nous le ferons voir en parlant de la justice. II• Proposition. — ll faut obéir aux princes comme a la justice meme". Le prince se peut redresser lui-meme quand il connalt qu’il a mal fait, mais contre son autorité il ne peut y avoir de remede que dans son auto- rité. III• Proposition. —Au prince seul appartient le soin général du peuple, c’est la le premier article et le fondement de tous les autres; a lui les ou- vrages publics, ii lui les places et les armes, a lui les décrets et les ordon- nances, a lui les marques de distinction, nulle puissance que dépendante de la sienne, et nulle assemblée que par son autorité. C`est ainsi que pour le bien d‘un Etat, on en réunit en tout la force, et mettre la force hors de la, c’est diviser l’Etat, c’est ruiner la paix publique, c’est former deux maitres, contre cet oracle de Vévangile: it Nul ne peut servir deux maltres. » Le prince est, par sa charge, le pere du peuple, il est par sa grandeur au-dessus des petits intérets; bien plus, toute sa grandeur et son intéret naturel, c’est que le peuple soit conservé; parce qu’enfin le peuple man- quant, il n’est plus prince. Il n’y a donc rien de mieux que de laisser tout le pouvoir de Pliltat a celui qui a le plus d’intéret a la conservation et a la grandeur de l’Etat meme. I V• Proposition. — Les rois sont soumis comme les autres a l’équité des lois et parce qu’ils doivent étre justes et parce qu`ils doivent au peuple l’exemple de garder la justice, mais ils ne sont pas soumis aux peines des lois, ou, comme parle la théologic, ils sont soumis aux lois non quant a la puissance coactive mais quant in la puissance directive. Id., liv. VI, art. 1•’. I V• Proposition. — Ainsi un bon sujet aime son prince comme le bien public, comme le salut de tout l'Etat, comme l‘air � I I LIVRE III. — CHAP. VII. 13g I nement quand on l‘a, la question scrit d’en trouver un ` bon (1). C H A P I T R E VII DES GOUVERNEMENTS MIXTES A proprement parler, il n’y a point de gouvernement simple. Il faut qu’un chef unique ait des magistrats subal- qu’il respire, comme la lumiére de ses yeux, comme sa vie, et plus que sa vie. Art. 2. De I’Obéissance due au prince. - Si le prince n’est ponctuellc- ‘ ment obéi, l’o1·dre public est renversé et il n’y a plus d’unité, par consequent plus de concours ni de paix dans un Etat. C’est pourquoi nous avons vu que quiconque désobéit A la puissance · publique est jugé digne de mort...I Au reste quand Jesus-Christ dit aux Juifs: it Rendez A César ce qui est du A César », il n’examina pas comment était établie la puissance des Césars, c‘est assez qu’il les trouvAt établis et régnants; il voulait qu’on respectét dans leur autorité l’ordre de Dieu et le fondement du repos pubhc. II• Proposition. — Comme on ne doit pas obéir au gouvernement contre les ordres du roi, on doit encore moins obéir an roi contre les ordres de Dieu. C’est alors qu’a lieu seulement cette réponse que les apotres font aux magistrats: u Il faut obéir A Dieu plutot qu’aux hommes. » III• Proposition. — La raison fait voir que tout l’Etat doit contribuer aux nécessités publiques auxquelles le prince doit pourvoir. l Sans cela il ne peut ni soutenir ni défendrc les particuliers ni l’Etat meme. Le royaume sera en proie, les particulicrs périront dans la ruine de l’Etat. De sorte qu’A vrai dire le tribut n’est autre chose qu’une petite partie de son bien qu’on paye au prince pour lui donner le moyen de sauver le tout. t IV- Proposition. — Mais ce qu’il y a de plus important, c’est que saint Augustin reconnait, aprés l’Ecriture, une sainteté inhérente au caractere royal qui ne peut etre effacée par aucun crime. Mandement de M. dc Beaumont contre l’Emile. - ez Oui, M. T. C. F., dans tout ce qui est de l‘ordre civil vous devez obéir au prince et A ceux qui exercent son autorité comme·A Dieu meme. Les seuls intéréts de l’etre supreme peuvent mettre des bornes A votre soumission et si on voulait vous punir de votre lidélité A ses ordres, vous devriez encore souffrir avec patience et sans murmure. Les Néron, les Domitien eux-memes, qui aimérent mieux etre les fléaux de la terre que les péres de leurs peuples, n`étaient comp- tables qu’A Dieu de l‘abus de leur puissance...(1) R. Emile, liv. III. — Je tiens pour impossible que les grandes mo- narchies de l’Europe aient encore longtemps A durer: toutes ont brillé, et l � t4o DU CONTRAT SOCIAL. ternes; il faut qu’un gouvernement populaire ait un chef. Ainsi, dans le partage de la puissance executive, il y a toujours gradation du grand nombre au moindre, avec cette tout Etat qui brille est sur son déclin. J’ai de mon opinion des raisons plus particuliéres que cette maxime; mais il n’est pas A propos de les dire, et chacun' ne les voit que trop. " R. Emile, liv. V. - Si nous étions rois et sages, le premier bien que nous voudrions faire a nous-memes et aux autres serait d’abdiquer la royauté et de redevenir ce que nous sommes. R. Id., Lettre ei d’AIembert. — Qu’un monarque gouverne des hommes ou des femmes, cela lui doit etre assez indifferent, pourvu qu‘il soit obéi; mais dans une république, il faut des hommes. R. Discours des sciences et des arts. — Mais tant que la puissance sera seule d’un coté, les lumiéres de la sagesse seules d’un autre, les savants penseront rarement de grandes choses, les princes en feront plus rarement de belles et les peuples continueront d’etre vils, corrompus et malheu— reux. R. Constdérations sur le gouvemement de Pologne, chap. 1. — Le repos et la liberté me paraissent incompatibles; il faut opter. — Qu’il soit aisé, si l’on veut, de faire de meilleures lois; il est impossible d’en faire dont les passions des hommes n'abusent pas comme ils ont abusé des premieres. Prévoir et peser tous ces abus a venir est peut-etre une chose impossible a l’homme d’Etat le plus consommé. Mettre la loi au-dessus de l'homme est un probléme en politique que je compare a celui de la quadrature du cercle en géométrie.Résolvez bien ce probleme et le gouvernement fondé sur cette situation sera bon et sans abus.Mais iusque-la, soyez sur, qu’ou vous croi- rez faire régner les lois ce seront les hommes qui régneront. R. Polysynodie. — Qu’on juge du danger d’émouvoir une fois les masses énormes qui composent la monarchie francaise!Qui pourra retenir l’ébran- lement donné ou prévoir tous les effets qu‘il peut produire? Quand tous les avantages du nouveau plan seraient incontestables, quel homme de sens oserait entreprendre d‘abolir les vieilles coutumes ou changer les vieilles maximes et de donner une autre forme it l’Etat que celle ou l’a suc- cessivement amené une durée de treize cents ans? Que le gouvernement actuel soit encore celui d‘autrefois, ou que, durant tant de siecles, il cut changé de nature insensiblement, il est également imprudent d'y toucher. Si c’est le méme, il faut le respecter; s’il a dégénéré, c’est par la force du temps et des choses, et la sagesse humaine n’y peut rien. Il ne suffit pas de considérer les moyens qu’on veut employer, si l’on ne regarde encore les hommes dont on se veut servir. Or, quand toute une nation ne sait plus s’occuper que de niaiseries, quelle attention peut-elle donner aux_grandes choses? Et dans un pays ou la musique est devenue une affaire d'Etat, que scront les affaires d’Etat, sinon des chansons? Quand on voit tout Paris en fermentation pour une place de baladin ou de belesprit et les affaires de l’Académie et de l’Opéra faire oublier l’intéret du prince et la gloire de la nation, que doit-on espérer des affaires publiques rapprochées d’un tel peuple et transportées de la cour a la ville? D’A¤.zxmmr, Eloge de l’abbé de Saint-Pierre. — L’abbé de Saint- � LIVRE III. -— CHAP. VII. 141 difference que tantot le grand nombre dépend du petit, et tantot le petit du grand (1). Quelquefois il y a partage égal, soit quand les parties constitutives sont dans une dépendance mutuelle, comme Pierre n’aurait pas imité ce philosophe, trop iniuste ennemi de la monar- chie, qui,chargé dans un dictionnaire de morale de l’article Citoyen,voulait le réduire a ces deux mots: Citoyen, voyez République. (1) A111s·ro·rz, Politique, liv. VI, chap. 111. — Ce qui multiplie les formes des constitutions c’est précisément la multiplicité des éléments qui entrent touiours dans l’Etat...Or ces éléments de l'Etat peuvent prendre part au pouvoir soit dans leur universalité, soit en nombre plus ou moins grand. Il s’ensuit évidemment que les especes de constitution doivent etre de toute nécessité aussi diverses que ces parties memes le sont entre elles suivant leurs espeees ditférentes. La constitution n’est pas autre chose que la répartition réguliere du pouvoir qui se divise touiours entre les associés soit en raison de leur importance particuliere, soit d’apres un certain prin- cipe d’égalité commune, c’est-a-dire qu’on peut faire une part aux riches _ et une autre aux pauvres, ou leur donner des droits communs. Aussi les constitutions seront nécessairement aussi nombreuses que le sont les com- binaisons de supériorité et de dilférence entre les parties de l’Etat...Pour nous, il n’y a que deux constitutions ou meme une seule constitution bien combinée dont toutes les autres dérivent et dégénérent. Si tous les modes en musique dérivent d’un mode parfait d’ha1·monie, toutes les constitutions dérivent de la constitution modele; oligarchique, si le pouvoir y est concentré et plus despotique; démocratique, si les ressorts en sont plus relachés et plus doux. C’est une grave erreur, quoique fort commune, de faire reposer exclusi- vement la démocratie sur la souveraineté du nombre, car dans les oligarchies aussi, et l’on peut meme dire partout, la majorité est toujours souveraine. D’un autre cété l’0ligarchie ne consiste pas davantage dans la souveraineté de la minorité...ll n’y a de démocratie réelle que la ou les hommes libres, mais psuvres, forment Ia majorité et sont souverains. Il n’y a d’oligarchie que la ou les riches et les nobles en petit nombre possedent la souveraineté"...Les seules choses qu’on ne puisse cumuler sont la pauvreté et la richesse, et voila pourquoi riches et pauvres semblent les deux parties les plus distinctes de l’Etat. D’autre part, comme le plus ordinairement ceux·ci sont en maiorité,ceux-la en minorité, on les regarde comme deux éléments politiques parfaitement opposés. Par suite la prédominance des uns et des autres fait la difference des constitutions qui semblent en conséquence etre bornées a deux seulement, la démocratie et Poligarchie. Fxténémc II, Anti-Machiavel, chap. x11. — Cette diiférence des gouver- nements est tres sensible, et elle est iniinie lorsqu'on veut descendre jusque. dans les détails; et de meme que les médecins ne possedent aucun secret qui convienne a toutes les maladies et a toutes les complexions,de meme les politiques ne sauraient-ils prescrire des regles générales, do11t l'application soit a l’usage de toutes les formes de gouvernements.

� 142 DU CONTRAT SOCIAL. dans le gouvernement d’Angleterre (1); soit quand l’auto- rité de cheque partie est indépendante, mais imparfaite, comme en Pologne. Cette derniere forme est mauvaise, parce qu’il n’y a point d’unité dans le gouvernement, et . que l’Etat manque de liaison. Lequel vaut le mieux d’un gouvernement simple ou (1) R. Projet de Constitution pour la Corse. — Le peuple anglais n’aime pas la liberté pour elle-meme, il l’aime parce qu’elle produit de l’argent. R. 7• Lettre de la Montague.- Figurez-vous,monsieur, que quelqu’un, vous rendant compte de la constitution de l'Angleterre, vous parle ainsi: it Le gouvernement de la Grande-Bretagne est compose de quatre ordres dont. aucun ne peut attenter aux droits et attributions des autres, savoir: le roi, la chambre haute, la chambre basse et le parlement. » Ne diriez-vous pas a l’instant: it Vous vous trompez; il n’y a que trois ordres: Le parlement, qui, lorsque le roi y siege, les comprend tous, n’en est pas un quatrieme: ~ il est le tout; il est le pouvoir unique et supreme, duquel chacun tire son existence et ses droits. Revetu de l’autorité législative, il peut changer meme la loi fondamentale en vertu de laquelle chacun de ces ordres existe; il le peut, et, de plus, il l’a fait. ». Cette réponse est iuste; l’application en est claire: et cependant il y a encore cette diiierence que le parlement d’Angleterre n’est souverain qu’en vertu de la loi, et seulement par attribution et députation.

Morrrssqutsu, Esprit des Lois, liv. XI, chap. v1. De Ia constitution d’A n- gleterre. - La liberté politique dans un citoyen est cette tranquillité d’es- prit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sureté, et pour qu’on ait cette liberté il faut que le gouvernement soit tel qu’un citoyen ne puisse pas craindre un citoyen. Lorsque dans la meme personne ou dans le meme corps de magistrature la puissance législative est réunie a la puissance exécutive, il n’y a point de liberté, parce qu’on peut craindre que le meme monarque ou le meme sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement. ll n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas sepa- rée de la puissance legislative et de l`exécutrice. Tout serait perdu si le meme homme ou le meme corps de principaux ou de nobles ou de peuple exercaient ces trois pouvoirszcelui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques et celui de juger les crimes ou les diiférends des particuliers...Comme dans un Etat libre, tout homme qui est censé avoir une ame libre doit etre gouverné par lui·méme, il faudrait que le peuple en corps eut la puissance legislative; mais comme cela est impossible dans les grands Etats et est suiet a beaucoup d’inconvénients dans les petits, il faut que le peuple fasse par ses représentants tout ce qu’il ne peut pas faire par lui- meme...Le grand avantage des représentants, c’est qu’ils sont capables de discu- ter les aifaires. Le peuple n’y est point du tout propre, ce qui forme un des grands inconvénients de la démocratie. Il y a touiours dans un Etat des gens distingués par la naissance, les ri- I � d'un gouvernement mixte? Q.1€StIO¤ fOl't agitéé chez les politiques (1), et a laquelle il faut faire la méme réponse que j’ai faite ci-devant sur toute forme de gouvernement.

Le gouvernement simple est le meilleur ED SOI, pal` cela seul qu’il est simple. Mais quand la puissance exécutive ne dépend pas assez de la législative, c’est-it-dire quand il y a plus de rapport du prince au souverain que du p€l1pl€ au prince, il faut remédier it ce défaut de proportion en divisant le gouvernement Z, Cat 3lOI`S toutes ses parties I1°O¤t pas chesses ou les honneurs, mais s‘ils étaient confondus parmi le peuple et s’ils n’y avaient qu’une voix comme les autres, la liberté commune serait leur esclavage; et ils n’auraient aucun intérét a la défendre, parce quela plupart des résolutions seraient contre eux. La part qu'ils ont A la législation doit donc étre proportionnée aux autres avantages qu’ils ont dans l'Etat, ce qui arrivera s’ils forment un corps qui ait droit d’arreter les entreprises du peuple, comme le peuple a le droit d’arréter les leurs...Le corps des nobles doit étre héréditaire.

La puissance exécutrice doit étre entre les mains d’un monarque, parce que cette partie du gouvernement, qui a presque touiours besoin d’une action momentanée, est mieux administrée par un que par plusieurs, au lieu que ce qui depend de la puissance législative est souvent mieux ordonné par plusieurs que par un seul; que s’il n’y avait point de monarque et que la puissance exécutrice fut confiée h un certain nombre de personnes tirées du corps législatif, il n’y aurait plus de liberté, parce que les deux puissances seraient unies, les mémes personnes ayant quelquefois, et pouvant touiours avoir part it l’une et a l’autre.

(1) ARISTOTB, Politique, liv. II,chap. 111. - Quelques auteurs prétendent qu’une constitution parfaite doit réunir les éléments de toutes les autres; c’est A ce titre qu’ils vantent celle de Lacédémone ou se trouvent combinés les trois éléments de Poligarchie, de la monarchic et de la démocratie, représcntés l'un par les rois, l’autre par les gérontes, le troisiéme par les éphores qui sortent toujours des rangs du peuple, Macmavm., Discours sur Ia 1*• Décade de Tite-Live, liv. I, p. 430. — Le hasard a donné naissance a toutes les espéces de gouvernements parmi les hommes. Les premiers habitants furent peu nombreux et vécurent pen- dant un temps dispersés a la maniere des bétes. Le genre humain venant a s'accroitre, on sentit le besoin de se réunir, de se défendre; pour mieux parvenir a ce dernier but, on choisit le plus fort, le plus courageux; les autres le mirent a leur téte et promirent de lui obéir. A l’époque ou l’on se réunit en société, on commenca a connaitre ce qui est bon et honnéte et it le distinguer d’avec ce qui est vicieux et mauvais. Les législateurs prudents ayant connu les vices de chacun de ces modes (de gouvernement) pris séparément, en ont choisi un qui participat de tous les autres et l‘ont jugé le plus solide et le plus stable. En e&`et, quand, dans la meme constitution, vous reconnaissez un prince, des grands et la puissance du peuple, chacun de ces trois pouvoirs s’observe réciproquement.

� I44 DU CONTRAT SOCIAL. moins d’autorité sur les sujets, et leur division les rend t0.1t€S ensemble 1'I10lI1s fOI‘t€S COI1tI`€ le sO.1V€I‘al¤. On prévient encore le meme inconvénient en établissant des magistrats intermédiaires (1), qui, laissant le gouverne— ment CII SOD Cutler, S€l'V€I1t S€.1l€m<-mt A bala¤C€1‘ les deux puissances et A maintenir leurs droits respectifs. Alors le gouvernement n’est pas mixte, il est tempéré (2). On peut remédier par des moyens semblables A l`incon- (1) Moriresoursu, Esprit des Lois, liv. II, chap. rv. — Les pouvoirs inter- médiaires subordonnés et dépendants constituent la nature du gouverne- ment monarchique, c’est-A-dire de celui ou un seul gouverne par des lois fondamentales. Le pouvoir intermédiaire subordonné le plus naturel est celui de la noblesse...Abolissez donc dans une monarchic les prerogatives des seigneurs, du clergé, de’la noblesse et des villes, vous aurez bientot un Etat populaire ou bien un Etat despotique. Autant que le pouvoir du clergé est dangereux dans une république, autant est-il convenable dans une monarchie, surtout dans celles qui vont au despotisme. Ou en seraient l’Espagne et le Portugal depuis la perte de Ieurs lois sans ce pouvoir qui arrete seul la puissance arbitraire; barriere touiours bonne lorsqu°il n’y a point d’autre, car comme le despotisme cause A la nature humaine des- maux effroyables, le mal meme qui le limite est un bien...

Les Anglais, pour favoriser la liberté, ont été toutes les puissances inter médiaires qui formaient leur monarchic. Ils ont bien raison de conserver cette liberté; s’ils venaient A Ia perdre, ils seraient un des peuples les plus esclaves de la terre. (2) Purox, Des Lois, liv. ll. — On ne doit jamais établir d’autorité trop puissante et qui ne soit point tempérée...Arusrors, Politique, liv. VIII, chap. 1.- (Les revolutions) tantot s’atta· quent au principe méme du gouvernement, ann de remplacer la constitution existante par une autre, substituant par exemple l’oligarchie A la démocratie ou réciproquement...tantot la révolution, au lieu de s‘adresser A la consti- tution en vigueur, la garde telle qu’elle la trouve; mais les vainqueurs pré- tendent gouverner personnellement en observant cette constitution, et les révolutions de ce genre sont surtout fréquentes dans les Etats oligar- chiques et monarchiques. Parfois la révolution renforce ou amoindrit un principe. Ainsi 1’oligarchie existant, la révolution l’emporte ou la restreint; de méme pour la démocratie qu’elIe fortitie ou qu’elle atI`aiblit...Le plus sage est de combiner ensemble et l’égalité suivant le nombre et l’égalité suivant le mérite. Quoi qu’il en soit, la démocratie est plus stable et moins sujette aux bouleversements que l’oligarchie. Dans les gouverne- ments oligarchiques l‘insurrection peut naitre de deux cotés: de la minorité qui s’insurge contre elle-meme ou contre le peuple; dans les démocraties elle n’a que la minorité oligarchique A combattre. Moxrxsquizu, Esprit dcs_Lois, liv. XI, chap. tv. ·— La démocratie et l’ari· stocratie ne sont point des Etats libres par leur nature; la liberté politique � LIVRE III. - CHAP. VIII. x45 vénient Oppose, et, quand le gouvernement est tI'Op léche, ériger des tribunaux pour le concentrer. Cela se pratique dans toutes les démocraties. Dans le premier cas, on divise le gouvernement pour Paifaiblir, et dans le second, pour le renforcer; car les maximum de force et de faiblesse se tI'O.1VeI‘lt également dans les gouvernements Simples, au lieu que les formes mixtes d0I1I1e¤t une fO1`Ce moyenne CHAPITRE VIII QUE TOUTE FORME DE GOUVERNEMENT N°EsT PAS PIIOPRE A TOUT PAYS La liberté, n’étant pas un fruit de tous les climats (3), n’est pas A la portée de tous les peuples. Plus on médite ce ne se trouve que dans les gouvernements modérés. Mais elle n'est pas tou- jours dans les Etats modérés. Elle n’y est que lorsqu’on n'abuse pas du pouvoir...Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir il faut que par la disposition des choses le pouvoir arrete le pouvoir. (1) R. P0ly·syn0die.— Quelles sont les circonstances dans lesquelles une monarchic héréditaire peut sans révolution etre tempérée par des formes qui Ia rapprochent de Paristocratie? Les corps intermédiaires entre le prince et le peuple peuvent-ils, doivent-ils avoir une iuridiction indépendante l`une de 1'autrc?Ou s’ils sont précaires et dépendants du prince, peuvent—i1s iamais entrer comme parties intégrantcs dans la constitution de l’Etat et meme avoir une influence réelle sur les atfaires? Questions préliminaires qu’il