SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

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suivis. Si l’on ent pu se résoudre a les laisser en paix, ils y seraient demeu- rés. Je conviens sans detour qu’a sa naissance la religion reformée n’avait pas droit de s’établir en France malgre les lois: mais lorsque, transmise des peres aux enfants, cette religion fut devenue celle d’une partie de la nation francaise, et que le prince eut solennellement traite avec cette ° � l l 1 238 DU CONTRAT SOCIAL. dire: Hors de l’E'glise point de salut, doit etre chassé de l’Etat, a moins que lililtat ne soit l’Eglise, et que le prince ne soit le pontife. Un tel dogme n’est bon que dans un gouver- nement théocratique; dans tout autre il est pernicieux (1). La raison sur laquelle on dit qu’Henri IV embrassa la re- partie par l’édit de Nantes, cet edit devint un contrat inviolable, qui ne pouvait plus étre annulé que du commun consentement des deux parties; et depuis ce temps l’exercice de la religion protestante est, selon moi, légitime en France. · Quand il ne le serait pas, il resterait toujours aux suiets Palternative de sortir du royaume avec leurs biens, ou d’y rester soumis au culte domi- nant. Mais les contraindre a rester sans les vouloir tolérer, vouloir a la fois qu’ils soient et qu'ils ne soient pas, les priver meme du droit de la nature, annuler leurs mariages, déclarer leurs enfants bAtards...En ne disant que ce qui est, i'en dirais trop; il faut me taire. R. Nouvelle Héloise, partie V, lettre 5. — L’athéisme qui marche a visage découvert chez les papistes est oblige de se cachcr dans tout pays ou la raison, permettant de groire en Dieu, la seule excuse des incrédules leur est otée. Ce systeme est naturellement désolant; s'il trouve des parti- sans chez les grands et les riches qu’il favorise, il est partout en horreur au peuplc opprimé et miserable qui voyant délivrer ses tyrans du seul frein propre in les contenir se voit encore enlcver dans l’espoir d’unc autre vie la seule consolation qu’on leur laisse dans celle-ci. (t) R. Lettre d M. Marcel (iuillet t762). - A l’égard du Contra! social, l‘auteur de cet écrit pretend qu’une religion est touiours nécessaire it la bonne constitution d’un Etat. Ce sentiment peut bien déplaire au poete Voltaire, au jongleur Tronchin et in leurs satellites; mais ce n’est pas par la qu’ils oseront attaquct le livre en public: L`auteur examine ensuite quelle est la religion civile sans laquelle tout Etat ne peut étre bien constitué. Il semble, il est vrai, ne pas croire que le christianisme, du moins celui d‘au- iourd’hui, soit cette religion civile indispensable a toute bonne legislation, et en etfet, beaucoup de gens ont regardé iusqu’ici les républiques de Sparte et de Rome comme bien constiruées, quoiqu’elles ne crussent pas a Jesus- Christ. Supposons toutefois que l’auteur se soit trompé, il aura fait une erreur en politique; car il n’est pas ici question d‘autre chose. Je ne vois point ou sera l’hérésie, encore moins le crime a punir. Quant aux principes de gouvernement établis dans cet ouvrage, ils se réduisent a ces deux principaux: le premier, que légitimement la souveraineté appartient touiours au peuplc; le second, que le gouvernement aristo- cratique est le meilleur de tous. Peut-etre importerait-il beaucoup au peuplc de Geneve et meme a ses magistrats de savoir précisément en quoi quel- qu'un d’eux tient ce livre blamable et son auteur criminel. Si j’étais pro- cureur général de la République de Geneve et qu’un bourgeois, quel qu’il fur, osat condamner les principes établis dans cet ouvrage, ie l’obligerais a s’expliquer avec clarté ou je le poursuivrais criminellement comme traitre a la patrie ou criminel de lése—majesté.

� LIVRE IV. - CHAP. IX. 239 ligion romaine la devrait faire quitter A tout honnéte homme et surtout A tout prince qui saurait raisonner (1). CHAPITRE IX C ON C L U S I O N Apres avoir posé les vrais principes du droit politique et taché de fonder l’Etat sur sa base, il resterait A l’appuyer par ses relations externes, ce qui comprendrait le droit des gens, le Commerce, le dtoit de la gucrfé Ct lcs conquétes, le droit public, les ligues, les négociations, les traités, etc. Mais tout cela forrne un nouvel objet trop vaste pour ma courte vue: j’aurais du la fixer toujours plus pres de moi (2). (1) e Un historien rapporte que le roi faisant faire devant lui une confé- · rence entre les docteurs de l’une et de l’autre Eglise, et voyant qu’un ministre tombait d’accord qu’on se pouvait sauver dans la religion des catholiques, Sa Maiesté prit la parole, et dit A ce ministre: ee Quoi! tombez- a vous d’accord qu’on puisse se sauver dans la religion de ces messieurs·lA?» Le ministre répondant qu’il n’en doutait pas, pourvu qu’on y vécut bien, le roi repartit tres judicieusement: • La prudence veut done que je sois de e leur religion et non pas de la votre, parce qu’étant de la leur, je me • sauve selon eux et selon vous, et étant de la votre, ie me sauve bien selon e vous, mais non selon eux. Or, la prudence veut que je suive le plus ex assuré. »'(Pém¥:mu, Hist. d’Hem·i IV.) (2) R. Emile, liv. V. - C’est en vain qu’on aspire A la liberté sous la sauvegarde des lois. Des lois! ou est-ce qu’il y en a? et ou est·ce qu’elles sont respectées? Partout tu n’as vu régner sous ce nom que l’intérét parti- culier et les passions des hommes. Mais les lois éternelles de la nature et de l’ordre existent. Elles tiennent lieu de loi positive au sage; elles sont écrites au fond de son cmur par la conscience et par la raison; c’estA celles- IA qu’il doit s’asservir pour étre libre; et il n’y a d’esclave que celui qui fait mal; car il le fait touiours malgré lui. La liberté n'est dans aucune forme de gouvernement, elle est dans le coeur de l’homme libre, il la porte partout avec lui. L’homme vil porte partout la servitude. L’un serait esclave A Geneve et 1’autre libre A Paris.

� APPENDICES APPENDICES —— I En reproduisant in extenso le manuscrit de Genève dont la plus grande partie fait double emploi avec la version définitive du Contrat social qui est l’objet de cette édition, nous avons voulu provoquer les recherches du lecteur et lui permettre d’instituer lui-méme une comparaison, soit pour la forme, soit pour le fond, entre les deux textes. Pour lui faciliter ce travail, nous avons marqué entre crochets les parties du manuscrit qui avaient passé dans le Contrat social. Nous avons, en outre, relevé toutes les variantes de style du manuscrit, je veux dire les quelques corrections, peu nombreuses et importantes d’ailleurs, dont le manuscrit porte la trace. Enfin, pour les passages qui, au premier abord, paraissent inédits, nous avons cité des extraits des ouvrages de Rousseau où les mêmes idées se trouvent exprimées.

Nous avons déjà dit dans notre introduction qu’en somme le manuscrit de Genève ne nous apprend rien de neuf sur la politique de Rousseau; c’est une ébauche, dont toutes les idées maîtresses, sans exception, ont été conservées dans le Contrat ou dans d’autres écrits de l’auteur. Le peu d’inédit qui s’y trouve, ce sont des redites, des phrases mal venues, des développements prolixes ou obscurs, qui ont été condensés ailleurs, en meilleurs termes, avec plus de correction et de netteté. Le lecteur jugera dans le détail de la valeur de notre assertion.

On sait déjà que le manuscrit renferme la matière des deux premiers livres du Contrat et des premières lignes du livre III, avec un morceau qui a été utilisé dans le chapitre du livre IV intitulé: De la religion civile.

Les sujets traités dans l’ensemble de ces deux livres sont les mêmes dans le manuscrit et dans l’édition, sauf le chapitre II du manuscrit qui traite de la Société générale du genre humain. Le seul énoncé de ce titre montre qu’il s’agit ici de développements philosophiques qui ne pouvaient trouver place dans le Contrat. La lecture du chapitre confirme pleinement cette prévision et fait voir, d’ailleurs, que si, dans la forme, il est décousu, redondant, parfois même incorrect et mal digéré, il ne renferme dans le fond aucune idée qui n’ait été beaucoup mieux exprimée, soit dans l’Inégalité, soit dans l’Émile, soit dans l’Encyclopédie.

Ce morceau mis à part, ainsi que les parties du manuscrit qui ont passé dans l’Économie politique, il reste in comparer la matière contenue dans 12 chapitres du manuscrit et 21 chapitres de l’édition.

1: 244 DU CONTRAT SOCIAL. Le nombre des chapitres est inégal dans les deux textes, mais le nombre des sujets traités y est le meme. Le longchapitre du manuscrit sur les Fausses notions du lien social, remanié, refondu, correspond A cinq chapitres de l’édition avec ces titres: Des premieres Sociétés, du Droit du plus fort, de l’EscIavage, qu’Ilfaut tou- jours remonter a une premiere convention, du Domaine reel. Le chapitre du manuscrit intitulé: Du Peuple a instituer est également divisé sous le titre du Peuple en trois chapitres dans l’édition. De meme le chapitre du Pacte fondamental du manuscrit se répartit entre cinq chapitres de l’édition, comme on le verra plus loin dans le tableau Ol`] nous établissons la concor- dance des deux textes. Le principe de la Souveraineté, qui domine tout l’ou- vrage, a seul regu des développements nouveaux ou plutot il a été accentué et précisé avec un soin particulier dans le livre II du texte définitif. Ce qui differe donc de part et d’autre, ce n’est pas tant la matiere et le fond des idées que leur disposition. ll était en efiet conforme A une bonne méthode de réfuter les notions inexactes qu’on pouvait se faire du lien social avant de définir le pacte fondamental et d’en déduire les consequences. L’ordrc et ` les divisions adoptés dans le texte définitif du Contrat social ont mis les idées de Rousseau en bien meilleur jour qu‘elles ne l’étaient dans le manuscrit. MANUSCRIT DE GENDVE I-EDITION DU CONTRAT SOCIAL LIVRE I LIVRE I Premieres notions du Corps social. Introduction. Clue. 1. Sujet de cet ouvrage. (111.11-. 1. Sujet de ce premier livre. ‘ — 2. De la societé generale du genre — 2. Des premieres societés. h¤!¤¤|¤· — 3. Du droit du plus fort. —— 3. Du pacte fondamental. — 4. De Pesclavage. - 4. En quoi consiste la souverainete - 5_ Qu’i1 faut muicm., rcmonm. a et ce qui la rend inalienable. une premiere convention. — 5. Fausses notions du lien social. — 6. Du pacte social. — 6. Des Droits respectifs du souve— - 7. Du squverain. rain et du citoyen. — 8. Del'Etat civil. - 7. Necessité des lois positives. — g. Du domaine reel. LIVRE II LIVRE II CHAP. 1. Fin de la legislation, Crux-. 1. Que la souverainete est inalie- - 2. Du legislateur. nable. • — 3. Du peuple A instituer. — 2. Que la souverannete est indivi- - 4. De la nature des_lois _et du prin- _$lbI¤· cipe de la iustnce c1v1le. - 3. S1 la volontégenerale peuterrer...5. Divisions des lois. — 4. Des bornesdupouvoirsouverain. - 6. Divers systemes de legislation. — 5. Du dront de vie et de mort. — 6. De la loi. — 7. Du legislateur. - 8. Du peuple. — 1o. (suite). - 11. Des divers systemes de legisla- tion. — 12. Division des lois.

.. 5. Divisions des lois. — 4. Des bornesdupouvoirsouverain. - 6. Divers systemes de legislation. — 5. Du dront de vie et de mort. — 6. De la loi. — 7. Du legislateur. - 8. Du peuple. — 1o. (suite). - 11. Des divers systemes de legisla- tion. — 12. Division des lois. LIVRE III LIVRE III Des lots politiques ou de Pinstitution C“‘“’· '· Du $°“""‘°m°“t °“ 8é”é”'· du gouvernement. Can. 1. Ce que c’est que le gouvernc— ment d'un Etat.

� Concordance des deux textes MANUSCRIT DE GENÈVE EDITION DU CONTRAT SOCIAL LIVRE 1 Chap. III...Liv. I, chap. t, vt, vu, vm, rx.

Chap. IV...Liv. II, chap. i.

Chap. V...Liv. I. chap. tr, m, tv, v, tx.

Chap. VI...Liv. Il, chap. tv.

‘ Chap. VII...Liv. II, chap. vt.

Lxvns tx Chap. II...Liv. ll, chap. vu.

Chap. III...Liv. II, chap. vm,ix,x,etLiv.mchapvr.

Chap. IV...Liv. II, chap. vi.

Chap. V...Liv. II, chap. xu.

Chap. VI...Liv. ll, chap. xi.

Ltvnz III Chap. I...Liv. III. chap. r.

DU CONTRACT SOCIAL OU ESSAI SUR LA FORME DE LA RÉPUBLIQUE* LIVRE I PREMIÈRES NOTIONS DU CORPS SOCIAL CHAPITRE I SUJET DE CET OUVRAGE Tant d’auteurs célèbres ont traité des maximes du gouvernement et des règles du droit civil, qu’il n’y a rien d’utile a dire sur ce sujet qui n’ait été déjà dit. Mais peut-être serait-on mieux d’accord, peut-être les meilleurs rapports du corps social auraient-ils été plus clairement (1) établis, si l’on eût commencé par mieux déterminer sa nature.

(*) Sur les variantes du titre et du sous-titre, voir la planche jointe au volume et l’introduction. Les notes en italiques qui suivent donnent les variantes effacées du manuscrit par Rousseau.

(t) Seraient-ils mieux. C’est ce que j'ai tenté de faire dans cet écrit. Il n’est donc point ici question de l’administration de ce corps, mais de sa constitution (1). Je le fais vivre, et non pas agir(2).Je décris ses ressorts et ses pieces, je les arrange a leur place. Je mets la machine (3) en état d’aller (4). D’autres plus sages en régleront les mouvements 5 a.

CHAPITRE II DE LA socréwé GCNIERALE nu GENRE Humain (b) Commençons par rechercher (6) d’ou naît la nécessité des institutions politiques.

La force (7) de l’homme est tellement proportionnée a ses besoins naturels et a son état primitif, que pour peu que cet état change et que ses besoins augmentent(c),l’assistance de ses semblables lui devient nécessaire, et, quand (8) enfin ses désirs embrassent toute la nature, le concours de tout le genre humain suffit a peine pour les assouvir. C’est ainsi que les mémes causes qui nous rendent méchants nous rendent encore esclaves et nous asservissent (9),en nous dépravant. Le sentiment de notre faiblesse vient moins de notre nature, que de notre cupidité: nos besoins nous rapprochent, a mesure que nos passions nous divisent, et plus nous devenons ennemis de nos semblab1es (1o), moins nous pouvons nous passer d’eux (1 1) (d).

(1) De son établissement. · (2) Je dis ce qu’il est et non ce qu’il fait.

{3) Le tout.

(4) De se mouvoir.

(5) Il y avait ici au bas du feuillet d’une autre écriture: que la souveraineté est indivisible. Et quand il y aurait de la philosophie a n’avoir point de religion, ie trouverais la supposition d‘un peuple de vrais philosophes encore plus chimérique que celle d‘un peuple de vrais chrétiens.

(6} Examiner.

(7) L'homme isolé est un être si faible ou du moins dont la force.

(8) A force de progrès.

(9) Assujettissent.

(io) Les uns des autres.

(tt) D’être ensemble.

(a) Contrat social, liv. VIII, du Législateura. s‘iI est vrai qu‘un grand prince est un homme rare, que sera-ce d‘un grand législateur? le premier n’a qu’a suivre le modele que l’autre doit proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente la machine, celui-la n°est que l’ouvrier qui la monte et la fait marcher.

(b) Dans le manuscrit ce titre a été plusieurs fois corrigé. L’auteur a raturé successivement s’il, qu’il n`y a point naturellement de société générale des hommes.

(c) R. L. à M. de B. Quand enfin tous les intérêts particuliers s’entre·choquent. quand l’amour de soi mis en fermentation devient amour-propre, que l’opinion rendant l‘univers entier nécessaire a chaque homme. les rend tous ennemis nes les uns des autres et fait que nul ne trouve son bien que dans le mal d’autrui, alors la conscience, plus faible que les passions exaltées, est étouffée par elles et ne reste plus dans la bouche des hommes qu‘un mot fait pour se tromper mutuellement. Chacun feint alors de vouloir sacrifier ses intérêts a ceux du public et tous mentent. Nul ne veut le bien public que quand il s’accorde avec le sien...

(d) R. Discours sur l'Inégalité. Tous (les philosophes) parlant sans cesse de besoin APPENDICE I. 247 Tels sont les premiers liens de la société générale, tels sont les fon- dements de cette bienveillance universelle, dont la nécessité recon- nue semble étouffer le sentiment, et dont chacun voudrait recueillir le fruit, sans étre obligé de la cultiver; car, quant A l’identité de nature, son effet est nul en cela, parce qu’elle est autant pour les hommes un sujet de querelle que d’union, et met aussi souvent entre eux la concurrence et la jalousie que la bonne intelligence et Paccord. De ce nouvel ordre de choses naissent des multitudes de rap- ports sans mesure, sans régle, sans consistance, que les hommes ' alterent et changent continuellement, cent travaillant A les détruire pour un qui travaille A les fixer; et comme l’existence relative d’un homme dans l’état de nature dépend de mille autres rapports, qui sont dans un Hux continuel, il ne peut iamais s’assurer d’étre le méme durant deux instants de sa vie (1); la paix et le bonheur ne sont pour lui qu’un éclair; rien n’est permanent que la misére, qui résulte de routes ces vicissitudes (a); quand ses sentiments et ses idées pourraient s’élever jusqu’A l’amour de l’ordre et aux no- tions sublimes de la vertu (2), il lui serait impossible de faire iamais une application sure de ses principes dans un état de choses qui ne lui laisserait discerner ni le bien, ni le mal, ni Phonnéte homme, ni le méchant.

La société générale, telle que nos besoins mutuels peuvent l’en-· gendrer, n’ofi`re donc point une assistance efticace A l’homme devenu misérable, ou du moins elle ne donne de nouvelles forces qu’A celui qui en a déja trop, tandis que le faible, perdu, étouffé, écrasé dans la multitude, ne trouve nul asile ou se réfugier, nul support A sa faiblesse, et périt enfin victime de cette union trompeuse, dont il attendait son bonheur (b). >l< (3) Si l’on est une fois convaincu que dans ces motifs qui portent d`avidité, d'oppression, de désirs et d'orgueil, ont transporté A l'état de nature des idées qu’iIs avaient prises dans la société, ils parlaient de l'l1omme sauvage et ils peignaient l'bomme civil. - Emile, liv. II. — La société a fait l'homme plus taible non seulement en lui GIRDI le droit qu'il avait sur ses propres forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. VoilA pourquoi ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, (1) De suite. _ (2) M.Alexeietf a lu ici vérité. (3) Ce passage entre croix est barré dans le manuscrit. (a) Emile, liv. 11. Tout est mélé dans cette vie, on n'y goilte aucuu sentiment pur, on n'y reste pas deux moments dans Ie meme état. Les affections de nos Ames ainsi que les modifications de nos corps sont dans un flux continuel. Le bien et le mal nous sont communs A tous, mais en ditférentes mesures. Le plus heureux est celui qui soutfre le moins de peines, le plus miserable est celui qui sent le moins de plaisirs. Touiours plus de_soutfra11ces que de iouissances, voilA la difference commune A tous. (b) Emile, liv. IV. — Il y a dans l'etat de nature une égalité de fait, réelle et indes- tructible, parce qu'il est impossible dans cet état que la seule ditférence d°homme A homme soit assez grande pour rendre l‘un dependant de l'autre. ll y a dans l’état civil une égalité du droit chimerique et vaine, parce que les moyens destinés A la maintenir servent eux-memes A la détruire, et que la force publique aioutée au plus fort pour � les hommes a s’unir entre eux par des liens volontaires il n’y a rien qui se rapporte au point de réunion, que loin de se proposer un but de félicité commune, d’oi1 chacun puisse tirer la sienne,le bonheur de l’un fait le malheur d’un autre (a), si l’on voit enfin qu’au lieu de tendre tous au bien général ils ne se rapprochent entre eux que parce que tous s’en éloignent, on doit sentir aussi que quand méme un tel état pourrait subsister, il ne serait qu’une source de crimes et de miséres pour des hommes dont chacun ne verrait que son intérét, ne suivrait que ses penchants et n’écouterait que ses passions *.

Ainsi la douce voix de la nature n’est plus pour nous un guide infaillible, ni l’indépendance que nous avons recue d’elle un état dé- sirable; la paix et l’innocence nous ont échappé pour jamais avant que nous en eussions gotlté les délices; insensible aux stupides hommes des premiers temps, échappée aux hommes éclairés des temps postérieurs, l’heureuse vie de Page d’or fut toujours un état étranger a la race humaine, ou pour l’avoir méconnue quand elle en pouvait jouir, ou pour l’avoir perdue quand elle aurait pu le connaitre.

Il y a plus encore: cette parfaite indépendance et cette liberté sans régle, fut-elle méme demeurée jointe a l’antique innocence, aurait eu toujours un vice essentiel et nuisible au progrés de nos plus excellentes facultés, savoir le défaut de cette liaison des parties qui constitue le tout. La terre serait couverte d’hommes, entre lesquels il n’y aurait presque aucune communication; nous nous toucherions par quelques points, sans étre unis par aucun; chacun resterait isolé parmi les autres, chacun ne songerait qu’a soi; notre entendement ne saurait se développer, nous vivrions sans rien sentir, nous mourrions sans avoir vécu (b); tout notre bonheur consisterait a ne pas connaitre notre misére; il n’y aurait ni bonté dans nos coeurs, ni moralité dans nos actions, et nous n’aurions jamais gouté le plus délicieux sentiment de l’ame, qui est l’amour de la vertu (r).

ll est certain que le mot de genre humain n’offre a l’esprit qu’une idée purement collective qui ne suppose aucune union réelle entre opprimer le faible, rompt l’espece d'équilibre que la nature avait mis entre eux. De cette premiere contradiction découlent toutes celles qu’on remarque dans l`ordre civil, entre l'apparence et la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée an petit nombre et l’intér6t public a l’intérét particulier; toujours ces noms spécieux de justice et de subordination serviront d’instrument à la violence et d'armes à l‘iniquité. — Voir aussi le Discours sur l'inégalité.

(1) Alexeielf avait la vérilé.

(.1) Emile, liv. II. — Le précepte de ne jamais nuire A autrui emporte celni de tenir, A la société humaine le moins qu’il est possible, car dans l‘état social le bien de l’un fait _ nécessairement le mal de l’autre.

(b) R. Discours sur l'inégalité. Quel progres pourrait faire le genre humain épars l dans les bois parmi les animaux et iusqu’a quel point pourraient se perfectionner et { s’éclairer mutuellement, des hommes qui n’ayant aucun domicile Exe, ni aucun besoin · l’un de l’autre se rencontreraient peut—6tre ai peine deux fois en leur vie sans se con- ’ nattre et sans se parler. r E 1 I ` 1 _ l � les individus qui le constituent. Ajoutons-y, si l’on veut, cette supposition: concevoir le genre humain comme une personne morale ayant avec un sentiment d’existence qui lui donne l’individualité et la constitue une, un mobile universel qui fasse agir chaque partie pour une fin générale et relative au tout. Concevons que ce sentiment commun soit celui de l’humanité, et que la loi naturelle soit le principe actif de toute la machine. Observons ensuite ce qui résulte de la constitution de l’homme dans ses rapports avec ses semblables, et, tout au contraire de ce que nous avons supposé, nous trouverons que le progrès de la société étouffe l’humanité dans les cœurs en éveillant l’intérêt personnel et que les notions de la loi naturelle, qu’il faudrait plutôt appeler la loi de raison, ne commencent à se développer que quand le développement antérieur des passions rend impuissants tous ses préceptes. Par où l'on voit que ce prétendu traité social dicté par la nature est une véritable chimère, puisque les conditions en sont toujours inconnues ou impraticables et qu’il faut nécessairement les ignorer ou les enfreindre.

Si la société générale existait ailleurs que dans les systémes des philosophes, elle serait, comme je l’ai dit, un étre moral qui aurait des qualités propres et distinctes de celles des étres particuliers qui la constituent,a peu pres comme les composés chimiques ont des propriétés qu’ils ne tiennent d’aucun des mixtes qui les composent. Il y aurait une langue universelle que la nature apprendrait a tous les hommes et qui serait le premier instrument de leur mutuelle communication; il y aurait une sorte de sensorium commun qui survivrait a la correspondance de toutes les parties; le bien et le mal public ne seraient pas seulement la somme des biens ou des maux particuliers comme dans une simple agrégation, mais il résiderait dans i la raison qui les unit; il serait plus grand que cette somme,et loin ` que la félicité publique ftlt établie sur le bonheur des particuliers, c’est elle qui en serait la source (t) nk.

Il est faux, que dans l’état d’indépendance la raison nous porte A concourir au bien commun par la vue de notre propre intérêt: loin que l’intérét particulier s’allie au bien général, ils s’excluent l’un l’autre (a) dans l’ordre naturel des choses, et les lois sociales sont un joug que chacun veut bien imposer aux autres, mais non pas s’en charger lui—même (b). lt Je sens que je porte l’épouvante et le trouble (t) Ce passage entre croix est barré dans le manuscrit. — Voir Contrat social, liv. I, ch VII.

(a) Discours sur l'Inégalité, note 9. Qu'on admire tant qu'on voudra la société humaine, il n'en sera pas moins vrai qu‘elle porte nécessairement les hommes à s‘entre-haïr à proportion que leurs intérêts se croisent, à se rendre mutuellement des services apparents et à se faire en effet tous les maux imaginables. Que peut-on penser d'un commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des maximes directement contraires à celles que la raison publique prêche au corps de la société et où chacun trouve son compte dans le malheur d°autrui?

(b) Emile, liv. IV. Le précepte même d°agir avec autrui, comme nous voulons qu'on au milieu de l’espece humaine », dit l’homme independant, que le sage étouffe; a mais il faut que je sois malheureux, ou que je fasse le malheur des autres, et personne ne m’est plus cher que moi.» eC’est vainement, pourra-t-il ajouter, que je voudrais concilier mon in- térét avec celui d’autrui: tout ce que vous me dites des avantages de la loi sociale pourrait étre bon, si, tandis que je l’observerais scrupuleusement envers les autres, j’étais sur qu’ils l'observeraient tous envers moi; mais quelle sureté pouvez-vous me donner la-dessus, et ma situation peut-elle étre pire que de me voir exposer a tous les maux que les plus forts voudront me faire, sans oser me dédommager sur les faibles? Ou donnez-moi des garanties contre toute entre- prise injuste, ou n'espérez pas que je m’en abstienne à mon tour. Vous avez beau me dire qu’en renoncant aux devoirs que m’impose la loi naturelle,je me prive en méme temps de ses droits et que mes violences autoriseront toutes celles dont on voudra user envers moi. J’y consens d’autant plus volontiers que je ne vois point comment ma moderation pourrait m’en garantir. Au surplus, ce sera mon affaire de mettre les forts (1) dans mes intéréts, en partagcant avec eux les dépouilles des faibles: cela vaudra mieux que la justice pour mon avantage et pour ma sftreté (a). » La preuve que c’est ainsi qu°eiit raiagisse envers nous n'a de vrai fondement que la conscience et le sentiment, car ou est la raison precise d’agir étant moi, comme si i`étais un autrc, surtout quand ie suis moralement sur de ne yamais me trouver dans le meme cas? Et qui me répondra qu’en suivant bien fidelement cette maxime, Pobtiendrai qu‘on la suive de meme avec moi? Le méchant tire avantage de la probité du juste et de sa propre injustice; il est bien aise que tout le monde soit iuste excepte lui. Cet accord, quoi qu‘on dise. n'est pas fort avantageux aux gens de bien.

(1) Ceux qui seront plus forts que moi.

(a) Voir l`article Droit naturel (Morale) dans le tome V de l`Euqvclopédie. Cet article, qui n’est pas signé et auquel renvoie Particle Economic politique du meme recueil, est d'ordinaire attribué a Diderot.·— Mais quels reproches pourrons—nous faire al Phomme tourmenté par des passions si violentes, que la vie meme lui devient un poids onereux s'il ne les satisfait, et qui, pour acquerir le droit dc disposer de Pexistencc des autres, leur abandonne la sienne. Que lui repondrons·nous s'il dit intrepidcment: ¤ Je sens que ie porte Pépouvante et le trouble au milieu de Pespece humaine, mais il faut ou que ie sois malheureux ou que ie fasse le malheur des autres, et personne ne m‘est plus eher que ie ne le suis a moi-meme. Qu°on ne me reproche point cette abominable predilection. ( Elle n'est pas libre,c°est la voix de la nature qui nc s`explique iamais plus fortement en moi, que quand elle me parle en ma faveur. Mais n’est-ce que dans mon coeur qu`elle se fait entendre avec la meme violence? O hommes l c’est it vous que i°en appelle, quel est celui d‘emre vous qui sur le point de mourir ne racheterait pas sa vie aux depens de la plus grande partie du genre humaln, s'il etait sur de Pimpunité et du secret: Mais• ( continuerait-il, je suis equitable et sincere. Si mon bonheur demande que ie me défasse ( de toutes les existences qui me seront importunes, il faut aussi qu‘un indnvidu quel qu‘il soit puisse se défaire de la mienne, s'il en est importune. La raison le veut, et i°y souscris. Je ne suis pas assez iniuste pour cxiger d‘un autre un sacrifice que ie ne veux point lui faire...• Que repondrons-nous done a notre raisonneur violent avant que de l'etouffer? — Voir aussi Discours sur Plnégalité: ll est a propos...de nous déiier de nos prejuges jusqu‘a ce que la balance a la main on ait examine s'il y a plus de vertus que de vices parmi les hommes civilises, ou si leurs vertus sont plus avantageuses que leurs vices ne sont funestes ou si le progres de leurs connaissances est un dédommagement suffisant des maux qu’ils se font mutuellement a mesure qu`ils s`instruisent du bien APPENDICE I. 251 sonné l’homme éclairé et independant est que c’est ainsi que rai- sonne toute société souveraine, qui ne rend compte de sa conduite qu’a elle-méme (a). Que répondre de solide A de pareils discours, si 1’on ne veut amener la religion A l’aide de la morale, et faire intervenir imrnédia- temcnt la volonté de Dieu pour lier la société des hommes (b). Mais les notions sublimes du Dieu des sages, les douces lois de la frater- nité qu’il nous impose, les vertus sociales des Ames pures, qui sont le vrai culte qu’il veut de nous, échapperont toujours A la multitude, On lui fera toujours des dieux insensés comme elle, auxquels elle sacrifiera de légeres commodités pour se livrer en leur honneur A mille passions horribles et destructives. La terre entiére regorgerait de sang et le genre humain périrait bientot si la philosophic et les lois ne retenaient les fureurs du fanatisme, et si Ia voix des hommes n’était plus forte que celle des dieux. _ En eifet, si (1) les notions du grand Etre et de la loi naturelle étaient innées dans tous les ccxzurs, ce fut un soin bien superflu d’enseigner expressément l’une et l’autre: c’était nous apprendre ce que nous savions déjA, et la maniere dont on s’y est pris cut été bien plus propre A nous les faire oublier. Si elles ne 1’étaient pas, tous ceux A qui Dieu ne les a point données, sont dispensés de les savoir: dés qu’il a fallu pour cela des instructions particuliéres, chaque peuple a les siennes, qu’on lui prouve étre les seules bonnes,et d’oi1 dérivent