plus souvent le carnage et les meurtres que la concorde et la paix (c). qu’ils devraient se faire, ou s`ils ne seraient pas, A tout prendre, dans une situation plus heureuse de n‘avoir ni mal A craindre, ni bien A esperer de personne que de s‘étre soumis A une dependance universelle et de s‘obliger A tout recevoir de ceux qui ne s‘obligent A leur rien donner. (1) Comme je le crois. (a) R. Discours sur Nnégalité. Les philosophes qui ont examine les fondements de la société ont tous senti la nécessite de remonter iusqu'A l’etat de nature, mais aucun d'eux n'y est arrive. Les uns n°ont point balance A supposer en l'homme dans cet etat la notion du iuste et de l‘iniuste, sans se suucier dc montrcr qu'il dut avoir cette notion, ni meme qu'elle lui fut utile. (b) R. Discours sur Flrzégalité. Les gouvernements humains avaieut besoin d`une base plus sohde que la seule raison et il était necessaire au repos public que la volonté divine intervint, pour dormer A l‘autorite souveraine un caractere sacré et inviolable qui 6tAt aux suiets le funeste droit d'en disposer.. (c) R. Emile, liv. IV. Montrez-moi ce qu’on peut aiouter pour la gloire de Dieu, pour le bien de la societe et pour mon propre avantage aux devoirs de la loi naturelle et quelle vertu vous ferez naitre d’un nouveau culte, qui ne soit pas une consequence du mien. Les plus grandes idees de la Divinite viennent par la raison seule. Voyez le spectacle de la nature. Ecoutez la voix intérieure. Dieu n’a-t-il pas tout dit A nos yeux, A notre conscience. A notre iugement? Qu°est—ce que les hommes nous diront de plus? Leurs revelations ne font que degrader Dieu en lui donnantles passions humaines. Loin d`éclaircir les notions du grand étre, ie vois que les dogmes particuliers lesembrouil- lent, que loin de les ennoblir il les avilissent, qu'aux mysteres inconeevables qui l'envi· ronnent, ils ajoutent des contradictions absurdes, qu‘ils rendent l'homme orgueilleux, intolerant, cruel, qu‘au lieu d'établir la paix sur la terre, ils y portent le fer et le feu. Je me demande A quoi bon tout cela sans savoir me repondre. Je n'y vois que les crimes des hommes et les miseres du genre humain.
� 1 252 DU CONTRAT SOCIAL. Laissons donc a part les préceptes sacrés des Religions diverses, dont l’abus cause autant de crimes, que leur usage en peut épargner, et rendons au Philosophe l’examen d’une question, que le Théologien n’a jamais traitée qu’au préjudice du genre humain. Mais Ie premier me renverra par devant le genre humain (a) méme a qui seul il appartient de décider, parce que le plus grand bien de tous est la seule passion qu’il ait. C’est, me dira-t-il, A la volonté générale que 1’individu doit s’adresser pour savoir jusqu’oi1 il doit étre homme, citoyen, sujet, pére, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. it Je vois bien la, je l’avoue, la régle que je puis consulter: mais je ne vois pas encore, dira notre homme indépendant, la raison, qui doit m’assujettir a cette régle (1) ». [Il ne s’agit pas de m’apprendre ce que c'est que justice, il s’agit de me montrer quel intérét j’ai d’étre juste.] En effet que la volonté générale soit dans chaque individu un acte pur de l’entendement, qui raisonne dans le silence des passions sur ce que 1’homme peut exiger de son semblable et sur ce que son semblable est en droit d’exiger de lui, nul n’en discon- viendra. Mais, ou est l’homme, qui puisse ainsi se séparer de lui- méme (b), et si le soin de sa propre conservation est Ie premier pré- cepte de la nature, peut-on le forcer de regarder ainsi l’espéce (2) en général pour s’imposer, a lui, des devoirs, dont il ne voit point Ia liaison avec sa constitution particuliere? Les objections précédentes ne subsistent—elles pas toujours, et ne reste-t-il pas encore a voir comment son intérét personnel exige qu’il se soumette a la volonté générale (c)? De plus; comme l’art de généraliser ainsi ses idées est un des exercices les plus difficiles et les plus tardits de l`entendement humain (d),le commun des hommes sera-t-il jamais en état de tirer de cette maniere de raisonner les régles de sa conduite (e), et quand il (t) Le passage entre crochets est écrit avec un appel au verso du feuillet 7 du ma- nuscrit. ll nous paralt devoir étre intercalé dans le texte. (2) L'h0mme. (a) Voir Encyclopedic, Droit naturel (Morale). - Mais si nous 6tons ai l'individu le droit de décider de Ia nature du iuste et de l‘injuste, ou porterons·nous cette grande question? Ou? devant le genre humain, c°est A Iui seul qu’il appartient de la décider parce que le bien de tous est la seule passion qu’il ait...C'est a la volonté générale que l'individu doit s°adresser pour savoir jusqu’ou il doit étre homme, citoyen, sujet. pere, enfant. et quand il lui convient de vivre et de mourir...La volonté générale est dans chaque individu un acte pur de Pentendement qui raisonne dans le silence des passions sur ce que l°homme peut exiger de son semblable et sur ce que son semblable est eu droit djexiger de lui. (b) Emile, liv. I. L'homme naturel est tout pour lui, il est l'unité uumérique, l’entier absolu, qui n’a de rapport qu°a lui—méme ou a son semblable. (c) R.EmiIe, liv. IV. Que faudrait-il pour bien observer les hommes?Un grand intérét a les connaitre, une grande impartialité a les juger, un cmur assez sensible pour con- eevoir routes les passions humaines et assez calme pour ne pas les éprouver. (d) Emile, liv. IV. Bornés par nos facultés aux choses sensibles, nous n'otl`rons presque_aucune prise aux notions abstraites de la philosophic. (e) Emile, liv. IV. Ce ne sera qu°aprés avoir cultivé son naturel eu mille manieres, � faudrait consulter la volonté générale sur un acte particulier, combien de fois n’arriverait-il pas A un homme bien intentionné de se tromper sur la regle ou sur l’application et de ne suivre que son penchant en pensant obéir A la loi? Que fera-t-il donc pour se garantir de l’erreur? Ecoutera-t-il la voix intérieure?Mais cette voix n’est,dit-on( 1), formée que par l’habitude de juger et de sentir dans le sein de la société et selon seslois, elle ne peut donc servirAles étab1ir(2).[Et puisil faudrait qu’il ne se futélevé dans son co~:ur(3)aucune de cespassions qui parlent plus haut que la conscience, couvrent sa timide voix, et font soutenir _ aux philosophes que cette voix n’existe pas.] Consultera-t-il les principes du droit écrit, les actions sociales de tous les peuples, les conventions tacites des ennemis mémes du genre humain? La première difficulté revient touiours, et ce n’est que de l’ordre social, établi parmi nous, que nous tirons les idées de celui, que nous imaginons (a). Nous concevons la société générale d’aprés nos sociétés particuliéres, l’établissement des petites républiques nous fait songer A la grande, et nous ne commencons proprement A devenir hommes qu’aprés avoir été citoyens. Par ou l’on voit ce qu’il faut penser de ces prétendus cosmopolites, qui, justifiant leur amour pour la patrie par leur amour pour le genre humain, se vantent d’aimer tout le monde pour avoir droit de n’aimer personne (b).
Ce que le raisonnement nous démontre A cet égard est parfaitement confirmé par les faits et pour peu qu’on remonte dans les hautes antiquités, on voit aisément, que les saines idées du droit naturel et de la traternité commune A tous les hommes, se sont répandues assez tard et ont fait des progrés si lents dans le monde, qu’il n’y a que le Christianisme, qui les ait suffisamment généralisées. Encore trouve-t-on dans les lois memes de Justinien les anciennes violences, auto- risées A bien des égards, non seulement sur les ennemis déclarés, mais sur tout ce qui n’était pas sujet de l’Empire; en sorte que l’humanité des Romains ne s’étendait pas plus loin que leur domination.
En effet, on a cru longtemps, comme l’observe Grotius, qu’il était aprés bien des réflexions sur ses propres sentiments et sur ceux qu°il observers chez les autres, qu’il pourra parvenir A généraliser ses notions individuelles dans l’idée abstraite d‘humanité et joindre A ses affections particulieres celles qui peuvent Pidentilier avec son cspéce., (1) Disent-its.
(2) Le passage entre crochets, écrit sur le verso du feuillet 7, nous paralt devoir étre intel-cate dans le texte.
(3) Le ccur humain.
(a) Les memes idées sont développées sous une autre forme dans le liv. II, ch. vt du Contrat social. — Voir Encyclopedic. Droit nature! (Morale). Mais, direz-vous. ou est le dépot de cette volonté générale? OA pourrai-ie la consulter?...Dans les principes du droit écrit de toutes les nations civilisées, dans les actions sociales des peuples sauvages et barbares, dans les conventions tacites des ennemis du genre liumain entre eux...
(b) Emile, liv. I. Déliez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres, lcs devoirs qu‘ils dédaignent de remplir autour d‘eux. ’I:el philosophe aime les Tartares pour étre dispense d’aimer ses voisins. — Voir aussi l‘Economie politique. permis de voler, piller, maltraiter les étrangers et surtout les bar- bares, jusqu’à les réduire en esclavage. De là vient qu’on demandait à des inconnus sans les choquer s’ils étaient brigands ou pirates, parce que le métier, loin d’être ignominieux, passait alors pour hono- rable. Les premiers héros, comme Hercule et Thésée, qui faisaient la guerre aux brigands, ne laissaient pas d’exercer (1) le brigandage eux- mêmes (2), et les Grecs appelaient souvent traités de paix ceux qui se faisaient entre des peuples qui n’étaient point en guerre(a). Les mots d’étrangers et d’ennemis ont été longtemps synonymes chez plusieurs anciens peuples, même chez les Latins: Hostis enim, dit Cicéron, apud majores nostros dicebatur, quem nunc peregrinum dicimus. L’erreur de Hobbes n’est donc pas d’avoir établi l’état de guerre entre les hommes indépendants et devenus sociables, mais d’avoir supposé cet état naturel à l’espèce, et de l’avoir donné pour cause aux vices, dont il est l’effet (b).
Mais quoiqu’il n’y ait point de société naturelle et générale entre les hommes, quoiqu’ils deviennent malheureux et méchants en deve- nant sociables, quoique les lois de la justice et de légalité ne soient rien pour ceux qui vivent à la fois dans la liberté de l’état de nature et soumis aux besoins de l’état social; loin de penser qu’il n’y ait ni vertu ni bonheur pour nous, et que le Ciel nous ait abandonnés sans ressources à la dépravation de l’espèce, efforçons-nous de tirer du mal même le remède qui doit le guérir. Par de nouvelles associa- tions (3), corrigeons, s’il se peut, le défaut de l’association générale. Que notre violent interlocuteur juge lui-même du succès. Montrons-lui, dans l’art perfectionné, la réparation des maux que l’art commencé fit à la nature (c). Montrons-lui toute la misère de l’état qu’il croyait (1) De l'être.
(2) Dans d’autres occasions.
(3) Réparons.
(a) La même idée se rencontre dans une note de Rousseau (manuscrit de Neuchâtel, n°7940). « Dans ces temps reculés où le droit de propriété naissant et mal affermi n’était point encore établi par les lois, les richesses ne passaient que pour des usurpations, et quand on ne pouvait dépouiller les possesseurs, à peine regardait-on comme un vol de leur ôter ce qui ne leur appartenait pas. Hercule et Thésée, ces héros de l’antiquité, n’étaient au fond que des brigands qui en pillaient d’autres. ».
(b) Émile, liv. V. Quiconque désire peu de choses tient à peu de gens; mais conton- dant toujours nos vains désirs avec nos besoins physiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondements de la société humaine ont toujours pris les effets pour les causes et n’ont fait que s’égarer dans leurs raisonnements. — Émile, liv. 11. C’est une disposition naturelle à l’homme de regarder comme sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce sens le principe de Hobbes est vrai jusqu’à un certain point; multipliez avec nos désirs les occasions de les satisfaire, chacun se fera le maître de tout.
(c) Émile, liv. IV. Il n’est pas possible que prenant tant d’intérét à ses semblables, il n’apprenne pas de bonne heure...à donner une plus juste valeur à ce qui peut contribuer ou nuire au bonheur des hommes, que ceux qui ne s’intéressant à personne ne font jamais rien pour autrui...Etendons l’amour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu...Moins l’objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l’illusion de l’intérêt particulier est à craindre; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équi- table et l’amour du genre humain n’est autre chose en nous que l’amour de la justice. APPENDICE I. 255 heureux, tout Ie faux du raisonnement qu’il croyait solide. Qu’il voie dans une meilleure constitution des choses le prix des bonnes actions, le chatiment des mauvaises et l’accord aimable de la justice et du bonheur. Eclairons sa raison de nouvelles lumiéres, échautfons soncuzurde nouveaux sentiments(1),et qu’il apprenne A multiplier son étre et sa félicité, en les partageant avec ses semblables. Si mon zéle ne m’aveugle pas dans cette entreprise, ne doutons point qu’avec une ame forte et un sens droit, cet ennemi du genre humain n’abjure enfin sa haine avec ses erreurs; que la raison, qui l’égarait, ne le raméne a l’humanité; qu’il n’apprenne A préférer a son intérét appa- rent son intérét bien entendu; qu’il ne devienne bon, vertueux, sen- sible, et, pour tout dire, enfin, d’un brigand féroce qu’il voulait étre, Ie plus ferme appui d’une société bien ordonnée (a). C H A P I T R E I I I _ nu PACTE FONDAMENTAL (b) [L’homme est né 1ibre,et cependant partout il est dans les fers. Tel se croit le maitre des autres qui ne laisse pas d’étre plus esclave qu’eux. Comment ce changement s’est-il fait? On n’en sait rien. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime? Il n’est pas impossible de le dire. Si ie ne considérais que la force, ainsi que les autres, je dirais: Tant que le peuple est contraint d’obéir et qu’il obéit, il fait bien; sitot qu’il peut secouer le joug, et qu’il le secoue, il fait encore mieux; car, recouvrant sa liberté par le meme droit qui la lui a ravie, ou il est bien fondé a la reprendre, ou l’on ne l’était point a la lui 6ter. Mais l’ordre social est un droit sacré qui sert de base in tous les autres; cependant ce droit n’a point sa source dans la nature: il est. donc fondé sur une convention. Il s’agit de savoir quelle est cette convention et comment elle a pu se former (2).] (1) Feux. (sl Pour étre Iégitime. (a) Discours sur l‘Inégalité...Ceux qui sont convaincus que la voix divine appela tout le genre humain aux lumiéres et au bonheur des célestes inteIligences...ticheront par l'exercice des vertus qu'iIs s'obligent a pratiquer, en apprenant a les connaitre, de mériter le prix éternel qu°ils en doivent attendre; ils respccteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres, ils aimeront leurs semblables ct les serviront de tout leur pouvoir; ils obéiront scrupuleusement aux lois et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres, ils honoreront surtout les bons et sages princes". mais ils n’en mépriseront pas moins une constitution qui ne peut se maintenir qu°a l'aide de taut de gens respectables qu'on desire plus souvent qu'on ne les obtient et de laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours plus de calamités réelles que d'avnntages apparents. - Le brouillon de ce paragraphe, depuis les mots ¢ mais quoiqu‘il n'y ait point », se trouve dans le manuscrit de Neuchatel (n• yg4o; avec des variantes. La derniere phrase surtout est rédigée en termes différents. En voici le texte: u enfin faisons qu’il devienne pour son pfoprc intérét, mieux entendu,_juste, bienfaisant, modéré, vertueux, ami des hommes ct le plus diguc de nos citqyens. • On dirait que ees derniers mots ont été écrits:1 Geneve. (b) Le morceau entre crochets a passe dans le Contrat social, liv. I, chap. t.
� 256 _ DU CONTRAT SOCIAL. >< (a) Sitot que les besoins de l’homme passent ses facultés et que les objets de ses desseins s’étendent et se multiplient, il faut qu’il reste éternellement malheureux ou qu’il cherche a se donner un nouvel étre duquel il tire les ressources qu’il ne trouve plus en lui-mémezk. (b) [Sitot que les obstacles qui nuisent a notre conservation l’em- portent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer a les vaincre, l’état primitif ne peut plus subsister, et le genre humain périrait si l’art ne venait au secours de la nature. Or comme l’homme ne peut pas engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, il n’a plus d’autre moyen pour se conserver que de former par agrégation une somme de forces qui puisse l’emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile, de les faire agir conjointement et de les diriger sur un seul obiet. Tel est le probléme fondamental dont l’institution de l’liltat donne la solution. Si donc on rassemble ces conditions et qu’on écarte du pacte social ce qui n’est pas de son essence, on trouvera qu’il se réduit aux termes suivants: or Chacun de nous met en commun sa volonté, ses biens, sa force et (1) sa personne, sousla direction de;la volonté géné- rale, et nous recevons tous en corps chaque membre comme partie inaliénable du tout. » A l’instant, au lieu de la personne particuliere de chaque contractant, cet acte d’association produit un corps moral et collectif com- posé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, et auquel le moi commun donne l’unité formelle, la vie et la volonté. Cette personne publique qui se forme ainsi par l’union de toutes les autres prend en général le nom de corps politique, lequel est appelé par ses membres Eta: quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant a ses semblables. A l’égard des membres eux-mémes, ils prennent le nom de Peuple collectivement, et s’appellent en parti- culier Citoyens comme membres de la Cité ou participant a l’auto- rité souveraine et sujets, comme soumis aux lois de l’Etat. Mais ces termes, rarement employés dans toute leur précision, se prennent souvent 1’un pour l’autre, et il suffit de les savoir distinguer, quand le sens du discours le demande.] (c) [On voit par cette formule que l’acte de la confédération primitive renferme un engagement réciproque du public avec les particuliers et que chaque individu, contractant pour ainsi dire avec lui-méme, se trouve engagé sous un double rapport, savoir comme membre du souverain envers l_es particuliers et comme membre de l’Etat envers (1) Toute.
(4) Les quatre Iignes plaeeee entre eroix ne sont mauifeeaemem que Pébauebe de l'idée développée dans le passage qui suit immédiatement. (b) Le morceau entre crochcts a passé dans le Contrat social, liv. I, chap. v1. (c) Le morccau entre crochete a passe dans le Contra! social, liv. I, chap. vn.
�. APPENDICE I. 257 le souverain. Mais il faut remarquer qu’on ne peut pas appliquer ici la maxime du droit civil, que nul n’est tenu aux engagements pris avec Iui-méme; car il y a bien de la difference entre s’obliger envers soi, ou envers un tout dont on fait partie. Il faut remarquer encore que la délibération publique, qui peut obliger tous les suiets (1) en- vers le souverain, a cause des deux différents rapports sous lesquels chacun d’eux est envisagé, ne peut, par la raison contraire, ob1iger(z) le souverain(3) envers lui·méme,et que par conséquent il est contre la nature du corps politique que le souverain s’impose (4) une loi, qu’il ne puisse enfreindre. Ne pouvant se considérer que sous un seul et méme rapport, il est alors (5) dans le cas d’un particulier contractant avec soi·méme; par ou l’on voit qu’il n’y a ni peut y avoir nulle espece de loi fondamentale obligatoire pour le corps du peuple; ce qui ne signifie pas que ce corps ne puisse fort bien s’engager envers autrui, du moins en ce qui n’est pas contraire a sa nature; car a l’égard de 1’étranger il devient un étre simple ou un individu. Sitot que cette multitude est ainsi réunie en un corps, on ne sau- rait offenser aucun des membres sans attaquer le corps dans une partie de son existence, encore moins oifenser le corps sans que les membres s’en ressentent; puisque, outre la vie commune dont il s’agit, tous risquent encore la partie d’eux-mémes dont le souverain n’a pas actuellement disposé, et dont ils ne jouissent en sureté que sous la protection publique. — Ainsi le devoir et 1’intérét obligent également les deux parties contractantes a s’entr’aider mutuellement, et les mémes personnes doivent chercher a réunir sous ce double rapport tous les avantages qui en dépendent. Mais il y a quelques distinc- tions a faire en ce que le souverain, n’étant formé (6) que des particu- liers qui le composent, n’ajamais d’intérét contraire au leur, et que par conséquent la puissance souveraine ne saurait jamais avoir besoin de garant envers les particuliers vis-a·vis du souverain, a qui, malgré l’intérét commun, rien ne répondrait de leurs engagements, s’il ne trouvait des moyens de s’assurer de leur fidélité. En effet, chaque individu peut, comme homme, avoir une volonté particuliére con- traire ou dissemblable a la volonté générale qu’il a comme citoyen: son existence absolue et indépendante peut lui faire envisager ce qu’il doit a la cause commune comme une contribution gratuite, dont la perte sera moins nuisible aux autres que le paiement n’est onéreux pour lui, et regardant la personne morale, qui constitue. l’Etat, comme un étre de raison, parce que ce n’est pas un homme, il jouirait des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du suiet; (t) Ciloyens. (2) Engager. (3) L'Etat. (4) Se prescrive. (5) Exactement. (6) Ne tenant son existence. � � 258 DU CONTRAT SOCIAL. injustice dont le progres causerait bientot la ruine du corps politique. Afin donc que le contrat social ne soit pas un vain formulaire, il faut qu’indépendamment du consentement des particuliers, le souve- rain ait quelques garants de leurs engagements envers la cause com- mune. Le serment est ordinairement le premier de ces garants, mais comme il est tiré d’un ordre de choses tout a faitdifférent, et que chacun, selon ses maximes internes, modifie a son gré l’obligation qu’il lui impose, on y compte peu dans les institutions politiques, et l’on préfére avec raison les suretés plus réelles qui se tirent de la chose méme.. ' Ainsi le pacte fondamental renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force a tous les autres, que quiconque refu- sera d’obéir A la volonté générale y sera contraint par tout le corps. Mais il importe ici de se bien souvenir que le caractere propre et distinctif du pacte est que le peuple ne contracte qu’avec lui-méme, c’est-a-dire le peuple en corps, comme souverain, avec les particu- liers qui le composent, comme sujets, condition qui fait tout Parti- fice et le jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes, rai- sonnables et sans danger des engagements qui, sans cela, seraient absurdes, tyranniques et sujets aux plus énormes abus.] (a) [Ce passage de l’état de nature a l’état social produit dans l’homme un changement remarquable,en substituant dans sa conduite la justice in l’instinct, et donnant a ses actions des rapports moraux qu’elles n’avaient point auparavant. C’est alors seulement que, la voix du devoir succédant a l’impulsion physique et le droit a l’appétit, l’homme qui jusque-la n’avait regardé que lui—méme, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants. Mais quoiqu’il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu’il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses fa- cultés s’exercent et se développent, ses idées s’étendent, ses senti- ments s’ennoblissent, et son time tout entiere s’é1eve a tel point que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradent souvent au- dessous méme de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l’instant heureux qui l’en arracha pour jamais et qui, d’un animal stupide et borné, fit un étre intelligent et un homme. Réduisons toute cette balance a des termes faciles a comparer: Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité in tout ce qui lui est nécessaire; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possede. Pour ne pas se tromper dans ces estimations, il faut bien distinguer la liberté naturelle, qui n’a pour bornes que la force de l’individu, de la liberté civile, qui est limitée par la volonté générale et la possession, qui n’est que l’efl`et de la force (1) ou le droit du premier occupant de la propriété, qui ne peut étre fondée que sur un titre juridique.] (1) Le droit du plus fort. (a) Le morceau entre crochcts a passe dans le Contra! social, liv. I, chap. vm.
� APPENDICE I. 259 nu nouluuz n1E1=:t.(a) (b) [Chaque membre de la communauté se donne a elle au mo- ment qu’el1ese forme tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont ses biens qu’il occupe font partie. Ce n’est pas que par cet acte la possession change de nature en changeant de mains, et devienne propriété dans celles du souverain. Mais comme les forces de l’Etat sont incomparablement plus grandes que celles de chaque particulier, la possession publique est aussi dans le fait plus forte et plus irrévocable, sans en étre plus légitime, au moins par rapport ' aux étrangers, car l’IiZtat, par rapport a ses membres, est maitre de tous leurs biens par une convention solennelle, droit le plus sacré qui soit connu des hommes; mais il ne l’est, a 1’égard des autres Etats, que par le droit du premier occupant, qu’il tient des particu- liers, droit moins absurde, moins odieux que celui de conquéte, et qui pourtant bien examine n’est guére plus légitime. Voila comment les terres des particuliers réunies et contigués deviennent le territoire public, et comment le droit de souveraineté s’étendant des sujets au terrain qu’ils occupent devient a la fois réel et personnel, ce qui met les possesseurs dans une plus grande dépen- dance, et fait de leurs forces mémes les cautions de leur iidélité, avantage qui ne parait pas avoir été bien connu des anciens monar- ques, lesquels semblaient se regarder comme les chefs des hommes plutot que comme les maitres du pays; aussi ne s’appelaient-ils que Rois des Perses, des Scythes, des Macédoniens; mais les notres s’ap- pellent plus habilement rois de France, d’Espagne, d’Ang1eterre. En tenant ainsi le terrain, ils sont bien surs d’en tenir les habitants. Ce qu’il y a d’admirable dans cette aliénation c’est que loin qu’en acceptant les biens des particuliers la communauté les en dépouille, elle ne fait que leur en assurer la légitime disposition, changer l’u- surpation en un véritable droit, et la jouissance enlpropriété. Alors leur titre étant respecté de tous les membres de l’Etat et maintenu de toutes ses forces contre l’étranger par une cession avantageuse a la communauté et plus encore a eux-mémes, ils ont pour ainsi dire acquis tout ce qu’ils ont donné; énigme qui s’explique aisément par la distinction des droits que le souverain et le propriétaire ont sur le méme fonds. I1 peut arriver aussi que les hommes commencent a s’unir avant que de rien posséder, et que, s’emparant ensuite d’un terrain suffisant pour tous, ils en jouissent en commun, ou bien le partagent entre (a) Le titre ou sous·titre de ce morceau qui devaitformer un chapitre dans l'édition du Contra! social a été aiouté apres coup. ll n’est pas de la méme écriture que Ie corps du manuscrit. (b) Le morceau entre crochets a passe dans le Contra! social, liv. I, chap. rx.
� 260 DU CONTRAT SOCIAL. eux, soit également, soit selon certaines proportions établies par le souverain. Mais de quelque maniere que se fasse cette acquisition, le droit que chaque particulier a sur son propre bien est touiours subordonné au droit que la communauté a sur tous, sans quoi il n’y aurait ni solidité dans le lien social, ni force réelle dans l’exercice de la souveraineté. Je terminerai ce chapitre par une remarque (1) qui doit servir de base a tout le systéme social: c’est qu’au lieu de détruire l’égalité naturelle, le pacte fondamental substitue au contraire une égalité morale et légitime a ce que la nature avait pu mettre d’inégalité physique entre les hommes, et que,pouvant naturellement étre inégaux en force ou en génie, ils deviennent tous égaux par convention et de droit.] CHAPITRE IV an quot CONSISTE(2) LA souvmumnré ¤·r(3) cz Qur ut neun INALIENABLE (a) [ll y a donc dans l’Etat une force commune qui le soutient, une volonté générale qui dirige cette force, et c’est l’application de l’une a l’autre qui constitue la souveraineté. Par ou l’on voit que le souve- rain n’est par sa nature qu’une personne morale, qu’il n’a qu’une existence abstraite et collective, et que l’idée qu’on attache a ce mot ne peut étre unie a celle d’un simple individu. Mais comme c’est ici une proposition des plus importantes en matiére de droit politique, tachons de la mieux éclaircir. Je crois pouvoir poser pour une maxime incontestable que la volonté générale peut seule diriger les forces de 1’Etat selon la fin de son institution, qui est le bien commun: car si l’opposition des intéréts particuliers a rendu nécessaire l’établissement des sociétés civiles, c’est l’acc0rd de ces mémes intéréts qui l’a rendu possible. C’est ce qu’il y a de commun dans ces différents intéréts qui forme ‘ le lien social, et s’il n’y avait pas quelque point dans lequ_el tous les intéréts s’accordent, la société ne saurait exister. Or, comme la volonté tend toujours au bien de l’étre qui veut, que la volonté par- ticuliére a toujours pour objet 1’intérét privé, et la volonté générale l’intérét commun, il s’ensuit que cette derniére est ou doit étre seule le vrai mobile du corps social. Je conviens qu’on peut mettre en doute si quelque volonté parti- culiére ne saurait s’accorder en tout avec la volonté générale, et par conséquent, supposé qu’une telle volonté particuliére existat, si l’on (1) lmportante en maziére de droit politique, (2) Ce que c’est que. (3) Qu’elle est. (a) Le morceau entre crochets a passe dans Ie Contra! social, liv. Il, chap. r. I � APPENDICE I. 261 ne pourrait pas sans inconvénient lui confier l’entiére direction des forces publiques; mais sans prévenir sur cette question les solutions que j’en donnerai ci-aprés, chacun doit voir des A présent qu’une volonté particuliére substituée A la volonté générale est un instru- ment supertiu quand elles sont d’accord, et nuisible quand elles sont opposées. On doit voir encore qu’une pareille supposition est absurde et impossible par la nature des choses, car l’intérét privé tend toujours aux préférences, et Pintérét public A l’égalité. De plus, quand on aurait trouvé pour un moment l’accord des deux volontés, on ne pourrait jamais s’assurer que cet accord dure- rait encore le moment aprés, et qu’il ne naitrait jamais d’opposition entre elles. L’ordre des choses humaines est sujet A tant de révolu- tions, et les maniéres de penser, ainsi que les maniéres d’é`tre, changent avec tant de facilité, que ce serait une témérité d’affirmer qu’on voudra demain ce qu’on veut auiourd’hui, et si la volonté géné· rale est moins sujette A cette inconstance, rien n’en peut mettre A couvert la volonté particuliére. Ainsi quand méme le corps social pourrait dire une fois: << Je veux maintenant tout ce que veut un tel homme », jamais il ne pourrait dire en parlant du méme homme: Ce qu’il voudra demain, je le voudrai encore. » Or la volonté générale qui doit diriger1’Etat n’est pas celle d’un temps passé, mais celle du moment présent, et le vrai caractére de la souveraineté est qu’il y ait touiours accord de temps, de lieu, d’eH`et, entre la direction de la volonté générale et l’emploi de la force publique; accord sur lequel on ne peut plus compter sitot qu’une autre volonté, telle qu’elle puisse étre, dispose de cette force. Il est vrai que dans un état bien réglé l’on peut touiours (1) inférer la durée(z) d’un acte de la volonté du peuple, de ce qu’il ne le détruit pas par un acte contraire; mais c’est toujours en vertu d’un consentement présent et tacite que 1’acte antérieur peut continuer d’avoir son effet. Dans la suite. on verra quelles conditions sont nécessaires pour faire présumer ce consen- tement.] Comme dans la constitution de l’homme l’action de l’Ame sur le corps est l’abime de la philosophiela), de méme l’action de la volonté générale sur la force publique est l’abime de la politique dans la constitution de 1’Etat. C’est lA que tous les législateurs (3) se sont per- dus. J’exposeraidans la suite les meilleurs moyens qu’on ait employés Acet eH`et, et ie me iierai (4) pourles apprécier au raisonnement qu’au- ‘ tant qu’il sera justiiié par l’expérience. Si vouloir et faire sont la