(b) Le passage entre croix est en note dans le mnnuscrit au bas du recto du feuil- let 70.
� APPENDICE I. 293 et ichtyophages; vous en vivrez plus tranquilles, meilleurs peut—étre, et surement plus heureux. En un mot, outre les maximes communes A tous, chaque peuple renferme quelque cause qui les ordonne d’une maniére particuliére et. rend sa législation propre A lui seul. C’est ainsi qu’autrefois les Hébreux et récemment les Arabes ont eu pour principal objetla religion; les Athéniens, les lettres; Carthage et Tyr, le commerce; Rhodes, la marine; Sparte, Ia guerre, et Rome la vertu· L’Auteur de l’Esprit des Lois a montré dans une foule d’exemples par quel art le législateur dirige Pinstitution sur chacun de ses objets. Ce qui rend la constitution d’un Etat véritablement. solide et du- rable, c’est quand les convenances sont tellement observées que les rapports naturels et les lois tombent toujours de concert sur les memes points, et que celles-ci ne font, pour ainsi dire, qu’assurer, accompagner, rectifier les autres. Mais si le législateur, se trompant dans son objet, prend un principe différent de celui qui nait de la nature des choses; que l’un tende A Ia servitude et l’autre A la liberté; l’un aux richesses, l’autre A la population; l’un A la paix et l’autre aux conquétes, on verra les lois s’aiTaiblir insensiblement, la consti- tution s’altérer, et l’Etat ne cessera d’étre agité jusqu’A ce qu’il soit détruit ou changé, et que l’invincible nature ait repris son empire (1).] LIV RE I I I DES LOIS POLITIQUES OU DE L’1NSTITUTION DU GOUVERNEMENT (a) [Avant de parler des diverses formes de gouvernement, il sera - bon de déterminer le sens précis qu’il faut donner A ce mot dans une société légitime (2). - C H A P IT R E I cm QUE C,ES’I‘ QUE t.1=: couvzausuzwr n’uN 1=E·rA·r° J’avertis les lecteurs que ce chapitre demande quelque attention, et que je ne sais pas l’art d’étre clair pour qui ne veut pas étre attentif. Toute action libre a deux causes qui concourent A la produire: l’une morale, savoir la volonté qui détermine l’acte; l’autre physique, (1) On lit dans le manuscrit au verso du feuillet 69 les lignes suivantes: Mais il ne faut pas croire qu'on puisse établir partout des cites. Je ne voir dam toute l'Europe plus de peuple en itat de supporter Phonorable fardeau de la liberté, ils ne savent plus soulever que des chaines, le fardeau de la liberté n’est pas fait pour de faibles épaules. (2) Cité réguliére. la) Le morceau entre crochets a passe dans le Contrat social, liv. III, chap. t.
� l 2g4 DU CONTRAT SOCIAL. l savoir la puissance qui l’exécute. Quand je marche vers un objet, il faut, premierement, que j’y veuille aller, en second lieu, que mes pieds m’y portent. Qu’un paralytique veuille courir, qu’un homme agile ne le veuille pas, tous deux resteront en place. Le corps politique a les mémes mobiles: on y distingue de mémela force et la volonté; celle- ci sous le nom de puissance législative, l’au1re sous le nom de puis- sance exécutive (1). Rien ne s’y fait ou ne s’y doit faire sans leur concours. Nous avons vu que la puissance législative appartient au peuple et ne peut appartenir qu’A lui. Il est aisé de voir de méme que la puis- ( sance exécutive ne peut appartenir au peuple (a).] (b) [Sitot, que les hommes vivent en société, il leur faut une reli- gion qui les y maintienne. J amais peuple n’a subsisté ni ne subsistera sans religion, et si on ne lui en donnait point, il s’en ferait une ou se- rait bientot détruit (c). Dans tout Etat qui peut exiger de ses membres I le sacrifice de leur vie, celui qui ne croit point de vie Avenir (2) est né- ` cessairement un (3) liche ou un fou; mais on ne sait que trop A quel ( point l’espoir (4) de la vie A venir peut engager un fanatique A mé- I priser celle-ci. Otez ses visions A ce fanatique et donnez-lui ce méme espoir pour prix de la vertu, vous en ferez (5) un (6) citoyen. La religion, considérée par rapport A la société, peut se diviser en deux espéces, savoir: la religion de l’homme et celle du citoyen. ( La premiere, sans temple, sans autels, sans rites, bornée au culte ( purement spirituel du Dieu supreme et aux devoirs éternels de la morale, est la pure et simple religion de l’Evangile ou le vrai théisme. L’autre, renfermée (7) pour ainsi dire dans un seul pays (8), lui l (n) On lit en marge du versa du feuillet 71 les lignes suivantes:Je dis exécutive er législat ive, non exéculrice ni législatrice, parce que je prends ces deux mats adjective- l ment. En général, je ne fais pa: grand cas de tautes ces vétilles de grammairc, mai: je crois que dans les écrit: didactiques on doit sauvent avoir mains d`égards ei l'usage I qu’.i l'analogie quand elle rend le sens plus exact. ( (2) A Pimmortalité de Fdme. v (3) Mauvais citoycn. l (4) Du bonheur. (5) Le plus grand des hommes. (6) Vrai. ' (7) Circonscrite. (8) La patrie. (a) Ici linit le manuscrit A proprement parler du Contrat social, le reste a été aiouté A une époque ultérieurc. (b) Le morceau entre crochets a passe dans le Contra: social, liv. IV, chap. vm, intitulé: De la Religion civile, il ne parte pas de titre dans le manuscrit, et y occupc le verso des feuillets 4.6-51.
(c) Vonntaz: Si Dieu n'existait pas il faudrait l‘inven1er.
� [ APPENDICE l. 295 donne (1) ses dieux propres et tutélaires. Elle a ses cérémonies, ses A rites, son culte extérieur, prescrit par les lois (2): hors de la seule nation qui la suit, tout le reste est pour elle iniidéle, étranger, bar- I bare; elle n’étend les devoirs et les droits de l’homme qu’aussi loin ¤ que ses dieux et ses lois. Telles étaient les religions de tous les anciens sans aucune exception (3). Il y a une troisiéme sorte de religion,p1us bizarre,qui donne aux hommes deux chefs, deux lois, deux patries, les soumet A des de- voirs contradictoires (4), et les empéche de pouvoir jamais étre A la fois pieux et citoyens. Telle est la religion des Larnas, telle est celle des Japonais, tel est le christianisme romain (5). On peut appeler celle-ci la religion du prétre (a). A considérer politiquement ces trois sortes de religion, elles ont toutes leurs défauts. La troisiéme est si évidemment mauvaise, que c’est perdre le temps de s’amuser A le démontrer. La seconde est bonne, en ce qu’elle réunit (6) le culte divin et l’amour des lois et que,_faisant de la patrie `1’objet de l’adoration des citoyens, elle leur apprend que servir l’Etat c’est servir Dieu. C’est une espéce de théocratie dans laquelle l’Etat ne doit point avoir d’autres prétres que ses magistrats. Alors, mourir pour son pays c’est aller au martyre; désobéir aux lois, c’est étre impie et sacrilége, et soumettre un criminel A l’exécration publique, c’est le dévouer au courroux céleste des dieux (7): sacer estod (8). Mais elle est mauvaise en ce qu’étant fondée sur l’erreur et sur le mensonge, elle trompe les hommes, les rend crédules, superstitieux, et noie le vrai culte de la divinité dans un vain (g) cérémonial. Elle est mauvaise encore quand, devenant exclusive et tyrannique, elle rend un peuple sanguinaire et intolérant, en sorte qu’il ne respire que meurtre et massacre, et croit faire une action sainte de tuer quicon- que n’admet pas ses dieux et ses lois. Il n’est pas permis de serrer le nceud d’une société particuliére aux dépens du reste du genre hu- main (io). (x) Ybornc pour ainsi dire son culte, ses dieux tutélaires et ses dcvoirs ei ses citoyens. (2) Et restreintd un peuple particulier les decisions qu’elle impose. Celle-ci a donné ei ce peuple ses lois, elle fail que chaque nation regarde les autres, de quelque origine qu'ils soient, comme injidéles. (3) Telles étaient la plupart des religions du paganismc et celle du peuple juy (4) Il leur est impossible de concilier. (5) La religion catholique. (6) Sur les mémes points. (7) Il ny a que dans un lcl cas que la malédiclion des Dicux peut é'tre imposéc pour peinc aux criminels.
(8) Sacer es!o.i, disaient lcs lois romaines, c’est un beau mot que ce sacer estod. (g) De vains rites qui ne peuvent honorer les Dieux, les attacker ei la patrie. (ro) Des hommes, (a) M. Alexcieff cite ici A tort un fragment sur Pautorité du papc dont nousindiquerons la véritable place, page 30:.
� 296 DU CONTRAT SOCIAL. Que si l’on demande comment, dans le paganisme, oit chaque Etat avait son culte et ses dieux tutélaires (1), il n’y avait point de guerre de religion, je réponds que c’était par cela méme que chaque Etat, ayant son culte (2) particulier aussi bien que son gouvernement, ne distinguait point ses dieux de ses lois. La guerre, étant purement ci- vile, était tout ce qu’elle pouvait étre: les départements des dieux ° étaient pour ainsi dire iixés par les bornes des nations. Le dieu d’un peuple n’avait aucun droit sur un autre peuple. Les dieux des paiens n’étaient point des dieux jaloux; ils partageaient paisiblement entre eux l’empire du monde; l’obligation d’embrasser une religion ne venait que de celle d’étre soumis aux lois qui la prescrivaient. Comme il n’y avait donc point d’autre maniere de conve rtir un peuple que de l’as· servir, C’€flI été un discours inutile que de lui dire: it Adore mes dieux ou je t’attaque; » l’obligation de (3) changer de culte étant attachée a la victoire, il fallait commencer par vaincre avant d’en parler. En un _ mot, loin que les hommes combattissent pour les dieux, c’était, comme dans Homere, les dieux qui combattaient pour les hommes. Les Romains, avant de prendre une place, sommaient ses dieux de l’abandonner (4), et quand ils laissaient aux Tarentins leurs dieux irrités, c’est qu’ils les regardaient alors comme soumis aux leurs, et forcés a leur faire hommage. Ils laissaient aux vaincus leurs dieux, comme ils leur laissaient leurs lois. Une couronne d’or au Jupiter du Capitole était souvent Ie seul tribut qu’ils exigeaient. (a) nk Or, si malgré cette mutuelletolérance la superstition paienne, au milieu des lettres et de mille vertus, engendra tant de cruautés, je ne vois point qu’il soit possible de concilier les droits d’une reli- gion nationale avec ceux de Phumanité; il vaut donc mieux attacher les citoyens a l’Etat par des liens moins forts et plus doux, et n’avoir ni héros, ni fanatiques (5) >(<. Reste la religion de l’homme, ou le christianisme; non pas celui d’aujourd’hui, celui de l’Evangile. Par cette religion saiute, sublime, véritable (6), les hommes, enfants du méme Dieu, se reconnaissent tous pour fréres; et la société qui les unit est d’autant plus étroite qu’elle ne se dissout pas meme a la mort.Cependant, cette méme re- ligion, n’ayant nulle relation particuliere a la constitution de l’Etat (7), laisse aux lois politiques et civiles la seule force que leur donne le (1) Sa religion particuliére. (2) Ses dieux et sa religion, combattant pour ses Dieux en combattant pour ses lois. (3) De servir les Dieu: du vainqueur ne venant que de la victoire. (4) La quitter.
(5) On lit au verso du feuillet 48; La religion n’emp3che pas les scélérats de com- mettre des crimes, mais elle empéche beaucoup de gen: de deuenir des scélérats. On eut bien de la peine d donner aux anciens Pidée de ces homme: brouillons et séditieux qu'on appelle missionnaire:. (6) La seule véritable. (7) Ne Jonne aueune force nouvelle au Contrat social. (a) Le passage entre croix n’a pas passé du manuscrit dans Pédition du Contra!.
� APPENDICE I.. 297 droit naturel, sans leur en ajouter aucune autre, et, par la, un des plus grands soutiens de la société reste sans effet dans l’Etat. On nous dit qu’un peuple de vrais chrétiens formerait la plus parfaite société qu’on puisse imaginer; la plus parfaite, en un sens purement moral, cela peut étre, mais non pas certainement la plus forte, ni la plus durable. Le peuple serait soumis aux lois, les chefs seraient équitables, les soldats mépriseraient la mort, j’en conviens, mais ce n’est pas le tout. Le christianisme est une religion toute spirituelle, qui détache (1) les hommes des choses de la terre, la patrie du chrétien n’est pas dc y ce monde; il fait son devoir, il est vrai, mais il le fait avec une pro- fonde indifiérence sur le succes des soins qu’il se donne. Peu lui im- porte que tout aille bien ou mal ici-bas; si l’Etat est florissant,il iouit modestement (2) de la félicité publique; si l’Etat dépérit, il bénit la main de Dieu qui s’appesantit sur son peuple. Pour que la société filt paisible et que l’harmonie se maintint, il faudrait que tous les citoyens, sans exception, fussent également bons chrétiens, mais si malheureusement, il s’y trouvait quelque ambitieux ou quelque hy- pocrite, un Catilina par exemple, ou un Cromwell, celui·le, tres cer- tainement, aurait bon marché de ses pieux compatriotes (3). Des qu’il aurait trouvé, par quelque ruse, le secret de les tromper et de s’emparer d’une partie de l’autorité publique,aussit6t voila une puissance. Dieu veut qu’on lui obéisse, c’est la verge dont il punit ses enfants; on se ferait conscience de chasser l’usurpateur, il faudrait verser du sang, user de violence, troubler le repos public, tout cela ne s’accorde point avec la douceur du chrétien, et apres tout, qu’importe qu’on soit libre ou dans les fers dans cette vallée de misere,l’essentiel est d’aller en paradis, et la résignation n’est qu’un moyen de plus pour cela; on peut etre tout aussi bien sauvé esclave qu’homme libre. Survient-il quelque guerre étrangere, les citoyens marchent au com- bat, nul d’eux ne songe a fuir; ils font leur devoir (4), mais ils ont peu de passion pour la victoire, ils savent plutot mourir que vaincre. Qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, qu’importe, la providence sait mieux qu’eux ce qu’il leur faut. Qu’on imagine quel parti un ennemi impétueux (S), actif, passionné peut tirer de leur stoicisme. Mettez vis—a-vis d’eux ces peuples généreux et {iers que dévorait l’ardent amour de la gloire et de la patrie. Supposez votre république chré- ‘ tienne vis-A-vis de Sparte ou de Rome: les chrétiens seront battus, écrasés, détruits avant d’avoir eu le temps de se reconnaitre, ou ne devront leur salut qu’au mépris que leur ennemi concevra pour eux. (1) Détache trap les hommes des soins terrestrcr, pour les attacker d ce qui s‘y d. P Modérément. (3) Concitoyens. (4) Sont brave:. (5) Ardent, adm infatigable et déterminé d vaincre on d mourir.
� C’était un beau serment, ce me semble, que celui des soldats de Fabius: ils ne jurèrent pas de vaincre ou de mourir, ils jurèrent de revenir vainqueurs, et ils revinrent tels. Jamais des chrétiens ne s’aviseront d’un pareil serment, car ils croiraient tenter Dieu (1).
Mais je me trompe en disant une république chrétienne; chacun de ces deux mots exclut 1’autre. Le christianisme ne préche que servitude et dépendance (2). L’esprit du christianisme est trop favorable à la tyrannie pour qu’elle n’en profite pas toujours. Les vrais chrétiens sont faits pour étre esclaves (3), ils le savent, et ne s’en émeuvent guère; cette courte vie a trop peu de prix pour eux.
Les troupes chrétiennes sont excellentes, me dira-t-on; je le nie. Qu’on m’en montre de telles. Quant a moi, je ne connais point de troupes chrétiennes(4). On me citera les croisades (5). Sans disputer sur la valeur des croisés, je me contenterai de remarquer que bien loin d’étre des chrétiens, c’étaient des soldats du prêtre, c’étaient des citoyens de l’Eglise; ils se battaient pour leur pays spirituel. A le comprendre, ceci rentre dans le paganisme, c’est la religion du prêtre; comme l’Evangile n’est point une religion civile, toute guerre de religion est impossible parmi les chrétiens.
Revenons au droit, et fixons les principes. Le droit que le pacte social donne au souverain sur les sujets ne passe point, comme je l’ai dit, les bornes de l’utilité publique. Ses sujets ne doivent donc compte au souverain de leurs opinions qu’autant que ces opinions importent a la communauté. Or, il importe bien a l’Etat que chaque citoyen ait une religion, mais les dogmes de cette religion ne lui importent qu’autant qu’ils se rapportent a la morale; tous les autres ne sont point de sa compétence, et chacun peut avoir au surplus telles opinions qu’il lui plait, sans qu’il appartienne au souverain d’en connaitre (6).
Il y a (7) des dogmes positifs, que le citoyen doit admettre comme avantageux à la société, et des dogmes négatifs, qu’il doit rejeter comme nuisibles. ` Ces dogmes divers composent une profession de foi purement ci- · vile, qu’il appartient a la loi de prescrire, non pas précisément _ comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, (1) Sous les empereurs païens, les soldats chrétiens étaient brave:. c’était une espèce de guerre d'honneur entre eux et les troupes païennes; sitôt que les empereurs furent chrétiens, cette émulation ne subsista plus et leurs troupes ne furent plus rien. (Au bas du recto du feuillet 4.9.)
(2) Sa doctrine.
(3; Dans ce monde.
(4) Je ne connais pas •n€rnc.de chrétiens en Europe; s'il y en a,j‘ignore ou ils sont.
(5) C’est autre chose.
(6) De s'en miler.
(7) Il y a donc une religion purement civile, c'est-à·dire dont les dogmes uniquement relatifs à la morale donnent une nouvelle force aux lois. Cette religion consiste en dogmes positifs et en dogmes négatifs. APPENDICE I. 299 sans lesquels il est impossible d’étre bon citoyen ni sujet fidéle. Elle (• ne peut obliger personne a les croire, mais elle peut bannir de l‘Etat _ ._quiconque ne les croit pas; elle peut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d’aimer sincérement les lois, la justice et la patrie, et d’immoler au besoin sa vie a ses devoirs. l' Tout citoyen doit étre tenu de prononcer cette profession de foi " par-devant le magistrat, et d’en reconnaitre expressément tous les dogmes. Si quelqu’un ne les reconnait pas(1), qu’il soit retranché de la cité, mais qu’il emporte paisiblement tous ses biens. Si quelqu’un, aprés avoir reconnu ces dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu’il soit puni de mort, il a commis le plus grand des crimes: il I a menti devant les lois. Les dogmes de la religion civile seront simples, en petit nombre, énoncés avec précision, et sans explication ni commentaire. L’exis- fence de la divinité bienfaisante (2), puissante, intelligente, pré- p voyante et pourvoyante, la vie a venir, le bonheur des justes et le cha- " timent des méchants, la sainteté du contrat social et des lois; voila (3) les dogmes positifs. Quant aux négatifs, je les borne a un seul, c’est l’intolérance (4).
Ceux qui distinguent l’intolérance civile et l’intolérance ecclé- l siastique se trompent. L’une méne nécessairement a l’autre, ces deux intolérances sont inséparables. I1 est impossible de vivre en paix avec des gens qu’on croit damnés; les aimer, ce serait hair Dieu qui les punit; il faut nécessairement qu’on les convertisse ou qu’on les persécute (5). Un article nécessaire et indispensable dans la pro- I fession de foi civile est donc celui-ci:Je ne crois point que (6) per- sonne soit coupable devant Dieu pour n’avoir pas pensé comme moi (7) sur son culte. Je dirai qu’il est impossible que les intolérants réunis sous les mémes dogmes vivent jamais en paix entre eux. Des qu’ils ont in- ) spection sur la foi les uns des autres, ils (8) deviennent tous ennemis; alternativement persécutés et persécuteurs, chacun sur tous et tous sur chacun; 1’intolérant est l‘homme de Hobbes, l’intolérance est la guerre de l’humanité. La société des intolérants est semblable a celle des démons: ils ne s’accordent que pour se tourmenter. Les hommes de l’inquisition n’ont jamais régné que dans les pays ou (1) Il ne doit point Eire puni. (1} Sa toute-puissance, sa justice, sa providence, Ia vic ei venir et lc jugcment. (3) Le somrnaire des.
(4) Mais il faut expliquer ce mot. (5) Lfintolérancc n'est donc pas danscedogqze: il faut contraindreou punirles incré- , dules;elle est dans cet autre:·· Hors de l'Eglisepoint de salut •, quiconque donne ainsi libéralement son frére au diable dans l'au¢re monde, ne sefcra jamais un grand scrupule de le tourmenter dans celui-ci. (6) Dieu puuisse personne dans l’autre vie. (7) Dans celle-ci. (8) S'c¤z serviront d’instrumen¢ d leurs passions. I � 300 DU CONTRAT SOCIAL. tout le monde était intolérant; dans ces pays, il ne tient qu’a la fortune que les victimes ne soient pas les bourreaux. Il faut penser comme moi pour étre sauvé. Voila le dogme (r) affreux é qui dévore la terre. Vous n’aurez jamais assez fait pour la paix publi- que si vous n’6tez de la cité ce dogme infernal. Quiconque ne le trouve pas exécrable ne peut étre ni chrétien, ni citoyen, ni homme: c’est un monstre qu’il faut immoler au repos du genre humain (a). Cette profession de foi une fois établie, qu’elle se renouvelle tous les ans avec solennité, et que cette solennité soit accompagnée d’un culte (2) auguste et simple dont les magistrats soient seuls les ministres et qui réchaufie dans les coeurs l’amour de la patrie. Voila tout ce qu’il est permis au souverain de prescrire quant a la religion. Qu’au surplus on laisse introduire toutes les opinions qui ne sont point contraires a la profession de foi civile, tous les cultes qui peuvent compatir avec le culte public, et qu’on ne craigne ni disputes de reli- gion ni guerres sacrées, — personne ne s’avisera de subtiliser sur les dogmes quand on aura si peu d‘intérét a les discuter. Nul apotre ou missionnaire (3) n’aura droit de venir taxer d’erreur une religion qui sert de base a toutes les religions du monde et qui n’en condamne aucune, et si quelqu’un vient précher son horrible intolerance, il sera puni sans disputer contre lui, comme séditieux et rebelle aux lois. Ainsi l’on réunira les avantages de la religion de l’homme et de celle du citoyen. L’Etat aura son culte et ne sera ennemi de celui d’aucun autre. Les lois divine et humaine, se réunissant toujours sur le méme objet, les plus pieux théistes seront aussi les plus zélés citoyens, et la défense des saintes lois sera la gloire du Dieu des hommes. ° Maintenant qu’il n’y a plus et qu’il ne peut plus y avoir de reli- gion nationale exclusive, on doit tolérer toutes celles qui tolerent les autres pourvu que leurs dogmes n’ayent rien de cohtraire aux devoirs du citoyen. Mais quiconque dit: hors de l’Eglise point de salut, doit étre chassé de l’Etat, a moins que l’I;iZtat ne soit l’Eglise. Le dogme (1) Négatif qu’il faut rejeter. Ld ou quiconque ne trouve pas ce dogme excécgable, les guerres de religion, les discorde: civiles, qui portent le fer et lefeu dans les Etats, qui arment les péres et les enfants les uns contre les autres. (2) Touclrant. (3) Tout apétre, tout missionnaire sera puni du dernier supplice, non comme un apdtre ou un missionnaire, mais comme un séditieux et un perturbateur de la société. Leeiioyen mauvais pour son pays, sa parrie, mourra pour sa religion. Quand ce ne serait point la meilleure police religieuse, elle est la seule (que le souverain puisse professer;_pour le reste, il ne peut aller plus loin san: usurper un droit qu’il n'a pas. (a) R. Emile, liv. IV. Le devoir de suivre et d’aimer la religion de son pays ne s'étend pas iusqu’aux dogmes contraires a Ia bonne morale, tel que cclui de Yintoleraucc. C'est ce dogme horrible qui arme les hommes les uns contre les autres et les rend tous ennemis du genre humain. La distinction entre la tolerance civile et la tolerance theo- logique est puerile et vaine. Ces deux intolérances sont inseparables et l’on ne peut ad- mettre l‘une sans l'autre. Des anges ne vivraient pas en paix avec des hommes qu‘ils regarderaient comme les ennemis dc Dieu. — I l � APPENDICE I. 30: intolerant ne doit étre admis que dans un Etat théocratique, dans tout autre, il est absurde et pernicieux (1) (a). Il est clair que l’acte civil doit avoir tous les eifets civils, comme l’état et Ie nom des enfants, la succession des biens, etc.; les efi`ets du sacrement doivent étre purement spirituels. Or point du tout. Ils ont tellement confondu tout cela que l’état des citoyens et la succes- sion des biens dépendent uniquement des prétres. Il dépend absolu- ment du clergé qu’il ne naisse pas dans tout le royaume de France un enfant légitime, qu’aucun citoyen n’ait droit aux biens de son pére, et que dans trente ans d’ici la France ne soit peuplée que de batards. Tant que les fonctions des prétres auront des effets civils, les prétres seront les vrais magistrats. Les assemblées du clergé de France sont a mes yeux les vrais Etats de la nation (2) (b). Voulez·vous de ceci un exemple attesté, mais presque incroyable: vous n’avez qu’a considérer la conduite qu’on tient avec les protes- tants du royaume. J e ne vois pas pourquoi le clergé de France n’étendrait pas a tous les citoyens, quand il lui plaira, le droit dont il use actuellement sur les protestants francais. L’expérience ayant fait sentir a quel point la révocation de l’Edit de Nantes avait affaibli la monarchie, _on a voulu retenir dans le royaume, avec les débris de la secte persécutée, la seule pépiniére de sujets qui lui reste. Depuis lors, ces infortunés, réduits a la plus horrible situation oii jamais peuple se soit vu depuis que le monde existe, ne peuvent ni rester ni fuir. Il ne leur est per- mis d’étre ni étrangers, ni citoyens, ni hommes. Les droits memes de la nature leur sont otés; le mariage est interdit, et dépouillés in la fois de la patrie, de la famille et des biens, ils sont réduits a l’état des bétes (3). Voyez comment ce traitement inoui suit d’une chaine de principes mal entendus. Les lois du royaume ont prescrit les formes solen- nelles que devaient avoir les mariages légitimes, et cela est trés bien entendu. Mais elles ont attribué au clergé l’administration de ces formes, et les ont confondues avec le prétendu sacrement. Le clergé, (1) On lit dans le manuscrit au bas du feuillet suivant: Mais l’int0lérance ne con- vient qu'd la théocratie, dans tout autre gouvernement, ce dogme est pernicieux. Tout homme qui dit: • hors de l'Egllse point de sal_ut », est nécessairement mauvais citoyen et doit étre chassé de Plitat, d moins que l'Etat ne soit l'Eglise, et que le prince ne soit le pontife. (2) l.e passage suivant se trouvc au verso du feuillet 72: Le pape est le vrai roi des rois, la division des peuple: en E {ats et gouvernements n’est qu’apparente et illu- soire. Dans le fond, il ny a qu’un Etat dans l'Egllse romaine, les vrais magistrats sont les évéques, le clergé est le souverain, les citoyens sont les prétres, les laiques ne sont rien du tout; d’ou il suit que la division des Etats et des gouvernements catho- liques n’est qu’apparente et illusoire. (3) Et c°est dans ce siécle de lu miére et d'humanité. (a) Le morceau tinit ici. Ce qui suit est un autre fragment. (b) Voir Contrat social, liv. IV, ch. vm, note de l’éditiou sans cartons.
� 302 DU CONTRAT SOCIAL. de son coté, refuse d’administrer le sacrement it qui n’est pas enfant de l’Eglise, et l’on ne saurait taxer le refus d’iniustice. Le protestant donc ne peut pas se marier selon les formes prescrites par les lois sans renoncer a sa religion; et le magistrat ne reconnait de mariages légitimes que ceux qui sont faits selon les formes prescrites par les lois. Ainsi 1’on tolére et l’on proscrit a la fois le peuple protestant; on veut a la fois qu’il vive et qu’il meure. Le malheureux a beau se ‘ marier, et respecter dans sa misére la pureté du lien qu’il a formé, il = se voit condamné par les magistrats; il voit dépouiller sa famille de ses biens, traiter sa femme en concubine et ses enfants en batards; le tout, comme vous voyez, juridiquement et conséquemment aux lois. Cette situation est unique; et je me hate de poser la plume, de peur de; céder au cri de la nature qui s’éléve et gémit devant son auteur. Uexpérience apprend que de toutes les sectes du christianisme, la protestante, comme la plus sage et la plus douce, est aussi la plus paci- fique et la plus sociale. C’est la seule ou les lois puissent garder leur empire et les chefs leur autorité (a). ns rfzscnavacz (b) Mais il est clair que ce prétendu droit de tuer les vaincus ne résulte en•aucune maniére de l’état de guerre. La guerre n’est point une relation entre les hommes, mais entre les puissances (1), dans ' laquelle les particuliers ne sont ennemis qu’accidente1lement et I moins comme citoyens que comme soldats. L’étranger qui vole, pille ( et détient les sujets sans déclarer la guerre au prince n’est pas un ennemi, c’est un brigand, et méme en pleine guerre, un prince juste ‘ (r) Qui a pour fin la destruction de l’I;°tat ennemi. (a) R. L. d M. de B. - Mais les contraindre (les protestants) A rester sans vouloir les tolérer, vouloir a la fois qu'ils soient et qu‘ils ne soient pas, les priver meme du droit de la nature, annulerleurs mariages, déclarer leurs enfants batarcls. En ne disant que ce qui est, j‘en dirais trop, il me faut me taire. Dans le méme ouvrage, en note: Dans un arrét du Parlement de Toulouse concer- nant l'afl`aire de l'infortuné Calas, on reproche aux protestants de faire entre eux des mariages qui selon les protestants ne sont que des actes civils et par consequent sou- mis entiérement pour la forme et les efets d la volonté du roi. Ainsi, de ce que, selon les protestants, le mariage est un acte civil, il s’ensuit qu’ils sont obligés de se soumettre it la volonté du roi qui en fait un acte de la religion catho- lique. Les protestants, pour se marier, sont légitimement tenus de se faire catholiques, _ attendu que, selon eux, le mariage est un acte civil; telle est la maniere de raisonner de messieurs du parlement de Toulouse. La France est un royaume si vaste, que les Francais se sont mis dans l’esprit que le genre humain ne devrait point avoir d’autres lois que les leurs. Leurs parlements et leurs tribunaux paraissent n‘avoir aucune idée du droit naturel ni du droit des gens, et il est A remarquer que dans tout ce grand royaume ou sont tant d'universite:, tant de colleges, tant d°académies, et ou s’enseigne, avec tant d‘importa¤ce, tant d‘inutilités, il ( n’y a pas une seule chaire de droit naturel. C’est le seul peuple de l’Eur0pe qui ait re- gardé cette étude comme n’étant bonne a rien. (b) Ce morceau, qui se trouve aiouté apres coup, sur le verso 73 et dernier du ma- ` nuscrit, a passe avec quelques variantes dans le liv. I, ch. tv du Contrat social., l l l 1 � s’empare en pays ennemi de tout ce qui appartient au public, mais il respecte la personne et les biens des particuliers, il respecte les droits sur lesquels est fondé son propre pouvoir. La fin de la guerre est la destruction de l’État ennemi; on a droit d’en tuer les défenseurs tant qu’ils ont les armes à la main, mais sitôt qu’ils les posent et se rendent, ils cessent d’être ennemis ou plutôt instruments de l’ennemi, et l’on n’a plus droit sur leur vie. On peut tuer l’État sans tuer un seul de ses membres. Or la guerre ne donne aucun droit qui ne soit nécessaire à sa fin.
Les signes moraux sont incertains, difficiles à soumettre au calcul: la sûreté, la tranquillité, la liberté même.
Plusieurs peuples au milieu des guerres et des dissensions intestines ne laissent pas de multiplier extrêmement. Dans d’autres gouvernements au contraire, la paix même est dévorante et consume les citoyens.
II