SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

Page 38 of 51

II Les divers morceaux qui sont compris dans cet Appendice proviennent de la collection de manuscrits de Rousseau, léguée à Neuchâtel par du Peyrou. Le premier et de beaucoup le plus important, qui avait pour titre: Que l’état de guerre naît de l’état social, forme un petit cahier de 12 pages, catalogué sous le n 7856 à la bibliothèque de Neuchâtel. Plusieurs extraits, assez courts il est vrai, de ce manuscrit ont passé dans le Contrat social, mais il est surtout intéressant en ce qu’il nous offre une esquisse sommaire du système politique de Rousseau. Les autres fragments sont disséminés dans un même manuscrit (n 7840 du catalogue), sorte de registre assez volumineux qui renferme quantité de morceaux, d’importance et d’étendue inégales, tous de la main de Jean-Jacques. Ils sont écrits à la plume ou au crayon, dans un fouillis pittoresque, quelquefois à côté d’un compte de blanchissage, qui pourrait peut-être servir à préciser la date de leur composition. Nous avons cru devoir reproduire les quelques passages qui se rapportent principalement à des matières traitées au chapitre de l’Esclavage du Contrat social. Selon le plan originaire de l’auteur, ils devaient sans doute former un livre spécial sur le droit de guerre et sur les principes qui devraient régir les relations d’État à État dans le système fédératif.

QUE L’ÉTAT DE GUERRE NAÎT DE L’ÉTAT SOCIAL Mais quand il serait vrai, que cette convoitise illimitée et indomptable serait développée dans tous les hommes au point que le suppose notre sophiste, encore ne produirait-elle pas cet état de guerre universelle de chacun contre tous dont Hobbes ose tracer l’odieux tableau. Ce désir effréné de s’approprier toutes choses est incompatible avec celui de détruire tous ses semblables; le vainqueur qui ayant tout tué aurait le malheur de rester seul au monde n’y jouirait de rien par cela même qu’il aurait tout. Les richesses elles—mêmes a quoi sont-elles bonnes si ce n’est à être communiquées; que lui servirait APPENDICE II. 3o5 Ia possession de tout l`univers s’il en était (1) llunique habitant. Quoi? sou estomac dévorera-t-il tous les fruits de la terre? Qui lui rassem— bIera (2) les productions de tous les climats? qui portera Ie témoignage de son empire dans les vastes solitudes qu’il n’habitera point? Que fera—t-il de ses trésors, qui consommera ses denrées, A quels yeux étalera·t-il son pouvoir? J’entends. Au lieu de tout massacrer, il met- tra tout dans les fers pour avoir au moins des esclaves.Cela a changé A I’instant tout l’état de la question et puisqu’il n’est plus question de détruire, l’état de guerre est anéanti. - Que Ie lecteur suspende ici son jugement. Je n’oublierai pas de traiter ce point. L’homme est naturellement pacifique et craintif, au moindre danger son premier mouvement est de fuir (a); il ne s’aguerrit qu’A force d’habitude et d’expérience. L’honneur, I’intérét, les préjugés, la vengeance, toutes les passions (3) qui peuvent lui faire braver les périls et la mort sont loin de lui dans l’état de nature. Ce n’est qu’aprés avoir fait société avec quelque homme qu’il se détermine A en atta-. quer un autre et il ne devient soldat qu’apres avoir été citoyen (4). On ne voit pas IA de grandes dispositions (5) A faire la guerre A tous ses semblables. Mais c’est trop m’arréter sur un systeme aussi révoltant qu’absurde qui a déjA une fois été réfuté. Il n’y a donc point de guerre générale d’homme A homme et I’es· péce humaine n’a pas été formée uniquement pour s’entre·détruire; reste A considérer la guerre accidentelle et particuliére qui peut naitre entre deux ou plusieurs individus. Si la loi naturelle n’était écrite que dans Ia raison humaine elle serait peu capable de diriger Ia plupart de nos actions, mais elle est encore gravée dans le cceur de l’homme en caractéres ineffacables et c’est IA qu’elIe lui parle plus fortement que tous les préceptes des philosophes (6). C’est lA qu’eIle lui crie qu’il ne lui est permis de sacri- {ier la vie de son semblable qu’A la conservation de la sienne et qu’elle lui fait horreur de verser le sang de I’humanité sans colere meme quand il s’y voit obligé, Je congois que dans les querelles sans arbitres qui peuvent s’éle· ver dans l’état de nature un homme irrité pourra quelquefois en tuer un autre soit A force ouverte, soit par surprise; mais s’il s’agit d’une guerre véritable, qu’on imagine dans quelle étrange position doit étre ce méme homme pour ne pouvoir conserver sa vie qu’aux dépens de celle d’un autre et que par un rapport établi entre eux il (t) Seul d eu jouir. (2) Pour lui seul. (3) Motifs. (4) Voild lc vrai progrés de Ia nature. (5) Naturclle:. (6} Dc ses aemblables. (a) Voir Ie Discour: sur Fluégalité. zo � faille que l’un meure pour que l’autre vive (1). La guerre est un état permanent qui suppose des relations constantes (a), et ces relations ont très rarement lieu d’homme a homme, ou tout est entre les individus dans un flux continuel qui change incessamment les rapports et les intéréts, de sorte qu’un sujet de dispute s’éléve et cesse presque au méme instant, qu’une querelle commence et finit en un jour et qu’il peut y avoir des combats et des meurtres, mais jamais ou tres rarement de longues inimitiés et des guerres.

Dans l’état civil ou (2) la vie de tous les citoyens (3) est au pouvoir du souverain et où nul n’a le droit de disposer de la sienne ni de celle d’autrui, l’état de guerre ne peut avoir lieu non plus entre les particuliers et quant aux duels, défis, cartels, appels en combat singulier, outre que c’était un abus illégitime et barbare d’une constitution toute militaire, il n’en résultait pas un véritable état de guerre mais une affaire particuliere qui se vidait en un temps et lieu limités (4), tellement que (5) pour un second combat il fallait un nouvel appel. On en doit (6) excepter les guerres (7) privées (8), qu’on suspendait par des tréves journaliéres appelées la paix de Dieu et qui reçurent la sanction par les Etablissements de saint Louis; mais (g) cet exemple est unique dans l’histoire.

(10) Ces exemples (11) sufiisent pour donner une (12) idée (13) des divers moyens dont on peut affaiblir (14) un Etat et de ceux dont la guerre semble autoriser l’usage pour nuire a son ennemi; à l’égard (15) des traités dont quelqu’un de ces moyens sont les conditions, que sont au fond de pareilles paix sinon une guerre continuée avec d’autant plus de cruauté que l’ennemi vaincu n’a plus le droit de se défendre (16)? J’en parlerai dans un autre lieu.

(1) Soit conserve.

(2) Nut n’a droit de disposer.

(3) Particuliers.

(4) Et cela est si vrai.

(5) Quand il était question.

(6) Il en faut.

(7) Querelles.

(8} Particulières.

(g) Je crois.

(to) De.

(11) On peut tirer.

(12) Légere.

(13) De tous.

(14) Nuire à.

(15) De toutes paix.

(16) Mais.

(a) Contrat social, liv. I, chap. xv. - C’est le rapport des choses et non des hommes qui constitue la guerre...et l’état de guerre ne pouvant naître des simples relations personnelles, mais seulement des relations réelles, Ia guerre privée ou d‘homme à homme ne peut exister ni dans I’état de nature ou il n’y s point de propriété constante, ui dans I’état social on l’on est sous l'autorité des lois...Les combats particuliers, les duels, les rencontres sont des actes qui ne constituent point un état, et à l‘égard des guerres privées, autorisées par les établissements de Louis IX...APPENDICE II. 307 J oignez A tout cela les témoignages sensibles de mauvaise volonté, qui annoncent l’intention de nuire, comme de refuser A une puissance les titres qui lui sont dus, de (1) méconnaitre ses droits et reieter ses prétentions, d’6ter A ses sujets la liberté du commerce, de lui susciter des ennemis, eniin d’enfreindre A son égard le droit des gens sous quelque prétexte que ce puisse étre. Ces diverses manieres d’ofi`enser un corps politique ne sont toutes ni également praticables, ni utiles A celui qui les emploie, et celles dont résulte A la fois notre propre avantage et le préjudice de l’en- nemi sont naturellement préférées. La terre, l’argent, les h., toutes les dépouilles qu’on peut s’approprier deviennent ainsi les principaux objets des hostilités réciproques. Cette basse avidité changeant insen- siblement les idées des choses (2), la guerre enfin dégénere (3) en brigandage et d’ennemis et guerriers (4) on devient peu A peu tyrans et voleurs (a). De peur d’adopter sans y songer ces changements d’idées, iixons d’abord les notres par une définition et téchons (5) de la rendre si simple qu’il soit impossible d’en abuser. J ’appelle donc guerre de puissance A puissance (6) 1’effet d’une dis- position mutuelle constante et manifestée de détruire l’Etat ennemi ou de Paffaiblir au moins (7) par tous les moyens qu’on le peut (8), Cette disposition réduite en acte est la guerre possible proprement dite; tant qu‘el1e reste sans effet elle n’est que l’état de guerre. Je prévois une objection: puisque selon moi l’état de guerre est naturel entre les puissances (9), pourquoi la disposition dont elle résulte a-t-elle besoin d’étre manifestée? A cela je réponds que j’ai parlé ci-devant de l’état naturel, que je parle ici de l’état légitime et que je ferai voir ci-aprés comment pour la rendre telle la guerre a besoin d’une déclaration. DISTINCTIONS 1·‘oN¤Au1¤.:1•a·r.u.¤s Je prie les lecteurs de (xo) ne point oublier que ie ne cherche pas ce qui rend la guerre avantageuse (1 1) A celui qui la fait, mais ce (1) Lui disputer. (2) C’est ainsi que. (3) Iusensible. _ (4) Qu’ou était. (5) Qu’elle soit. (6) Le rapport qui résulte entre elles. (7) De tout aumnt qu’il est possible en lui étaut, attaquant ses sujets, ses biens et son territoire. (8) Je n’ajoute pas sa liberté puree que la lui dter, c’est le détruire et que cela a déjd eee dit commeje lefemi voir ers son lieu. (g) Qu’est-il besoin. (to) Bien penser, se souvenir toujours. (1 1) Commode et facile. (a) Contra! social, liv. I, chap. rv. — L'étranger, soit roi, soit particulier, soit peuple � qui la rend légitime; il en coûte presque toujours pour être juste. Est-on pour cela dispensé de l’être? S’il n’y a jamais eu et qu’il ne puisse y avoir de véritable guerre entre les particuliers, qui sont donc ceux entre lesquels elle a lieu, et qui peuvent s’appeler réellement ennemis? Je réponds que ce sont les personnes publiques. Et qu’est-ce qu’une personne publique? Je réponds que c’est cet être moral qu’on appelle souverain, a qui le pacte social a donné l’existence, et dont toutes les volontés portent le nom de lois. Appliquons ici les distinctions précédentes: on peut dire, dans les effets de la guerre, que c’est le souverain qui fait le dommage, et l’Etat qui le reçoit.

Si la guerre n’a lieu qu’entre des étres moraux, elle ne nuit point aux hommes, et l’on peut la faire sans (I) ôter la vie a personne (a). Mais ceci demande explication.

A n’envisager les choses que selon la rigueur du pacte social, la terre, l’argent, les hommes, et tout ce qui est compris dans l’enceinte de l’Etat lui appartient sans réserve. Mais ces droits de la société, fondés sur ceux de la nature, ne pouvant les anéantir, tous ces objets (2) doivent étre considérés sous un double rapport, savoir: le sol comme territoire ·public et comme patrimoine des particuliers, les biens comme appartenant dans un sens au souverain, et dans un autre aux propriétaires, les habitants comme citoyens et comme hommes (b). Au fond, le corps politique n’étant qu’une personne morale, n’est qu’un étre de raison. Otez la convention publique, l’Etat est détruit sans la moindre altération dans tout ce qui le compose, et (3) jamais toutes les conventions des hommes ne (4) sauraient changer rien dans le physique (5) des (6) choses. Qu’est-ce donc que (7) faire la guerre a un souverain? c’est attaquer la convention publique et tout ce qui en résulte; car l’essence de l’Etat ne consiste qu’en cela. Si le pacte social pouvait étre tranché d’un seul coup, a l’instant il n’y aurait plus de guerre, et de ce seul coup l’Etat serait tué sans qu’il mourdt un seul homme. Aristote dit que pour autoriser les cruels traitements (8) qu’on faisait souffrir a Sparte aux Ilotes, les Ephores, en entrant en charge, leur déclaraient solen- ( qui vole, tue ou détient les suiets sans déclarer la guerre au prince, n’est pas un ennemi ° c’est un brigand.

(t) Tuer.

(2) Peuvent.

(3) L’on sait bien que.

(4,) Peuvent rien.

(5) Nature.

(6) Homme:.

(7) Atta.], (8) Inhumains auxquels. _ (a) Cont:-at social, liv. I, chap. iv. — Quelquefois on peut tuer l’Et•t sans tuer un seul de ees membres.

(b) Voir Contrat social. liv. l,jchap. xx, premier paragraphe.

� APPENDICE II. 309 nellement la guerre (1). Cette déclaration était aussi superiiue que barbare. L’état de guerre subsistait nécessairement entre eux par cela seul que les uns étaient les maitres et les autres les esclaves. Il n’est pas douteux que puisque les Lacédémoniens tuaient les Ilotes, les Ilotes ne fussent en droit de tuer les Lacédémoniens. A cela, ie pourrais me contenter de répondre par les faits, ici je n’aurais point de réplique a craindre, mais je n’ai pas oublié que je raisonne ici sur la nature des choses et non sur des événements (2) qui peuvent avoir mille causes particuliéres indépendantes du principe commun. Mais considérant attentivement la constitution des corps politiques, et (3) quoique a la rigueur chacun sufiise a sa propre _ conservation, nous trouverons que leurs mutuelles relations ne lais- sent pas d’étre beaucoup plus intimes que celles des individus. Car l’h., au fond, n’a nul rapport nécessaire avec ses semblables, il peut subsister (4) sans leur concours dans toute la rigueur possible; il n’a pas tant besoin des soins de l’h. que des fruits de la terre, et la terre produit plus qu’il ne faut pour (5) nourrir tous ses habitants. Ajoutez que l’h. a un terme de force et de grandeur fixé par la nature, et qu’il ne saurait passer. De quelque sens qu’il s’envisage, il trouve toutes ses facultés limitées: sa vie est courte, ses ans sont comptés, son estomac ne s’agrandit pas avec ses richesses, ses passions ont beau s’accroitre, ses plaisirs ont leur mesure, son cuzur est borné comme tout le reste, sa capacité de jouir est toujours la meme. Il a beau (6) s’élever en idée, il (y) demeure toujours petit (G). (8) L'Etat, au contraire, étant un corps artiiiciel, n’a nulle mesure déterminée, la grandeur qui lui est propre est indéfinie, il peut toujours l’augmenter; il se sent faible tant qu’il en (9) est de plus forts que lui. Sa sureté, sa conservation demandent qu’il se (ro), rende plus (11) puissant que (12) ses voisins; il ne peut augmenter, nourrir, exercer ses forces qu’a leurs dépens, et s’il n’a pas besoin de (1) Cétail une excuse aussi vaine qsvinhumaine, un étrange renversement d'idées, si la gucrre ne peut avoir lieu contre les Iz. libre: et indépendants, combien moins contre de mallaeureux esclavcs. (2) Que mil le causes particuliercs peuvcnt changer, rendre directenzcnt contraires aux efels les plus naturels. (3) Nous trouverons. (4) Dans toutes. (5) La nourriture de. (6) Vouloir l‘agran.iir. (7) Reste. (8) Mais. (9) Existe. (ro) Soit. (tr) Fort. (iz) _Lui et tous., (a) Emile. liv. III. — L‘homme est le meme dans tous les Etats, le riche n’a pas l‘estomac plus grand que le pauvre...les besoins naturels étant partout lcs mémcs, les moyeus d‘y pourvoir doivent Etre partout égaux.

� 3ro DU CONTRAT SOCIAL. chercher sa subsistance hors de lui-méme,iI (1) y cherche sans cesse de nouveaux membres qui (2) lui donnent une consistance plus iné· branlable, car l’inégalité des hommes a des bornes posées par les mains de la nature, mais celle des sociétés peut croitre incessam- ment, jusqu’a ce qu’une seule absorbe t0ut¢S les autres. Ainsi la grandeur du corps politique étant purement relative, il est forcé de se comparer sans cesse pour se connaitre, il dépend de tout ce qui l’environne et (3) doit prendre intérét a tout ce qui s’y passe, car il aurait beau vouloir se tenir au dedans de lui sans rien gagner en grand, ni perdre, il devient faible ou fort selon que son voisin s’étend ou se répare, se renforce ou s’afl"aiblit. Enfin, sa solidité méme, en rendant ses rapports plus constants,donne un efl"et plus sur _ a tcutes ses actions et rend toutes ses querelles (4) plus dangereuses. Il semble que l’on ait pris a tache de renverser toutes les vraies idées des choses, tout porte l’h. naturel au repos: manger et dormir sont(5) les seuls besoins qu’il connaisse et la faim seule l’arrache a la paresse; on en a fait un furieux toujours prompt a tourmenter ses semblables (6) par des passions qu’il ne connait point; au contraire, ces passions exaltées au sein de la société par tout ce qui peut les enflammer, passent pour n’y pas exister (7). Mille écrivains ont osé dire que le corps politique est sans passions et qu’il n’y a point de raison d’Etat que la raison méme. Comme si l’on`ne voyait pas, au contraire, que 1’essence de la société consiste dans l’activité de ses membres et qu’un Etat sans mouvement ne serait qu’un corps mort. Comme si toutes les histoires du monde ne nous montraient pas les sociétés les mieux constituées étre aussi les plus actives et, soit au dedans soit au dehors, l’action ou réaction continuelle de tous leurs membres porter témoignage de la vigueur du corps tout entier. La diiférence de l’art humain a l’ouvrage de la nature se fait sen- tir dans ses efl"ets (a), les citoyens ont beau s’appeler membres de l’Etat, ils (8) ne sauraient s’unir a lui comme dé vrais membres le sont au corps; il est impossible de faire que chacun d’eux n’ait pas une existence individuelle et séparée par Iaquelle il peut seul suf- i fire a sa propre conservation; les nerfs sont moins sensibles, les I muscles ont moins de vigueur, tous les liens sont plus laches, le I moindre accident peut tout désunir. I Que l’on considére combien, dans Pagrégation du corps politique, (t) Il {aut que. I (2} Le fortyient. I (3) Ne peut se dispenser de. I (4) Plus difjiciles ei lerminer. I (5) Des. I (6) Pour contenter. I (7) Et les passions politiques. (8) Leur est impossible de. I (a) Contra: social, liv. III, chap. xi. — La constitution de l’homme est Pouvrage de I la nature, celle de l`Etat est l'ouvrage de l°art. `I I · I I I I I I I � APPENDICE II. 311 la force publique est inférieure a la somme des forces particuliéres, combien il y a pour ainsi dire de frottement dans le jeu de toute la machine et l’on trouvera que, toute proportion gardée, l’h. le plus débile a plus de force pour sa propre conservation que 1’Etat le plus robuste n’en a pour la sienne. Il faut donc, pour que l’Etat subsiste, que la vivacité de ses pas- sions supplée a celle de ses (1) mouvements et que sa volonté l’anime autant que (2) son pouvoir se relache. C’est la loi conservatrice que la nature elle-meme établit entre les especes et qui les maintient toutes malgré leur inégalité. C’est aussi, pour le dire en passant, la raison pourquoi les petits Etats ont en proportion plus de vigueur'que les grands, car la sensibilité publique (3) n’augmente pas avec le terri-. toire, plus il s’étend plus la volonté s’attiédit, plus les mouvements s’affaiblissent et ce grand corps, surchargé de son propre poids, s’ai”faisse (4), tombe en langueur et déperit (a).

Imagine-t-on jamais de justice plus absurde que celui qui peut avoir imaginé sans frémir le systeme insensé de la guerre naturelle de chacun contre tous? quel étrange animal que celui qui croirait son bien-étre attaché a la destruction de toute son espece et comment con- cevoir que cette espéce aussi monstrueuse et aussi détestable put durer seulement deux générations? voila pourtant jusqu’oi1 le désir ou plutot la fureur d’établir le despotisme et l’obéissance passive ont conduit un des plus (5) beaux génies qui aient existé. Un (6) principe aussi féroce était digne de son objet. L’Etat de société qui contraint toutes nos inclinations naturelles ne les saurait pourtant anéantir malgré nos préjugés et malgré nous- memes; clles parlent encore au fond de nos coeurs et nous ramenent souvent au vrai que nous quittons pour des chiméres. Si cette inimitié mutuelle et destructive était attachée ia notre constitution, elle se ferait donc sentir encore et nous repousserait, malgré nous, 5 travers toutes les chaines sociales. L’affreuse haine de l’humanité...le cmur de l’homme, il l’affli- gerait a la naissance de ses propres enfants, il se réjouirait in la mort de ses fréres et lorsqu’il en trouverait que1qu’un endormi, son (7) pre- mier mouvement (8) serait (g) de le tuer (b). _ (1) Sentiments, passions. (2) Sa force. (3) Ne croil. (4) Dépérit. (5) Grands philosophes. (6) Systéme. (7) Le. (8) Nature!. (g) D'étre tcnté. (a) Voir Contrat social, liv. II, chap. tx. — Un corps trop grand pour sa constitution s'afl'aisse, et périt écrasé sous son propre poids. ( b) Voir Ie Discours sur l'Ine'galtté’.

� F I l 312 DU CONTRAT SOCIAL. l La bienveillance qui nous fait prendre part au bonbeur de nos l semblables, la compassion qui nous identifie avec celui qui souffre et nous afflige de sa douleur seraient des sentiments inconnus et direc-, tement contraires a la nature. Ce serait un monstre qu’un homme ( sensible et pitoyable et nous serions naturellement ce que nous avous bien de la peine a devenir au milieu de la dépravation qui nous pour- suit. Le sophiste dirait en vain que cette mutuelle inimitié n’est pas innée et immédiate, mais fondée sur la concurrence inévitable du droit - de chacun pour toutes choscs, car le sentiment de ce prétendu droit ( n’est pas plus naturcl a l’homme que la guerre qu’il en fait naitre (a). >l<, . Je l’ai déja dit et ne puis trop le répéter, l’erreur de Hobbes et (n) des philosophes est de confondre l’h. naturel avec les hommes qu’11s I ont sous les yeux et de transporter dans un systeme un étre qui ne peut _ subsister que dans un autre. L’h. veut son bien et tout ce qui peut y I contribuer, cela est incontestable (2). Mais, naturellement, le bien- étre de 1’homme se borne au nécessaire physique; car quand il a 1’ame saine et que son corps ne souffre pas, que lui manque-t-il pour étre heureux selon sa constitution (b)? Celui qui n’a rien désire peu de chose, celui qui ne commande a personne a peu d’ambition; mais le superflu éveille la convoitise (3): plus on obtient, plus on désire. Celui qui a beaucoup, veut tout avoir et la folie de la monarchic * universelle n’a jamais tourmenté que le cœur d’un grand roi. Voila la marche de la nature; voila le développement des passions, un phi- losophe superliciel (4) observe des ames repétries et fermentées dans le levain de la société et croit avoir observé l’homme; mais pour le bien connaitre, il faut savoir déméler la gradation naturelle de ses 1 sentiments et ce n’est point chez les habitants d’une grande ville ) qu’il faut (5) chercher le premier trait de la nature dans l’empreinte l du cucur humain (c). Ainsi cette méthode analytique n’oH`re-t-elle a la raison qu’abimes i et mystéres ou le plus sage comprend le moins; qu’on demande pour- quoi les moi-:urs se corrompent a mesure que les esprits s’éclairent, n’en pouvant trouver la cause, ils auront le front de nier le fait; qu’on demande pourquoi les sauvages transportés parmi nous ne partagent ni nos passions (6) ni nos plaisirs et ne se soucient point de tout ce (1) De la plupurt.. 1 (2) D‘avoir pris. (3) (Pest ce qu’on a de trop qui rend les désirs immodérés. (4) Voi!. · (5) Qu'on voit distinct. (6) Ni notre avidité. (a) Le passage entre croix est barré dans Ie manuscrit.

(b) Discours sur Nnégalité. — Je voudrais bien qu’on m°expliqu§t quel peut étre le genre de misere d’un étre libre dont le cceur est en pai: et le corps en santé. l (c) Emile, liv. V. — Toutes les capitales se ressemblent, tous les peuples s’y mélent, toutes les mceurs s‘y confondent, ce n'est pas la qu’il faut aller étudier les nations.

� APPENDICE Il. _ 313 que nous désirons avec tant d’ardeur, ils ne s’e11pliqueront jamais ou ne s’expliqueront que par mes principes; ils ne connaissent que ce qu’ils voient et n’ont jamais vu 1a nature; ils savent fort bien ce que c’est qu’un (1) bourgeois de Londres ou de Paris, mais ils ne sauront jamais ce que c’est qu’un homme. .l’ouvre les Iivres de droit et de morale, j’écoute les savants et les jurisconsultes, et pénétré de leurs discours insinuants je déplore les miseres de la nature, j’admire la paix et la justice établies par 1’ordre civil, ie bénis la sagesse (2) des institutions publiques et (3) me console d’étre homme en me voyant citoyen (4). Bien instruit de mes devoirs et de mon bonheur, je ferme le livre sous (5)...de la classe, et regarde autour de moi, je vois des peuples tnfortunés gémissants sous un joug de fer, le genre humain écrasé par une (6) poignée d’oppresseurs, une foule affamée de pain, accablée de peine ct (7) dont le riche boit en paix le sang et les larmes, partout le fort armé contre le faible du redoutable pouvoir (8) des lois. Tout cela se fait paisiblement et sans résistance, c’est la tranquil- lité des compagnons d’Ulysse enfermés dans la caverne du Cyclope, en attendant qu’ils soient dévorés (a). Il faut gémir et se tanre. Tirons un voile éternel sur ces objets d’horreur. J’éléve les yeux et regarde au loin. J ’apergois des feux et des flammes(g),des campagnes dévastées des villes au illa e (IO. Hommes farouches ou trainez- $ P g ’ vous(11)ces infortunés,sans asile et sans pain?J’entends(1z) un bruit affreux (r3)! Quel tumulte, quels cris, j’approche, je vois un (14) theatre de meurtres, dix mille hommes égorgés, les morts entassés par monceaux (15), les mourants foulés aux pieds des chevaux; partout l’image (16) de la mort et de 1’agonie. C’est donc la le fruit de ces institutions paciiiques (17). La pitié, (1) Habit. l (2) Et la bonté de. (3) Et mime des institutions humaines et me félieite d’étre homme au milieu. (4) Jeferme. (5) lci, un ou deux mot: illisibles. (6) Foule. (7) Frémissante. (8) Sacre. (9) Des villes embrasée:. (10) Barbures. 11 1) Des peuples en désespoir. (I2) Des gémissemeuts. (13) Semblable au hurlement des loups. (14) Champ de bataille. (:5) Des foules de mourauts ecrasés sous les. (tb) Horrible. (17) Qui barmissent. (:1) Contrat social, liv. IV, chap. 1v. — On dirs que le despote assure 11 ses suiets la tranquillité civile; qu`y gagnent-ils si cette tranquillite meme est une de leurs miséres? on vit tranquille aussi dans les cachots...Les Grecs enfermés dans l'antre du Cyclope y vivaient tranquilles en attendant que leur tour vint d’étre dévorés.

� I 314 DU CONTRAT SOCIAL. l’indignation s’élévent au fond de mon cuaur. Ah! philosophe bar- bare (1), viens nous lire ton livre sur un champ de bataille., Quelles entrailles d’hommes ne seraient pas émues a ces tristes I objets, mais (2) il n’est plus permis d’étre homme et de plaider Ia cause de l’humanité, la justice et la vérité doivent étre pliées at 1’in— térét des plus puissants, c’est la régle. Le peuple ne donne ni pen- sions, ni emplois, ni chaires, ni places d’académies; en vertu de quoi le protégerait-on (a). Princes magnanimes de qui nous attendons tout; je parle au nom du corps littéraire. Opprimez le peuple en siireté de conscience (3)...Comment (4) une aussi faible voix se ferait-elle entendre a travers tant de clameurs vénales. Hélasl il faut me taire, mais la voix de mon cmur ne saurait-elle penser a tracer un si triste sillon, non sans entrer dans d’odieux détails qui passeraient pour satiriques par cela seul qu’ils seraientvrais. Je me bornerai, comme j’ai toujours fait, acura- miner les établissements humains, par leurs principes; A corriger, s’il l se peut, les fausses idées que nous en donnent des auteurs intéressés, et a faire au moins que l’injustice et la violence ne prennent pas impu· I demment le nom de droit et d’équité. La premiere chose que je remarque (5), en considérant la position l du genre humain, c’est une contradiction manifeste dans sa constitu- tion, qui la rend toujours vacillante (6). D’h. a h., nous vivons dans ‘ l’état civil et soumis aux lois. De peuple a peuple, chacun jouit de sa liberté naturelle; ce qui rend au fond notre situation pire que si ces l distinctions étaient inconnues; car vivant a la fois dans l’ordre social ( et dans l’état de nature, nous sommes assujettis aux inconvénients de ) l’un et de l’autre (7) sans trouver la sureté dans aucun des deux. La perfection de l’ordre social consiste, il est vrai, dans le concours de ( la force et de la loi; mais il faut pour cela que la loi dirige la force, au lieu que dans les idées de l’indépendance absolue des princes, la seule force parlant aux citoyens sous le nom de loi et aux étrangers sous le nom de raison d’Etat, 6te a ceux-ci le pouvoir et aux autres la volonté de résister, en sorte que le vain nom de justice ne sert pour I tous que de sauvegarde a la violence (b). (1) Va lire ton livre. l (2) On n`0se. (3) Ici une ligne illisible. (4) Espércr. l (3) Dans. (6) De sorte que vivant ei la fois dans l’état social et dans l‘état de nature, il est l sujet aux inconvénients de l'un et de l'autre, sans en avoir le: avarttages et auxquels i;. ;et:x qu’il donne la préférence, ses precautions sont insufjisantes pour s’y main- (7) En avoir les avantage:. (a) Contra: social, liv. ll, chap. 11. — La vérité ne méne point a la fortune et le peuple nc donne ni ambassades, ni chaires, ni pensions. (b) Emile, liv. V. — Nous examinerons si l‘on n`a pas fait trop ou trop peu dans l'in· stitution sociale; si les individus soumis aux lois et aux hommes, tandis que lcs sociétés I I Quant a ce (1) droit des gens (2), il est certain que faute de sanc- tion ses lois ne sont que des chiméres plus faibles encore que la loi de nature. Celle-ci parle au moins au cceur des particuliers, au lieu que le droit des gens, n’ayant d’autre garant que l’utilité de celui qui s’y soumet. Ses décisions ne sont respectées qu’autant que 1’intérét les confirme dans la condition mixte ou nous nous trouvons, auquel des deux systémes que l’on donne la préférence.

En faisant trop ou trop peu, nous n’avons rien fait et nous nous sommes mis dans le pire état ou nous puissions nous trouver. Voila, ce me semble, la véritable origine de ce qu’on appelle communément des calamités publiques.

Mettons un moment ces idées en opposition avec l’horrible sys- téme de Hobbes et nous trouverons tous, au rebours de son absurde doctrine, que bien loin que 1’état de guerre soit naturel aux hommes, la guerre est née de la paix ou du moins des précautions que les h. ont prises pour s‘assurer une paix durable. Mais avant que d’entrer dans cette discussion, tachons...

On peut demander encore si les rois qui, dans le fait, sont indépendants de (3) puissance humaine, pourraient établir entre eux'des guerres personnelles et particulières indépendantes de celles de l’Etat. (4) C’est là certainement une question oiseuse, car ce n’est pas, comme on sait, la coutume des princes d’épargner (5) autrui pour s’exposer personnellement. De plus, cette question dépend d’une autre qu’il ne m’appartient pas de décider, savoir si le prince est soumis lui-même aux lois de l’Etat ou non; car s’il y est soumis, sa personne (6) est liée et sa vie appartient a l’Etat comme celle du dernier citoyen; mais si le prince est (7) au-dessus des lois, il vit dans le pur état de nature et ne doit compte ni a ses sujets ni a personne d’aucune de ses actions.

DE L'ETAT SOCIAL Nous entrons maintenant dans un nouvel ordre de choses, nous allons voir les hommes unis par une concorde artificielle se rassembler pour s’entr’égorger et toutes les horreurs de la guerre naître des soins qu’on avait pris pour la prévenir. Mais il importe, premierement (8), de se former sur l’essence du corps politique des notions gardent entre elles Yindépendance de Ia nature, ne restent pas exposes aux maux des deux états sans en avoir les avantages et s‘il ne vaudrait pas mieux qu`il n‘y ent point de société civile au monde que d'y en avoir plusieurs.

(1) Beau nom.

(2) Dont on fait tant de bruir.

(3) Toute.

(4) Cette question. · (5) Les autres.

(6) Et sa vie.