SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

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� 342 DU CONTRAT SOCIAL. suffisant a son emploi, nul n`e1’lt été contraint de commettre in d’au- tres les fonctions dont il était chargé: un Etat ou tous les particu- liers se connaissant entre eux, les manuauvres obscures du vice ni la modestié de la vertu n’eussent pu se dérober aux regards et au juge- ment du public, et ou cette douce habitude de se voir et de se con- naitre fit de l’amour de la patrie l’amour des citoyens plutot que celui de la terre. J’aurais voulu naitre dans un pays ou le souverain et le peuple ne pussent avoir qu’un seul et méme intérét, afin que tous les mou- vements de la machine ne tendissent iamais qu’au bonheur commun; ce qui ne pouvant se faire, a moins que le peuple et le souverain ne soient une méme personne, il s’ensuit que j’aurais voulu naitre sous I un gouvernement démocratique, sagement tempéré. L J’aurais voulu vivre et mourir libre, c’est-in-dire tellement sou- mis aux lois que ni moi ni personne n’en put secouer Phonorable joug, ce ioug salutaire ct doux, que les tétes les plus Heres portent d’autant plus docilement, qu’elles sont faites pour n’en porter aucun autre. J ’aurais donc voulu que personne dans l’Etat n’eut pu se dire au- ~ delssus de la loi, et que personne an dehors n’en put imposer que l’Etat fut obligé de reconnaitre; car, quelle que puisse étre la consti- tution d’un gouvernement, s’il s’y trouve un seul homme qui ne soit pas soumis a la loi, tous les autres sont nécessairement a la discréti on de celui-la; et s’il y a un chefnational et un autre chef étranger, ' quelque partage d’autorité qu’ils puissent faire, il est impossible que l’un et l’autre soient bien obéis, et que l’Etat soit bien gouverné. Je n’aurais point voulu habiter une république de nouvelle insti- 1 tution, quelques bonnes lois qu’elle put avoir, de peur que le gou- vernement, autrement constitué peut-étre qu’il ne faudrait pour le moment, ne convenant pas aux nouveaux citoyens, ou les citoyens au nouveau gouvernement, l’Etat ne fut suiet a étre ébranlé et dé- truit presque des sa naissance; car il en est de la liberté comme de ces aliments solides et succulents, ou de ces vins généreux, propres a nourrir et fortiiier les tempéraments robustes qui en ont l’habitude, mais qui accablent, ruinent et enivrent les faibles et délicats qui n’y sont point faits. Les peuples, une fois accoutumés a des maitres, ne sont plus en état de s’en passer. S’ils tentent de secouer le joug, ils s’éloignent d’autant plus de la liberté que, prenant pour elle une _ licence eiirénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent presque toujours a des séducteurs qui ne font qu’aggraver leurs chaines. Le peuple romain lui-méme, ce modéle des peuples libres, ne fut point en état de se gouverner en sortant de l’oppression des Tarquins. Avili par l’esclavage et les travaux ignominieux qu’ils lui avaient imposés, ce n’était d’abord qu’une stupide populace qu’il fallait ménager et gouverner avec la plus grande sagesse, afin que, � APPENDICE 1V. 343 s’accoutumant a respirer peu a peu a l’air salutaire de la liberté, ces iimes énervées, ou plutot abruties sous la tyrannie, acquissent, par degré, cette sévérité de moeurs et cette fierté de courage qui en firent enfin le plus respectable de tous les peuples. J ’aurais donc cherché, pour ma patrie, une heureuse et tranquille république, dont l’an— cienneté se perdit dans la nuit des temps, qui ¤’€f1I éprouvé que des atteintes propres a manifester et aflermir dans ses habitants le cou- rage et l’amour de la patrie, et ou les citoyens, accoutumés de longue main a une sage indépendance, fussent non seulement libres, mais dignes de l’étre. . J ’aurais voulu me choisir une patrie détournée, par une heureuse nmpuissance, du féroce amour des conquétes, et garantie, par une po- sition encore plus heureuse, de la crainte de devenir elle-méme la con- quéte d’un autre Etat; une ville libre, placée entre plusieurs peuples dont aucun n’e0t intérét a l’envahir, et dont chacun eut intérét a empécher les autres de 1’envahir eux-memes; une république, en un mot, qui ne tentat point l’ambition de ses voisins, et qui put raison- nablement compter sur leur secours au besoin. Il s’ensuit que, dans une position si heureuse, elle n’aurait eu rien a craindrc que d’elle- méme, et que si ses citoyens s’étaient exercés aux armes, c’e1'lt été plutot pour entretenir chez eux cette ardeur guerriére et cette fierté de courage qui sied si bien a la liberté, et qui en nourrit le gout, que par la nécessité de pourvoir a leur propre défense. J’aurais cherché un pays ou le droit de législation ffnt commun a tous les citoyens; car, qui peut mieux savoir qu’eux sous quelles conditions il leur convient de vivre ensemble dans une méme société?. Mais je n’aurais pas approuvé des plébiscites semblables a ceux des Romains, ou les chefs de l’Etat et les plus intéressés a sa conserva- tion étaient exclus des délibérations dont souvent dépendait s‘on salut, et ou, par une absurde inconséquence, les magistrats étaient privés des droits dont jouissaient les simples citoyens. Au contraire, j’aurais désiré que pour arréter les projets intéressés et mal concus, et les innovations dangereuses qui perdirent eniin les Athéniens, chacun n’eGt pas le pouvoir de proposer de nouvelles lois a sa fantaisie; que ce droit appartint aux seuls magistrats; qu’i1s en usassent méme avec tant de circonspection, que le peuple, de son “ coté, fut si réservé a donner son consentement a ces lois, et que la promulgation ne put s’en faire qu’avec tant de solennité, qu’avant que la constitution ffit ébranlée, on eut eu le temps de se convaincre l que c’est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et 2 vénérables; que le peuple méprise bientot celles qu’il voit changer i tous les iours, et qu’en s’accoutumant a négliger les anciens usages, l sous prétexte de faire mieux, on introduit souvent de grands maux pour en corriger de moindres. i J’aurais fui surtout, comme nécessairement mal gouvernée, une I l � 344 DU CONTRAT SOCIAL. république ou le peuple, croyant pouvoir se passer de ses magistrats ou ne leur laisser qu’une autorite précaire, aurait imprudemment garde l’administration des aiiaires civiles et l’execution de ses propres lois: telle dut etre la grossiere constitution des premiers g0uverne· ` ments sortant immediatement de l’état de nature, et tel fut encore I un des vices qui perdirent la république d’Athenes. I Mais j’aurais choisi celle ou les particuliers, se contentant de donner la sanction aux lois, et de décider en corps et sur le rapport des chefs les plus importantes aifaires publiques, établiraient des tribunaux respectes, en distingueraient avec soin les divers départe- ments, éliraient d’année en année les plus capables et les plus inte- gres de leurs concitoyens pour administrer la justice et gouverner l’Etat, et ou la vertu des magistrats portant ainsi temoignage de la sagesse du peuple, les uns et les autres s’honoreraient mutuellemem. De sorte que si jamais de funestes malheurs venaient A troubler la concorde publique, ces temps meme d’aveuglement et d’erreurs fus- sent marqués par des temoignages de moderation, d’estime reci- proque, et d’un commun respect pour les lois; présages et garants d’une reconciliation sincere et perpétuelle. Tels sont, magnifiques, tres honores et souverains seigneurs, les avantages que j’aurais recherchés dans la patrie que ie me serais choisie. Que si la Providence y avait ajoute de plus une situation charmante, un climat tempéré, un pays fertile et l’aspect le plus dé- iicieux qui soit sous le ciel, je n’aurais desire, pour combler mon bonheur, que de iouir de tous ces biens dans le sein de cette heu- . reuse patrie, vivan_t paisiblement dans. une douce societe avec mes concitoyens, exercant avec eux, et a leur exemple, l`humanite, l’a· mitie et toutes les vertus, et laissant apres moi l’honorable mémoire q d’un homme de bien et d’un honnete et vertueux patriote. Si, moins heureux ou trop sage, je m’etais vu réduit a iinir en · d’autres climats une infirme et languissante carriere, regrettant inu- tilement le repos et la paix dont une jeunesse imprudente m’aurait ' privé, j’aurais du moins nourri dans mon eme ces memes sentiments dont je n’aurais pu faire usage dans mon pays; et, pénétre d’une all fection tendre et désintéressee pour mes concitoyens eloignés, je leur aurais adresse du fond de·mon cmur a peu pres le discours suivant: E Mes chers concitoyens, ou plutot mes freres, puisque les liens du sang ainsi que les lois nous unissent presque tous, il m’est doux de · ne pouvoir penser a vous sans penser en meme temps at tous les biens dont vous jouissez, et dont nul de vous peut—etre ne sent mieux le prix que moi, qui les ai perdus. Plus je reflechis sur votre situation politique et civile, et moins je puis imaginer que la nature des choses humaines puisse en comporter une meilleure. Dans tous les autres gouvernements, quand il est question d’assurer le plus grand bien 4 l l I . i...*.2u � APPENDIUE 1V. 345 de l’Etat, tont se borne touiours A des projets en idées, et tout au plus A de simples possibilités: pour vous, votre bonheur est tout fait, il ne faut qu’en jouir, et vous n’avez plus besoin, pour devenir parfaitement heureux, que de savoit vous contenter de l’étre. Votre souveraineté, acquise ou renouvelée A la pointe de l’épée, et conser- vée durant deux siecles A force de valeur et de sagesse, est enfin pleinement et universellement reconnue. Des traités honorables fixent vos limites, assurent vos droits et affermissent votre repos. Votre constitution est excellente, dictée par la plus sublime raison, et garantie par des puissances amies et respectables; votre Etat est tranquille; vous n’avez ni guerres ni conquérants A craindre; vous n’avez point d’autres maitres que de sages lois que vous avez faites, administrées par des magistrats integres qui sont de votre choix; vous n‘étes ni assez riches pour vous énerver par la mollesse et perdre dans de vaines délices le gout du vrai bonheur et des solides vertus, ni assez pauvres pour avoir besoin de plus de secours étran- gers que ne vous en procure votre industrie; et cette liberté précieuse, qu’on ne maintient chez les grandes nations qu’avec des impots exorbitants, ne vous coute presque rien A conserver. Puisse durer toujours, pour le bonheur de ses citoyens et l’exem- ple des peuples, une république si sagement et si heureusement constituée! VoilA le seul vmu qui vous reste A faire, et le seul soin qui vous reste A prendre. C’est A vous seuls désormais, non A faire votre bonheur, vos ancetres vous en ont évité la peine, mais A le rendre durable par la sagesse d’en bien user. C’est de votre union perpétuelle, de votre obéissance aux lois, de votre respect pour leurs I ministres, que dépend votre conservation. S’il reste parmi vous le 1 moindre reste d‘aigreur ou de méfiance, hAtez-vous de le détruire I comme un levain funeste d’ou résulteraient tot ou tard vos malheurs I et la ruine de l’Etat. Je vous conjure de rentrer tous au fond de votre, coeur, et de consulter la voix secrete de votre conscience. Quelqu’un parmi vous connait-il dans l’univers un corps plus integre, plus éclairé, plus respectable que celui de votre magistrature? Tous ses membres ne vous donnent-ils pas l’exemple de la modération, de la I simplicité de moeurs, du respect pour les lois, et de la plus sincere I réconciliation? Rendez donc sans réserve A de si sages chefs cette _ salutaire confiance que la raison doit A la vertu; songez qu’ils sont de votre choix, qu’ils le justifient, et que les honneurs dus A ceux I que vous avez constitués en dignité retombent nécessairement sur; vous-memes. Nul de vous n’est assez peu éclairé pour ignorer qu’ou cesse la vigueur des lois et l’autorité de leurs défenseurs, il ne peut y avoir ni sureté, ni liberté pour personne. De quoi s’agit-il donc entre vous, que de faire de bon cmur et avec une juste confiance ce que vous seriez toujours obligés de faire par un véritable intérét, par devoir ou par raison? Qu‘une coupable et funeste indiflérence pour � 346 DU CONTRAT SOCIAL. l Ie maintien de la constitution ne vous fasse jamais négliger au be- [ soin les sages avis des plus eclaires et des plus zeles d’entre vous, 2 mais que l’équité, la moderation, Ia plus respectueuse fermeté, con- tinuent de régler toutes vos démarches, et de montrer en vous, a tout l’univers, l’exemple d’un peuple fier et modeste, aussi jaloux de sa gloire que de sa liberté. Gardez·vous surtout, et ce sera mon dernier conseil, d’écouter iamais des interpretations sinistres et des discours envenimés, dont les motifs secrets sont souvent plus dangereux que les actions qui en sont l’objet. Toute une maison s’éveille et se tient en alarmes aux premiers cris d’un bon et fidele gardien qui n’aboie jamais qu’a l’approche des voleurs, mais on hait l’importunité de ces animaux bruyants qui troublent sans cesse le repos public, et dont les avertissements continuels et déplacés ne se font pas meme écouter au moment qu’ils sont nécessaires...pnérnca La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances hu- maines me parait étre celle de l’homme; et i’ose dire que la seule l inscription du temple de Delphes contenait un précepte plus impor- tant et plus difficile que tous les gros livres des moralistes. Aussi je regarde le sujet de ce discours comme une des questions les plus intéressantes que la philosophie puisse proposer, et, malheureuse- ment pour nous, comme une des plus épineuses que les philosophes puissent resoudre zcar comment connaitre la source de l’inegalité parmi les hommes, si l’on ne commence par les connaitre eux-memes? et comment l’homme viendra-t-il a bout de se voir tel que l’a forme la nature, a travers tous les changements que la succession des temps et des choses a du produire dans sa constitution originelle, et de déméler ce qu’il tient de son propre fonds d’avec ce que les cir- constances et ses progres ont ajoute ou change a son état primitif? Semblable a la statue de Glaucus, que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigurée qu’elle ressemblait moins a un dieu qu’a une bete feroce, l’&me humaine, altérée au sein de la sociéte par mille causes sans cesse renaissantes, par l’acquisition d’une multitude de connaissances et d’erreurs, par les changements arrives a la con- stitution des corps, et par le choc continuel des passions, a pour ainsi dire change d’apparence au point d’étre presque méconnais- sable; et l’on n’y retrouve plus, au lieu de cette celeste et maiestueuse simplicité dont son auteur l’avait empreinte, que le difforme con- traste de la passion qui croit raisonner, et de l’entendement en délire. Ce qu’il y a de plus cruel encore, c’est que tous les progres de l’espece humaine l’éloignant sans cesse de son état primitif, plus nous accumulons de nouvelles connaissances, et plus nous nous otons les moyens d’acquérir la plus importante de toutes, et que � APPENDICE IV. 347 c’est en un sens a force d’etudier l’homme que nous nous sommes mis hors d’état de le connaitre. Il est aise de voir que c’est dans ces changements successifs de la constitution humaine qu’il faut chercher la premiere origine des differences qui distinguent les hommes; lesquels, d’un commun aveu, sont naturellement aussi égaux entre eux que l’etaient les ani- maux de chaque espece avant que diverses causes eussent introduit dans quelques-unes les variétes que nous y remarquons. En effet, il n’est pas concevable que ces premiers changements, par quelque moyen qu’ils soient arrives, aient altére tout it la fois et de la meme maniere tous les individus de l’espece; mais les uns s’étant perfection- nes ou détériores, et ayant acquis diverses qualités, bonnes ou mau- vaises,qui n’étaient point inhérentes e leur nature,les autres resterent plus longtemps dans leur etat originel: et telle fut parmi les hommes la premiere source de l’inegalite qu’il est plus aisé de démontrer ainsi en general, que d’en assigner avec precision les véritables causes. Que mes lecteurs ne s’imaginent donc pas que j’ose me Hatter d’avoir vu ce qui me parait si difficile it voir. J ’ai commence quelques raisonnements, j’ai hasarde quelques conjectures, moins dans l’espoir de resoudre la question, que dans l’intention de l’éclaircir et de la reduire e son veritable etat. D’autres pourront aisement aller plus loin dans la meme route, sans qu’il soit facile e personne d’arriver au terme; car ce n‘est pas une legere entreprise de démeler ce qu’il y a d’originaire et d’artificiel dans la nature actuelle de l’homme, et de bien connaitre un état qui n’existe plus, qui n’a peut-etre point existe, qui probablement n’existera jamais, et dont il est pourtant necessaire d’avoir des notions justes, pour bien juger de notre etat present. Il faudrait meme plus de philosophie qu’on ne pense a celui qui entreprendrait de déterminer exactement les precautions a pren- dre pour faire sur ce sujet de solides observations; et une bonne so- lution du probleme suivant ne me paraitrait pas indigne des Aristotes et des Plines de notre siecle: Quelles experiences seraient necessaires pour parvenir d connaitre l'homme naturel, et quels sont les moyens de jaire ces experiences au sein de la société (t)? Loin d’entreprendre de resoudre ce probleme, je crois en avoir assez médité le sujet pour (1) Burrow, Histoire naturelle (Variétés dans Pespece humaine). — L‘homme sau- vage est de tous les animaux le plus singulier, le moins connu, et le plus difiicile 5 decrire, mais nous distinguons si peu ce que ta nature seule nous a donné de ce que _ l’education, l`imitation, l‘art ct l‘exemple nous ont communique, ou nous les confondons si bien qu’il ne serait pas étonnant que nous nous meconnussions totalement au portrait d’un sauvage, s‘il nous etait présente avec les vraies couleurs et les seuls traits naturels qui doivent en faire le caractere. Un sauvage absolument sauvage...serait un spectacle curieux pour un philosopbe. ll pourrait, en observant son sauvage, evatuer au iuste la force des appetite de la nature, il y verrait Fame a decouvert, il en distinguerait tous les mouvements naturels et peut- étre y reconnaitrait-il plus de douceur, de tranquillite et de calme que dans la sienne; peut-etre verrait-il clairement que la vertu appartient a l'homme sauvage plus qu‘A _ l'homme civilisé et que le vice n’a pris naissance que dans la sociéte. - i � 348 DU CONTRAT SOCIAL. oser répondre d’avance que les plus grands philosophes ne seront pas trop bons pour diriger ces experiences, ni les plus puissants sou- verains pour les faire; concours auquel il n’est guére raisonnable de s’attendre, surtout avec la persévérance, ou plut6t la succession de lumiéres et de bonnes volontés nécessaires de part et d’autre pour arriver au succes. Ces recherches si difficiles a faire, et auxquelles on a si peu songé jusqu’ici, sont pourtant les seuls moyens qui nous restent de lever une multitude de difficultés qui nous dérobent la connaissance des fondements réels de la société humaine. C’est cette ignorance de la nature de l’homme qui jette tant d’incertitude et d’obscurité sur la _ véritable définition du droit naturel: it car l’idée du droit, dit M. Bur- lamaqui, et plus encore celle du droit naturel, sont manifestemeut des idées relatives a la nature de l’homme. C’est donc de cette nature méme de l’homme, continue—t·il, de sa constitution et de son état, qu’il faut déduire les principes de cette science. » Ce n’est point sans surprise ei sans scandale qu’on remarque le peu d’accord qui régne sur cette importante matiére entre les divers auteurs qui en ont traité. Parmi les plus graves écrivains, a peine en trouve-t·on deux qui soient du méme avis sur ce point. Sans parler des anciens philosophes, qui semblent avoir pris at tache de se con- tredire entre eux sur les principes les plus fondamentaux, les jurisconsultes romains assujettissent indifléremment l’homme et tous les autres animaux a la méme loi naturelle, parce qu’ils considerent plu- tot sous ce nom la loi que la nature s’impose a elle-méme, que celle qu’elle prescrit, ou plutot a cause de l’acception particuliére selon laquelle ces jurisconsultes entendent ce mot de loi, qu’ils semblent n’avoir pris en cette occasion que pour l’expression des rapports gé- néraux établis par la nature entre tous les étres animés pour leur commune conservation. Les modernes, ne reconnaissant, sous le nom de loi, qu’une régle prescrite a un étre moral, c’est-a·dire intelli- gent, libre, et considéré dans ses rapports avec d’autres étres, bor- nent conséquemment au seul animal doué de raison, c‘est-a-dire A 1’homme, la compétence de la loi naturelle; mais, délinissant cette loi chacun a sa mode, ils l’établissent tous sur des principes si métaphysiques, qu’il y a, méme parmi nous, bien peu de gens en état de comprendre ces principes, loin de pouvoir les trouver d’eux- mémes. De sorte que toutes les définitions de ces savants hommes, d’ai11eurs en perpétuelle contradiction entre elles, s’accordent seulement en ceci, qu’il est impossible d’entendre la loi de la nature, et, par conséquent, d’y obéir, sans étre un tres grand raisonneur et un profond métaphysicien: ce qui signifie précisément que les hommes ont du employer pour l‘établissement de la société les lumiéres qui ne se développent qu’avec beaucoup de peine, et pour fort peu de gens, dans le sein de la société méme.

� APPENDICE IV. 349 Connaissant si peu la nature, et s’accordant si mal sur le sens du mot loi, il serait bien diflicile de convenir d’une bonne definition de la loi naturelle. Aussi toutes celles qu’on trouve dans les livres, outre le défaut de n’étre point uniformes, ont-elles encore celui d’étre ti- rées de plusieurs connaissances que les hommes n’ont point nature]- lement, et des avantages dont ils ne peuvent concevoir l’idée qu’apres étre sortis de 1’etat de nature. On commence par rechercher les regles dont, pour l’utilité commune, il serait a propos que les hommes convinssent entre eux; et puis on donne le nom de loi naturelle a la collection de ces regles, sans autre preuve que le bien qu’on trouve qui résulterait de leur pratique universelle. Voila assurément une maniere tres commode de composer des definitions, et d’expliquer la nature des choses par des convenances arbitraires. Mais tant que nous ne connaitrons point l’homme naturel, c’est en vain que nous voudrons déterminer la loi qu’il a recue ou celle qui convient le mieux a sa constitution. Tout ce que nous pouvons voir tres clairement au sujet de cette loi, c’est que non seulement, pour qu’elle soit loi, il faut que la volonte de celui qu’elle oblige puisse s’y soumettre avec connaissance, mais qu’il faut encore, pour qu’elle soit naturelle, qu’elle parle `immédiatement par la voix de la nature. Laissant donc tous les livres scientifiques qui ne nous apprennent qu’a voir les hommes tels qu’ils sont faits, et méditant sur les pre- mieres et plus simples operations de l’ame humaine, j’y crois aper- cevoir deux principes antérieurs a la raison, dont l’un nous interesse ardemment a notre bien-etre et a la conservation de nous-memes, et l’autre nous inspire une répugnance naturelle a voir périr ou souf- frir tout etre sensible, et principalement nos semblables. [C’est du concours et de la combinaison que notre esprit est en état de faire de ces deux principes, sans qu’il soit nécessaire d’y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent decouler toutes les regles du { droit naturel: regles que la raison est ensuite forcee de rétablir sur, d’autres fondements, quand, par ses développements successifs, elle est venue a bout d’étouH`er la nature. De cette maniere, on n’est point obligé de faire de l’homme un i philosophe avant que d’en faire un homme; ses devoirs envers autrui f ne lui sont pas uniquement dictés par les tardives legons de la sa- gesse; et tant qu’il ne résistera point a l’impulsion intérieure de la commiseration, il ne fera jamais de mal a un autre homme, ni meme e aucun etre sensible, excepté dans le cas légitime ou, sa conservation se trouvant intéressee, il est obligé de se donner la préférence e I lui-meme. Par ce moyen, on termine aussi les anciennes disputes sur la participation des animaux a la loi naturelle: car il est clair que, dépourvus de lumiere, de 1iberté,ils ne peuvent reconnaitre 2 cette loi; mais, tenant en quelque chose a notre nature par la sensi- l bilité dont ils sont doués, on jugera qu’ils doivent aussi participer, 1 � H 35o DU CONTRAT SOCIAL., au droit naturél, et que l’homme est assujetti envers eux a quelque espéce de devoirs. Il semble en effet que si ie suis obligé de ne faire aucun mal a mon semblable, c’est moins parce qu’il est un étre rai- sonnable qu’un étre sensible, qualité qui, étant commune a la béte et a l’homme, doit au moins donner A l’une le droit de n’étre point maltraitée inutilement par l’autre. Cette méme étude de l’homme originel, de ses vrais besoins, et des principes fondamentaux de ses devoirs, est encore le seul bon moyen qu’on puisse employer pour lever ces foules de difficultés qui se présentent sur l’origine de l’inégalité morale, sur les vrais i fondements du corps politique, sur les droits réciproques de ses ¤ membres, et sur mille autres questions semblables, aussi importantes. que mal éclaircies. En considérant la société humaine d°un regard tranquille et dés· intéressé, elle ne semble montrer d’abord que la violence des hom-_ ‘ mes puissants et l’oppression des faibles: l’esprit se révolte contre la dureté des uns, on est porté in déplorer Paveuglement des autres; et comme rien n’est moins stable parmi les hommes que ces rela- tions extérieures que le hasard produit plus souvent que la sagesse, et que l’on appelle faiblesse ou puissance, richesse ou pauvreté, les établissements humains paraissent, au premier coup d’¤:il, fondés sur des monceaux de sable mouvant: ce n’est qu’en les examinant de pres, ce n’est qu’aprés avoir écarté la poussiére et le sable qui en- vironnent l’édifice, qu’on apercoit la base inébranlable sur laquelle il est élevé, et qu’on apprend a en respecter les fondements. Or, sans l’étude sérieuse de l’homme, de ses facultés naturelles et de leurs développements successifs, on ne viendra jamais a bout de faire ces distinctions et de séparer, dans l’actuelle constitution des choses, ce qu’a fait la volonté divine d’avec ce que l’art humain a prétendu faire. Les recherches politiques et morales auxquelles donne lieu l’impor- tante question que j’examine sont donc utiles de toutes manieres, et l’histoire hypothétique des gouvernements est pour l’homme une lecon instructive a tous les égards. En considérant ce que nous se- rions devenus, abandonné a nous-mémes, nous devons apprendre it bénir celui dont la main bienfaisante, corrigeant nos institutions et leur donnant une assiette inébranlable, a prévenu les désordres qui devaient en résulter, et fait naitre notre bonheur des moyens qui _ semblaient devoir combler notre misére. niscouns sun t.’on1c11~u·:_ ET Les rounsmmrrs nz L’INéGALITIi2 mtnm Las t~1omu.¤:s(1) C’est de l’homme que j’ai at parler; et la question que j’examine m’apprend que je vais parler a des hommes; car on n’en propose (1) Voici dans quels termes était concue la question proposée par l‘Académie dc � APPEND ICE IV. 35r point de semblables, quand on craint d’honorer la vérité. Je défen- drai donc avec coniiance la cause de l’humanité devant les sages qui m’y invitent, et je ne serai pas mécontent de moi-méme si je me rends digne de mon sujet et de mes juges. Je concois dans l’espéce humaine deux sortes d’inégalités: 1’une, que j’appel1e naturelle ou physique, parce qu’elle est établie par la nature, et qui consiste dans la diH`érencc des ages, de la santé, des forces du corps et des qualités de l’esprit ou de l’ame; l’autre, qu’on peut appeler inégalité morale ou politique, parce qu’elle dépend d’une sorte de convention, et qu’elle est établie ou du moins autorisée par le consentement des hommes. Celle-ci consiste dens les diilérents privileges dont quelques-uns jouissent au préjudice des autres,comme d’étre plus riches, plus honorés, plus puissants qu’eux, ou méme de s’en faire obéir. On ne peut pas demander quelle est la source de l’inéga1ité natu- relle, parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple défi- nition du mot. On peut encore moins chercher s’il n’y aurait point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités; car ce serait demander, en d’autres termes, si ceux qui commandent valent néces- sairement mieux que ceux qui obéissent, et si la force du corps ou de l’esprit, la sagesse ou la vertu, se trouvent toujours dans les mémes individus en proportion de la puissance ou de la richesse: question bonne peut-étre a agiter entre des esclaves cntendus de leurs maitres, mais qui ne convient pas a des hommes raisonnables et libres qui cherchent la vérité. De quoi s’agit·il donc précisément dans ce Discours? De marquer dans le progrés des choses le moment ou le droit succédant a la vio- lence, la nature fut soumise a la loi; d’exp1iquer par quel enchaine· ment de prodiges le fort put se résoudre a servir le faible, et le peuple a acheter un repos en idée au prix d’une félicité réelle. Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société ont tous senti la nécessité de remonter jusqu’a l’état de nature, mais au- cun d’eux n’y est arrivé. Les uns n’ont point balancé a supposer a. l’homme, dans cet état, la notion du juste et de l’injuste, sans se soucier de montrer qu’il dat avoir cette notion, ni méme qu’elle lui fat utile. D‘autres ont parlé du droit naturel que chacun a de conser- ver ce qui lui appartient, sans expliquer ce qu’ils entendaient par appartenir. D’autres, donnant d’abord au plus fort l’autorité du plus faible, ont aussitét fait naitre le gouvernement, sans songer au temps qui dut s’écouler avant que le sens des mots d’autorité et de gouver-