nement put exister parmi les hommes. Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, d’avidité, d’oppression, de désir et d’orgueil, ont trans- Dijon: Quelle est Forigine de l’inégal£te' parmi les hommes et si elle est autorisée par Ia loi naturelle? Le Discours de Rousseau n’obtint pas le prix: ll fut décerné a cclui de M. l‘abbé Talbert (publié en 1754, in·8• de 35 pages). vn L 1 � porté a l’état de nature des idées qu’ils avaient prises dans la société: ils parlaient de l’homme sauvage, et ils peignaient l’homme civil. Il n’est pas même venu dans l’esprit de la plupart des nôtres de douter que l’état de nature eut existé, tandis qu`il est évident, par la lecture des livres sacrés, que le premier homme, ayant regu immédiatement de Dieu des lumières et des préceptes, n’était point lui—même dans cet état, et qu’en ajoutant aux écrits de Moise la foi `que leur doit tout philosophe chrétien, il faut nier que, même avant le déluge, les hommes se soient jamais trouvés dans le pur état de nature, a moins qu’ils n’y soient retombés par quelque événement extraordinaire: paradoxe fort embarrassant a défendre, et tout a fait impossible a prouver.
Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point a la question. Il ne faut pas prendre les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels, plus propres a éclaircir la nature des choses, qu’à en montrer la vé- ritable origine, et semblables a ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde. La religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes de l’état de nature immédiatement après la création, ils sont inégaux parce qu'il a voulu qu’ils le fussent; mais il ne nous défend pas de former des conjectures tirées de la seule nature de l’homme et des êtres qui l’environnent, sur ce qu’aurait pu devenir le genre humain s’i1 fût resté abandonné a lui-même. Voila ce qu’on me demande, et ce que je me propose d’examiner dans ce Discours. Mon sujet intéressant 1’homme en général, je tacherai de prendre un langage qui convienne a toutes les nations; ou plutôt, oubliant les temps ou les lieux pour ne songer qu’aux hommes a qui je parle, je me supposerai dans le lycée d’Athénes, répétant les leçons de mes maitres, ayant les Platon et les Xénocrate pour juges, et le genre humain pour auditeur.
O homme! de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions, écoute: voici ton histoire, telle que j’ai cru la lire, non dans les livres de tes semblables, qui sont menteurs, mais dans la nature qui ne ment jamais. Tout ce qui sera d’elle sera vrai; il n’y aura de faux que ce que j’y aurai mêlé du mien sans le vouloir. Les temps dont je vais parler sont bien éloignés: combien tu as changé de ce que tu étais! C’est, pour ainsi dire, la vie de ton espèce que je te vais décrire d’après les qualités que tu as reçues, que ton éducation et tes habitudes ont pu dépraver, mais qu’elles n’ont pu détruire. Il y a, je le sens, un age auquel l’homme individuel pourrait s’arrêter: tu chercheras Page auquel tu désirerais que ton espèce se fût arrêtée. Mécontent de ton état présent par des raisons qui annoncent a ta postérité malheureuse de plus grands mécontentements encore, peut-être voudrais·tu pouvoir rétrograder; et ce sentiment doit APPENDICE IV. 353 faire l’éloge de tes premiers aieux, la critique de tes contemporains, et l’efl`roi de ceux qui auront le malheu°r de vivre avec toi...De la culture des terres s’ensuivit nécessairement leur partage, et, de la propriété une fois reconnue, les premieres regles de justice: car, pour rendre a chacun le sien, il faut que chacun puisse avoir quelque chose; de plus, les hommes commencant a porter leurs vues dans l’avenir, et se voyant tous quelques biens at perdre, il n`y en avait aucun qui n’e1'lt acraindre pour soi la représaille des torts qu’il pouvait faire it autrui. Cette origine est d’autant plus naturelle qu’il est impossible de concevoir 1’idée de la propriété naissante d’ailleurs que de la main-d’0euvre; car on ne voit pas ce que, pour s’approprier les choses qu’il n’a point faites, l’homme y peut mettre de plus que son travail. C’est le seul travail qui, donnant droit au cultivateur sur le produit de la terre qu’il a labourée, lui en donne par conséquent sur le fonds, au moins jusqu’a la récolte, et ainsi d`année en année; ce qui, faisant une possession continue, se transforme aisément en propriété. Lorsque les `anciens, dit Grotius, ont donné at Cérés l’épi- théte de législatrice, et a une féte célébrée en son honneur le nom de Thesmophorie, ils ont fait entendre par la que le partage des terres a produit une nouvelle sorte de droit, c’est-a·dire le droit de pro- priété, diiférent de celui qui résulte de la loi naturelle. Les choses en cet état eussent pu demeurer égales si les talents eussent été égaux, et que, par exemple, l’emploi du fer et la consoxn- mation des denrées eussent toujours fait une balance exacte: mais la proportion que rien ne maintenait fut bientot rompue; le plus fort faisait plus d’ouvrage; le plus adroit tirait meilleur parti du sien; le plus ingénieux trouvait des moyens d’abréger le travail; le laboureur avait plus besoin de fer, ou le forgeron avait plus besoin de blé; et en travaillant également, l’un gagnait beaucoup, tandis que l’autre j avait peine a vivre. C’est ainsi que Pinégalité naturelle se déploie in- sensiblement avec celle de combinaison, et que les différences des J _ hommes, développées par celles des circonstances, se rendent plus ` sensibles, plus permanentes dans leurs effets, et commencent a in- ` fluer dans la méme proportion sur le sort des particuliers. Les choses étant parvenues a ce point, il est facile d’imaginer le reste. Je ne m’arréterai pas a décrire l’invention successive des autres arts, le progrés des langues, l’épreuve et l’emploi des talents, Pinégalité des fortunes, 1’usage ou l’abus des richesses, ni tous les détails qui suivent ceux-ci, et que chacun peut aisément suppléer. _ Je me ·bornerai seulement a jeter un coup d’oeil sur le genre humain placé dans ce nouvel ordre de choses. Voila donc toutes nos facultés développées, la mémoire et l’ima· gination en jeu, l’amour-propre intéressé, la raison rendue active, et. l’esprit arrivé presque au terme de la perfection dont il est susceptible. i 23 l ,! .:1 i � I { 354. DU CONTRAT SOCIAL. 1 Voila toutes les qualités naturelles mises en action, le rang et le sort de chaque homme établis, non seulement sur la quantité des biens et le pouvoir de servir et de nuire, mais sur l’esprit, la beauté, la force ou l’adresse, sur le mérite ou les talents; et ces qualités étant les seules qui pouvaient attirer de la considération, il fallut, bientot les avoir ou les affecter. Il fallut, pour son avantage, se montrer autre que ce qu’on était en effet. 'Etre et paraitre devinrent deux choses tout a fait différentes; et de cette distinction sortirent le faste impo- sant, la ruse trompeuse, et tous les vices qui en sont le cortége. D’un autre coté, de libre et indépendant qu’était aupafavant l’homme, le voila, par une multitude de nouveaux besoins, assujetti pour ainsi dire a toute la nature, et surtout a ses semblables, dont il devient l’esclave en un sens, méme en devenant leur maitre: riche, il a be- soin de leurs services; pauvre, il a besoin de leurs secours, et la médiocrité ne le met point en état de se passer d’eux. Il faut donc qu’il cherche sans cesse a les intéresser a son sort, et a leur faire trouver, en effet, ou en apparence, leur profit it travailler pour le sien: ce qui le rend fourbe et artificieux avec les uns, impérieux et dur avec les autres, et le met dans la nécessité d’abuser tous ceux dont il a besoin quand il ne peut s’en faire craindre, et qu’il ne trouve pas son intérét a les servir utilement. Enfin l’ambition dévorante, l’ardeur d’élever sa fortune relative, moins par un véritable besoin que pour se mettre au·dessus des autres, inspire a tous les hommes un noir penchant a se nuire mutuellement, une jalousie secrete, d’au- tant plus dangereuse que, pour faire son coup plus en sfxreté, elle prend souvent le masque de la bienveillance; en un mot, concurrence et rivalité d’une part, de l’autre oppositions d’intéréts, et toujours le désir caché de faire son profit aux dépens d’autrui: tous ces maux sont le premier effet de la propriété, et le cortége inseparable de l’i- négalité naissante. v Avant qu’on cut inventé les signes représentatifs des richesses, ' elles ne pouvaient guére consister qu’en terres et en bestiaux, les pl seuls biens réels que les hommes pussent posséder. Or, quand les ll héritages se furent accrus en nombre et en étendue au point de cou-, vrir le sol entier et de se toucher tous, les uns ne purent plus s’agran-, dir qu’aux dépens des autres, et les surnuméraires que la faiblesse ou ` l’indolence avaient empéchés d’en acquérir a leur tour, devenus pauvres sans avoir rien perdu, parce que, tout changeant autour I d’eux, eux seuls n’avaient point changé, furentobligés de recevoir ou de ravir leur subsistance de la main des riches; et de la commence- rent a naitre, selon les divers caracteres des uns et des autres, la domination et la servitude, ou la violence et les rapines. Les riches, de leur coté, connurent a peine le plaisir de dominer, qu’ils dédai· gnérent bientot tous les autres; et, se servant de leurs anciens es- claves pour en soumettre de nouveaux, ils ne songerent qu’a subju- l l l I � APPENDICE IV. 355 guer et asservir leurs voisins: semblables a ces loups affamés qui, ayant une fois goiité de la chair humaine, rebutent toute autre nourriture, et ne veulent plus que dévorer des hommes. C’est ainsi que, les plus puissants ou les plus misérables, se fai- sant de leurs forces ou de leurs besoins une sorte de droit au bien d’autrui, équivalant, selon eux, a celui de propriété, l’égalité rompue fut suivie du plus affreux désordre; c’est ainsi que les usurpations des riches, les brigandages des pauvres, les passions effrénées de tous, étouifant la pitié naturelle et la voix encore faible de la justice, rendirent les hommes avares, ambitieux et méchants. Il s’élevait entre le droit du plus fort et le droit du premier occupant un conflit perpétuel qui ne se terminait que par des combats et des meurtres (xy). La société naissante fit place au plus horrible état de guerre: le genre humain, avili et désolé, ne pouvant plus retourner sur ses pas, ni renoncer aux acquisitions malheureuses qu’il avait faites, et ne travaillant qu’a sa honte, par l’abus des facultés qui l’honorent, se mit 1ui·méme a la veille de sa mine. Attonilus novitate mali, divesque, miserque. Effugerc optat opes, et guar mojo voverat odit(1). Il n’est pas possible que les hommes n’aient fait enfin des ré- flexions sur une situation aussi misérable et sur les calamités dont ils étaient accablés. Les riches surtout durent bientot sentir combien leur était désavantageuse une guerre perpétuelle, dont ils faisaient seuls tous les frais, et dans laquelle le risque de la vie était commun, et celui des biens particulier. D’ailleurs, quelque couleur qu’ils pus- sent donner a leurs usurpations, ils sentaient assez qu’elles n’étaient établies que sur un droit précaire et abusif, et que, n’ayant été ac- quises que par la force, la force pouvait les leur oter sans qu’ils eussent raison de s’en plaindre. Ceux mémes que la seule industrie avait enrichis ne pouvaient guére fonder leurs propriétés sur de meilleurs titres. Ils avaient beau dire: C’est moi qui ai bati ce mur; j’ai gagné ce terrain par mon travail. Qui vous a donné les aligne- ments, leur pouvait-on répondre; et en vertu de quoi prétendez—vous étre payés a nos dépens d’un travail que nous ne vous avons point imposé? Ignorez-vous qu’une multitude de vos fréres périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu’il vous fallait un con- sentement expres ou unanime du genre humain pour vous appro- prier sur la subsistance commune tout ce qui allait au dela de la votre? Destitué de raisons valables pour se iustifier et de forces suffisantes pour se défendre; écrasant facilement un particulier, mais écrasé lui-méme par des troupes de bandits; seul contre tous, et ne pouvant, a cause des jalousies mutuelles, s’unir avec ses égaux contre _ (1) Ovmz, Metam., lib- XI, v. IZ7; cité par Montaigne, liv. Il, chap. zu.
� des ennemis unis par l’espoir commun du pillage, le riche, pressé par la nécessité, conçut enfin le projet le plus réfléchi qui soit jamais entré dans l’esprit humain; ce fut d’employer en sa faveur les forces mêmes de ceux qui l’attaquaient, de faire ses défenseurs de ses adversaires, de leur inspirer d’autres maximes, et de leur donner d’autres institutions qui lui fussent aussi favorables que le droit naturel lui était contraire.
Dans cette vue, après avoir exposé à ses voisins l’horreur d’une situation qui les armait tous les uns contre les autres, qui leur rendait leurs possessions aussi onéreuses que leurs besoins, et où nul ne trouvait sa sûreté ni dans la pauvreté ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. « Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de l’oppression les faibles, contenir les ambitieux, et assurer à chacun la possession de ce qui lui appartient: instituons des règlements de justice et de paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent acception de personnes, et qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune, en soumettant également le puissant et le faible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages lois, qui protège et défende tous les membres de l’association, repousse les ennemis communs, et nous maintienne dans une concorde éternelle. » Il en fallut beaucoup moins que l’équivalent de ce discours pour entraîner des hommes grossiers, faciles à séduire, qui d’ailleurs avaient trop d’affaires à démêler entre eux pour pouvoir se passer d’arbitres, et trop d’avarice et d’ambition pour pouvoir longtemps se passer de maîtres. Tous coururent au-devant de leurs fers, croyant assurer leur liberté: car avec assez de raison pour sentir les avantages d’un établissement politique, ils n’avaient pas assez d’expérience pour en prévoir les dangers: les plus capables de pressentir les abus étaient précisément ceux qui comptaient d’en profiter; et les sages mêmes virent qu’il fallait se résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à la conservation de l’autre, comme un blessé se fait couper le bras pour sauver le reste du corps.
Telle fut ou dut être l’origine de la société et des lois, qui donnèrent de nouvelles forces au riche, détruisirent sans retour la liberté naturelle, fixèrent pour jamais la loi de la propriété et de l’inégalité, d’une adroite usurpation firent une loi irrévocable, et, pour le profit de quelques ambitieux, assujettirent désormais tout le genre humain au travail, à la servitude et à la misère. On voit aisément comment l’établissement d’une seule société rendit indispensable celui de toutes les autres, et comment, pour faire tête à des forces unies, il fallut s’unir à son tour. Les sociétés, se multipliant ou s’étendant rapidement, couvrirent bientôt toute la surface de la terre; et il ne fut plus bient6t possible de trouver un seul coin dans l’uni- vers ou 1’on put s’affranchir du joug, et soustraire sa téte au glaive souvent mal conduit que chaque homme vit perpétuellement sus- pendu sur la sienne, le droit civil étant ainsi devenu la régle com- mune des citoyens, la loi de nature n’eut plus lieu qu’entre les diverses sociétés, ou, sous le nom de droit des gens, elle fut tempérée par quelques conventions tacites pour rendre le commerce possible et suppléer A la commisération naturelle, qui, perdant de société A · société presque toute la force qu’elle avait d’homme A homme, ne résl‘de plus que dans quelques grandes Ames cosmopolites qui fran- chissent les barrieres imaginaires qui séparent les peuples, et qui, A · l’exemple de l"EZtre souverain qui les a créés, embrassent tout le genre humain dans leur bienveillance.
Les corps politiques, restant ainsi entre eux dans l’état de nature, se ressentirent bientôt des inconvénients qui avaient forcé les parti- culiers d’en sortir; et cet état devint encore plus funeste entre ces grands corps qu’il ne l_’avait été auparavant entre les individus dont ils étaient composés. De lA sortirent les guerres nationales, les ba- tailles, les meurtres, les représailles, qui font frémir la nature et choquent la raison, et tous ces préjugés horribles qui placent au rang des vertus l’honneur de répandre le sang humain. Les plus hon- nétes gens apprirent A compter parmi leurs devoirs celui d’égorger leurs semblables: on vit enfin les hommes se massacrer par milliers sans savoir pourquoi; et il se commettait plus de meurtres en un seul jour de combat, et plus d’horreurs A la prise d’une seule ville, qu’il ne s’en était commis dans l’état de nature, durant des siécles entiers, sur toute la surface de la terre. Tels sont les premiers effets qu’on entrevoit de la division du genre humain en différentes so- ciétés. Revenons A leur institution.
Je sais que plusieurs ont donné d’autres origines aux sociétés po- litiques, comme les conquétes du plus puissant, ou l’union des faibles; et le choix entre ces causes est indifférent A ce que je veux établir: cependant celle que je viens d’exposer me paralt la plus naturelle par les raisons suivantes: 1° Que, dans le premier cas, le droit de conquéte n’étant point un droit, n’en a pu fonder aucun autre, le conquérant et les peuples conquis restant toujours entre eux dans l’état de guerre, A moins que la nation, remise en pleine liberté, ne choisisse volontairement son vainqueur pour son chef: jusque-IA, quelques capitulations qu’on ait faites, comme elles n’ont été fondées que sur la violence, et que par conséquent elles sont nulles par le fait méme, il ne peut y avoir, dans cette hypothése, ni véritable société, ni corps politique, ni d’autre loi que celle du plus fort; z° Que ces · mots de fort et de faible sont équivoques dans le second cas; que, dans l’intervalle qui se trouve entre 1’établissement du droit de pro- priété ou de premier occupant et celui des gouvernements politiques, l � 358 DU CONTRAT SOCIAL.
le sens de ces termes est mieux rendu par ceux de pauvre et de riche, parce qu’en effet un homme n’avait point, avant les lois, d’autre moyen d’assujettir ses égaux qu’en attaquant leur bien, ou leur faisant quelque part du sien; 3° Que les pauvres n’ayant rien a perdre que leur liberté, c’eut été une grande folie a eux de s’ôter volontairement le seul bien qui leur restait, pour ne rien gagner en échange; qu’au contraire, les riches étant, pour ainsi dire, sensibles dans toutes les parties de leurs biens, il était beaucoup plus aisé de leur faire du mal; qu’ils avaient, par conséquent, plus de précautions à prendre pour s’en garantir; et qu’enfin, il est raisonnable de croire qu’une chose a été inventée par ceux a qui elle est utile plutôt que par ceux à qui elle fait du tort.
Le gouvernement naissant n’eut point une forme constante et reguliere. Le défaut de philosophie et d’expérience ne laissait aper- cevoir que les inconvenient presents, et 1’on ne songeait a remedier aux autres qu’a mesure qu’ils se presentaient. Malgre tous les tra- vaux des plus sages legislateurs, 1’etat politique demeura toujours imparfait, parce qu’i1 était presque l’ouvrage du hasard, et que, mal commence, le temps, en decouvrant les défauts et suggérant les re- medes, ne put jamais réparer les vices de constitution: on raccom- modait sans cesse, au lieu qu’il eut fallu commencer par nettoyer l’aire et écarter tous les vieux matériaux, comme fit Lycurgue a Sparte, pour élever ensuite un bon edifice. La société ne consista d’abord qu’en quelques conventions générales que tous les particu- liers s’engageaient a observer, et dont la communauté se rendait ga- rante envers chacun d’eux. Il fallut que l’experience montrat combien une pareille constitution était faible, et combien il était facile aux infracteurs d’éviter la conviction ou, le chatiment des fautes dont le public seul devait étre le témoin et le juge: il fallut que la loi fut éludee de mille manieres: il fallut que les inconvénients et les des- ordres se multipliassent continuellement, pour qu’on songeat enfin -a confier at des particuliers le dangereux depot de l’autorité publique, et qu’on commit a des magistrats le soin de faire observer les deliberations du peuple; car de dire que les chefs furent choisis avant que l la confederation fut faite, et que les ministres des lois existerent avant les lois memes, c’est une supposition qu’il n’est pas permis de com- battre sérieusement.
Il ne serait pas plus raisonnable de croire que les peuples se sont d’abord jetés entre les bras d’un maitre absolu, sans conditions et sans retour, et que le premier moyen de pourvoir a la surete com- mune qu’aient imagine des hommes fiers et indomptes a ere de se pre- cipiter dans l’esclavage. En effet, pourquoi se sont·ils donné des L superieurs, si ce n’est pour les defendre contre l’oppression, et pro- téger leurs biens, leurs libertés et leurs vies, qui sont, pour ainsi dire, les elements constitutifs de leur étre? Or, dans les relations APPENDICE IV. 359 d’homme A homme, le pis qui puisse arriver A l’un étant de se voir A la discrétion de l’autre, n’eut-il pas été contre le bon sens de com- mencer par se dépouiller entre les mains d’un chef des seules choses pour la conservation desquelles ils avaient besoin de son secours? Quel équivalent eilt-il pu leur offrir pour la concession d’un si beau droit? et, s’il eut osé l’exiger sous prétexte de les défendre, n’eut··il pas aussitot regu la réponse de Papologue: Que nous fera de plus l’ennemi? Il est donc incontestable, et c’est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté, et non pour les asservir. Si nous avons un prince, disait Pline A Trajan, c’est a/in qu’il nous préserve d’avoir un maftre. Les politiques font sur l’amour de la liberté les mémes sophismes que les philosophes ont faits sur l’état de la nature: par les choses qu’ils voient, ils iugent des choses tres différentes qu’ils n’ont pas vues, et ils attribuent aux hommes un penchant naturel A la servi- tude, par la patience avec laquelle ceux qu’ils ont sous les yeux sup- portent la leur; sans songer qu’il eu est de la liberté comme de l’in- nocence et de la vertu, dont on ne sent le prix qu’autant qu’on en jouit soi·méme, et dont le gout se perd sitot qu’on les a perdues. • Je con- nais les délices de ton pays, disait Brasidas A un satrape qui compa- rait la vie de Sparte A celle de Persépolis; mais tu ne peux connaitre, les plaisirs du mien. » l Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du pied et se débat nmpétueusement A la seule approche du mors, tandis qu’un cheval dressé souffre patiemment la verge et l’éperon, Q l’homme barbare he plie point sa téte au joug que l’homme civilisé J porte sans murmure, et il préfére la plus orageuse liberté A un assu· 1 jettissement tranquille. Ce n’est donc pas par l’avilissement des peu- I ples asservis qu’il faut juger des dispositions naturelles de l’homme pour ou contre la servitude, mais par les prodiges qu’ont faits tous les peuples libres pour se garantir de l’oppression. Je sais que les pre- miers ne font que vanter sans cesse la paix et le repos dont ils jouis- sent dans leurs fers, et que miserrimam servitutem pacem appellant; mais quand jevois les autres sacrifier les plaisirs, le repos, la richesse, la puissance, et la vie méme, A la conservation de ce seul bien si dédaigné dc ceux qui l’ont perdu; quand je vois des animaux, nes libres et abhorrant la captivité, se briser la téte contre les barreaux ‘ de leur prison; quand je vois des multitudes de sauvages tout nus mépriser les voluptés européennes, et braver la faim, le feu, le fer et la mort, pour ne conserver que leur indépendance, je sens que ce n’est pas A des esclaves qu’il appartient de raisonner de liberté. Quant A l’autorité paternelle, dont plusieurs ont fait dériver le gouvernement absolu et toute la société, sans recourir aux preuves contraires de Locke et de Sidney, il suffit de remarquer que rien au q � 360 DU CONTRAT SOCIAL. monde n’est plus éloigné de l’esprit féroce du despotisme que la dou- ceur de cette autorité, qui regarde plus a l’avantage de celui qui obéit qu’a l’utilité de celui qui commande; que, par la loi de nature le pére n’est le maitre de l’enfant qu’aussi longtemps que son secours lui est nécessaire; qu’au dela de ce terme ils deviennent égaux, et qu’alors le fils, parfaitement indépendant du pere, ne lui doit que du respect et non de l’obéissance; car la reconnaissance est bien un devoir qu’il faut rendre, mais non pas un droit qu’on puisse exiger. Au lieu de dire que la société civile dérive du pouvoir paternel, il fallait dire au contraire que c’est d’elle que ce pouvoir tire sa princi- pale force. Un individu ne fut reconnu pour le pere de plusieurs que quand ils restérent assemblés autour de lui. Les biens du pére, dont il est véritablement le maitre, sont les liens qui retiennent ses enfants dans sa dépendance, et il peut ne leur donner part a sa suc- cession qu’a proportion qu’ils auront bien mérité de lui par une con- tinuelle déférence a ses volontés. Or, loin que les sujets aient quel- que faveur semblable a attendre de leur despote. comme ils lui appartiennent en propre, eux et tout ce qu’ils possédent, ou du moins . qu’il le prétend ainsi, ils sont réduits a recevoir comme une faveur ce qu’il leur laisse de leur propre bien: il fait justice quand il les dé- pouille; il fait grace quand il les laisse vivre.
En continuant d’examiner ainsi les faits par le droit, on ne trouve· rait pas plus de solidité que dans Pétablissement volontaire de la tyrannie, et il serait difficile de montrer la validité d’un contrat qui n’obligerait qu’une des parties, ou l’on mettrait tout d’un c6té et rien de l’autre, et qui ne tournerait qu’au préjudice de celui qui s’engage. Ce systéme odieux est bien éloigné d’étre, méme aujourd’hui, celui des sages et bons monarques, et surtout des rois de France, comme “ on peut le voir en divers endroits de leurs édits, et en particulier dans le passage suivant d’un écrit célébre, publié en 1667, au nom et par les ordres de Louis XIV: ec Qu’on ne dise donc point que le souverain ne soit pas su jet aux lois de son Etat, puisque la proposi- tion contraire est une vérité du droit des gens que la Hatterie a quel- l quefois attaquée, mais que les bons princes ont touiours défendue comme une divinité tutélaire de leurs Etats. Combien est-il plus légitime de dire, avec le sage Platon, que la parfaite félicité d’un royaume est qu’un prince obéisse a la loi, et que la loi soit droite et toujours dirigée au bien public! » Je ne m’arréterai point a chercher si la liberté étant la plus noble des facultés de 1’homme, ce n’est pas dégrader sa nature, se mettre au niveau des bétes esclaves de l’ins-, tinct, ofl`enser méme l’auteur de son étre, que de renoncer sans J réserve au plus précieux de tous ses dons, que de se soumettre a i commettre tous les crimes qu’il nous défend, pour complaire a un l maitre féroce ou insensé, et si cet ouvrier sublime doit étre plus i irrité de voir détruire que déshonorer son plus bel ouvrage. Je négli- � gerai, si l’on veut, l’autorité de Barbeyrac, qui déclare nettement, d’aprés Locke, que nul ne peut vendre sa liberté jusqu’A se soumettre A une puissance arbitraire qui le traite A sa fantaisie: Car, ajoute-t-il, ce serait vendre sa propre vie dont on n’est pas le maître. Je demande- rai seulement de quel droit ceux qui n’ont pas craint de s’avilir eux- mémes jusqu’A ce point, ont pu soumettre leur postérité A la même ignominie, et renoncer pour elle A des biens qu’elle ne tient point de leur libéralité et sans lesquels la vie même est onéreuse A tous ceux qui en sont dignes.