Puffendorff dit que, tout de méme qu’on transfére son bien A au- trui par des conventions et des contrats, on peut aussi se dépouiller de sa liberté en faveur de quelqu’un. C’est lA, ce me semble, un fort mauvais raisonnement: car, premiérement, le bien que j’aliéne me devient une chose tout A fait étrangére, et dont l’abus m’est indiffé-· rent; mais il m’importe qu’on n’abuse point de ma liberté, et je ne puis, sans me rendre coupable du mal qu’on me forcera de faire, m’exposer A devenir Pinstrument du crime. De plus, le droit de pro- priété n’étant que de convention et d`institution humaine, tout homme peut A son gré disposer de ce qu’il possede: mais il n’en est pas de méme des dons essentiels de la nature, tels que la vie et la liberté, dont il est permis A chacun de jouir, et dont il est au moins douteux qu’on ait droit de se dépouiller: en s’étant l’une on degrade son étre; en s’étant l’autre on l’anéantit autant qu’il est en soi: et comme nul bien temporel ne _peut dédommager de l’une et de l’autre, ce serait offenser A la fois la nature et la raison que d’y renoncer A quelque prix que ce ffit. Mais quand on pourrait aliéner sa liberté comme ses biens, la différence serait tres grande pour les enfants, qui ne jouis- sent des biens du pére que par la transmission de son droit; au lieu que la liberté étant un don qu’ils tiennent de la nature en qualité d’hommes, leurs parents n’ont aucun droit de les en dépouiller: de sorte que, comme pour établir l’esclavage, il a fallu faire violence A la nature, il a fallu la changer pour perpétuer ce droit: et les juris- · consultes qui ont gravement prononcé que l’enfant qui naitrait d’une esclave naitrait esclave ont décidé en d’autres termes qu’un homme ne naitrait pas homme.
Il me parait donc certain que non seulement les gouvernements n’ont point commencé par le pouvoir arbitraire, qui n’en est que la corruption, le terme extrême, et qui les ramène enfin à la seule loi du plus fort, dont ils furent d’abord le remède; mais encore que, quand même ils auraient ainsi commencé, ce pouvoir, étant par sa nature illégitime, n’a pu servir de fondement aux droits de la société, ni par conséquent à l’inégalité d’institution.
Sans entrer aujourd’hui dans les recherches qui sont encore à faire sur la nature du pacte fondamental de tout gouvernement, je me borne, en suivant l’opinion commune, A considérer ici l’établisse362 DU CONTRAT SOCIAL. ment du corps politique comme un vrai contrat entre le peuple et les chefs qu’il se choisit; contrat par lequel les deux parties s’obligent in l’observation des lois qui y sont stipulées, et qui forment les liens de leur union. Le peuple, ayant, au sujet des relations sociales, réuni toutes ses volontés en une seule, tous les articles sur lesquels cette volonté s’explique deviennent autant de lois fondamentales qui obli- gent tous les membres de l’Etat sans exception, et l‘une desquelles régle le choix et le pouvoir des magistrats chargés de veiller at l`exé- cution des autres. Ce pouvoir s’étend a tout ce qui peut maintenir la constitution, sans aller jusqu’a la changer. On y joint des honneurs qui rendent respectables les lois et leurs ministres, et, pour ceux—ci personnellement, des prérogatives qui les dédommagent des pénibles travaux que coute une bonne administration. Le magistrat, de son coté, s’oblige a n’user du pouvoir qui lui est confié que selon l`inten- ° tion des commettants, A maintenir chacun dans la paisible iouissance de ce qui lui appartient, et a préférer en toute occasion l’utilité publique a son propre intérét. Avant que Pexpérience cut montré ou que la connaissance du coeur humain cut fait prévoir les abus inévitables d’une telle consti- tution, elle dut paraitre d’autant meilleure, que ceux qui y étaient chargés de veiller a sa conservation y étaient eux·mémes les plus in- téressés: car la magistrature et ses droits n’étant établis que sur les lois fondamentales, aussit6t qu’elles seraient détruites, les magis- trats cesseraient d’E?tre légitimes, le peuple ne serait plus renu de leur obéir; et comme ce n’aurait pas été le magistrat, mais la loi, qui au- rait constitué l’essence de l’Etat, chacun rentrerait de droit dans sa liberté naturelle. Pour peu qu’on y réfléchit attentivement, ceci se confirmerait par de nouvelles raisons, et par la nature du contrat on verrait qu’il ne saurait étre irrévocable: car s’il n’y avait point de pouvoir supérieur qui put étre garant de la fidélité des contractants, ni les forcer a remplir leurs engagements réciproques, les parties demeureraient seules juges dans leur propre cause, et chacune d’elles aurait toujours le droit de renoncer au contrat sitot qu’elle trouverait que l’autre en enfreint les conditions, ou qu’elles cesseraient de lui convenir. C’est sur ce principe qu’il semble que le droit d’abdiquer peut étre fondé.
Or, at ne considérer, comme nous faisons, que l’institution humaine, si le magistrat, qui a tout le pouvoir en main et qui s’approprie tous les avantages du contrat, avait pourtant le droit de renoncer at Pau- torité, A plus forte raison le peuple, qui paye toutes les fautes des chefs, devrait avoir le droit de renoncer a la dépendance. Mais les dissensions afireuses, les désordres infinis qu’entrainerait nécessai- rement ce dangereux pouvoir, montrent, plus que toute autre chose, combien les gouvernements humains avaient besoin d’une base plus solide que la seule raison, et combien il était nécessaire au repos...-. ——.—. ———.J � public que la volonté divine intervint pour donner A l’autorité sou- veraine un caractére sacré et inviolable, qui 6tAt aux sujets le funeste droit d’en disposer. Quand la religion n’aurait fait que ce bien aux hommes, c’en serait. assez pour qu’ils dussent tous la chériret l’adopter, méme avec ses abus, puisqu’elle épargne encore plus de sang que le fanatisme n’en fait couler. Mais suivons le fil de notre hypothese. Les diverses formes des gouvernements tirent leur oriine des dif- férences plus ou moins grandes qui se trouvérent entre les particu- liers au moment de l’institution. Un homme était·il éminent en pou- voir, en vertu, en richesse ou en crédit, il fut seul élu magistrat, et l’Etat devint monarchique. Si plusieurs, A peu pres égaux entre eux, l’emportaient sur tous les autres, ils furent élus conjointement, et 1’on eut une aristocratie. Ceux dont la fortune et les talents étaient moins disproportionnés, et qui s’étaient le moins éloignés de l’état de nature, gardérent en commun Padministration supréme, et formerent ° une démocratie. Le temps vérifia laquelle de ces formes était la plus avantageuse aux hommes. Les uns restérent uniquement soumis aux lois, les autres obéirent bientot A des maitres. Les citoyens voulurent garder leur liberté; les sujets ne songerent qu’A l’6ter A leurs voisins, ne pouvant souilrir que d’autres jouissent d’un bien dont ils ne jouis· saient plus eux-mémes. En un mot, d’un coté furent les richesses et les conquétes, et de l’autre le bonheur et la vertu.
Dans ces divers gouvernements, toutes les magistratures furent d’abord électives; et quand la richesse ne l’emportait pas, la préférence était accordée au mérite, qui donne un ascendant naturel, et à l’age, qui donne l’expérience dans les affaires et le sang-froid dans les délibérations. Les anciens des Hébreux, les gérontes de Sparte, le sénat de Rome, et l’étymologie même de notre mot seigneur, montrent combien autrefois la vieillesse était respectée. Plus les élections tombaient sur des hommes avancés en Age, plus elles devenaient fréquentes, et plus leurs embarras se faisaient sentir: les brigues s’introduisirent, les factions se formèrent, les partis s’aigrirent, les guerres civiles s’allumérent; enfin le sang des citoyens fut sacrifié au prétendu bonheur de 1’Etat, et l’on fut à la veille de retomber dans l’anarchie des temps antérieurs. L’ambition des principaux profita de ces circonstances pour perpétuer leurs charges dans leurs fa- milles; le peuple, déjà accoutumé à la dépendance, au repos et aux commodités de la vie, et déjà hors d’état de briser ses fers, consentit A laisser augmenter sa servitude pour affermir sa tranquillité, et c’est ainsi que les chefs, devenus héréditaires, s’accoutumèrent à regarder leur magistrature comme un bien de famille, à se regarder eux-mêmes comme les propriétaires de l’Etat, dont ils n’étaient d’abord que les officiers; à appeler leurs concitoyens leurs esclaves, A les compter, comme du bétail, au nombre des choses qui leur appartenaient, et A s’appeler eux-mêmes égaux aux dieux, et rois des rois. 364 DU CONTRAT SOCIAL. Si nous suivons le progrés de l’inégalité dans ces difiéreutes ré- volutions, nous trouverons que Pétablissement de la loi et du droit de propriété fut son premier terme, l’institution de la magistrature le second, que le troisiéme et dernier fut le changement du pouvoir légi- time en pouvoir arbitraire; en sorte que l’état de riche et de pauvre fut autorisé par la premiere époque, celui de puissant et de faible par la seconde, et par la troisiéme celui de maitre et d’esclave, qui est le dernier degré de l’inégalité et le terme auquel aboutissent eniin · tous les autres, jusqu’a ce que de nouvelles révolutions dissolvent tout a fait le gouvernement, ou le rapprochent de l’institution légi- time. Pour comprendre la nécessité de ce progrés, il faut moins considérer les motifs de l’établissement du corps politique que la forme qu’il prend dans son exécution et les inconvénients qu’il entraine aprés lui; car ° les vices qui rendent nécessaires les institutions sociales sont les mémes qui en rendent l’abus inévitable; et comme, excepté la seule Sparte, ou la loi veillait principalement a l’éducation des enfants, et ou Lycurgue établit des moeurs qui le dispensaient presque d’y ajouter des lois, les lois, en général moins fortes que les passions, contiennent les hommes sans les changer, il serait aisé de prouver que tout gou- vernement qui, sans se corrompre ni s’altérer, marcherait toujours exactement selon la fin de son institution, aurait été institué sans né‘ cessité, et qu’un pays ou personne n’éluderait les lois et n’abuserait de la magistrature, n’aurait besoin ni de magistrats ni de lois. Les distinctions politiques aménent nécessairement les distinctions civiles. L`inéga1ité, croissant entre le peuple et ses chefs, se fait bien- tot sentir parmi les particuliers, et s’y modilie en mille maniéres, N selon les passions, les talents et les occurrences. Le magistrat ne sau- rait usurper un pouvoir légitime sans se faire des créatures auxquelles { il est forcé d’en céder quelque partie. D’ailleurs, les citoyens ne se laissent opprimer qu’autant qu’entrainés par une aveugle ambition, et regardant plus au-dessous qu’au·dessus d’eux, la domination leur I devient plus chere que Findépendance, et qu’ils consentent a porter l des fers pour en pouvoir donner at leur tour. ll est trés diflicile de ré- l duire a l’obéissance celui qui ne cherche point at commander; et le politique le plus adroit ne viendrait pas a bout d’assujettir des hommes l qui ne voudraient qu’étre libres. Mais l’inégalité s’étend sans peine parmi des ames ambitieuses et lfaches, toujours prétes a courir les risques de la fortune et at dominer ou servir presque indiiféremment, L selon qu’elle leur devient favorable ou contraire. C’est ainsi qu’il dut ` venir un temps ou les yeux du peuple furent fascinés a tel point que ses conducteurs n’avaient qu’a dire au plus petit des hommes: Sois { grand, toi et toute ta race; aussitot il paraissait grand a tout le monde ainsi qu’a ses propres yeux, et ses descendants s’élevaient encore a mesure qu’ils s’éloignaient de lui; plus la cause était reculée et incer· l l l � APPENDICE IV. 365 taine, plus l’eflet augmentait; plus on pouvait compter de fainéants J dans une famille, et plus elle devenait illustre. Si c’était ici le lieu d’entrer dans des détails, i’expliquerais facile- ment comment, sans méme que le gouvernement s’en méle, l’inéga- lité de crédit et d’autorité devient inévitable entre les particuliers, sitot que, réunis en une méme société, ils sont forcés de se comparer entre eux, et de tenir compte des diiiérences qu’ils trouvent dans l’usage continuel qu’ils ont a faire les uns des autres. Ces différences sont de plusieurs espéces. Mais, en général, la richesse, la noblesse ou le rang, la puissance et le mérite personnel, étant les distinctions principales par lesquelles on se mesure dans la société, je prouverais que l’accord ou 1e conflit de ces forces diverses est l’indication la plus sure d’un Etat bien ou mal constitué: je ferais voir qu’entre ces quatre sortes d’inégalité, les qualités personnelles étant l’origine de toutes les autres, la richesse est la derniere a laquelle elles· se ré- ‘ duisent a la fin, parce que, étant la plus immédiatement utile au bien-étre et la plus iacile a communiquer, on s’en sert aisément pour acheter tout le reste; observation qui peut faire juger assez exacte- ment de la mesure dont chaque peuple s’est éloigné de soninstitution primitive, et du chemin qu’il a fait vers le terme extréme de la cor- ruption. Je remarquerais combien ce désir universel de réputation, d’honneurs et de préférences, qui nous dévore tous, exerce et com- pare les talents et les forces; combien il excite et multiplie les pas- sions, et combien, rendant tous les hommes concurrents, rivaux ou plutot ennemis, il cause tous les jours de revers, de succés et de ca- tastrophes de toute espéce, en faisant courir la méme lice a tant de prétendants. Je montrerais que c’est a cette ardeur de faire parler de soi, a cette fureur de se distinguer qui nous tient presque touiours hors de nous-mémes, que nous devons ce_ qu’il y a de meilleur et de pire parmi les hommes, nos vertus et nos vices, nos sciences et nos erreurs, nos conquérants et nos philosophes, c’est-a—dire, une mul- titude de mauvaises choses sur un petit nombre de bonnes. Je prou- verais enfin que si 1’on voit une poignée de puissants et de riches au ‘ faite des grandeurs et de la fortune, tandis que la foule rampe dans l’obscurité et dans la misére, c’est que les premiers n’estiment les choses dont ils jouissent qu’autant que les autres en sont privés, et que, sans changer d’état, ils cesseraient d’étre heureux si le peuple cessait d’étre misérable. Mais ces détails seraient seuls la matiére d’un ouvrage considérable, dans lequel on péserait les avantages ou les inconvénients dc tout gouvernement relativement aux droits de l’état de nature, et ou l’on dévoilerait toutes les faces difiérentes sous lesquelles Pinégalité s’est montrée iusqu’a ce jour, et pourra se montrer dans les siécles futurs, selon la nature de ces gouvernements et les révolutions que le temps y amenera nécessairement. On verrait la multitude oppri- � mée au dedans par une suite des précautions mémes qu’elle avait prises contre ce qui la menacait au dehors; on verrait Poppression s’accroitre continuellement, sans que les opprimés pussent jamais savoir quel terme elle aurait, ni quels moyens légitimes il leur reste- rait pour l’arréter; on verrait les droits des citoyens et les libertés nationales s’éteindre peu a peu, et les réclamations des faibles traitées de murmures séditieux; on verrait la politique restreindre a une por- tion mercenaire du peuple l’honneur de défendre la cause commune; on verrait de la sortir la nécessité des impots, le cultivateur quitter son champ, meme durant la paix, et laisser la charrue pour ceindre l’épée; on verrait naitre les régles funestes et bizarres du point d’hon- q neur; on verrait les défenseurs de la patrie en devenir tot ou tard les i ennemis, tenir sans cesse le poignard levé sur leurs concitoyens; et il viendrait un temps ou on les entendrait dire a l’oppresseur de leur pays: Pectore si fratris gladium juguloquc parentis Condere me jubeas gravidxquc in visccra partu l Conjugis, invita peragam tamen cmnia dextra.
De l’extréme inégalité des conditions et des fortunes, de la diversité des passions et des talents, des arts inutiles, des arts pernicieux, des sciences frivoles, sortiraient des foules de préjugés, également contraires a la raison, au bonheur et à la vertu: on verrait fomenter par les chefs tout ce qui peut affaiblir des hommes rassemblés en les unissant, tout ce qui peut donner à la société un air de concorde apparente, et y semer un germe de division réelle, tout ce qui peut inspirer aux différents ordres une défiance et une haine mutuelle par l’opposition de leurs droits et de leurs intérêts, et fortifier par conséquent le pouvoir qui les contient tous.
C’est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le despotisme, élevant par degrés sa tête hideuse, et dévorant tout ce qu’il aurait apercu de bon et de sain dans toutes les parties de l’Etat, parviendrait enfin a fouler aux pieds les lois et le peuple, et a s’établir sur les mines de la république. Les temps qui précéderaient ce dernier changement seraient des temps de troubles et de calamités; mais a la fin tout serait englouti par le monstre, et les peuples n`auraient plus de chefs ni de lois, mais seulement des tyrans. Des cet instant aussi, il cesserait d’étre question de mœurs et de vertu: car partout où règne le despotisme, cui ex honesto nulla est spes, il ne souffre aucun maitre, sitôt qu’il parle, il n’y a ni probité ni devoir à consulter, et la plus aveugle obéissance est la seule vertu qui reste aux esclaves.
C’est ici le dernier mot de l’inégalité, et le point extrême qui ferme le cercle et touche au point d’ou nous sommes partis: c’est ici que tous les particuliers redeviennent égaux, parce qu’ils ne sont rien, et que les sujets n’ayant plus d’autre loi que la volonté du maitre, ni le maitre d’autre régle que ses passions, les notions du bien et les principes de Ia justice s’évanouissent derechef: c’est ici que tout se raméne a la seule loi du plus fort, et, par conséquent, a un nouvel état de nature différent de celui par lequel nous avons commencé, en ce que l’un était l’état de nature dans sa pureté, et que ce dernier est le fruit d’un excés de corruption. Il y a si peu de différence d’ailleurs entre ces deux états, et le contrat de gouvernement est tellement dissous par le despotisme, que Ie despote n’est le maitre qu’aussi longtemps qu’il est le plus fort, et que sitot qu’on peut l’expulser, il n’a point a réclamer contre la violence. L’émeute qui finit par étrangler ou détroner un sultan est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets. La seule force le maintenait, la seule force le renverse; toutes choses se passent ainsi selon l’ordre naturel; et, quel que puisse étre l’evénement de ces courtes et fréquentes révolutions, nul ne peut se plaindre de l’injustice d’autrui, mais seulement de sa propre imprudence ou de son malheur.
En découvrant et suivant ainsi les routés oubliées et perdues, qui de l’état naturel ont du mener I’homme a l’état civil, en rétablissant, avec les positions intermédiaires que je viens de marquer, celles que le temps qui me presse m’a fait supprimer, ou que l’imagination ne m’a point suggérées, tout lecteur attentif ne pourra qu’étre frappé de l’espace immense qui sépare ces deux états. C’est dans cette lente succession des choses qu’il verra la solution d’une infinité de problemes de morale et de politique que des philosophes ne peuvent résoudre. Il sentira que, le genre humain d’un age n’étant pas le genre humain d’un autre age, la raison pourquoi Diogène ne trouvait point d’homme, c’est qu’il cherchait parmi ses contemporains I’homme d’un temps qui n’était plus. Caton, dira-t·il, périt avec Rome et la liberté, parce qu’il fut déplacé dans son siècle; et le plus grand des hommes ne fit qu’étonner le monde qu’il eut gouverné cinq cents ans plus tot. En un mot, il expliquera comment l’ame et les passions humaines, s’altérant insensiblement, changent pour ainsi dire de nature; pourquoi nos besoins et nos plaisirs changent d’objets a la longue; pourquoi, I’homme originel s’évanouissant par degrés, la société n’offre plus aux yeux du sage qu’un assemblage d’hommes artificiels et de passions factices qui sont l’ouvrage de toutes ces nouvelles relations, et n’ont aucun vrai fondement dans la nature. Ce que la réflexion nous apprend la·dessus, l’observation le confirme parfaitement: I’homme sauvage et I’homme policé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations, que ce qui fait le bonheur suprême de l’un réduirait l’autre au désespoir. Le premier ne respire que le repos et la liberté; il ne veut que vivre et rester oisif, et 1’ataraxie même du stoïcien n’approche pas de sa profonde indifference pour tout autre objet. Au contraire, le citoyen toujours actif, sue, s’agite, se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses; il travaille jusqu’a la mort, il y court méme pour se mettre en état de vivre, ou renonce a la vie pour acquérir l’immortalité: il fait sa cour aux grands qu’il hair, et aux riches qu’il méprise; il n’épargne rien pour obtenir Phonneur de les servir; il se vante orgueilleusement de sa bassesse et de leur protection; et, Her de son esclavage, il parle avec dédain de ceux qui n’ont pas l’honneur de le partager. Quel spectacle pour un Ca- raibe, que les travaux pénibles et enviés d’un ministre européenl Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent sauvage zi 1’horreur d’une pareille vie, qui souvent n’est pas méme adoucie par ° le plaisir de bien faire! Mais, pour voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots: puissancc et réputation eussent un sens dans son esprit; qu’il apprit qu’il y a une sorte d’hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l’univers, qui savent étre heureux et contents d’eux-mémes sur le témoignage d’autrui plutot que sur le leur propre. Telle est, en effet, la véritable cause de toutes ces diflérences: le sauvage vit en lui-méme, l’homme sociable, tou- jours hors de lui, ne sait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est pour ainsi dire de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence. Il n’est pas de mon sujet de montrer comment d’une telle disposition nait tant d’indifférence pour le bien et le mal, avec de si beaux discours de morale; comment tout se réduisant aux apparences, tout devient factice et joué: honneur, amitié, vertu, et souvent jusqu’aux vices mémes, dont on trouve enfin le secret de se glorifier; comment, en un mot, demandant toujours aux autres ce l que nous sommes, et n’osant jamais nous interroger la-dessus nous- mémes, au milieu de tant de philosophie, d’humanité, de politesse I et de maximes sublimes, nous n’avons qu’un extérieur trompeur et frivole, de l’honneur sans vertu, de la raison sans sagesse, et du plai- sir sans bonheur. Il me suffit d’avoir prouvé que ce n’est point la l l’état originel de l’homme, et que c’est le seul esprit de la société, et l’inégalité qu’elle engendre qui changent et alterent ainsi toutes nos inclinations naturelles.
J’ai taché d’exposer l’origine et le progres de l'inégalité, l’établissement et l’abus des sociétés politiques, autant que ces choses peuvent se déduire de la'nature de l’homme par les seules lumières de la raison, et indépendamment des dogmes sacrés qui donnent a 1‘autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans 1’état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l’esprit humain, et devient enfin stable et légitime par l’établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l’inégalité morale, autorisée par le seul droit positif, est contraire au droit naturel toutes les fois qu’elle ne concourt pas en même proportion avec l’inégalité physique; distinction qui détermine suffisamment ce qu’on doit à penser à cet égard de la sorte d’inégalité qui règne parmi tous les peuples policés, puisqu’il est manifestement contre la loi de nature, de quelque manière qu’on la définisse, qu’un enfant commande a un vieillard, qu’un imbécile conduise un homme sage, et qu’une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire. V EXTRAITS DE L’li`CONOMIE POLITIQ UE Le corps politique, pris individuellement, peut étre consideré comme un corps organise, vivant, et semblable a celui de l’homme. Le pouvoir souverain represente la téte; les lois et les coutumes sont le cerveau, principe des nerfs et siege de 1’entendement, de la volonté et des sens, dont les juges et magistrats sont les organes; le com- merce, l’industrie et l’agriculture, sont la bouche et l’estomac, qui préparent la substance commune; les finances publiques sont le sang, qu’une sage économie, en faisant les fonctions du coeur, renvoie dis- tribuer par tout le corps la nourriture et la vie; les citoyens sont le corps et les membres qui font mouvoir, vivre et travailler la machine, et qu’0n ne saurait blesser en aucune partie qu’aussit6t Pimpression douloureuse ne s’en porte au cerveau, si l’a¤imal est dans un état de santé. La vie de l’un et de l’autre est le moi commun au tout, la sensibi- lite reciproque et la correspondance interne de toutes les parties. Cette communication vient-elle a cesser, l’unite formelle a s’evanouir, et les parties contigués a n’appartenir plus l’une a l’autre que par juxtaposition, l’homme est mort, ou l’Etat est dissous. Le corps politique est donc aussi un étre moral qui a une volonté, et cette volonté génerale, qui tend toujours a la conservation et au bien-etre du tout et de chaque partie, et qui est la source des lois, est, pour tous les membres de l’Etat, par rapport a eux et a lui, la regle du juste et de l’injuste; vérite qui, pour le dire en passant, montre avec combien de sens tant d’écrivains ont traite de vol la subtilité prescrite aux enfants de Lacédemone pour gagner leur fru- gal repas; comme si tout ce qu’ordonne la loi pouvait ne pas étre légitime. Vqye; au mot Daorr la source de ce grand et lumineux principe, dont cet article est le développement (t). (1) Ce renvoi semble confirmer notre conjecture que Rousseau aurait collaboré it cet article de l'Enc_ycl0pédie. ll est vrai que, dans un uutre passage de l‘Economie, il ren- voyait a Particle Education qui n'est pas de lui; mais dans |'Errata, il supprime ee rcnvoi, et cette correction meme vieut apporter tl notre these un nouvel appui.
� APPENDICE V. 3·;¤ Il est important de remarquer que cette régle de justice, sure par rapport a tous les citoyens, peut étre fautive avec les etrangers: et Ia raison de ceci est évidente; c’est qu’alors la volonté de I’Etat, quoique générale par rapport at ses membres, ne l’est plus par rapport aux autres Etats et a Ieurs membres, mais devient pour eux une volonté particuliére et individuelle, qui a sa régle de justice dans la Ioi de nature; ce qui rentre également dans le principe établi, car alors la grande ville du monde devient le corps politique ldont la loi de nature est toujours Ia volonté générale, et dont les Etats et peuples divers ne sont que des membres individuels. De ces mémes distinctions appliquées a chaque société politique et a ses membres, découlent les regles les plus universelles et les plus sures sur lesquelles on puisse juger d’un bon ou d’un mauvaisyyy vernement, et en général de la moralité de toutes les actions humainés, Toute société politique est composée d’autres sociétés plus petites de différentes especes, dont chacune a ses intéréts et ses maximes: mais ces sociétés, que chacun apergoit parce qu’elles ont une forme extérieure et autorisée, ne sont pas les seules qui existent réellement dans l’Etat; tous les particuliers qu’un intérét commun réunit en composent autant d’autres, permanentes ou passageres, dont la force n’est pas moins réelle pour étre moins apparente, et dont les divers rapports bien observés font la véritable connaissance des moaurs. Ce sont toutes ces associations tacites ou formelles qui modiiient de tant de maniéres les apparences de la volonté publique par Pinfiuence de la leur. La volonté de ces sociétés particulieres a toujours deux rela- tions: pour les membres de l’association, c’est une volonté générale; pourla grande société, c’e st une volonté particuliére, qui tres souvent se trouve droite au premier égard, et vicieuse au second. Tel peut étre prétre dévot, ou brave soldat, ou patricien zélé, et mauvais citoyen. Telle délibération peut étre avantageuse a la petite commu- nauté et tres pernicieuse a la grande. Il est vrai que, les sociétés par- ticuliéres étant touiours subordonnées at celles qui les contiennent, on doit obéir a celles-ci préférablement aux autres; que les devoirs du citoyen vont avant ceux du sénateur, et ceux de l’homme avant ceux du citoyen: mais malheureusement Pintérét personnel se trouve toujours en raison inverse du devoir, et augmente a mesure que l’association devient plus étroite et Pengagement moins sacré; preuve invincible que la volonté la plus générale est aussi toujours la plus juste, et que la voix du peuple est en eH`et la voix de Dieu. Il ne s’ensuit pas pour cela que les délibérations publiques soient toujours équitables; elles peuvent ne l’étre pas lorsqu’il s’agit d’ail'aires étrangeres; i’en ai dit la raison. Ainsi il n’est pas impos- sible qu’une république bien gouvernée fasse une guerre injuste, il ne _ 1’est pas non plus que le conseil d’une démocratie passe de mauvais décrets et condamne les innocents: mais cela n’arrivera jamais que � 37z DU CONTRAT SOCIAL. le peuple ne soit séduit par des intéréts particuliers, qu’avec du cré- dit et de l’éloquence quelques hommes adroits sauront substituer aux siens. Alors autre chose sera la délibération publique, et autre chose la volonté générale. Qu’on ne m’oppose donc point la démo— cratie d’Athenes, parce qu’Athenes n’était point en effet une démocra· tie, mais une aristocratic tres tyrannique, gouvernée par des savants et des orateurs. Examinez avec soin ce qui se passe dans une délibé- ration quelconque, et vous verrez que la volonté générale est toujours pour Ie bien commun; mais tres souvent il se fait une scission secrete, une confédération tacite, qui, pour des vues particulieres. sait éluder la disposition naturelle de l’assemblée. Alors le corps social se divise réellement en d’autres dont les membres prennent une volonté générale, bonne.et juste a l’égard du tout dont chacun d’eux se démembre. On voit avec quelle facilité l’on explique, é l’aide de ces prin- cipes, les contradictions apparentes qu’on remarque dans la conduite de tant d’hommes remplis de scrupule et d’honneur zi certains égards, trompeurs et fripons in d’autres; foulant aux pieds les plus sacrés devoirs, et fideles jusqu’a la mort a des engagements souvent illégi- times. C’est ainsi que les hommes les plus corrompus rendent tou- iours quelque sorte d’hommage A la foi publique; c’est ainsi que les brigands memes, qui sont les ennemis de la vertu dans la grande