SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

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société, en adorent le simulacre dans leurs cavernes. En établissant la volonté générale pour premier principe de l’éco· nomic publique et regle fondamentale du gouvernement, je n’ai pas cru nécessaire d’examiner sérieusement si les magistrats appartien- nent au peuple ou le peuple aux magistrats, et si, dans les aifaires publiques, on doit consulter le bien de 1’Etat ou celui des chefs. Depuis longtemps cette question a été décidée d’une maniere par la pratique, et d’une autre par la raison; et en général ce serait une grande folie d’espérer que ceux qui dans le fait sont les maitres pré- féreront un autre intérét au leur. Il serait donc a propos de diviser encore l’économie publique en populaire et tyrannique. La premiere est celle de tout Etat ou regne entre le peuple et les chefs unité d’in- N térét et de volonté; l’autre existera nécessairement partout oi: le gouvernement et le peuple auront des intéréts différents, et par con- séquent des volontés opposées. Les maximes de celle-ci sont inscrites au long dans les archives de l’histoire et dans les satires de Machia- vel. Les autres ne se trouvent que dans les écrits des philosophes qui osent réclamer les droits de l’humanité...

Le plus pressant intérét du chef, de méme que son devoir le plus indispensable, est donc de veiller a l’observation des lois dont il est le ministre, et sur lesquelles est fondée toute son autorité. S’il doit les faire observer aux autres, a plus forte raison doit-il les observer lui-meme, qui jouit de toute leur faveur: car son exemple est de telle � ` APPENDICE V. 373 force, que, quand meme le peuple voudrait bien souffrir qu’il s’ai’fran- chit du joug de la loi, il devrait se garder dc profiter d’une si dange- reuse prérogative, que d’autres s’eH`orceraient bientet d’usurper A leur tour, et souvent A son prejudice. Au fond, comme tous les enga- gements de la société sont réciproques par leur nature, il n’est pas possible de se mettre au·dessus de la loi sans renoncer A ses avan- tages; et personne ne doit rien A quiconque prétend ne rien devoir A personne. Par la meme raison nulle exemption de la loi ne sera jamais accordée, A quelque titre que ce puisse etre, dans un gouver- _ nement bien policé. Les citoyens memes qui ont bien mérité de la patrie doivent etre récompensés par des honneurs, et jamais par des privileges; car la république est A la veille de sa ruine, sitet que quelqu’un peut penser qu’il est beau de ne pas obéir aux lois. Mais si iamais la noblesse, ou le militaire, ou quelque autre ordre de l’Etat, adoptait une pareille maxime, tout serait perdu sans ressource. La puissance des lois dépend encore plus de leur propre sagesse. que de la sévérité de leurs ministres, et la volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l’a dictée: c’est pour cela que Pla- ton regarde comme une precaution tres importante de mettre touiours A la tete des édits un préambule raisonné qui en montre la justice et 1’utilité. En effet, la premiere des lois est de respecter les lois: la rigueur des chatiments n’e st qu’une vaine ressource imaginée par de petits esprits pour substituer la terreur A ce respect qu’ils ne pcuvcnt obtenir. On a toujours remarqué que les pays ou les supplices sont le. plus terribles sont aussi ceux on ils sont le plus fréquents; de sorte que la cruauté des peines ne marque guere que la multitude des infracteurs, et qu’en punissant tout avec la meme sévérité l’on force les coupables de commettre des crimes pour échapper A la punition de leurs fautes. Mais quoique le gouvernement ne soit pas le maitre de la loi, c’est beaucoup d’en étre le garant et d’avoir mille moyens de la faire aimer. Ce n’est qu’en cela que consiste le talent de régner. Quand on a la force en main, il n’y a point d’art A faire trembler tout le monde, et il n’y en a pas meme beaucoup A gagner les cmurs; car l’expérience a depuis longtemps appris au peuple A tenir grand compte A ses chefs de tout le mal qu’ils ne lui font pas, et A les adorer quand il n’en est pas hai. Un imbécile obéi peut, comme un autre, punir les forfaits: le véritable homme d’Etat sait les prévenir; c’est sur les volontés encore plus que sur les actions qu’il étend son respectable empire. S’il pouvait obtenir que tout le monde fit bien, il n’aurait lui-meme plus rien A faire, et Ie chef-d’oeuvre de ses travaux serait de pouvoir rester oisif. Il est certain, du moins, que le plus grand talent des chefs est de déguiser leur pouvoir pour le rendre moins odieux, et de conduire 1’Etat si paisiblement qu’il semble n’avoir pas besoin de conducteurs. Je conclus donc que, comme le premier devoir du législateur est � 374 DU CONTRAT SOCIAL. de conformer les lois A la volonté générale, la premiere regle de l’éc0· nomie publique est que l’administration soit conforme aux lois. C’en sera méme assez pour que l’Etat ne soit pas mal gouverné, si le légis- lateur a pourvu, comme il le devait, A tout ce qu’exigeaient les lieux, le climat, le sol, les moeurs, le voisinage, et tous les rapports parti- culiers du peuple qu’il avait A instituer. Ce n’est pas qu’il ne reste encore une infinite de détails de police et d’éc0n0mie, abandounés A la sagesse du gouvernement; mais il a toujours deux régles infail· libles pour se bien conduire dans ces occasions: l’une est 1’esprit de la loi, qui doit servir A la décision des cas qu’elle n’a pu pré- voir; l’autre est Ia volonté générale, source et supplément de toutes les lois, et qui doit toujours étre consultée A leur défaut. Comment, me dira-t-on, connaitre la volonté générale dans les cas ou elle ne s’est point expliquée? faudra·t-il assembler toute la nation A chaque événement imprévu? Il faudra d’autant moins l’assemb1er, qu’il n’est pas sur que sa décision fut 1’expression de la volonté générale; que ce moyen est impraticable dans un grand peuple, et qu’il est rare- ment nécessaire quand Ie gouvernement est bien intentionné: car les chefs savent assez que la volonté générale est toujours pour le parti le plus favorable A 1’intérét public, c’est-A-dire le plus équitable; de sorte qu’il ne faut qu’étre juste pour s’assurer de suivre la volonté générale. Souvent, quand on la choque trop ouvertement, elle se laisse apercevoir malgré le frein terrible de 1’autorité publique. Je cherche le plus pres qu’il m’est possible les exemples A suivre en pa- reil cas. A la Chine, le prince a pour maxime constante de donner le tort A ses officiers dans toutes les altercations qui s’élevent entre eux et le peuple. Le pain est-il cher dans une province, l’intendant est mis en prison. Se fait-il dans une autre une émeute, le gouverneur est cassé, et chaque mandarin répond sur sa téte de tout le mal qui arrive dans son département. Ce n’est pas qu’on n’examine ensuite l’aifaire dans un proces régulier; mais une longue expérience en a fait prévenir ainsi le jugement. L’on a rarement en cela quelque in- justice A réparer; et Pempereur, persuadé que la clameur publique ne s’éléve jamais sans sujet, déméle toujours, au travers des cris sé- ditieux qu’il punit, de justes griefs qu’il redresse. C’est beaucoup que d’avoir fait régner 1`ordre et la paix dans toutes les parties de la république; c’est beaucoup que l’Etat soit tranquille et la loi respectée: mais, si l’on ne fait rien de plus, il y aura dans tout cela plus d’apparence que de réalité, et le gouverne- ment se fera diflicilement obéir s’il se borne A l’obéissance. S’il est bon de savoir employer les hommes tels qu’ils sont, il vaut beaucoup mieux encore les rendre tels qu’on a besoin qu’ils soient: l’autorité la plus absolue est celle qui pénetre jusqu’A 1’intérieur de l’homme, et ne s’exerce pas moins sur la volonté que sur les actions. Il est cer- tain que les peuples sont A la longue ce que le gouvernement les fait l l l l l l l l l � étre; guerriers, citoyens, hommes, quand il le veut; populace et canaille quand il lui plait: et tout prince qui méprise ses suiets se déshonore lui-méme en montrant qu’il n’a pas su les rendre estimables. Formez donc des hommes, si vous voulez commander a des hommes; si vous voulez qu’on obéisse aux lois, faites qu’on les aime, et que, pour faire ce qu’on doit, il suffise de songer qu’on le doit faire. C’était la le grand art des gouvernements anciens, dans ces temps reculés ou les philosophes donnaient des lois aux peuples, et n’employaient leur autorité qu’a les rendre sages et heureux. De la tant de lois somp- tuaires, tant de réglements sur les moeurs, tant de maximes publiques admises ou rejetées avec le plus grand soin. Les tyrans mémes n’ou- bliaient pas cette importante partie de l’administration, et on les voyait attentifs a corrompre les moeurs de leurs esclaves avec autant de soin qu’en avaient les magistrats a corriger celles de leurs conci- toyens. Mais nos gouvernements modernes, qui croient avoir tout fait quand ils ont tiré de l’argent, n’imaginent pas méme qu’il soit nécessaire ou possible d’aller jusque-la. II. Seconde régle essentielle de l’éc0n0mie publique, non moins importante que la premiere. Voulez-vous que la volonté générale soit accomplie, faites que toutes les volontés particulieres s’y rapportent; et comme la vertu n’est que cette conformité de la volonté particu- liére a la généralc, pour dire la méme chose en un mot, faites régner la vertu.

Si les politiques étaient moins aveuglés par leur ambition, ils verraient combien il est impossible qu’aucun établissement, quel qu’il soit, puisse marcher selon l’esprit de son institution, s’il n’est dirigé selon la loi du devoir; ils sentiraient que le plus grand ressort de l’autorité publique est dans le cœur des citoyens, et que rien ne peut suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement. Non seulement il n’y a que des gens de bien qui sachent administrer les lois, mais il n’y a dans le fond que d’honnêtes gens qui sachent leur obéir. Celui qui vient a bout de braver les remords ne tardera pas a braver les supplices; châtiment moins rigoureux, moins continuel, et auquel on a du moins l’espoir d’échapper; et, quelques précautions qu’on prenne, ceux qui n’attendent que l’impunité pour mal faire ne manquent guère de moyens d’éluder la loi ou d’échapper a la peine. Alors, comme tous les intérêts particuliers se réunissent contre l’intérêt général, qui n’est plus celui de personne, les vices publics ont plus de force pour énerver les lois que les lois n’en ont pour réprimer les vices; et la corruption du peuple et des chefs s’étend enfin jusqu’au gouvernement, quelque sage qu’il puisse être. Le pire de tous les abus est de n’obéir en apparence aux lois que pour les enfreindre en effet avec sfxreté. Bientôt les meilleures lois deviennent les plus funestes: il vaudrait mieux cent fois qu’elles n’existassent pas; ce serait une ressource qu’on aurait encore quand il n’en reste plus. Dans une pareille situation l’on ajoute vainement édits sur édits, réglements sur réglements: tout cela ne sert qu’à introduire d’autres abus sans corriger les premiers. Plus vous multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables; et tous les surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux infracteurs destinés a partager avec les anciens, ou a faire leur pillage a part. Bientot le prix de la vertu devient celui du brigandage: les hommes les plus vils sont les plus accrédités; plus ils sont grands, plus ils sont méprisables; leur infamie éclate dans leurs dignités, et ils sont déshonorés par leurs honneurs. S‘ils achétent les suffrages des chefs ou la protection des femmes, c’est pour vendre a leur tour la justice, le devoir et l’Etat; et le peuple, qui ne voit pas que ses vices sont la premiere cause de ses malheurs, murmure, et s’écrie en gémissant: << Tous mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m’en garantir. » C’est alors qu’a la voix du devoir, qui ne parle plus dans ls cczurs, les chefs sont forcés de substituer le cri de la terreur ou le leurre d’un intérét apparent dont ils trompent leurs créatures. C’est alors qu’il faut recourir a toutes les petites et méprisables ruses qu’ils appellent maximes d’E`tat et mystéres du cabinet. Tout ce qui reste de vigueur au gouvernement est employé par ses membres a se perdre et supplanter l’un l’autre, tandis que les affaires demeurent abandonnées, ou ne se font qu’a mesure que l’intérét personnel le demande et selon qu’il les dirige. Enfin toute l’habileté de ces grands poli- tiques est de fasciner tellement les yeux de ceux dont ils ont besoin, que chacun croie travailler pour son intérét en travaillant pour le p leur; je dis le leur, si tant est qu’en effet le veritable intérét des chefs soit d’anéantir les peuples pourles soumettre, et de ruiner leur propre bien pour s’en assurer la possession.

Mais quand les citoyens aiment leur devoir, et que les dépositaires de l’autorité publique s’appliquent sincérement a nourrir cet amour par leur exemple et par leurs soins, toutes les difficultés s`éva— nouissent;’l’administration prend une facilité qui la dispense de cet art ténébreux dont la noirceur fait tout le mystere. Ces esprits vastes, si dangereux et si admirés, tous ces grands ministres dont la gloire se confond avec les malheurs du peuple, ne sont plus regrettés: les mmurs publiques suppléent au génie des chefs; et plus la vertu régne, moins les talents sont nécessaires. L’ambition méme est mieux servie par le devoir que par l’usurpation: le peuple, convaincu que ses chefs ne travaillent qu’a faire son bonheur, les dispense par sa déference de travailler a aflermir leur pouvoir; et l’histoire nous montre en mille endroits que l’autorité qu’il accorde a ceux qu’il aime et dont il est aimé est cent fois plus absolue que toute la tyrannie des usurpateurs. Ceci ne signifie pas que le gouvernement doive craindre d’user de son pouvoir, mais qu’il n’en doit user que d’une maniére légitime. On trouvera dans 1’histoire mille exemples de chefs ambiAPPENDICE V. 377 tieux ou pusillanimes que la mollesse ou l’orgueil ont perdus; aucun qui se soit mal trouvé de n’étre qu’équitable. Mais on ne doit pas confondre la négligence avec la modération, ni la douceur avec la faiblesse. Il faut étre sévére pour étre juste. Soufirir la méchanceté qu’ona le droit et le pouvoir de réprimer, c’est étre méchant soi-méme. Sicuti enim est aliquando misericordia puniens, im est crudelitas par- cens. (Aug., ep. uv.) Ce n’est pas assez de dire aux citoyens: a Soyez bons; » il faut leur apprendre it l’étre; et l’exemple méme, qui est a cet égard la pre- miére legon, n’est pas le seul moyen qu’il faille employer: l’amour de la patrie est le plus efiicace; car, comme je 1’ai déja dit, tout homme est vertueux quand sa volonté particuliére est conforme en tout it la volonté générale, et nous voulons volontiers ce que veulent _ les gens que nous aimons. Il semble que le sentiment de l’bumanité s’évapore et s’aHaiblisse en s’étendant sur toute la terre, et que nous ne saurions étre touchés des calamités de la Tartarie ou du Japon, comme de celles d’un peu-. ple européen. Il faut en quelque maniére borner et comprimer1’inté- rét et la commisération pour lui donner de l’activité. Or, comme ce penchant en nous ne peut étre utile qu’a ceux avec qui nous avons a vivre, il est bon que l’humanité, concentrée entre les concitoyens, prenne en eux une nouvelle force par l’habitude de se voir et par 1’intérét commun qui les réunit. Il est certain que les plus grands prodiges de vertu ont été produits par l’amour de la patrie: ce senti- ment doux et vif, qui joint la force de l’amour-propre a toute la beauté de la vcrtu, lui donne une énergie qui, sans la déiigurer, en fait la plus héroique de toutes les passions. C’est lui qui produisit tant d’actions immortelles dont 1’éclat éblouit nos faibles yeux, et tant de grands hommes dont les antiques vertus passent pour des fa- bles depuis que l’amour de la patrie est tourné en dérision. Ne nous en étonnons pas; les transports des coeurs tendres paraissent autant de chimeres a quiconque ne les a point sentis; et l’amour de la patrie, plus vif et plus délicieux cent fois que celui d’une maitresse, ne se concoit de méme qu’en l’éprouvant: mais il est aisé de remarquer dans tous les ccrzurs qu’il échaufle, dans toutes les actions qu`il in- spire, cette ardeur bouillante et sublime dont ne brille pas la plus pure vertu quand elle en est séparée Osons opposer Socrate méme a Caton: l’un était plus philosophe, et l’autre plus citoyen. Athénes était déja perdue, et Socrate n’avait plus de patrie que le monde entier: Caton porta toujours la sienne au fond de son coeur; il ne vivait que pour elle et ne put lui survivre. La vertu de Socrate est celle du plus sage des hommes; mais entre César et Pompée, Caton sem- ble un dieu parmi les mortels. L’un instruit quelques particuliers, combat les sophistes, et meurt pour la vérité: l’autre défend l’Etat, la liberté, les lois, contre les conquérants du monde, et quitte eniin � `378 DU CONTRAT SOCIAL. la terre quand il n’y voit plus de patrie 21 servir. Un digne éléve de Socrate serait le plus vertueux de ses contemporains; un digne émule de Caton en serait le plus grand. La vertu du premier terait son bonheur; le second chercherait son bonheur dans celui de tous. Nous, serions instruits par 1’un et conduits par l’autre: et cela seul déciderait de la préférence; car on n’a jamais fait un peuple de sages, mais il n’est pas impossible de rendre un peuple heureux. Voulons-nous que les peuples soient vertueux, comrnengons donc par leur faire aimer la patrie. Mais comment l’aimeront·ils, si la pa- trie n’est rien de plus pour eux que pour des étrangers, et qu’elle ne leur accorde que ce qu’elle ne peut refuser a personne? Ce serait bien pis s’ils ne iouissaient pas méme de la silreté civile, et que leurs biens, leur vie ou leur liberté, fussent a la discrétion des hommes puissants, sans qu’il leur fut possible ou permis d’oser réclamer les lois. Alors, soumis aux devoirs de l’état civil, sans jouir méme des droits de l’état de nature et sans pouvoir employer leurs forces pour se détendre, ils seraient par conséquent dans la pire condition ou se puissent trouver des hommes libres, et le mot de patrie ne pourrait avoir pour eux qu’un sens odieux ou ridicule. Il ne faut pas croire l que l’on puisse offenser ou couper un bras, que la douleur ne s’en porte a la téte; et il n’est pas plus croyable que la volonté générale consente qu’un membre de l’Etat, quel qu’il soit, en blesse ou dé- truise un autre, qu’il ne l`est que les doigts d’un homme usant de sa raison aillent lui crever les yeux. La sureté particuliére est tellement liée avec la confédération publique, que, sans les égards que l’on doit a la faiblesse humaine, cette convention serait dissoute par le droit, s’il périssait dans l’Etat un seul citoyen qu’on efit pu secourir, si l’on D en retenait a tort un seul en prison, et s’il se perdait un seul proces avec une injustice évidente; car, les conventions fondamentales étant enfreintes, on ne voit plus quel droit ni quel intérét pourrait main- tenir le peuple dans 1’union sociale, a moins qu’il n’y filt retenu par la seule force qui fait la dissolution de l’état civil. En effet, Pengagement du corps de la nation n’est·il pas de pour- voir a la conservation du dernier de ses membres avec autant de soin qu’a celle de tous les autres? et le salut d’un citoyen est·il moins la cause commune que celui de tout l’Etat? Qu’on nous dise qu’il est bon qu’un seul périsse pour tous; j’admirerai cette sentence dans la bouche d’un digne et vertueux patriote qui se consacre volontaire· ment et par devoir a la mort pour le salut de son pays: mais si l’on entend qu’il soit permis au gouvernement de sacrifier un innocent au salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des plus exé- crables que jamais la tyrannie ait inventées, la plus fausse qu’on puisse avancer, la plus dangereuse qu’on puisse admettre, et la plus directement opposée aux lois fondamentales de la société. Loin qu’un seul doive périr pour tous, tous ont engagé leurs biens et leurs vies � APPENDICE V. 379 A la défense de chacun d’eux, afin que la faiblesse particuliere fut toujours protcée par la force publique, et chaque membre par tout l’Etat. Aprés avoir par supposition retranché du peuple un individu aprés l’autre, pressez les partisans de cette maxime A mieux expliquer ce qu’ils entendent par lc corps de l’Etat,· et vous verrez qu’ils le ré- duiront, A la fin, A un petit nombre d’hommes qui ne sont pas le peuple, mais les officiers du peuple, et qui, s’étant obliés par un serment particulier A périr eux·mémes pour son salut, prétendent prouver par IA que c’est A lui de périr pour le leur. Veut-on trouver des exemples de la protection que l’Etat doit A ses membres et du respect qu’il doit A leurs personnes, ce n’est que chez les plus illustres et les plus courageuses nations de la terre`qu’il faut les chercher, et il n’y a guére que les peuples libres ou 1’on sache ce que vaut un homme. A Sparte, on sait en quelle perplexité se I trouvait toute la république lorsqu’il était question de punir un citoyen coupable. En Macédoine, la vie d’un homme était une affaire si importante, que, dans toute la grandeur d’Alexandre, ce puissant monarque n’ef1t osé de sang·froid faire mourir un Macedonien cri- minel, que l’accusé n’eut comparu pour se défendre devant ses con- citoyens, et n’eut été condamné par eux. Mais les Romains se distin- guérent au-dessus de tous les peuples de la terre par les égards du gouvernement pour les particuliers, et par son attention scrupuleuse A respecter les droits inviolahles de tous les membres de l’Etat. Il n’y avait rien de si sacré que la vie des simples citoyens; il ne fallait pas moins que Passemblée de tout le peuple pour en condamner un: le sénat méme ni les consuls, dans toute leur majesté, n’en avaient pas le droit; et, chez le plus puissant peuple du monde, le crime et la peine d’un citoyen étaient une désolation publique; aussi parut-il si dur d’en verser le sang pour quelque crime que ce put étre, que, par la1oiPorcia, la peine de mort fut commuée en celle de l’exil, pour tous ceux qui voudraient survivre A 1a perte d’une si douce patrie. Tout respirait A Rome et dans les armées cet amour des concitoyens les uns pour les autres, et ce respect pour le nom romain qui élevait le courage et animait la vertu de quiconque avait l’honneur de le porter. Le chapeau d’un citoyen délivré d’esclavage, la couronne ci- vique de celui qui avait sauvé la vie A un autre, étaient ce qu’on re- gardait avec le plus de plaisir dans la pompe des triomphes; et il est A remarquer que, des couronnes dont on honorait A la guerre les belles actions, il n’y avait que la civique et celle des triomphateurs qui fussent d’herbe et de feuilles: toutes les autres n’étaient que d’or. C’est ainsi que Rome fut vertueuse et devint la maitresse du monde. Chefs ambitieux! Un patre gouverne ses chiens et ses troupeaux, et n’est que le dernier des hommes! S’il est beau de commander, c’est quand ceux qui nous obéissent peuvent nous honorer: respectez donc vos concitoyens, et vous vous rendrez respectables; respectez 1 � 380 DU CONTRAT SOCIAL. la liberté, et votre puissance augmentera tous les jours; ne passez jamais vos droits, et bientot ils seront sans bornes. Que la patrie se montre donc la mere commune des citoyens; que les avantages dont ils iouissent dans leur pays le leur rendent cher; que le gouvernement leur laisse assez de part a Padministra- tion publique pour sentir qu’ils sont chez eux, et que les lois ne a soient a leurs yeux que les garants de la commune liberté. Ces droits, _ tout beaux qu’ils sont, appartiennent a tous les hommes; mais, sans paraitre les attaquer directement, la mauvaise volonté des chefs en réduit aisément l’efl”et a rien. La loi dont on abuse sert a la fois au puissant d’arme offensive et de bouclier contre le faible; et le pré- texte du bien public est toujours le plus dangereux fléau du peuple. r Ce qu’il y a de plus nécessaire et peut-étre de plus difficile dans le gouvernement, c’est une intégrité sévére a rendre justice a tous, et surtout a protéger le pauvre contre la tyrannie du riche. Le plus grand mal est déja fait, quand on a des pauvres a défendre et des riches a contenir. C’est sur la médiocrité seule que s’exerce toute la force des lois; elles sont également impuissantes contre les trésors du riche et contre la misére du pauvre; le premier les élude, le sc- cond leur échappe; l’un brise la toile, et l’autre passe au travers...� VI LE SOMMAIRE DU CONTRAT SOCIAL DANS LE LIVRE V DE L’EMILE Le droit politique estencore a naitre, et il est a présumer qu’il ne naitra jamais. Grotius, le maitre de tous nos savants en cette partie, n’est qu’un enfant, et, qui pis est, un enfant de mauvaise foi. Quand i’entends éleverGrotius jusqu’aux nues et couvrir Hobbes d’exécration, ie vois combien d’hommes sensés lisent ou comprennent ces deux auteurs. La vérité est que leurs principes sont exactement semblables, ils ne different que par les expressions. Ils different aussi par la méthode. Hobbes s’appuie sur des sophismes, et Grotius sur des poetes; tout le reste leur est commun.

Le seul moderne en état de créer cette grande et inutile science emit été l’illustre Montesquieu. Mais il n’eut garde de traiter des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis; et rien au monde n’est plus different que ces deux études.

Celui pourtant qui veut juger sainement des gouvernements tels qu’ils existent est obligé de les réunir toutes deux: il faut savoir ce qui doit étre pour bien juger de ce qui est. La plus grande difficulté pour éclaircir ces importantes matiéres est d’intéresser un particulier a les discuter, de répondre a ces deux questions. Que m’importe? et, Qu’y puis-je faire? Nous avons mis notre Emile en état de se répondre a toutes deux.

La deuxiéme difficulté vient des préjugés de 1’enfance, des maximes dans lesquelles on a été nourri, surtout de la partialité des auteurs, qui, parlant toujours de la vérité dont ils ne se soucient guére, ne songent qu’a leur intérét dont ils ne parlent point. Or le peuple ne donne ni chaires, ni pensions, ni places d’académies: qu’on juge comment ses droits doivent étre établis par ces gens·la! J’ai fait en sorte que cette difficulté fut encore nulle pour Emile. A peine sait-il ce que c’est que gouvernement; la seule chose qui lui importe est de trouver - I 382 DU CONTRAT SOCIAL. le meilleur: son objet n’est point de faire des livres; et si jamais il en fait, ce ne sera point pour faire sa cour aux puissances, mais pour établir les droits de l’humanité. Il reste une troisieme difficulté plus spécieuse que solide, et que je ne veux ni résoudre ni proposer: il me suffit qu’elle n’efl"raye point mon zele; bien sur qu’en des recherches de cette espece, de grands talents sont moins nécessaires qu’un sincere amour de la justice et un vrai respect pour Ia vérité. Si donc les matieres de gouvernement peuvent étre équitablement traitées, en voici, selon moi, le cas ou jamais. Avant d’observer, il faut se faire des regles pour ses observations: il faut se faire une échelle pour y rapporter les mesures qu’on prend. Nos principes de droit politique sont cette échelle. Nos mesures sont les lois politiques de chaque pays.

Nos éléments seront clairs, simples, pris immédiatement dans la nature des choses. Ils se formeront des questions discutées entre nous, et que nous ne convertirons en principes que quand elles seront suffisamment résolues. Par exemple, remontant d’abord a l’état de nature, nous examine- rons si les hommes naissent esclaves ou libres, associés ou indépen· ( dants; s’ils se réunissent volontairement ou par force: si jamais la l force qui les réunit peut former un droit permanent, par lequel cette ` torce antérieure oblige, meme quand elle est surmontée par une autre, en sorte que, depuis la force du roi Nembrod, qui, dit-on, lui soumit les premiers peuples, toutes les autres forces qui ont détruit, celle·le soient devenues iniques et usurpatoires, et qu’il n’y ait plus l de légitimes rois que les descendants de Nembrod ou ses ayants cause; ou bien si cette premiere force venant e cesser, la force qui lui suc- cede oblige a son tour, et détruit l’obligation de 1’autre, en sorte qu’on ne soit obligé d’obéir qu’autant qu’on y est forcé, et qu’on en soit dispensé sit6t qu’on peut faire résistance: droit qui, ce semble, n’ajouterait pas grand’chose e la force, et ne serait guere qu’un jeu r de mots. l Nous examinerons si l’on ne peut pas dire que toute maladie vient j de Dieu, et s’il s’ensuit pour cela que ce soit un crime d’appeler le médecin. Nous examinerons encore si l’on est obligé en conscience de donner ( sa bourse a un bandit qui nous la demande sur le grand chemin, j quand meme on pourrait la lui cacher, car enfin le pistolet qu’il tient j est aussi une puissance. l Si ce mot de puissance en cette occasion veut dire autre chose j qu’une puissance légitime, et par conséquent soumise aux lois dont elle tient son étre. Supposé qu’on rejette ce droit de force, et qu’on admette celui de { la nature ou l’autorité paternelle comme principe des sociétés, � APPENDICE VI. 383 nous rechercherons la mesure de cette autorité, comment elle est fondée dans la nature, si elle a d’autre raison que l’utilité de l`enfant, sa faiblcsse, et l’amour naturel que le pére a pour lui: si donc la faiblesse de 1’enfant venait A cesser, et sa raison A miirir, il ne devient pas seul juge naturel de ce qui convient A sa conservation, par con- séquent son propre maitre et indépendant de tout autre homme, méme de son pére; car il est encore plus sur que le iils s’aime lui- méme, qu’il n’est siir que le pére aime le {ils: Si, le pére mort, les enfants sont tenus d’obéir A leur ainé, ou A quelque autre qui n’aura pas pour eux l’attachement naturel d’un pére; et si de race en race, il y aura toujours un chef unique, auquel toute la famille soit tenue d’obéir. Auquel cas on chercherait comment l’autorité pourrait jamais étre partagée, et de quel droit il y aurait sur la terre entiere plus d’un chef qui gouvernat le genre humain. Supposé que les peuples se fussent formés par choix, nous distin- guerons alors le droit du fait; et nous demanderons si, s’étant ainsi soumis A leurs fréres, oncles, ou parents, non qu’ils y fussent obligés, mais parce qu’ils l’ont bien voulu, cette sorte de société ne rentre pas toujours dans l’association libre et volontaire, Passant ensuite au droit d`esclavage, nous examinerons si un homme peut légitimement s’aliéner A un autre, sans restriction, sans réserve, sans aucune espéce de condition; c’est-A-dire s’il peut renoncer A sa personne, A sa vie, A sa raison, A son moi, A toute moralité dans ses actions, et cesser en un mot d’exister avant sa mort, malgré la nature qui le charge immédiatement de sa propre conservation, et malgré sa conscience et sa raison qui lui prescrivent ce qu’il doit faire et ce dont il doit s’abstenir. Que s’il y a quelque réserve, quelque restriction dans l’acte d’es- clavage, nous discuterons si cet acte ne devient pas alors un vrai contrat, dans lequel chacun des deux contractants, n’ayant point en cette qualité de supérieur commun (1), restent leurs propres juges quant au conditions du contrat, par conséquent libres chacun dans cette partie, et maitres de le rompre sitot qu’ils s’estiment lésés. Que si donc un esclave ne peut s’aliéner sans réserve A son maitre, comment un peuple peut·il s’aliéner sans réserve A son chef? et si l’esclave reste juge de l’observation du contrat par son maitre, com- ment le peuple ne restera-t-il pas juge de l’observation du contrat par son chef? Forcés de revenir ainsi sur nos pas, et considérant le sens de ce mot collectif de peuple, nous chercherons si pour l’établir il ne faut