SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

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d’autant plus qu’il parait n’y avoir été inséré qu’en partie, le surplus devant trouver place dans un écrit postérieur. Une autre étude, restée inachevée, nous parait dater des années 1751-1752: c’est celle que nous avons publiée en appendice, n° ii, et qui avait pour titre: que l’État de guerre naît de l’état social. Comme on le verra par les références placées en notes de ce fragment, que nous avons collationné à la bibliotheque de Neuchaitel (fonds du Peyrou), certains passages ont été utilisés pour le Contrat social ou pour l’Émile; d’autres renferment le germe de quelques-unes des idées les plus saillantes qui ont été développées dans le Discours sur l’lnégalité. La thèse que l’auteur y expose est bien celle de ses premiers écrits, et le style aussi bien que la composition en sont trop imparfaits pour être rapportés à une époque plus récente.

Nous avons dit que les commentateurs de Rousseau étaient très en peine pour retrouver le plan primitif des Institutions politiques. Cependant, l’auteur l’a tracé lui-même, à grands traits il est vrai et en termes assez vagues, dans la conclusion du Discours sur l’Inégalité. Qu’on lise le passage qui commence par ces mots: « Si c’était le lieu d’entrer ici dans les détails », jusqu’à ceux-ci: « C’est au sein de ces désordres et de ces révolutions », et l’on distinguera à travers la foule d’idées qui se pressent sous la plume du vif et brillant écrivain un programme immense, que, dans sa fougue première et son inexpérience, il se flattait peut-être de réaliser en un grand et unique ouvrage, mais qui, peu à peu grossi par ses recherches et ses méditations, a, depuis, donné naissance at toute une série d’écrits: l’Économie politique, la Lettre à d’Alembert, la Nouvelle Héloïse, l’Émile, et le Contrat social. Ce qui confirme ce point de vue, et ce qui montre bien aussi combien Rousseau était sincère en disant que la politique avait toujours été son sujet de prédilection, c’est qu’on rencontre des idées et des aphorismes qui s’y rapportent dans tous ses ouvrages sans exception, même dans ceux ou ces considérations sembleraient le plus étrangères. Et ce fait s’explique aussi d’ailleurs par une tactique qui nous est révélée dans une des préfaces publiées par M. Streckeisen-Moultou, et où Rousseau, avec cette candeur qu’on ne rencontre que chez les débutants (preuve de plus que cette préface est fort ancienne), nous avertit que ce n’est « que successivement et pour peu de lecteurs » qu’il a développé ses idées; qu’il a ménagé la vérité « afin de la faire passer plus sûrement et la rendre plus utile », et qu’il avait caché à ses lecteurs « le tronc » de son système, ne leur montrant et que les rameaux ».

L’Économie politique a-t-elle été composée, après ou avant le Discours sur l’InégaIité? C’est une question qu’on a cru devoir poser, bien que ce dernier écrit ait été publié le premier. L’Économie politique a en effet paru en novembre 1755 dans le tome V de l’Encyclopédie. Cette date est fixée par une lettre de Rousseau à Vernes du 23 novembre, dans laquelle il lui annonce que ce volume parait depuis quinze jours. D’autre part, Rousseau raconte dans les Confessions qu’il avait esquissé, avant son départ de Paris pour Genève, la dédicace de son Discours sur l’InégaIité et qu’il l’acheva et la data de Chambéry (12 juin 1754). Ce n’est qu’après son retour à Paris, c’est-à-dire quatre mois plus tard, que nous le voyons corriger les épreuves de ce livre, qu’il fit imprimer en Hollande par le libraire Rey, dont il avait fait la connaissance à Genève. L’ouvrage parut en 1755, en tous cas avant le mois de juillet, car, dans une lettre à Vernes datée du 6 de ce mois, il lui dit qu’il a sans doute entre les mains cet écrit, et semble marquer de l’impatience d’en avoir des nouvelles et de connaitre l’impression des Genevois. Mais le programme de l’Académie de Dijon avait déja été annoncé en 1753, et Rousseau nous avertit lui-même qu’après avoir commencé à mettre à découvert ses principes dans la préface de Narcisse, « qui est un de ses bons écrits », il eut « l’occasion de les développer tout à fait » dans un ouvrage d’une réelle importance, c’est-à-dire dans l’Inégalité. Frappé de cette grande question, il fut surpris que l’Académie eut osé la proposer; mais, puisqu’elle avait eu ce courage, il crut qu’il pouvait avoir celui de la traiter et il l’entreprit. Il semble donc bien que l’Économie, qui n’a paru qu’en 1755, ait été composée apres le Discours sur l’Inégalité. Mais l’ouvrage sur les Institutions politiques, dont elle est vraisemblablement extraite, était deja sur le chantier, nous l’avons vu, depuis 1751, et Rousseau nous raconte dans ses Confessions qu’il digéra « le plan déja formé » de ses Institutions, pendant son séjour à Genève en 1754, en même temps qu’il traduisait le premier livre de l’Histoire de Tacite. La question est donc douteuse. On peut dire seulement que les deux écrits qui marquent la maturité du talent de Rousseau sont, à quelques mois près, contemporains l’un de l’autre.

Quelques fragments de l’Économie politique se retrouvent dans un manuscrit autographe du Contrat social qui a été légué à la Bibliothèque de Genève par la famille Streckeisen-Moultou. Cette importante acquisition a été signalée tout d’abord dans le Journal de Genève (supplément du 14 avril 1882) par le savant professeur de cette Université, M. Ritter; et le texte original a été ensuite publié par M. Alexeieff dans un ouvrage écrit en russe sur les idées politiques de Rousseau, que nous ne pouvons malheureusement apprécier, dans notre ignorance de cette langue, mais qui, à en juger par les références du travail et la réputation de l’auteur, mérite toute attention. Depuis, ce manuscrit a été, à l’Académie des sciences morales, l’objet d’une communication de M. Bertrand.

Nous avons collationné avec un soin minutieux ce document à la Bibliothèque de Genève, et nous le publions en appendice, avec trois fac-similés dont le lecteur reconnaîtra l’intérêt et avec les principales variantes effacées, il est vrai, par l’auteur, mais qui permettent de mieux apprécier le travail de sa pensée et sa manière d’écrire. Ces variantes ne se trouvent pas dans le texte publié par M. Alexeieff, où nous avons relevé d’ailleurs quelques fautes de copiste, mais sans grande importance.

Ce manuscrit (de 265 millimetres sur 190), relié en maroquin rouge avec dorures au petit fer et dentelle intérieure, porte sur le plat le titre: Contrat social. Il renferme soixante-douze feuillets qui, à juger par la beaute de l’écriture et la rareté des corrections, ne peut etre qu’une mise au net. Le texte n’était écrit primitivement que sur le recto, ce qui pourrait faire croire qu’il était d’abord destiné à l’impression. Comme il s’arrête au milieu d’un développement d’idées et à la fin d’une page, il est presque certain qu’une partie de ce manuscrit, plus complet et l’origine, a disparu depuis. Le bas des feuillets 4 et 53, une grande partie du feuillet 5 et tout le feuillet 38 sont barrés. Les versos de la plupart des feuillets renferment des passages additionnels, d’une écriture différente de celle du manuscrit et qui paraissent d’une date postérieure. Des renvois indiquent presque toujours la place ou ces passages doivent s’intercaler dans le texte ou l’accompagner sous forme de notes. Le verso des feuillets 46-51 est entièrement couvert par un texte d’une écriture plus serrée et qui déborde même sur les rectos. Ce texte renferme le brouillon du chapitre sur la Religion civile, mais il ne porte pas de titre. On y remarque de nombreuses corrections. Le verso de la derniere page porte aussi une note qui paraît être d’une autre écriture que le texte principal.

Nous nous sommes contenté ici de décrire l’aspect général du manuscrit. On trouvera dans l’appendice des renseignements plus détaillés. Il nous reste à en relater le contenu.

Le texte renferme les deux premiers livres du Contrat social et les premières lignes du troisième. Mais ce n’en est pas la reproduction exacte. C’est une ébauche qui au premier abord paraît tres différente du texte définitif. Mais une étude approfondie de ce document nous montre que ces différences se réduisent en somme à peu de chose. Elles n’impliquent, ce qui est le point essentiel, aucun changement appréciable dans les principes de Rousseau. Toutes les idées qui n’ont pas trouvé place dans le Contrat social avaient été utilisées antérieurement soit dans la politique de l’Encyclopédie, soit dans la philosophie de l’Émile, ou le seront plus tard dans la Lettre à M. de Beaumont. Les principaux changements consistent en des divisions plus nombreuses, qui rendent l’exposé plus clair et surtout dans des transpositions de texte dont on verra le détail dans l’appendice, et qui, sans altérer en rien la conception primitive, n’ont d’autre but et d’autre résultat que de présenter le système de l’auteur dans un ordre plus logique. L’ordonnance de l’ouvrage y gagne infiniment, mais les idées maîtresses restent les mêmes. Les développements sur la religion civile ont été considérablement remaniés, et une partie qui concerne les protestants en a été retranchée dans l’édition originale qui devait entrer en France. Mais l’édition sans cartons de la même date restitue la partie essentielle du fragment supprimé, et la Lettre à M. de Beaumont en reproduit le surplus. L’introduction assez longue du manuscrit a, il est vrai, disparu du texte définitif; mais il suffit de la lire même superficiellement pour se convaincre qu’elle est d’un autre style et écrite dans un ton oratoire qui eût détonné singulièrement avec le ton didactique du reste de l’ouvrage. Toutes ces considérations sur la société générale du genre humain étaient d’ailleurs déplacées dans le Contrat social. De plus, dans ce morceau, assez médiocrement rédigé, l’auteur montrait à nu, naïvement, ses intentions, et, outre qu’il ne convenait plus à un maître de tomber dans ce péché d’écolier, il est clair que de tels passages à tendances trop visibles, et selon toutes probabilités d’une composition antérieure au reste du manuscrit, ne pouvaient servir d’introduction à un ouvrage auquel l’auteur voulait assurer l’autorité doctrinale que peuvent seuls revendiquer les traités d’une impartialité toute scientitique, du moins en apparence, comme ceux d’Aristote et de Montesquieu.

Rousseau a donc élaguée du Contrat social la partie de cette introduction qui n’avait pas été utilisée dans l’Encyclopédie, mais il n’en a pas pour cela renié les principes. On en retrouvera toutes les idées et même les expressions, pour peu qu’elles en valussent la peine, découpées en quelque sorte et incorporées à l’Émile, avec ce goût exquis que met l’abeille à composer son miel. Comme on pourra s’en assurer à l’appendice, le peu d’inédit qui subsiste dans le manuscrit ne sont que des redites sans importance ou de courts passages écrits pour servir de transition d’un chapitre à l’autre et qu’il n’y avait plus lieu de conserver dans le texte définitif.

Peut-on assigner une date précise à ce manuscrit? De ce que certains passages assez importants ont passé, comme nous l’avons vu, dans l’Économie politique, on pourrait étre tenté de conclure qu’il est d’une date antérieure à ce dernier ouvrage et que nous nous trouvons en présence du travail commencé en 1751, et continué plus tard à Genève en 1754, apres l’achèvement du Discours sur l’Inégalité. Ce qui viendrait à l’appui de cette hypothèse, c’est que les passages du manuscrit insérés dans l’Économie politique y ont été reproduits avec des modifications légères, il est vrai (voir l’appendice), mais qui peuvent et doivent, à notre avis, étre considérées comme de véritables corrections. Cependant cette preuve ne nous paraît pas absolue. Il se peut qu’à un certain moment Rousseau ait songé à refondre dans le Contrat social quelques passages fort beaux de l’Économie, alors que ce travail, perdu dans le vaste recueil de l’Encyclopédie, était resté inconnu à l’immense majorité du public, et avant la réimpression qui en fut faite en 1758 par Duvillard à Lausanne, à l’insu de l’auteur et, semble-t-il, contrairement à ses intentions.

Peut-être à son arrivée à Montmorency, en 1756, alors qu’il rangeait ses papiers, ses paperasses, pour me servir de son expression, et se traçait tout un programme de travail, avait-il mis au net ce qui existait de ses Institutions politiques, cet ouvrage qu’il méditait depuis si longtemps, qui devait mettre le sceau à sa réputation, mais qui n’était encore guere avancé, bien qu’il y eut déja cinq ou six ans qu’il y travaillât. En recopiant et en rajustant les membres épars, les pages qui plus tard, détachées des Institutions, devaient former le Contrat social, il avait pu y comprendre les passages déja parus dans l’Économie sous leur forme primitive et sans y noter les légeres corrections qu’il y avait faites en corrigeant les épreuves de l’article en composition pour l’Encyclopédie. Cette conjecture en vaut une autre, mais ce n’est qu’une conjecture, et il est d’autant moins possible de formuler une appréciation sinon certaine, au moins vraisemblable, sur la date où le manuscrit de Genève a été rédigé, que ce document tel que nous le connaissons, étant incomplet, ne nous donne pas une idée exacte de l’état d’achèvement du Contrat social au moment de la mise au net.

Car il ne faut pas oublier que l’écrit que nous possédons sous ce titre n’a été pendant longtemps qu’un fragment de l’ouvrage bien plus étendu qui devait porter le nom d’Institutions politiques. Ce qui serait intéressant à connaître, c’est moins la date de composition du manuscrit que celle des divers morceaux dont il est formé. À quel moment précis Rousseau abandonna-t-il son vaste projet pour se restreindre aux proportions plus modestes, mais peut-être plus efficaces, des Principes du droit politique, et quel devait étre le plan de ce nouvel ouvrage? C’est ce qu’il nous faut maintenant examiner.

Nous avons montré Rousseau, à son arrivée à Montmorency, passant la revue des ébauches qu’il avait sur le chantier, parmi lesquelles les Institutions politiques tenaient le premier rang. Mais il ne songea pas tout d’abord à y travailler. « Une autre entreprise à peu près du même genre, mais dont le projet était plus récent » l’occupait davantage en ce moment, c’était l’Extrait des ouvrages de l’abbé de Saint-Pierre, dont les manuscrits lui avaient été confiés par le neveu de l’écrivain. Le travail était ingrat, et Rousseau s’en dégoûta bientôt. Il se borna à en tirer deux analyses, l’une sur le Projet de paix perpétuelle, l’autre sur la Polysynodie. Comme il nous le dit lui-même, il ne se réduisait pas, dans ce travail, à la simple fonction de traducteur et il comptait bien faire passer d’importantes vérités sous le manteau de l’abbé de Saint-Pierre plus heureusement que sous le sien.

Dans ce commerce avec l’abbé de Saint-Pierre, Rousseau n’était pas infidèle à la politique, son occupation favorite. En effet, la Polysynodie traite de l’organisation administrative et le Projet de paix perpétuelle des relations d’État à État. Cette matière rentrait dans le plan des Institutions et même du Contrat. Quelques morceaux déjà préparés pour les Institutions purent entrer dans les Extraits de l’abbé de Saint-Pierre; de même que d’autres idées jetées sur le papier, à l’occasion de ce travail, purent être réservées pour le Contrat. Il faut noter ici que, dès cette époque, Rousseau était en pleine possession de ses théories de l’optimisme et de la religion civile, comme le montre sa belle et importante lettre à Voltaire qui est du 18 août 1756.

Les occupations studieuses de Rousseau subirent un temps d’arrêt, lors de sa brouille avec M d’Epinay et avec Diderot; et à ce moment, sa passion pour M d’Houdetot tourna son esprit vers des sujets moins austères et plus romanesques. Cependant, dans la Lettre à d’Alembert sur les spectacles, dont la préface est datée du 20 mars 1758, il traite de sujets analogues à ceux qui devaient figurer dans les Institutions, si nous considérons comme le plan de cet ouvrage, le passage déjà signalé par nous et qui termine le Discours sur l’Inégalité. Il y est question notamment du point d’honneur, des arts inutiles, des arts pernicieux, des distinctions, de Ia richesse, qui en donnant à la société un air de concorde apparente y sèment un germe de division réelle. Certaines maximes politiques éparses dans la Lettre sur les spectacles réapparaitront dans le Contrat reproduites textuellement ou avec des changements de forme sans importance.

L’Héloïse, à laquelle Rousseau se consacra ensuite tout entier, est sans doute une œuvre d’imagination ou il s’est plu à peindre sa passion pour M d’Houdetot avec des accents d’une sincérité pénétrante et ce sentiment exquis des beautés de la nature qui devait donner, non seulement à notre littérature et à celle des pays étrangers, mais aussi à nos goûts et à nos penchants à tous, une orientation nouvelle. Et rien qu’à ce point de vue, l’Héloïse demeure (qu’on nous permette cette expression déjà un peu démodée) un document humain de premier ordre. Mais en dehors méme de cet élément d’intérêt, elle nous présente de charmantes peintures des mœurs vaudoises, des salons de Paris et surtout de la Parisienne dont les qualités et les défauts sont analysés, en traits délicieux, avec une sagacité profonde et une connaissance raffinée du cœur humain. Remarquons aussi, en passant, qu’il se trouve dans ce livre unique un chapitre sur l’éducation, vraiment admirable et qui devrait être reproduit à la suite de toutes les éditions de l’Émile.Toutes ces pages de l’Héloïse, si neuves alors, si intéressantes encore aujourd’hui pour l’histoire des mœurs, temoignent bien que Rousseau, alors qu’il semble livré à l’ivresse de sa passion et à une sorte de débauche intellectuelle dont il parle avec un plaisir mêlé de honte dans ses lettres à M. de Malesherbes, n’a pas perdu pied, et qu’il s’est maintenu dans le courant de ses reflexions habituelles. Ce qui le prouve, d’ailleurs, c’est que, l’Héloïse une fois achevée, il s’attela à l’Émile, commencé depuis longtemps, et qu’il poussa fort loin en peu de temps. Il avait dû quitter l’Hermitage pour s’établir chez le duc de Luxembourg; mais, bien que fêté et choyé au possible par la famille et l’entourage de son nouvel ami, il se lassa vite d’un état brillant, mais précaire, qui le mettait à la discrétion d’autrui; et malgré son insouciance naturelle, il fit un énergique effort pour se créer une situation indépendante. Déjà le produit de la Lettre à d’Alembert, de la Nouvelle Héloïse et celui qu’il devait tirer de l’Émile formait les éléments d’un petit capital. Pour grossir cette somme, il résolut de terminer ses autres ouvrages. L’examen qu’il fit de ses Institutions politiques le convainquit que cet écrit demandait encore plusieurs années de travail suivi. Aspirant au repos et l’esprit épuisé et comme vidé par le labeur des dernières années, il n’eut pas le courage de réaliser son plan primitif. Renonçant donc aux Institutions, il résolut d’en tirer ce qui pouvait se détacher, puis de brûler tout le reste, et poussant ce travail avec zèle, sans interrompre celui de l’Émile, il mit en moins de deux années la dernière main au Contrat social.

Ce renseignement des Confessions, d’après lequel la refonte commencée en 1759 dut être achevée en 1761, nous est confirmé par une lettre de Rousseau du 9 août 1761, dans laquelle il entre en pourparlers avec le libraire Rey d’Amsterdam, pour l’impression de son Traité de droit politique qui est « au net et en état de paraître. » Dans la même année notre auteur annonce à son ami Roustan qu’il fait imprimer en Hollande et qu’il corrige les épreuves d’un petit ouvrage qui a pour titre: le Contrat social ou Principes du droit politique, lequel est extrait d’un plus grand ouvrage intitulé: Institutions politiques entrepris il y a dix ans, et abandonné depuis. Ces dix ans, remarquons-le, nous reportent 17151-1752, c’est-à-dire à l’époque où, Rousseau, sur le témoignage des Confessions, déjà rappelé par nous, faisait de grandes promenades pour soulager ses maux, et jetait sur le papier les premières esquisses de son grand système ». Le manuscrit du Contrat terminé, Rousseau l’envoya au libraire Rey, d’Amsterdam, en fixant le prix à mille francs, qui lui furent accordés. Ce fut Duvoisin, ministre du pays de Vaud, qui se chargea de cette commission. Rousseau nous raconte dans ses Confessions que le manuscrit, qui faillit même être perdu, était écrit en menu caractère et fort petit. Il ne saurait donc être confondu avec celui de Genève, d’assez grand format, et qui, d’ailleurs (on le voit à l’examen) n’a jamais traîné dans une imprimerie. Rousseau, comme nous l’apprend sa correspondance avec Rey, tenait beaucoup a ce que « son cher » Contrat parut avant l’Émile, de peur que le succès du grand ouvrage n’étouffât celui du petit. Dans la correction des épreuves il se montre préoccupé des moindres détails. Il trouve le format trop large pour sa longueur, le titre trop confus, il n’aime pas les réglettes à fleurons qui séparent le texte des notes. Rey lui a proposé de reproduire sur le feuillet de titre la vignette du Discours sur I’Inégalité; il répond qu’il l’acceptera au besoin, mais qu’il s’y trouve une grosse joufflue de Liberté à l’air bien ignoble; le graveur ne pourrait-il par une retouche lui donner « un peu plus de dignité »? Rey, toujours docile, fait exécuter une nouvelle vignette. Mais l’incident le plus grave est la suppression successive sur l’épreuve imprimée d’une note sur les protestants et d’une autre sur le mariage civil, qui lui avait été substituée; l’auteur se décide par prudence à les retrancher toutes deux. Enfin, le 11 mars 1762, il renvoie les dernières épreuves corrigées.

En avril, le Contrat social était imprimé. Rousseau l’annonce à son ami Moultou, à qui il en envoie douze exemplaires à distribuer. Cependant le gros de l’édition ne put pénétrer en France. Envoyé par bateau à Rouen, il fut saisi, et Rey eut grande peine à se le faire restituer. Grimm nous apprend dans sa Correspondance (juillet 1762) que « l’on a pris des mesures si justes à la poste que ceux qui ont fait venir le livre par cette voie en ont été pour leurs frais et leurs peines, et qu’à moins d’aller le chercher en Hollande et de le faire entrer dans sa poche, il n’est pas trop possible de l’avoir ». De même Diderot, dans sa lettre à Sartine sur le commerce de la librairie (qui est de 1767), constate que la police a tout mis en œuvre pour étouffer le Contrat social; mais il ajoute, détail piquant, que cet ouvrage imprimé et réimprimé s’est distribué plus tard pour un petit écu sous le vestibule même du palais du souverain.

On sait qu’un décret contre l’Émile obligea Rousseau à quitter précipitamment la France. Cet ouvrage et le Contrat social furent également saisis et condamnés par ordre du magistrat de Genève. Rousseau, dans une lettre à Moultou du 30 mai 1762, nous écrit que « Genève est la seule ville où Rey n’ait pu en négocier des exemplaires, pas un seul libraire n’ayant voulu s’en charger ». L’intolérance est la même partout. Elle n’épargne pas les meilleurs. Rousseau devait être persécuté par les protestants comme Spinoza par les juifs, comme Fénelon par les catholiques.

Ce livre si terrible, que Rousseau signale avec une sorte de mystère à Moultou et à Roustan comme un secret dont il n’a jamais parlé à personne, n’était cependant autre que celui dont l’auteur nous dira ailleurs, semblant se contredire lui-même, que tout ce qu’il contenait de hardi se trouvait déjà dans le Discours sur l’inégalité. Il serait intéressant de savoir quel était l’état d’avancement de la partie des Institutions qui est devenue le Contrat social, au moment où Rousseau se décida à en faire un traité à part. Le manuscrit de Genève ne nous fournit pas de renseignement précis à cet égard, car il ne renferme plus qu’une partie des feuillets qui le composaient à l’origine. Il est clair que ce morceau était alors assez avancé, puisque Rousseau qui voulait aboutir y aperçut de suite les éléments d’un volume à terminer assez promptement. D’autre part, la besogne restait assez considérable, puisqu’il prit deux ans à la mettre au point. Il est vrai qu’il travaillait en même temps à l’Émile. Nous trouvons une indication précieuse à ce sujet dans les quelques pages de ce dernier ouvrage qui présentent un résumé du Contrat social. La publication de l’Émile, qui fut ensuite retardée par diverses circonstances trop longues à rappeler ici et sans intérêt pour la question qui nous occupe, devait précéder celle du Contrat social: c’est ce qui explique une note de la fin du cinquième livre, ou il est dit que les propositions qui viennent d’y être développées sont, pour la plupart (notons ce mot), extraites du Contrat social, lequel est lui-même extrait d’un plus grand ouvrage entrepris sans consulter les forces de l’auteur et abandonné depuis longtemps. Et la note ajoute: « Le petit traité dont c’est ici le sommaire sera publié à part. » Il semble bien résulter de ce passage qu’au moment où il a été composé, Rousseau avait déjà arrêté le plan et même choisi le titre du Contrat social, mais que son travail, quoique fort avancé, n’était pas encore en état de paraître.

Or l’examen du sommaire, publié dans l’Émile, nous montre qu’il n’y est pas question des matières contenues dans le dernier livre du Contrat, du moins de la partie principale qui concerne le Droit public de Rome, et la Religion civile. D’autre part, on y fait la comparaison des sociétés, les unes fortes et les autres faibles, s’attaquant et s’entre-détruisant, et qui gardent dans leurs rapports l’indépendance de la nature; ce qui donne lieu à se demander, dit l’auteur, si les individus soumis aux lois ne restent pas exposés à la fois aux maux de l’état de société et à ceux de l’état de nature, sans en avoir les avantages, et s’il ne vaudrait pas mieux qu’il n’y eût point de société civile au monde que d’y en avoir plusieurs. D’où l’utilité d’établir des associations fédératives qui pussent étendre leur action commune sans nuire au droit de la souveraineté de chaque État.

Enfin, il y aura lieu, est-il dit dans ce même sommaire, de poser les véritables principes de la guerre et de montrer pourquoi Grotius et les autres n’en ont donné que de faux. L’auteur de l’Émile rappelle ici que l’abbé de Saint-Pierre avait proposé un projet d’union de tous les États de l’Europe pour maintenir entre eux une paix perpétuelle; et une note, ajoutée sans doute au moment où il corrigeait les épreuves de ce passage, est ainsi conque: « Depuis que j’écrivais ceci, les raisons pour ont été exposées dans l’extrait de ce projet; les raisons contre, du moins celles qui m’ont paru solides, se trouveront dans le recueil de mes écrits à la suite de ce même extrait. » Ne pourrait-on pas inférer de ces diverses citations une série d’hypothèses assez vraisemblables? 1 Que d’abord Rousseau avait conçu l’idée de développer dans le Contrat social le système fédératif et qu’il y a renoncé ensuite, mais qu’il faut chercher dans la Paix perpétuelle une partie de ses idées sur cette importante question; 2 Qu’il se proposait également de donner plus d’étendue à la théorie du droit de guerre, mais qu’il s’est réduit au chapitre qui lui est consacré dans le Contrat social, où il se contente de prouver la nécessité d’une convention pour constituer l’état social; 3 Que le morceau qui avait pour titre « Que l’état de guerre naît de l’état social », et que nous publions à l’Appendice avec d’autres fragments relatifs au même sujet, copiés par nous sur deux manuscrits de Rousseau, a la bibliothèque de Neuchâtel, devait peut-être originairement, dans la pensée de Rousseau, trouver place dans le Contrat social, mais qu’il se rattache certainement au plan primitif des Institutions politiques à plus juste titre que bien des morceaux publiés par M. Streckeisen-Moultou. Enfin il nous parait très probable que les chapitres sur les comices, sur la censure, sur le tribunat, en un mot, sur le système législatif de Rome, en même temps que le chapitre sur la religion civile, ont occupé principalement Rousseau au moment de la refonte du Contrat, dans les années 1759-1761. Cette religion civile, c’est, d’ailleurs en fait, la profession de foi du Vicaire savoyard, incorporée au pacte social.