SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social (Le contrat social)

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Quand des citoyens ou bourgeois, réunis en plus ou moins grand nombre, adressaient, sous forme de representations, soit au petit Conseil, soit au Deux-Cents, leurs plaintes ou griefs contre quelque transgression de loi ou empiétement d’autorité, chacun de ces deux Conseils faisait souvent valoir, pour toute raison, ce qu’ils appelaient leur droit négatif, droit par lequel ils se prétendaient autorisés a rejeter, sans étre tenus d’en donner aucun motif, les demandes qui leur étaient faites.

Tous ces documents nous sont fournis par deux historiens genevois (1), et l’un d’eux y ajoute cette observation que le gouvernement de Geneve, sous ces formes populaires en apparence, formait une véritable aristocratie héréditaire. ii Un assez petit nombre de familles patriciennes étaient en possession des honneurs et des places importantes. Les affaires de l’Etat se traitaient presque uniquement dans le petit Conseil ou dans celui des Deux·Cents, et le Conseil général n’était assemblé chaque année que pour quelques élections, et (1) D’Yvernois, Tableau des deux dernieres revolutions de Geneve, 1789, 2 vol. in-8, Picot, Histoire de Geneve, 1841, 3 vol. in-8. APPENDICE X. 41g encore se trouvait-il tellement dans la dépendance du petit Conseil, que son iniluence était presque touiours nulle...Son élection, quelle qu’elle fut, tombait toujours sur les memes familles...D`ailleurs, il était composé d’individus dont un grand nombre dépendait, sous 1 divers rapports, des chefs de l’Etat; et si quelques citoyens avaient essayé de remuer et de faire valoir d’anciennes prérogatives, le petit Conseil leur aurait facilement fermé la bouche par un acte d’auto- rité. » (Picot, tome III, page tgz.) A la vérité, le meme historien nous apprend encore que ec si les citoyens ne possédaient pas des droits politiques considérables...un gouvernement paternel ne négligeait rien de ce qui pouvait contri- buer 21 leur bonheur...Ils étaient aussi heureux qu’ils pouvaient rai- sonnablement le désirer. » (Ibid., page 193.) Cet heureux état de choses se concoit aisément dans une si petite ` république; mais il faut dire aussi que cette paternité du gouverne- ) ment n’avait aucune garantie réelle, et elle se démentait cruellement ~ _ elle-meme quand ce gouvétnemént, ayant regu des réclamations ou l demandes auxquelles il s’était refusé d’accéder, avait pu concevoir N quelques craintes pour le maintien de son pouvoir. Les faits que ’ Rousseau rapporte, et qui n’ont pas été contestés, et beaucoup d’au· ~ tres non moins graves et dont il ne parle pas, prouvent trop bien que tres souvent les lois fondamentales et les formes conservatrices de la vie et des propriétés furent violées de la maniere la plus odieuse,no· tamment lorsqu’en 18o7, a l’occasion d’un mouvement populaire, le petit Conseil, s’étant procuré le secours de quatre cents soldats ber- nois et zurichois, fit fusiller en secret et dans sa prison Pierre Fatio, qui s’était montré le plus ardent défenseur de la liberté a cette épo- que, et qu’au rnépris d’une amnistie solennelle plus de quatre-vingts personnes furent exilées et Hétries. De nouveaux abus d’autorité exciterent, en 1738, un mouvement semblable; il y Cut prise d’armes et meme hostilités ouvertes, pour la cessation desquelles la France, Zurich et Berne offrirent leur ar- bitrage. Cet arbitrage fut accepté, et il en résulta l’édit constitution- nel de la meme année, auquel les puissances médiatrices ajouterent un acte de garantie mutuelle. Enfin, le décret lancé contre Rousseau, en 1762, fut le signal d’une troisieme révolution, en donnant lieu 21 des representations _ sur l’inobservation des lois a son égard. Le petit Conseil ne répondit aux représentants que par l’exercice du droit négatif. Ce refus de rendre justice amena, de la part des citoyens et bourgeois, réunis en Conseil général, celui d’élire des syndics, selon l’usage; ce qui était sans exemple dans les fastes de la république. A peu pres dans le meme temps, un citoyen, nommé Robert Co- velle, qui avait encouru les censures ecclésiastiques pour une faute honteuse, refusa de se mettre e genoux devant le Consistoire, suivant l � l’usage, et ce refus, qui, dans un autre temps, eut a peine attiré l’attention, appuyé cette fois par un assez grand nombre de citoyens, fut une cause nouvelle de discorde. Dans ces circonstances, l’affaire de Rousseau et une Réponse aux Lettres écrites de la campagne, brochure composée par quelques représentants, ne contribuèrent pas peu à exaspérer les esprits. « Genève, dit l’historien cité plus haut, retraçait le tableau que Rome avait déjà offert au monde: d’un côté les patriciens, formant le petit nombre, entraînés à des concessions qui devenaient chaque jour plus considérables; de l’autre, le peuple, abusant de sa force, et demandant toujours davantage la mesure qu’on lui accordait. » Quatre ans s’étaient passés ainsi, quand le Sénat, pressé plus vivement que jamais, eut recours aux trois puissances garantes de l’exécution de l’édit de 1738. Les médiateurs, n’ayant pu parvenir à accorder les parties contestantes, se retirèrent à Soleure, où ils rédigèrent une espèce de jugement, sous le nom de prononcé, auquel le duc de Choiseul tenta de soumettre les Genevois, en employant contre eux tous les moyens possibles de contrainte, excepté pourtant la force ouverte; mais la fermeté des citoyens rendit ces moyens inutiles. Ils allèrent jusqu’à s’armer de pistolets au moment de se réunir en Conseil général, menaçant de casser la tête au premier qui consentirait à entendre seulement la lecture de ce prononcé, ou ils ne voyaient autre chose que la loi de l’étranger, qu’on voulait leur faire subir. Ils avaient réussi d’un autre côté à intéresser l’Angleterre en leur faveur, et Voltaire lui-même, en prenant intérêt à leur cause, y ajoutait tout le poids de son influence personnelle. Enfin, renonçant à l’emploi de la force, le Sénat entama avec les citoyens des négociations qui amenèrent le traité de 1768, nommé Édit de pacification. Par cet édit, le Conseil général obtint l’élection de la moitié des membres du petit Conseil, et le droit appelé de réélection, c’est-à-dire de pouvoir chaque année exclure du Sénat quatre de ses membres, lesquels, après une seconde exclusion de ce genre, n’y pouvaient plus rentrer. Ce droit fut surtout accordé au Conseil général pour balancer l’abus du droit négatif, sur lequel on ne stipula rien.

Deux ans après, les dissensions recommencèrent, et cette fois ce furent les prétentions des natifs qui les firent naître. Mais comme, dès ce moment, il n’est plus question de Genève dans aucun écrit de Rousseau, ni dans ses lettres, ces dissensions deviennent étrangères à notre sujet… XI LE CONTRAT SOCIAL CONDAMNÉ À GENÈVE Conclusions de M. le procureur général Henri-Robert Tronchin, sur le Contrat social et l’Émile de Rousseau.

Magnifiques et Trés-honorés seigneurs, les devoirs de mon ministère m’obligent de déférer à vos seigneuries deux livres intitulés: le premier du Contrat social, etc.

Les précautions prises par vos seigneuries pour arrêter la distribution de ces deux ouvrages, au moment même où ils ont été annoncés, ne m’ont pas permis de les examiner en détail, mais le coup d’œil le plus rapide ne découvre que trop la nécessité d’en flétrir sans retard les principes et de prémunir le public contre des poisons d’autant plus dangereux qu’ils sont plus habilement préparés.

On trouve dans ces deux livres, qui étincellent d’audace et de génie, des vérités sublimes et des erreurs pernicieuses, l’anarchie et la liberté confondues, le chaos de l’état de nature porté dans le système des sociétés civiles, la cognée mise, si je l’ose dire, à la racine de tous les gouvernements; la morale la plus pure et le scepticisme le plus décidé sur les objets de la foi; le christianisme exalté et insulté tour à tour; les principes de la religion naturelle annoncés avec une lumière et une énergie majestueuses, mais scandaleusement établis sur les ruines de la religion révélée.

Dans le Contrat social, l’auteur, après avoir fait dériver l’autorité des gouvernements des sources les plus pures, après avoir heureusement développé les avantages immenses de l’état civil sur l’état de nature, ramène bientôt tous les désordres de cet état primitif; les lois constitutives de tout gouvernement lui paraissent toujours révocables, il n’aperçoit aucun engagement réciproque entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés; les premiers ne lui paraissent que des instruments que les peuples peuvent toujours changer ou briser à leur gré. Il suppose dans les volontés générales des peuples la même instabilité que dans les volontés particulières des individus, et partant du principe qu’il est de l’essence de la volonté des nations, comme de celle des particuliers, de ne pouvoir se gêner elle-même, qu’elle est également mobile et indestructible, il ne voit toutes les formes de gouvernement que comme des formes provisionnelles, comme des essais qu’on peut toujours varier; ce n’est pas chez lui un y principe métaphysique dont il serait trop rigoureux peut-être de lui imputer les conséquences; c’est selon lui la base de tous les gouvernements. Il ne connaît point d’autre moyen d’en prévenir les usurpations que de fixer des assemblées périodiques pendant lesquelles le gouvernement est suspendu et où, sans qu’il soit besoin de convocation formelle, on discute séparément et à la pluralité des suffrages si l’on conservera la forme du gouvernement reçu et les magistrats établis.

Ces assemblées périodiques, expressément proscrites par nos lois et qui rendent la liberté plus accablante que la servitude même, ne peuvent en être regardées que comme le délire; mais cette liberté extrême est la divinité de l’auteur, c’est à cet objet qu’il immole les principes les plus sacrés et, trouvant dans l’Évangile des préceptes qui gênent cette funeste indépendance, une république chrétienne n’est à ses yeux qu’une contradiction dans les termes, la religion, qu’un appui pour la tyrannie et les chrétiens que des hommes faits pour ramper dans le plus vil esclavage.

S’il n’y avait dans Émile, c’est-à-dire dans le Traité de l’Éducation, que ces maximes outrées qui y sont éparses, ce morceau ne devrait être regardé que comme un rêve philosophique d’autant moins dangereux qu’il est plus singulier et qu’on y rencontre aussi des conseils très sages; mais on y trouve des peintures licencieuses d’autant plus séduisantes qu’elles sont plus finies et plus animées, une satire indécente de la religion du pays où il fut accueilli; des traits insultants contre une nation puissante et respectable, dont il n’a encore éprouvé que la patience et la bonté. Ces excès ne sont que des degrés à de plus grands excès; la religion révélée, objet capital de l’éducation, devient chez lui l’objet de la discussion la plus téméraire; il lève d’une main hardie le voile de ses mystères; il en mesure les dogmes à ses idées particulières, il n’en sape pas les fondements, il s’efforce tout ouvertement de les renverser; il voudrait en arracher les plus fermes appuis, les prophéties et les miracles, et s’il paraît étonné de la sublimité de sa morale et de la majesté de son auteur, il déclare n’être pas moins confondu par les difficultés qui lui paraissent environner le système évangélique et il ne trouve de certain que l’impossibilité d’être obligé de s’y soumettre.

La plus sévère animadversion de la justice paraît à peine suffire contre l’auteur de deux ouvrages où la religion et le gouvernement ne furent jamais plus directement attaqués et auxquels il met audacieusement son nom. Cependant, j’estime que dans l’état actuel des choses, la sévérité doit se borner aux ouvrages mêmes… (Extrait des registres du Petit Conseil du 19 juin 1762.) Vu les conclusions du sieur Procureur général et ouï le rapport des seigneurs scholarques sur deux livres intitulés, le premier Contrat social ou Principes du droit politique, par J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, avec cette devise: Fœderis æquas dicamus leges (Énéide, XI), imprimé à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1762; le second Émile ou de l’Éducation, par J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, ayant pour devise: Sanabilibus ægrotamus malis, ipsaque nos in rectum genitos, natura si emendari velimus, juvat (Seneca, De Ira, cap. XIII). avec privilège de nos seigneurs des États de Hollande et de Westfrise, l’avis a été de condamner les livres sus-mentionnés à être lacérés et brûlés par l’exécuteur de la haute justice, devant la porte de l’hôtel de ville, comme téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chrétienne et tous les gouvernements, faisant expresses institutions et défenses à tous imprimeurs, libraires et colporteurs, de les imprimer, vendre ou distribuer, enjoignant à quiconque aurait des exemplaires de les rapporter en chancellerie dans l’espace de trois jours pour y être supprimés, lequel jugement a été prononcé à huis ouverts et mis à exécution.

On a opiné ensuite ce qu’il y a à faire par rapport à la personne dudit J-J. Rousseau absent, et l’avis a été qu’en cas qu’il vienne dans la ville ou dans les terres de la seigneurie, il devra être saisi et appréhendé pour être ensuite prononcé sur sa personne ce qu’il appartiendra (arrêt du 9 juin, mis à exécution le 11).

Extrait des registres du Petit Conseil du 9 juillet 1762.

On a lu une lettre du sieur Sellon, datée de Paris, du 1 de ce mois, par laquelle il mande qu’il a communiqué à M. le comte de Choiseul le jugement du Magnifique conseil sur les deux livres de J.-J. Rousseau et que Son Excellence lui a témoigné qu’elle voyait avec plaisir que ces ouvrages eussent fait à Genève la même impression qu’à Paris, et que le gouvernement y eût pourvu de la même manière que le Parlement.

Lettre de Voltaire à Damilaville, 25 juin 1762.

« Les frères des Délices ont reçu les lettres du 19 juin de leur cher frère. Ils chercheront le Contrat social; ce petit livre a été brûlé à Genève dans le même bûcher que le fade roman d’Émile, et Jean-Jacques a été décrété de prise de corps comme à Paris. Ce Contrat social ou insocial n’est remarquable que par quelques injures dites grossièrement aux rois par le citoyen du bourg de Genève et par quatre pages insipides contre la religion chrétienne. Ces quatre pages ne sont que des centons de Bayle. Ce n’était pas la peine d’être plagiaire. L’orgueilleux Jean-Jacques est à Amsterdam, où l’on fait plus de cas d’une cargaison de poivre que de ses paradoxes. » TABLE DES MATIÈRES Pages.

Introduction Du Contrat social TABLE DES LIVRES ET DES CHAPITRES LIVRE I Où l’on recherche comment l’homme passe de l’état de nature à l’état civil et quelles sont les conditions essentielles du pacte.

Chap. I. — Sujet de ce premier livre Chap. II. — Des premières sociétés Chap. III. — Du droit du plus fort Chap. IV. — De l’esclavage Chap. V. — Qu’il faut toujours remonter à une première convention Chap. VI. — Du pacte social Chap. VII. — Du souverain Chap. VIII. — De l’état civil Chap. IX. — Du domaine réel LIVRE II Où il est traité de la législation.

Chap. I. — Que la souveraineté est inaliénable Chap. II. — Que la souveraineté est indivisible Chap. III. — Si la volonté générale peut errer Chap. IV. — Des bornes du pouvoir souverain Chap. V. — Du droit de vie et de mort Chap. VI. — De la loi Chap. VII. — Du législateur Chap. VIII. — Du peuple Chap. IX. — Suite Chap. X. — Suite Chap. XI. — Des divers systèmes de législation Chap. XII. — Division des lois LIVRE III Où il est traité des lois politiques, c’est-à-dire de la forme du gouvernement.

Chap. I. — Du gouvernement en général Chap. II. — Des principes qui constituent les diverses formes de gouvernement Chap. III. — Division des gouvernements Chap. IV. — De la démocratie Chap. VI. — De la monarchie Chap. VII. — Des gouvernements mixtes Chap. VIII. — Que toute forme de gouvernement n’est pas propre à tout pays Chap. IX. — Des signes d’un bon gouvernement Chap. X. — De l’abus du gouvernement et de sa pente à dégénérer Chap. XI. — De la mort du corps politique Chap. XII. — Comment se maintient l’autorité souveraine Chap. XIII. — Suite Chap. XIV. — Suite Chap. XV. — Des députés ou représentants Chap. XVI. — Que l’institution du gouvernement n’est point un contrat Chap. XVII. — De l’institution du gouvernement Chap. XVIII. — Moyen de prévenir les usurpations du gouvernement LIVRE IV Où continuant de traiter des lois politiques on expose les moyens d’affermir la constitution de l’État.

Chap. I. — Que la volonté générale est indestructible Chap. II. — Des suffrages Chap. III. — Des élections Chap. IV. — Des comices romains Chap. V. — Du tribunat Chap. VI. — De la dictature Chap. VII. — De la censure Chap. VIII. — De la religion civile Chap. IX. — Conclusion Appendices: I. — Manuscrit de Genève II. — Extraits des Manuscrits de Neuchâtel III. — Renseignements fournis par Rousseau sur la composition du Contrat social’' IV. — Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (Extraits) V. — Extraits de l’Économie politique VI. — Le Sommaire du Contrat social dans le livre V de l’Émile VII. — Lettre I (extraits) et Lettre VI de la Montagne VIII. — Rousseau et le Systeme fédératif IX. — Rousseau et les Protestants X. — Note sur la Constitution de Genève XI. — Le Contrat social condamné à Genève PLANCHES HORS TEXTE I. — Reproduction de la Couverture du Manuscrit catalogué sous le n° 7840 à la Bibliothèque de Neuchâtel.

II. — Reproduction du feuillet 1 du Manuscrit de Genève.

III. — Reproduction du feuillet 28 du Manuscrit de Genève.

IV. — Reproduction du verso d’un feuillet du Manuscrit de Genève.

IMPRIMÉ PAR CHAMEROT ET RENOUARD PARIS INTRODUCTION En examinant la constitution des États qui composaient l’Europe, j’ai vu que les uns étaient trop grands pour pouvoir être bien gouvernés, les autres trop petits pour pouvoir se maintenir dans l’indépendance. Les abus infinis qui règnent dans tous m’ont paru difficiles à prévenir mais impossibles à corriger, parce que la plupart de ces abus sont fondés sur l’intérêt même des seuls qui les pourraient abolir. J’ai trouvé que les liaisons qui subsistent entre toutes les puissances ne laisseraient jamais à aucune d’elles le temps et la sûreté nécessaires pour refondre sa constitution. Enfin les préjugés sont tellement contraires à toute espèce de changement, qu’à moins d’avoir la force en main, il faut être aussi simple que l’abbé de Saint-Pierre pour proposer la moindre innovation dans quelque gouvernement que ce soit.

Rousseau. Manuscrit de la bibliothèque de Neuchâtel (n 7840 du catalogue).

Rousseau est célèbre, mais il n’est pas connu. Nos pères le connaissaient mieux. Comme lui, ils étaient déistes et n’en rougissaient pas. Comme lui, ils n’aimaient pas les prêtres, et le disaient bien haut. Comme lui, ils détestaient l’ancien régime et ne croyaient pas en cela faire preuve d’intolérance ni méconnaître l’histoire. Le recueil complet des œuvres de Rousseau formait, avec celui de Voltaire, le noyau de la bibliothèque de tout homme instruit; c’étaient les classiques de la Révolution; ces deux philosophes ennemis, la reconnaissance nationale les réconciliait dans un même sentiment de piété et d’admiration. J’ai connu quelques-uns de ces vieillards, qui gardaient dans le cœur la foi du Vicaire savoyard; c’étaient de braves gens, et je dois à la vérité de dire qu’ils valaient mieux que nous.

De tous les écrits de Rousseau, le Contrat social est peut-être celui dont on parle le plus et qu’on lit le moins. L’ouvrage est court cependant et la langue en est admirable; en outre il traite de questions d’une vivante actualité, par exemple de la souveraineté nationale et des rapports de l’Église et de l’État. Le Contrat social n’a donc pas vieilli; c’est notre génération qui n’est plus jeune et qui ne se passionne plus pour les grands sujets. Malgré l’indifférence de l’heure présente, ce livre n’est pas moins écrit pour tous les temps.

Les idées politiques de Rousseau ne sont pas toutes dans le Contrat; celles qui constituent l’ordre social y sont seules établies; l’application de ces principes aux mœurs et aux lois particulières est en dehors de son plan. Ces questions, Rousseau les a étudiées à plusieurs reprises dans l’Économie politique d’abord, dans la Polysynodie ensuite, et plus tard dans les projets de gouvernement pour la Corse et pour la Pologne. C’est là qu’il faut les chercher; elles ne forment pas un corps complet de doctrines; mais on y trouve des vues fort remarquables, notamment sur la propriété, sur l’impôt, sur l’éducation publique, sur le service militaire, sur l’hérédité.

Nous nous bornons ici au Contrat social; en l’annotant, notre préoccupation constante a été de nous effacer derrière l’auteur et de le laisser lui-même expliquer son œuvre; une courte introduction nous paraît cependant nécessaire pour fixer certaines idées dont il ne pouvait lui-même donner la clef.

Tous ceux qui ont étudié la politique de Rousseau, et les Genevois en particulier, se sont beaucoup tourmentés pour savoir en quoi pouvait précisément consister cet ouvrage sur les Institutions que mentionnent à plusieurs reprises les Confessions, et dont le Contrat social ne serait qu’un fragment. La question nous est, en un sens, étrangère, car le Contrat social n’en forme pas moins un tout complet et bien ordonné. Mais, même à notre point de vue, il n’était pas sans intérêt de rechercher les différentes phases qu’a pu traverser la pensée de Rousseau avant d’aboutir à la forme définitive qu’il a donnée à une partie fondamentale de ses conceptions dans le Contrat social. Pour cette enquête les renseignements positifs nous font défaut et nous sommes réduits à des conjectures. En dehors des assertions de Rousseau, nous n’avons d’autres indices que ceux qui nous sont fournis par quelques manuscrits conservés dans les bibliothèques de Genève et de Neuchâtel et provenant de legs faits à Genève par la famille Moultou et à Neuchâtel par du Peyrou. Nous savons, en effet, que Rousseau avait confié à ses amis Moultou et du Peyrou ses papiers les plus importants. On a mis plus d’une fois en doute la bonne foi de Jean-Jacques dans ses Confessions; quant à moi, je crois ses déclarations toujours sincères et je me suis fait une règle de les tenir pour exactes, surtout aux époques où sa mémoire, peut-être affaiblie, pouvait s’aider des documents assez nombreux qu’il prenait plaisir à rassembler et même à classer avec une minutie de collectionneur. On peut résumer à peu près ainsi les indications que nous donne Rousseau, soit dans les Confessions, soit dans sa Correspondance. Pendant son séjour à Venise, c’est-à-dire en 1743, attaché à l’ambassade de France, comme secrétaire de M. de Montaigu, il eut occasion d’étudier la constitution aristocratique de cette république et d’en noter les vices et les abus. C’est la période de gestation de ses idées. Elles s’agitaient dans son esprit sans prendre encore une forme précise et arrêtée. C’étaient des remarques plutôt que des idées, des observations sans liaison entre elles et ne tendant à aucun but déterminé, comme celles que pourrait faire encore de nos jours un jeune attaché de légation, intelligent et curieux, partagé entre le travail de sa charge et les plaisirs dont elle donne l’occasion. Plusieurs années après, de retour à Paris, dans le milieu assez dissipé des hommes de lettres et du monde des théâtres, adonné à la musique plutôt comme amateur que comme auteur, Rousseau travaille à diverses pièces et divertissements de circonstance. Au milieu de ces occupations sans doute très étrangères à la politique, le hasard et peut-être aussi la fermentation latente de ses anciennes idées l’incitent à concourir à un prix proposé par l’Académie de Dijon sur le sujet suivant: Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.

Son mémoire est couronné; il le publie, et le succès de cet ouvrage va par-dessus les nues; le voilà célèbre; il est, pour un moment, l’homme du jour, proné par Diderot et tout le parti des philosophes, et fêté par les salons à la mode qui s’arrachent cet inconnu de la veille dont le coup d’essai est un coup de maître. Cette vogue soudaine et prodigieuse que le mérite, d’ailleurs très réel, de l’œuvre, ne justifiait pas entièrement, ébranla tout l’être moral de Rousseau et décida de sa vocation. Obligé de répondre aux réfutations dirigées contre le système, si contraire aux idées recues, qu’il avait adopté, il fut naturellement amené à approfondir les questions qui se rattachent à l’état primitif de l’homme et à l’origine des sociétés. D’Alembert, dans sa préface de l’Encyclopédie, et le roi de Pologne, dans sa réfutation du discours sur les sciences et les arts, avaient, d’ailleurs, appelé son attention sur l’influence que les lois et l’économie du gouvernement peuvent exercer sur les mœurs des nations. Il sentit se réveiller dans son cœur ce premier besoin d’héroisme et de vertu que son père, sa patrie et Plutarque y avaient mis dans son enfance. Affligé à cette époque, plus douloureusement que jamais, d’une maladie chronique qui devait le tourmenter toute sa vie, il se dégouta du séjour de Paris et de cette vie mondaine qui exaspérait son mal. Quand ses incommodités lui permettaient de sortir, il allait se promener seul, il rêvait « à son grand systéme » et il en jetait quelque chose sur le papier à l’aide d’un livret blanc et d’un crayon qu’il avait toujours dans sa poche. Voilà comment il porta dans ses premiers ouvrages la bile et l’humeur qui l’incitaient à ce travail.

Arrêtons-nous à cette époque de sa vie; elle n’est pas sans intérét pour le sujet qui nous occupe. Rousseau parle positivement ici d’une production assez importante, puisqu’elle l’a jeté, selon sa propre expression, « tout à fait dans la littérature ».

Cette remarque coincide avec les indices que nous fournit un fragment de préface publié par M. Streckeisen-Moultou qui, si l’on en croit l’éditeur, dont les conjectures sont parfois hasardées, aurait été écrite en réponse à une brochure de M. Bordes. Rousseau déclare, dans cet écrit, qu’il a « découvert de grandes choses » dans ses méditations solitaires; qu’il « va reprendre le fil de ses idées », de « ce triste système, fruit d’un examen sincère de la nature de l’homme, de ses facultés et de sa destination ». « Ayant tant d’intérêts à combattre, tant de préjugés à vaincre et tant de choses dures à annoncer, » il n’a pas laissé voir dès l’abord toute sa pensée. Son discours de Dijon n’était « qu’un corollaire » de son système. Jusqu’a présent il n’avait écrit que pour ceux qui savent entendre à demi-mot. Cette fois il va écrire pour le peuple. Ces termes sont presque les mêmes que ceux dont il se sert dans une autre ébauche de préface que M. Streckeisen-Moultou publie en tête de ce qu’il appelle « les fragments » des Institutions politiques, et avec une sorte de plan écrit par Rousseau sur le revers de la feuille ou se trouve cette préface, et qui porte sans autre indication les titres suivants: Grandeur des Nations; des Lois; de la Religion; de l’Honneur; des F…; du Commerce; des Voyages; des Aliments; Abus de Ia Société; Culture des sciences; Examen de la République de Platon.

Il nous semble que le ton de ces préfaces est assez en rapport avec les dispositions auxquelles fait allusion le passage des Confessions relaté ci-dessus et qui nous reporte vers les années 1751-1752; quant aux morceaux que M. Streckeisen a cru devoir grouper comme faisant partie des Institutions politiques, rien ne prouve qu’ils eussent plutôt cette destination que d’autres fragments, conservés à la bibliothèque de Neuchâtel et publiés dans le même volume sous d’autres rubriques. Les uns et les autres pourraient aussi bien se rattacher à la Morale sensitive dont les Confessions ont esquissé le plan, avec ce renseignement que le brouillon de cet ouvrage aurait été égaré, en partie, pendant le séjour de Rousseau à Montmorency. Ce qui nous paraît plus probable, c’est qu’une certaine portion du travail composé par Jean-Jacques à cette époque, a du passer dans le discours sur l’lnégalité: ce qui expliquerait assez bien que Rousseau n’ait pas publié l’étude qu’il annonce dans sa préface restée interrompue. Le nouveau sujet proposé par l’Académie de Dijon se trouvait étre précisément celui qu’il méditait lui-même dans ses promenades solitaires. Ses relations, à cette date, avec Condillac avaient dû lui suggérer sa théorie sur l’origine des langues, qui forme un des passages le plus intéressants du Discours sur l’lnégalité, bien que hors de proportion par son étendue avec les autres développements de cet ouvrage. Ce morceau a dû être composé avant le Discours sur l’lnégalité,