SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où l’horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, & l’on observe les objets qui rendent reconnoissable le lieu de son coucher. Le lendemain, pour respirer le frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se leve. On le voit s’annoncer de loin par les traits de feu qu’il lance au-devant de lui. L’incendie augmente, l’orient paroit tout en flammes: à leur éclat on attend l’astre long-tems avant qu’il se montre: à chaque instant on croit le voir paroître; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair & remplit aussi-tôt tout l’espace: le voile des ténebres s’efface & tombe. L’homme reconnoit son séjour & le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle; le jour naissant qui l’éclaire, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d’un brillant réseau de rosée, qui réfléchit à l’œil la lumiere & les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent & saluent de concert le Pere de la vie; en ce moment pas un seul ne se tait. Leur gazouillement, foible encore, est plus lent & plus doux que dans le reste de la journée, il se sent de la langueur d’un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu’à l’ame. Il y a là un quart-d’heure d’enchantement auquel nul homme ne résiste: un spectacle si grand, si beau, si délicieux n’en laisse aucun de sang-froid.

Plein de l’enthousiasme qu’il éprouve, le maître veut le communiquer à l’enfant: il croit l’émouvoir, en le rendant attentif aux sensations dont il est ému lui-même. Pure bêtise! C’est dans le cœur de l’homme qu’est la vie du spectacle de la Nature; pour le voir il faut le sentir. L’enfant apperçoit les objets; mais il ne peut appercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu’il n’a point acquise, il faut des sentimens qu’il n’a point éprouvés, pour sentir l’impression composée qui résulte à la fois de toutes ces sensations. S’il n’a long-tems parcouru des plaines arides, si des sables ardens n’ont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocante des rochers frappés du soleil ne l’oppressa jamais, comment goûtera-t-il l’air frais d’une belle matinée? comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l’humide vapeur de la rosée, le marcher mol & doux sur la pelouse, enchanteront-ils ses sens? Comment le chant des oiseaux lui causera-t-il une émotion voluptueuse, si les accens de l’amour & du plaisir lui sont encore inconnus? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imagination ne sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir? Enfin comment s’attendrira-t-il sur la beauté du spectacle de la Nature, s’il ignore quelle main prit soin de l’orner?

Ne tenez point à l’enfant des discours qu’il ne peut entendre. Point de descriptions, point d’éloquence, point de figures, point de poésie. Il n’est pas maintenant question de sentiment ni de goût. Continuez d’être clair, simple & froid; le tems ne viendra que trop tôt de prendre un autre langage.

Élevé dans l’esprit de nos maximes, accoutumé à tirer tous ses instruments de lui-même, & à ne recourir jamais à autrui qu’après avoir reconnu son insuffisance, à chaque nouvel objet qu’il voit il l’examine long-tems sans rien dire. Il est pensif & non questionneur. Contentez-vous donc de lui présenter à propos les objets; puis quand vous verrez sa curiosité suffisamment occupée, faites-lui quelque question laconique qui le mette sur la voie de la résoudre.

Dans cette occasion après avoir bien contemplé avec lui le soleil levant, après lui avoir fait remarquer du même côté les montagnes & les autres objets voisins, après l’avoir laissé causer là-dessus tout à son aise, gardez quelques momens le silence comme un homme qui rêve, & puis vous lui direz; je songe qu’hier au soir le soleil s’est couché là, & qu’il s’est levé là ce matin. Comment cela se peut-il faire? N’ajoutez rien de plus; s’il vous fait des questions, n’y répondez point; parlez d’autre chose. Laissez-le à lui-même, & soyez sûr qu’il y pensera.

Pour qu’un enfant s’accoutume à être attentif, & qu’il soit bien frappé de quelque vérité sensible, il faut bien qu’elle lui donne quelques jours d’inquiétude avant de la découvrir. S’il ne conçoit pas assez celle-ci de cette maniere, il y a moyen de la lui rendre plus sensible encore, & ce moyen c’est de retourner la question. S’il ne sait pas comment le soleil parvient de son coucher à son lever, il sait au moins comment il parvient de son lever à son coucher; ses yeux seuls le lui apprennent. Éclaircissez donc la premiere question par l’autre: ou votre Éleve est absolument stupide, ou l’analogie est trop claire pour lui pouvoir échapper. Voilà sa premiere leçon de Cosmographie.

Comme nous procédons toujours lentement, d’idée sensible en idée sensible, que nous nous familiarisons long-tems avec la même avant de passer à une autre, & qu’enfin nous ne forçons jamais notre Éleve d’être attentif, il y a loin de cette premiere leçon à la connoissance du cours du soleil & de la figure de la terre: mais comme tous les mouvemens apparens des corps célestes tiennent au même principe, & que la premiere observation mene à toutes les autres, il faut moins d’effort, quoiqu’il faille plus de tems, pour arriver d’une révolution diurne au calcul des éclipses, que pour bien comprendre le jour & la nuit.

Puisque le soleil tourne autour du monde il décrit un cercle, & tout cercle doit avoir un centre, nous savons déjà cela. Ce centre ne sauroit se voir, car il est au cœur de la terre, mais on peut sur la surface marquer deux points qui lui correspondent. Une broche passant par les trois points & prolongée jusqu’au Ciel de part & d’autre, sera l’axe du monde & du mouvement journalier du soleil. Un toton rond tournant sur sa pointe représente le Ciel tournant sur son axe, les deux pointes du toton sont les deux poles: l’enfant sera fort aise d’en connoître un: je le lui montre à la queue de la petite ourse. Voilà de l’amusement pour la nuit; peu-à-peu l’on se familiarise avec les étoiles, & de-là naît le premier goût de connoître les planetes & d’observer les constellations.

Nous avons vu lever le soleil à la Saint-Jean; nous l’allons voir aussi lever à Noël ou quelque autre beau jour d’hiver: car on sait que nous ne sommes pas paresseux & que nous nous faisons un jeu de braver le froid. J’ai soin de faire cette seconde observation dans le même lieu où nous avons fait la premiere, & moyennant quelque adresse pour préparer la remarque, l’un ou l’autre ne manquera pas de s’écrier. Oh, oh! voilà qui est plaisant! le soleil ne se leve plus à la même place! Ici sont nos anciens renseignemens & à présent il s’est levé là; &c… Il y a donc un orient d’été & un orient d’hiver, &c… Jeune maître, vous voilà sur la voie. Ces exemples vous doivent suffire pour enseigner très-clairement la sphere, en prenant le monde pour le monde, & le soleil pour le soleil.

En général ne substituez jamais le signe à la chose, que quand il vous est impossible de la montrer. Car le signe absorbe l’attention de l’enfant, & lui fait oublier la chose représentée.

La sphere armillaire me paroit une machine mal composée, & exécutée dans de mauvaises proportions. Cette confusion de cercles & les bizarres figures qu’on y marque, lui donnent un air de grimoire qui effarouche l’esprit des enfans. La terre est trop petite, les cercles sont trop grands, trop nombreux; quelques-uns comme les colures, sont parfaitement inutiles; chaque cercle que la terre; l’épaisseur du carton leur donne un air de solidité qui les fait prendre pour des masses circulaires réellement existantes, & quand vous dites à l’enfant que ces cercles sont imaginaires, il ne sait ce qu’il voit, il n’entend plus rien.

Nous ne savons jamais nous mettre à la place des enfans, nous n’entrons pas dans leurs idées, nous leur prêtons les nôtres, & suivant toujours nos propres raisonnemens, avec des chaînes de vérités, nous n’entassons qu’extravagances & qu’erreurs dans leur tête.

On dispute sur le choix de l’analyse ou de la synthese pour étudier les sciences. Il n’est pas toujours besoin de choisir. Quelquefois on peut résoudre & composer dans les mêmes recherches, & guider l’enfant par la méthode enseignante, lorsqu’il croit ne faire qu’analyser. Alors en employant en même tems l’une & l’autre, elles se serviroient mutuellement de preuves. Partant à la fois des deux points opposés, sans penser faire la même route, il seroit tout surpris de se rencontrer, & cette surprise ne pourroit qu’être fort agréable. Je voudrois, par exemple, prendre la géographie par ses deux termes, & joindre à l’étude des révolutions du globe la mesure de ses parties, à commencer du lieu qu’on habite. Tandis que l’enfant étudie la sphere & se transporte ainsi dans les Cieux, ramenez-le à la division de la terre & montrez-lui d’abord son propre séjour.

Ses deux premiers points de géographie seront la ville où il demeure & la maison de campagne de son pere; ensuite les lieux intermédiaires, ensuite les rivieres du voisinage, enfin l’aspect du soleil & la maniere de s’orienter. C’est ici le point de réunion. Qu’il fasse lui-même la carte de tout cela; carte très-simple & d’abord formée de deux seuls objets auxquels il ajoute peu-à-peu les autres, à mesure qu’il sait, ou qu’il estime leur distance & leur position. Vous voyez déjà quel avantage nous lui avons procuré d’avance, en lui mettant un compas dans les yeux.

Malgré cela, sans doute, il faudra le guider un peu, mais très-peu, sans qu’il y paroisse. S’il se trompe, laissez-le faire, ne corrigez point ses erreurs. Attendez en silence qu’il soit en état de les voir & de les corriger lui-même, ou tout au plus dans une occasion favorable, amenez quelque opération qui les lui fasse sentir. S’il ne se trompoit jamais, il n’apprendroit pas si bien. Au reste, il ne s’agit pas qu’il sache exactement la topographie du pays, mais le moyen de s’en instruire; peu importe qu’il ait des cartes dans la tête, pourvu qu’il conçoive bien ce qu’elles représentent & qu’il ait une idée nette de l’art qui sert à les dresser. Voyez déjà la différence qu’il y a du savoir de vos Éleves à l’ignorance du mien! Ils savent les cartes, & lui les fait. Voici de nouveaux ornemens pour sa chambre.

Souvenez-vous toujours que l’esprit de mon institution n’est pas d’enseigner à l’enfant beaucoup de choses, mais de ne laisser jamais entrer dans son cerveau que des idées justes & claires. Quand il ne sauroit rien, peu m’importe, pourvu qu’il ne se trompe pas; & je ne mets des vérités dans sa tête que pour le garantir des erreurs qu’il apprendroit à leur place. La raison, le jugement viennent lentement, les préjugés accourent en foule, c’est d’eux qu’il le faut préserver. Mais si vous regardez la science en elle-même vous entrez dans une mer sans fond, sans rive, toute pleine d’écueils; vous ne vous en tirerez jamais. Quand je vois un homme épris de l’amour des connoissances, se laisser séduire à leur charme, & courir de l’une à l’autre sans savoir s’arrêter, je crois voir un enfant sur le rivage amassant des coquilles, & commençant par s’en charger; puis, tenté par celles qu’il voit encore, en rejetter, en reprendre, jusqu’à ce qu’accablé de leur multitude & ne sachant plus que choisir, il finisse par tout jetter & retourne à vuide.

Durant le premier âge le tems étoit long; nous ne cherchions qu’à le perdre, de peur de le mal employer. Ici c’est tout le contraire, & nous n’en avons pas assez pour faire tout ce qui seroit utile. Songez que les passions approchent, & que sitôt qu’elles frapperont à la porte, votre Éleve n’aura plus d’attention que pour elles. L’âge paisible d’intelligence est si court, il passe si rapidement, il a tant d’autres usages nécessaires, que c’est une folie de vouloir d’autres usages nécessaires, que c’est une folie de vouloir qu’il suffise à rendre un enfant savant. Il ne s’agit point de lui enseigner les sciences, mais de lui donner du goût pour les aimer, & des méthodes pour les apprendre, quand ce goût sera mieux développé. C’est là très-certainement un principe fondamental de toute bonne éducation.

Voici le tems aussi de l’accoutumer peu-à-peu à donner une attention suivie au même objet; mais ce n’est jamais la contrainte, c’est toujours le plaisir ou le desir qui doit produire cette attention; il faut avoir grand soin qu’elle ne l’accable point & n’aille pas jusqu’à l’ennui. Tenez donc toujours l’œil au guet, & quoi qu’il arrive, quittez tout avant qu’il s’ennuie; car il n’importe jamais autant qu’il apprenne, qu’il importe qu’il ne fasse rien malgré lui.

S’il vous questionne lui-même, répondez autant qu’il faut pour nourrir sa curiosité, non pour la rassasier: sur-tout quand vous voyez qu’au lieu de questionner pour s’instruire, il se met à battre la campagne & à vous accabler de sottes questions, arrêtez-vous à l’instant, sûr qu’alors il ne se soucie plus de la chose, mais seulement de vous asservir à ses interrogations. Il faut avoir moins d’égard aux mots qu’il prononce, qu’au motif qui le fait parler. Cet avertissement, jusqu’ici moins nécessaire, devient de la derniere importance aussi-tôt que l’enfant commence à raisonner.

Il y a une chaîne de vérités générales, par laquelle toutes les sciences tiennent à des principes communs & se développent successivement. Cette chaîne est la méthode des Philosophes; ce n’est point de celle-là qu’il s’agit ici. Il y en a une toute différente par laquelle chaque objet particulier en attire un autre, & montre toujours celui qui le suit. Cet ordre qui nourrit par une curiosité continuelle l’attention qu’ils exigent tous, est celui que suivent la plupart des hommes, & sur-tout celui qu’il faut aux enfans. En nous orientant pour lever nos cartes, il a fallu tracer des méridiennes. Deux points d’intersection entre les ombres égales du matin & du soir, donnent une méridienne excellente pour un astronome de treize ans. Mais ces méridiennes s’effacent; il faut du tems pour les tracer; elles assujettissent à travailler toujours dans le même lieu; tant de soins, tant de gêne l’ennuyeroient à la fin. Nous l’avons prévu; nous y pourvoyons d’avance.

Me voici de nouveau dans mes longs & minutieux détails. Lecteurs, j’entends vos murmures & je les brave: je ne veux point sacrifier à votre impatience la partie la plus utile de ce livre. Prenez votre parti sur mes longueurs; car pour moi j’ai pris le mien sur vos plaintes.

Depuis long-tems nous nous étions apperçus mon Éleve & moi, que l’ambre, le verre, la cire, divers corps frottés attiroient les pailles, & que d’autres ne les attiroient pas. Par hazard nous en trouvons un qui a une vertu plus singuliere encore: c’est d’attirer à quelque distance, & sans être frotté, la limaille & d’autres brins de fer. Combien de tems cette qualité nous amuse sans que nous puissions y rien voir de plus? Enfin, nous trouvons qu’elle se communique au fer même aimanté dans un certain sens. Un jour nous allons à la foire ; un Joueur de gobelets attire avec un morceau de pain un canard de cire flottant sur un bassin d’eau. Fort surpris, nous ne disons pourtant pas, c’est un Sorcier; car nous ne savons ce que c’est qu’un Sorcier. Sans cesse frappés d’effets dont nous ignorons les causes, nous ne nous pressons de juger de rien, & nous restons en repos dans notre ignorance, jusqu’à ce que nous trouvions l’occasion d’en sortir.

De retour au logis, à force de parler du canard de la foire, nous allons nous mettre en tête de l’imiter: nous prenons une bonne aiguille bien aimantée, nous l’entourons de cire blanche, que nous façonnons de notre mieux en forme de canard, de sorte que l’aiguille traverse le corps & que la tête fasse le bec. Nous posons sur l’eau le canard, nous approchons du bec un anneau de clef, & nous voyons avec une joie facile à comprendre que notre canard suit la clef, précisément comme celui de la foire suivoit le morceau de pain. Observer dans quelle direction le canard s’arrête sur l’eau quand on l’y laisse en repos, c’est ce que nous pourrons faire une autre fois. Quant à présent tout occupés de notre objet, nous n’en voulons pas davantage.

Dès le même soir nous retournons à la foire avec du pain préparé dans nos poches, & sitôt que le Joueur de gobelets a fait son tour, mon petit docteur, qui se contenoit à peine lui dit que ce tour n’est pas difficile, & que lui-même en fera bien autant: il est pris au mot. À l’instant il tire de sa poche le pain où est caché le morceau de fer: en approchant de la table le cœur lui bat; il présente le pain presque en tremblant; le canard vient & le suit; l’enfant s’écrie & tressaillit d’aise. Aux battemens de mains, aux acclamations de l’assemblée la tête lui tourne, il est hors de lui. Le Bateleur interdit, vient pourtant l’embrasser, le féliciter, & le prie de l’honorer encore le lendemain de sa présence, ajoutant qu’il aura soin d’assembler plus de monde encore pour applaudir à son habileté. Mon petit naturaliste enorgueilli veut babiller; mais sur-le-champ je lui ferme la bouche & l’emmene comblé d’éloges.

L’enfant jusqu’au lendemain, compte les minutes avec une risible inquiétude. Il invite tout ce qu’il rencontre, il voudroit que tout le genre humain fût témoin de sa gloire; il attend l’heure avec peine, il la devance: on vole au rendez-vous; la salle est déjà pleine. En entrant son jeune cœur s’épanouit. D’autres jeux doivent précéder; le Joueur de gobelets se surpasse, & fait des choses surprenantes. L’enfant ne voit rien de tout cela: il s’agite, il sue, il respire à peine, il passe son tems à manier dans sa poche son morceau de pain d’une main tremblante d’impatience. Enfin son tour vient; le maître l’annonce au Public avec pompe. Il s’approche un peu honteux, il tire son pain… nouvelle vicissitude des choses humaines! le canard, si privé la veille, est devenu sauvage aujourd’hui; au lieu de présenter le bec, il tourne la queue & s’enfuit; il évite le pain & la main qui le présente, avec autant de soin qu’il les suivoit auparavant. Après mille essais inutiles & toujours hués, l’enfant se plaint, dit qu’on le trompe, que c’est un autre canard qu’on a substitué au premier, & défie le Joueur de gobelets d’attirer celui-ci.

Le Joueur de gobelets sans répondre prend un morceau de pain, le présente au canard: à l’instant le canard suit le pain & vient à la main qui le retire. L’enfant prend le même morceau de pain, mais loin de réussir mieux qu’auparavant, il voit le canard se moquer de lui & faire des pirouettes tout autour du bassin; il s’éloigne enfin tout confus & n’ose plus s’exposer aux huées.

Alors le Joueur de gobelets prend le morceau de pain que l’enfant avoit apporté & s’en sert avec autant de succès que du sien; il en tire le fer devant tout le monde; autre risée à nos dépens; puis de ce pain, ainsi vuidé, il attire le canard comme auparavant. Il fait la même chose avec un autre morceau coupé devant tout le monde par une main tierce; il en fait autant avec son gant, avec le bout de son doigt. Enfin il s’éloigne au milieu de la chambre, & d’un ton d’emphase propre a ces gens là, déclarant que son canard n’obéira pas moins à sa voix qu’à son geste, il lui parle & le canard obéit; il lui dit d’aller à droite & il va à droite, de revenir & il revient, de tourner & il tourne; le mouvement est aussi prompt que l’ordre. Les applaudissemens redoublés sont autant d’affronts pour nous; nous nous évadons sans être apperçus, & nous nous renfermons dans notre chambre sans aller raconter nos succès à tout le monde, comme nous l’avions projetté.

Le lendemain matin l’on frappe à notre porte, j’ouvre; c’est l’homme aux gobelets. Il se plaint modestement de notre conduite; que nous avoit-il fait pour nous engager à vouloir décréditer ses jeux & lui ôter son gagne-pain? Qu’y a-t-il donc de si merveilleux dans l’art d’attirer un canard de cire, pour acheter cet honneur aux dépens de la subsistance d’un honnête homme? Ma foi, Messieurs, si j’avois quelque autre talent pour vivre, je ne me glorifierois gueres de celui-ci. Vous deviez croire qu’un homme qui a passé sa vie à s’exercer à cette chétive industrie, en sait là-dessus plus que vous qui ne vous qui occupez que quelques momens. Si je ne vous ai pas d’abord montré mes coups de maître, c’est qu’il ne faut pas se presser d’étaler étourdiment ce qu’on sait; j’ai toujours soin de conserver mes meilleurs tours pour l’occasion, & après celui-ci j’en ai d’autres encore pour arrêter de jeunes indiscrets. Au reste, Messieurs, je viens de bon cœur vous apprendre ce secret qui vous a tant embarrassés, vous priant de n’en pas abuser pour me nuire, & d’être plus retenus une autre fois.

Alors il nous montre sa machine, & nous voyons avec la derniere surprise qu’elle ne consiste qu’en un aimant fort & bien armé, qu’un enfant caché sous la table faisoit mouvoir sans qu’on s’en apperçût.

L’homme replie sa machine, & après lui avoir fait nos remercîmens & nos excuses, nous voulons lui faire un présent; il le refuse. “ Non, Messieurs, je n’ai pas assez à me louer de vous pour accepter vos dons; je vous laisse obligés à moi malgré vous; c’est ma seule vengeance. Apprenez qu’il y a de la générosité dans tous les états; je fais payer mes tours & non mes leçons ”.

En sortant, il m’adresse à moi nommément & tout haut une réprimande. J’excuse volontiers, me dit-il, cet enfant; il n’a péché que par ignorance. Mais vous, Monsieur, qui deviez connoître sa faute, pourquoi la lui avoir laissé faire? Puisque vous vivez ensemble, comme le plus âgé vous lui devez vos soins, vos conseils: votre expérience est l’autorité qui doit le conduire. En se reprochant, étant grand, les torts de sa jeunesse, il vous reprochera sans doute ceux dont vous ne l’aurez pas averti .

Il part & nous laisse tous deux très-confus. Je me blâme de ma molle facilité, je promets à l’enfant de la sacrifier une autre fois à son intérêt, & de l’avertir de ses fautes avant qu’il en fasse; car le tems approche où nos rapports vont changer, & où la sévérité du maître doit succéder à la complaisance du camarade: ce changement doit s’amener par degrés; il faut tout prévoir, & tout prévoir de fort loin.

Le lendemain nous retournons à la foire pour revoir le tour dont nous avons appris le secret. Nous abordons avec un profond respect notre Bateleur-Socrate; à peine osons-nous lever les yeux sur lui: il nous comble d’honnêtetés, & nous place avec une distinction qui nous humilie encore. Il fait ses tours comme à l’ordinaire; mais il s’amuse & se complait long-tems à celui du canard, en nous regardant souvent d’un air assez fier. Nous savons tout & nous ne soufflons pas. Si mon Éleve osoit seulement ouvrir la bouche ce seroit un enfant à écraser.

Tout le détail de cet exemple importe plus qu’il ne semble. Que de leçons dans une seule! Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanité! Jeune maître, épiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi l’humiliation, les disgraces, soyez sûr qu’il n’en reviendra de long-tems un second. Que d’apprêts, direz-vous! j’en conviens; & le tout pour nous faire une boussole qui nous tienne lieu de méridienne.

Ayant appris que l’aimant agit à travers les autres corps, nous n’avons rien de plus pressé que de faire une machine semblable à celle que nous avons vue. Une table évuidée, un bassin très-plat ajusté sur cette table, & rempli de quelques lignes d’eau, un canard fait avec un peu plus de soin, &c. Souvent attentifs autour du bassin, nous remarquons enfin que le canard en repos affecte toujours à peu près la même direction. Nous suivons cette expérience, nous examinons cette direction, nous trouvons qu’elle est du midi au nord; il n’en faut pas davantage, notre boussole est trouvée, ou autant vaut; nous voilà dans la physique.

Il y a divers climats sur la terre, & diverses températures à ces climats. Les saisons varient plus sensiblement à mesure qu’on approche du pôle; tous les corps se resserrent au froid & se dilatent à la chaleur; cet effet est plus mesurable dans les liqueurs, & plus sensible dans les liqueurs spiritueuses: de-là le thermometre. Le vent frappe le visage; l’air est donc un corps, un fluide, on le sent quoiqu’on n’ait aucun moyen de le voir. Renversez un verre dans l’eau, l’eau ne le remplira pas, à moins que vous ne laissiez à l’air une issue; l’air est donc capable de résistance: enfoncez le verre davantage, l’eau gagnera dans l’espace d’air, sans pouvoir remplir tout-à-fait cet espace; l’air est donc capable de compression jusqu’à certain point. Un ballon rempli d’air comprimé, bondit mieux que rempli de toute autre matiere; l’air est donc un corps élastique. Étant étendu dans le bain, soulevez horizontalement le bras hors de l’eau vous le sentirez chargé d’un poids terrible; l’air est donc un corps pesant. En mettant l’air en équilibre avec d’autres fluides, on peut mesurer son poids: de-là le barometre, le siphon, la canne à vent, la machine pneumatique. Toutes les loix de la statique & de l’hydrostatique se trouvent par des expériences tout aussi grossieres. Je ne veux pas qu’on entre pour rien de tout cela dans un cabinet de physique expérimentale. Tout cet appareil d’instrumens & de machines me déplait. L’air scientifique tue la science. Ou toutes ces machines effrayent un enfant, ou leurs figures partagent & dérobent l’attention qu’il devroit à leurs effets.

Je veux que nous fassions nous-mêmes toutes nos machines, & le ne veux pas commencer par faire l’instrument avant l’expérience; mais je veux qu’après avoir entrevu l’expérience, comme par hazard, nous inventions peu-à-peu l’instrument qui doit la vérifier. J’aime mieux que nos instrumens ne soient point si parfaits & si justes; & que nous ayons des idées plus nettes de ce qu’ils doivent être, & des opérations qui doivent en résulter. Pour ma premiere leçon de statique, au lieu d’aller chercher des balances, je mets un bâton en travers sur le dos d’une chaise, je mesure la longueur des deux parties du bâton en équilibre, j’ajoute de part et d’autre, des poids tantôt égaux, tantôt inégaux; & le tirant ou le poussant autant qu’il est nécessaire, je trouve enfin que l’équilibre résulte d’une proportion réciproque entre la quantité des poids & la longueur des leviers. Voilà déjà mon petit physicien capable de rectifier des balances avant que d’en avoir vu.

Sans contredit, on prend des notions bien plus claires & bien plus sûres des choses qu’on apprend ainsi de soi-même, que de celles qu’on tient des enseignemens d’autrui; & outre qu’on n’accoutume point sa raison à se soumettre servilement à l’autorité, l’on se rend plus ingénieux à trouver des rapports, à lier des idées, à inventer des instrumens, que quand, adoptant tout cela tel qu’on nous le donne, nous laissons affaisser notre esprit dans la nonchalance, comme le corps d’un homme, qui, toujours habillé, chaussé, servi par ses gens, & traîné par ses chevaux, perd à la fin la force & l’usage de ses membres. Boileau se vantoit d’avoir appris à Racine à rimer difficilement: parmi tant d’admirables méthodes pour abréger l’étude des sciences, nous aurions grand besoin que quelqu’un nous en donnât une pour les apprendre avec effort.

L’avantage le plus sensible de ces lentes & laborieuses recherches, est de maintenir, au milieu des études spéculatives, le corps dans son activité, les membres dans leur souplesse, & de former sans cesse les mains au travail & aux usages utiles à l’homme. Tant d’instrumens inventés pour nous guider dans nos expériences & suppléer à la justesse des sens, en font négliger l’exercice. Le graphometre dispense d’estimer la grandeur des angles; l’œil qui mesuroit avec précision les distances, s’en fie à la chaîne qui les mesure pour lui; la romaine m’exempte de juger à la main le poids que je connois par elle. Plus nos outils sont ingénieux, plus nos organes deviennent grossiers & mal-adroits: à force de rassembler des machines autour de nous, nous n’en trouvons plus en nous-mêmes.

Mais quand nous mettons à fabriquer ces machines l’adresse qui nous en tenoit lieu, quand nous employons à les faire la sagacité qu’il faloit pour nous en passer, nous gagnons sans rien perdre, nous ajoutons l’art à la Nature, & nous devenons plus ingénieux sans devenir moins adroits. Au lieu de coller un enfant sur des livres, si je l’occupe dans un attelier, ses mains travaillent au profit de son esprit, il devient philosophe & croit n’être qu’un ouvrier. Enfin cet exercice a d’autres usages dont je parlerai ci-après, & l’on verra comment des jeux de la philosophie on peut s’élever aux véritables fonctions de l’homme.

J’ai déjà dit que les connoissances purement spéculatives ne convenoient gueres aux enfans, même approchans de l’adolescence; mais sans les faire entrer bien avant dans la physique systématique, faites pourtant que toutes leurs expériences se lient l’une à l’autre par quelque sorte de déduction; afin qu’à l’aide de cette chaîne ils puissent les placer par ordre dans leur esprit, & se les rappeller au besoin; car il est bien difficile que des faits, & même des raisonnemens isolés, tiennent long-tems dans la mémoire, quand on manque de prise pour les y ramener.

Dans la recherche des loix de la Nature, commencez toujours par les phénomenes les plus communs & les plus sensibles, & accoutumez votre Éleve à ne pas prendre ces phénomenes pour des raisons, mais pour des faits. Je prends une pierre, je feins de la poser en l’air; j’ouvre la main, la pierre tombe. Je regarde Émile attentif à ce que je fais, & je lui dis: pourquoi cette pierre est-elle tombée?

Quel enfant restera court à cette question? Aucun, pas même Émile, si je n’ai pris grand soin de le préparer à n’y savoir pas répondre. Tous diront que la pierre tombe parce qu’elle est pesante; & qu’est-ce qui est pesant? c’est ce qui tombe. La pierre tombe donc parce qu’elle tombe? Ici mon philosophe est arrêté tout de bon. Voilà sa premiere leçon de physique systématique, & soit qu’elle lui profite ou non dans ce genre, ce sera toujours une leçon de bon sens.

À mesure que l’enfant avance en intelligence, d’autres considérations importantes nous obligent à plus de choix dans ses occupations. Sitôt qu’il parvient à se connoître assez lui-même pour concevoir en quoi consiste son bien-être, sitôt qu’il peut saisir des rapports assez étendus pour juger de ce qui lui convient & de ce qui ne lui convient pas, dès-lors il est en état de sentir toute la différence du travail à l’amusement, & de ne regarder celui-ci que comme le délassement de l’autre. Alors des objets d’utilité réelle peuvent entrer dans ses études, & l’engager à y donner une application plus constante qu’il n’en donnoit à de simples amusemens. La loi de la nécessité toujours renaissante, apprend de bonne heure à l’homme à faire ce qui ne lui plait pas, pour prévenir un mal qui lui déplairoit davantage. Tel est l’usage de la prévoyance; & de cette prévoyance bien ou mal réglée, naît toute la sagesse ou toute la misere humaine.

Tout homme veut être heureux; mais pour parvenir à l’être, il faudroit commencer par savoir ce que c’est que bonheur. Le bonheur de l’homme naturel est aussi simple que sa vie; il consiste à ne pas souffrir: la santé, la liberté, le nécessaire le constituent. Le bonheur de l’homme moral est autre chose; mais ce n’est pas de celui-là qu’il est ici question. Je ne saurois trop répéter qu’il n’y a que des objets purement physiques qui puissent intéresser les enfans, sur-tout ceux dont on n’a pas éveillé la vanité, & qu’on n’a point corrompus d’avance par le poison de l’opinion.

Lorsqu’avant de sentir leurs besoins ils les prévoyent, leur intelligence est déjà fort avancée, ils commencent à connoître le prix du tems. Il importe alors de les accoutumer à en diriger l’emploi sur des objets utiles, mais d’une utilité sensible à leur âge & à la portée de leurs lumieres. Tout ce qui tient à l’ordre moral & à l’usage de la société ne doit point sitôt leur être présenté, parce qu’ils ne sont pas en état de l’entendre. C’est une ineptie d’exiger d’eux qu’ils s’appliquent à des choses qu’on leur dit vaguement être pour leur bien, sans qu’ils sachent quel est ce bien, & dont on les assure qu’ils tireront du profit étant grands, sans qu’ils prennent maintenant aucun intérêt à ce prétendu profit, qu’ils ne sauroient comprendre.