Si d’abord la multitude & la variété des amusemens paroit contribuer au bonheur, si l’uniformité d’une vie égale paroit d’abord ennuyeuse; en y regardant mieux, on trouve, au contraire, que la plus douce habitude de l’ame consiste dans une modération de jouissance, qui laisse peu de prise au desir & au dégoût. L’inquiétude des desirs produit la curiosité, l’inconstance; le vuide des turbulens plaisirs produit l’ennui. On ne s’ennuie jamais de son état, quand on n’en connoit point de plus agréable. De tous les hommes du monde, les Sauvages sont les moins curieux & les moins ennuyés; tout leur est indifférent: ils ne jouissent pas des choses, mais d’eux; ils passent leur vie à ne rien faire, & ne s’ennuyent jamais.
L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger & mal à son aise, quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paroit est tout pour lui.
Je ne puis m’empêcher de me représenter sur le visage du jeune homme dont j’ai parlé ci-devant, je ne sais quoi d’impertinent; de doucereux, d’affecté, qui déplait, qui rebute les gens unis; & sur celui-ci du mien, une physionomie intéressante & simple qui montre le contentement, la véritable sérénité de l’ame, qui inspire l’estime, la confiance, & qui semble n’attendre que l’épanchement de l’amitié, pour donner la sienne à ceux qui l’approchent. On croit que la physionomie n’est qu’un simple développement de traits déjà marqués par la Nature. Pour moi je penserois qu’outre ce développement, les traits du visage d’un homme viennent insensiblement à se former & prendre de la physionomie par l’impression fréquente & habituelle de certaines affections de l’ame. Ces affections se marquent sur le visage, rien n’est plus certain; & quand elles tournent en habitude, elles y doivent laisser des impressions durables. Voilà comment je conçois que la physionomie annonce le caractere, & qu’on peut quelquefois juger de l’un par l’autre, sans aller chercher des explications mystérieuses, qui supposent des connoissances que nous n’avons pas.
Un enfant n’a que deux affections bien marquées, la joie & la douleur; il rit ou il pleure, les intermédiaires ne sont rien pour lui: sans cesse il passe de l’un de ces mouvemens à l’autre. Cette alternative continuelle empêche qu’ils ne fassent sur son visage aucune impression constante, & qu’il ne prenne de la physionomie; mais dans l’âge où, devenu plus sensible, il est plus vivement, ou plus constamment affecté, les impressions plus profondes laissent des traces plus difficiles à détruire, & de l’état habituel de l’ame résulte un arrangement de traits que le tems rend ineffaçable. Cependant il n’est pas rare de voir des hommes changer de physionomie à différens âges. J’en ai vu plusieurs dans ce cas, & j’ai toujours trouvé que ceux que j’avois pu bien observer & suivre, avoient aussi changé de passions habituelles. Cette seule observation bien confirmée, me paroîtroit décisive, & n’est pas déplacée dans un traité d’éducation, où il importe d’apprendre à juger des mouvements de l’ame par les signes extérieurs.
Je ne sais si, pour n’avoir pas appris à imiter des manieres de convention, & à feindre des sentimens qu’il n’a pas, mon jeune homme sera moins aimable; ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici; je sais seulement qu’il sera plus aimant, & j’ai bien de la peine à croire que celui qui n’aime que lui, puisse assez bien se déguiser pour plaire autant que celui qui tire de son attachement pour les autres, un nouveau sentiment de bonheur. Mais quant à ce sentiment même, le crois en avoir assez dit pour guider sur ce point un lecteur raisonnable, & montrer que je ne me suis pas contredit.
Je reviens donc à ma méthode, & je dis; quand l’âge critique approche, offrez aux jeunes gens des spectacles qui les retiennent, & non des spectacles qui les excitent: donnez le change à leur imagination naissante par des objets, qui, loin d’enflammer leurs sens, en répriment l’activité. Éloignez-les des grandes villes, où la parure & l’immodestie des femmes hâte & prévient les leçons de la Nature, où tout présente à leurs yeux des plaisirs qu’ils ne doivent connoître que quand ils sauront les choisir. Ramenez-les dans leurs premieres habitations, où la simplicité champêtre laisse les passions de leur âge se développer moins rapidement; ou si leur goût pour les arts les attache encore à la ville, prévenez en eux, par ce goût même, une dangereuse oisiveté. Choisissez avec soin leurs sociétés, leurs occupations, leurs plaisirs; ne leur montrez que des tableaux touchans, mais modestes, qui les remuent sans les séduire, & qui nourrissent leur sensibilité sans émouvoir leurs sens. Songez aussi qu’il y a par-tout quelques excès à craindre & que les passions immodérées font toujours plus de mal qu’on n’en veut éviter. Il ne s’agit pas de faire de votre Éleve un garde-malade, un frere de la charité, d’affliger ses regards par des objets continuels de douleurs & de souffrances, de le promener d’infirme en infirme, d’hôpital en hôpital, & de la greve aux prisons.
Il faut le toucher & non l’endurcir à l’aspect des miseres humaines. Long-tems frappé des mêmes spectacles, on n’en sent plus les impressions, l’habitude accoutume à tout; ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus, & ce n’est que l’imagination qui nous fait sentir les maux d’autrui; c’est ainsi qu’à force de voir mourir & souffrir, les Prêtres & les Médecins deviennent impitoyables. Que votre Éleve connoisse donc le sort de l’homme & les miseres de ses semblables: mais qu’il n’en soit pas trop souvent le témoin. Un seul objet bien choisi, & montré dans un jour convenable, lui donnera pour un mois d’attendrissement & de réflexions. Ce n’est pas tant ce qu’il voit, que son retour sur ce qu’il a vu, qui détermine le jugement qu’il en porte; et l’impression durable qu’il reçoit d’un objet, lui vient moins de l’objet même, que du point de vue sous lequel on le porte à se le rappeler. C’est ainsi qu’en ménageant les exemples, les leçons, les images, vous émousserez long-tems l’aiguillon des sens, & donnerez le change à la Nature, en suivant ses propres directions.
À mesure qu’il acquiert des lumieres, choisissez des idées qui s’y rapportent; à mesure que ses desirs s’allument, choisissez des tableaux propres à les réprimer. Un vieux militaire qui s’est distingué par ses mœurs, autant que par son courage, m’a raconté que, dans sa premiere jeunesse, son pere, homme de sens, mais très-dévot, voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes, n’épargna rien pour le contenir; mais enfin malgré tous ses soins, le sentant prêt à lui échapper, il s’avisa de le mener dans un hôpital de vérolés, & sans le prévenir de rien, le fit entrer dans une salle où une troupe de ces malheureux expioient, par un traitement effroyable le désordre qui les y avoit exposés. À ce hideux aspect, qui révoltoit à la fois tous les sens, le jeune homme faillit à se trouver mal. Va, misérable débauché, lui dit alors le pere d’un ton véhément, suis le vil penchant qui t’entraîne; bientôt tu seras trop heureux d’être admis dans cette salle, où, victime des plus infâmes douleurs, tu forceras ton pere à remercier Dieu de ta mort.
Ce peu de mots, joints à l’énergique tableau qui frappoit le jeune homme, lui firent une impression qui ne s’effaça jamais. Condamné, par son état, à passer sa jeunesse dans des garnisons, il aima mieux essuyer toutes les railleries de ses camarades, que d’imiter leur libertinage. J’ai été homme, me dit-il, j’ai eu des foiblesses; mais parvenu jusqu’à mon âge, je n’ai jamais pu voir une fille publique sans horreur. Maître! peu de discours; mais apprenez à choisir les lieux, les tems, les personnes; puis donnez toutes vos leçons en exemples, & soyez sûr de leur effet.
L’emploi de l’enfance est peu de chose. Le mal qui s’y glisse n’est point sans remede, & le bien qui s’y fait peut venir plus tard; mais il n’en est pas ainsi du premier âge où l’homme commence véritablement à vivre. Cet âge ne dure jamais assez pour l’usage qu’on en doit faire, & son importance exige une attention sans relâche: voilà pourquoi j’insiste sur l’art de le prolonger. Un des meilleurs préceptes de la bonne culture est, de tout retarder tant qu’il est possible. Rendez les progrès lents & sûrs; empêchez que l’adolescent ne devienne homme au moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir. Tandis que le corps croît, les esprits destinés à donner du baume au sang & de la force aux fibres, se forment & s’élaborent. Si vous leur faites prendre un cours différent, & que ce qui est destiné à perfectionner un individu serve à la formation d’un autre, tous deux restent dans un état de foiblesse, & l’ouvrage de la Nature demeure imparfait. Les opérations de l’esprit se sentent à leur tour de cette altération, & l’ame aussi débile que le corps n’a que des fonctions foibles & languissantes. Des membres gros & robustes ne font ni le courage ni le génie, & je conçois que la force de l’ame n’accompagne pas celle du corps, quand d’ailleurs les organes de la communication des deux substances sont mal disposés. Mais quelque bien disposés qu’ils puissent être, ils agiront toujours foiblement, s’ils n’ont pour principe qu’un sang épuisé, appauvri, & dépourvu de cette substance qui donne de la force & du jeu à tous les ressorts de la machine. Généralement on apperçoit plus de vigueur d’ame dans les hommes dont les jeunes ans ont été préservés d’une corruption prématurée, que dans ceux dont le désordre a commencé avec le pouvoir de s’y livrer; & c’est, sans doute, une des raisons pourquoi les peuples qui ont des mœurs surpassent ordinairement en bon sens & en courage les peuples qui n’en ont pas. Ceux-ci brillent uniquement par je ne sais quelles petites qualités déliées, qu’ils appellent esprit, sagacité, finesse; mais ces grandes & nobles fonctions de sagesse & de raison qui distinguent & honorent l’homme par de belles actions, par des vertus, par des soins véritablement utiles, ne se trouvent gueres que dans les premiers.
Les maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeunesse indisciplinable, & je le vois; mais n’est-ce pas leur faute? Sitôt qu’ils ont laissé prendre à ce feu son cours par les sens, ignorent-ils qu’on ne peut plus lui en donner un autre? Les longs & froids sermons d’un pédant effaceront-ils dans l’esprit de son Éleve l’image des plaisirs qu’il a conçus? Banniront-ils de son cœur les desirs qui le tourmentent? Amortiront-ils l’ardeur d’un tempérament dont il sait l’usage? Ne s’irritera-t-il pas contre les obstacles qui s’opposent au seul bonheur dont il ait l’idée; & dans la dure loi qu’on lui prescrit sans pouvoir la lui faire entendre, que verra-t-il, sinon le caprice & la haine d’un homme qui cherche à le tourmenter? Est-il étrange qu’il se mutine & le haïsse à son tour?
Je conçois bien qu’en se rendant facile on peut se rendre plus supportable, & conserver une apparente autorité. Mais je ne vois pas trop à quoi sert l’autorité qu’on ne garde sur son Éleve qu’en fomentant les vices qu’elle devroit réprimer; c’est comme si pour calmer une cheval fougueux, l’écuyer le faisoit sauter dans un précipice.
Loin que ce feu de l’adolescence soit un obstacle à l’éducation, c’est par lui qu’elle se consomme & s’acheve; c’est lui qui vous donne une prise sur le cœur d’un jeune homme, quand il cesse d’être moins fort que vous. Ses premieres affections sont les rênes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvemens; il étoit libre, & je le vois asservi. Tant qu’il n’aimoit rien, il ne dépendoit que de lui-même & de ses besoins; sitôt qu’il aime, il dépend de ses attachemens. Ainsi se forment les premiers liens qui l’unissent à son espece. En dirigeant sur elle sa sensibilité naissante, ne croyez pas qu’elle embrassera d’abord tous les hommes, & que ce mot de genre humain signifiera pour lui quelque chose. Non, cette sensibilité se bornera premierement à ses semblables, & ses semblables ne seront point pour lui des inconnus; mais ceux avec lesquels il a des liaisons, ceux que l’habitude lui a rendus chers ou nécessaires, ceux qu’il voit évidemment avoir avec lui des manieres de penser & de sentir communes, ceux qu’il voit exposés aux peines qu’il a souffertes, & sensibles aux plaisirs qu’il a goûtés; ceux, en un mot, en qui l’identité de Nature plus manifestée lui donne une plus grande disposition à s’aimer. Ce ne sera qu’après avoir cultivé son naturel en mille manieres, après bien des réflexions sur ses propres sentimens, & sur ceux qu’il observera dans les autres, qu’il pourra parvenir à généraliser ses notions individuelles, sous l’idée abstraite d’humanité, & joindre à ses affections particulieres celles qui peuvent l’identifier avec son espece.
En devenant capable d’attachement, il devient sensible à celui des autres, & par-là même, attentif aux signes de cet attachement. Voyez-vous quel nouvel empire vous allez acquérir sur lui? Que de chaînes vous avez mises autour de son cœur avant qu’il s’en apperçût! Que ne sentira-t-il point quand, ouvrant les yeux sur lui-même, il verra ce que vous avez fait pour lui; quand il pourra se comparer aux autres jeunes gens de son âge, & vous comparer aux autres gouverneurs? Je dis quand il le verra, mais gardez-vous de le lui dire; si vous le lui dites, il ne le verra plus. Si vous exigez de lui de l’obéissance en retour des soins que vous lui avez rendus, il croira que vous l’avez surpris: il se dira, qu’en feignant de l’obliger gratuitement, vous avez prétendu le charger d’une dette, & le lier par un contrat auquel il n’a point consenti. En vain vous ajouterez que ce que vous exigez de lui n’est que pour lui-même; vous exigez, enfin; & vous exigez en vertu de ce que vous avez fait sans son aveu. Quand un malheureux prend l’argent qu’on feint de lui donner, & se trouve enrôlé malgré lui, vous criez à l’injustice; n’êtes-vous pas plus injuste encore de demander à votre Éleve le prix des soins qu’il n’a point acceptés?
L’ingratitude seroit plus are, si les bienfaits à usure étoient moins commus. On aime ce qui nous fait du bien; c’est un sentiment si naturel! L’ingratitude n’est pas dans le cœur de l’homme; mais l’intérêt y est: il y a moins d’obligés ingrats que de bienfaicteurs intéressés. Si vous me vendez vos dons, je marchanderai sur le prix; mais si vous feignez de donner, pour vendre ensuite à votre mot, vous usez de fraude. C’est d’être gratuits qui les rend inestimables. Le cœur ne reçoit de loix que de lui-même, en voulant l’enchaîner on le dégage, on l’enchaîne en le laissant libre.
Quand le pêcheur amorce l’eau, le poisson vient, & reste autour de lui sans défiance; mais quand, pris à l’hameçon caché sous l’appât, il sent retirer la ligne, il tâche de fuir. Le pêcheur est-il le bienfaicteur, le poisson est-il l’ingrat? Voit-on jamais qu’un homme oublié par son bienfaicteur l’oublie? Au contraire, il en parle toujours avec plaisir, il n’y songe point sans attendrissement: s’il trouve occasion de lui montrer par quelque service inattendu qu’il se ressouvient des siens, avec quel contentement intérieur il satisfoit alors sa gratitude! avec quelle douce joie il se fait reconnoître! avec quel transport il lui dit: mon tour est venu! Voilà vraiment la voix de la Nature; jamais un vrai bienfait ne fit d’ingrat.
Si donc la reconnoissance est un sentiment naturel, & que vous n’en détruisiez pas l’effet par votre faute, assurez-vous que votre Éleve, commençant a voir le prix de vos soins, y sera sensible, pourvu que vous ne les ayez point mis vous-même à prix; & qu’ils vous donneront dans son cœur une autorité que rien ne pourra détruire. Mais avant de vous être bien assuré de cet avantage, gardez de vous l’ôter, en vous faisant valoir auprès de lui. Lui vanter vos services, c’est les lui rendre insupportables; les oublier, c’est l’en faire souvenir. Jusqu’à ce qu’il soit tems de le traiter en homme, qu’il ne soit jamais question de ce qu’il vous doit, mais de ce qu’il se doit. Pour le rendre docile laissez lui toute sa liberté, dérobez-vous pour qu’il vous cherche, élevez son ame au noble sentiment de la reconnoissance, en ne lui parlant jamais que de son intérêt. Je n’ai point voulu qu’on lui dît que ce qu’on faisoit étoit pour son bien, avant qu’il fût en état de l’entendre, dans ce discours il n’eût vu que votre dépendance, & il ne vous eût pris que pour son valet. Mais maintenant qu’il commence à sentir ce que c’est qu’aimer, il sent aussi quel doux lien peut unir un homme à ce qu’il aime; & dans le zele qui vous fait occuper de lui sans cesse, il ne voit plus l’attachement d’un esclave, mais l’affection d’un ami. Or rien n’a tant de poids sur le cœur humain, que la voix de l’amitié bien reconnue; car on sait qu’elle ne nous parle jamais que pour notre intérêt. On peut croire qu’un ami se trompe; mais non qu’il veuille nous tromper. Quelquefois on résiste à ses conseils; mais jamais on ne les méprise.
Nous entrons enfin dans l’ordre moral: nous venons de faire un second pas d’homme. Si c’en étoit ici le lieu, j’essayerois de montrer comment des premiers mouvemens du cœur s’élevent les premieres voix de la conscience; & comment des sentimens d’amour & de haine naissent les premieres notions du bien & du mal. Je ferois voir que justice & bonté ne sont point seulement des mots abstraits, de purs êtres moraux formés par l’entendement; mais de véritables affections de l’ame éclairée par la raison, & qui ne sont qu’un progrès ordonné de nos affections primitives; que par la raison seule, indépendamment de la conscience, on ne peut établir aucune loi naturelle; & que tout le droit de la Nature n’est qu’une chimere, s’il n’est fondé sur un besoin naturel au cœur humain . Mais je songe que je n’ai point à faire ici des Traités de Métaphysique & de Morale, ni des cours d’étude d’aucune espece; il me suffit de marquer l’ordre & le progrès de nos sentimens & de nos connoissances, relativement à notre constitution. D’autres démontreront peut-être ce que je ne fais qu’indiquer ici.
Mon Émile n’ayant jusqu’à présent regardé que lui-même, le premier regard qu’il jette sur ses semblables le porte à se comparer avec eux; & le premier sentiment qu’excite en lui cette comparaison est de desirer la premiere place. Voilà le point où l’amour de soi se change en amour-propre, & où commencent à naître toutes les passions qui tiennent à celle-là. Mais pour décider si celles de ces passions qui domineront dans son caractere, seront humaines & douces, ou cruelles & malfaisantes, si ce seront des passions de bienveillance & de commisération, ou d’envie & de convoitise, il faut savoir à quelle place il se sentira parmi le hommes, & quels genres d’obstacles il pourra croire avoir à vaincre pour parvenir à celle qu’il veut occuper.
Pour le guider dans cette recherche, après lui avoir montré les hommes par les accidens communs à l’espece, il faut maintenant les lui montrer par leurs différences. Ici vient la mesure de l’inégalité naturelle & civile, & le tableau de tout l’ordre social.
Il faut étudier la société par les hommes, & les hommes par la société: ceux qui voudront traiter séparément la politique & la morale, n’entendront jamais rien à aucune des deux. En s’attachant d’abord aux relations primitives, on voit comment les hommes en doivent être affectés, & quelles passions en doivent naître. On voit que c’est réciproquement par le progrès des passions que ces relations se multiplient & se resserrent. C’est moins la force des bras que la modération des cœurs, qui rend les hommes indépendans & libres. Quiconque desire peu de chose tient à peu de gens; mais confondant toujours nos vains desirs avec nos besoins physiques, ceux qui ont fait de ces derniers les fondemens de la société humaine, ont toujours pris les effets pour les causes, & n’ont fait que s’égarer dans tous leurs raisonnemens.
Il y a dans l’état de Nature une égalité de fait réelle & indestructible, parce qu’il est impossible dans cet état que la seule différence d’homme à homme soit assez grande, pour rendre l’un dépendant de l’autre. Il y a dans l’état civil une égalité de droit chimérique & vaine, parce que les moyens destinés à la maintenir servent eux-mêmes à la détruire; & que la force publique ajoutée au plus fort pour opprimer le foible, rompt l’espece d’équilibre que la Nature avoit mis entre eux . De cette premiere contradiction découlent toutes celles qu’on remarque dans l’ordre civil, entre l’apparence & la réalité. Toujours la multitude sera sacrifiée au petit nombre, & l’intérêt public à l’intérêt particulier. Toujours ces noms spécieux de justice & de subordination serviront d’instrumens à la violence & d’armes à l’iniquité: d’où il suit que les ordres distingués qui se prétendent utiles aux autres, ne sont, en effet, utiles qu’à eux-mêmes aux dépens des autres; par où l’on doit juger de la considération qui leur est dûe selon la justice & selon la raison. Reste à voir si le rang qu’ils se sont donné est plus favorable au bonheur de ceux qui l’occupent, pour savoir quel jugement chacun de nous doit porter de son propre sort. Voilà maintenant l’étude qui nous importe; mais pour la bien faire, il faut commencer par connoître le cœur humain.
S’il ne s’agissoit que de montrer aux jeunes gens l’homme par son masque, on n’auroit pas besoin de le leur montrer, ils le verroient toujours de reste; mais puisque le masque n’est pas l’homme, & qu’il ne faut pas que son vernis le séduise, en leur peignant les hommes peignez-les leur tels qu’ils sont; non pas afin qu’ils les haïssent, mais afin qu’ils les plaignent, & ne leur veuillent pas ressembler. C’est, à mon gré, le sentiment le mieux entendu que l’homme puisse avoir sur son espece.
Dans cette vue, il importe ici de prendre une route opposée à celle que nous avons suivie jusqu’à présent, & d’instruire plutôt le jeune homme par l’expérience d’autrui, que par la sienne. Si les hommes le trompent, il les prendra en haine; mais si respecté d’eux il les voit se tromper mutuellement, il en aura pitié. Le spectacle du monde, disoit Pythagore, ressemble à celui des jeux Olympiques. Les uns y tiennent boutique, & ne songent qu’à leur profit; les autres y payent de leur personne & cherchent la gloire; d’autres se contentent de voir les jeux, ceux-ci ne sont pas les pires.
Je voudrois qu’on choisît tellement les sociétés d’un jeune homme, qu’il pensât bien de ceux qui vivent avec lui; & qu’on lui apprît à si bien connoître le monde, qu’il pensât mal de tout ce qui s’y fait. Qu’il sache que l’homme est naturellement bon, qu’il le sente, qu’il juge de son prochain par lui-même; mais qu’il voie comment la société déprave & pervertit les hommes: qu’il trouve dans leurs préjugés la source de tous leurs vices: qu’il soit porté à estimer chaque individu, mais qu’il méprise la multitude: qu’il voie que tous les hommes portent à peu près le même masque; mais qu’il sache aussi qu’il y a des visages plus beaux que le masque qui les couvre.
Cette méthode, il faut l’avouer, a ses inconvéniens, & n’est pas facile dans la pratique; car s’il devient observateur de trop bonne heure, si vous l’exercez à épier de trop près les actions d’autrui, vous le rendrez médisant & satyrique, décisif & prompt à juger; il se fera plaisir de chercher à tout de sinistres interprétations, & à ne voir en bien, rien même de ce qui est bien. Il s’accoutumera du moins au spectacle du vice, & à voir les méchans sans horreur, comme on s’accoutume à voir les malheureux sans pitié. Bientôt la perversité générale lui servira moins de leçon que d’exemple; il se dira, que si l’homme est ainsi, il ne doit pas vouloir être autrement.
Que si vous voulez l’instruire par principes, & lui faire connoître avec la nature du cœur humain l’application des causes externes qui tournent nos penchans en vices, en transportant ainsi tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels, vous employez une métaphysique qu’il n’est point en état de comprendre; vous retombez dans l’inconvénient, évité si soigneusement jusqu’ici, de lui donner des leçons qui ressemblent à des leçons, de substituer dans son esprit l’expérience & l’autorité du maître à sa propre expérience, & au progrès de sa raison.
Pour lever à la fois ces deux obstacles, & pour mettre le cœur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien, je voudrois lui montrer les hommes au loin, les lui montrer dans d’autres tems ou dans d’autres lieux, & de sorte qu’il pût voir la scene sans jamais y pouvoir agir. Voilà le moment de l’Histoire; c’est par elle qu’il lira dans les cœurs sans les leçons de la philosophie; c’est par elle qu’il les verra, simple spectateur, sans intérêt & sans passion, comme leur juge, non comme leur complice ni comme leur accusateur.
Pour connoître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler, ils montrent leurs discours & cachent leurs actions; mais dans l’Histoire elles sont dévoilées, & on les juge sur les faits. Leurs propos même aident à les apprécier. Car comparant ce qu’ils font à ce qu’ils disent, on voit à la fois ce qu’ils sont & ce qu’ils veulent paroître; plus ils se déguisent, mieux on les connoit.
Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvéniens de plus d’une espece. Il est difficile de se mettre dans un point de vue, d’où l’on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l’Histoire est, qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons: comme elle n’est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu’un peuple croît & prospere dans le calme d’un paisible gouvernernent, elle n’en dit rien, elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes; elle ne l’illustre que quand il est déjà sur son déclin: toutes nos Histoires commencent où elles devroient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent, ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient; ils sont assez heureux & assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux: & en effet, nous voyons, même de nos jours, que les gouvernemens qui se conduisent le mieux, sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal, à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchans de célebres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule; & voilà comment l’Histoire, ainsi que la Philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.
De plus, il s’en faut bien que les faits décrits dans l’Histoire, ne soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu’ils sont arrivés. Ils changent de forme dans la tête de l’Historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scene pour voir un événement tel qu’il s’est passé? L’ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paroîtra-t-il le même, & pourtant rien n’aura changé, que l’œil du spectateur. Suffit-il, pour l’honneur de la vérité, de me dire un fait véritable, en me le faisant voir tout autrement qu’il n’est arrivé? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussiere élevé par le vent, ont décidé de l’événement d’un combat, sans que personne s’en soit apperçu? Cela empêche-t-il que l’Historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d’assurance que s’il eût été par-tout? Or, que m’importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m’en reste inconnue; & quelles leçons puis-je tirer d’un événement dont j’ignore la vraie cause? L’Historien m’en donne une, mais il la controuve; & la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n’est qu’un art de conjecturer; l’art de choisir entre plusieurs mensonges, celui qui ressemble le mieux à la vérité.
N’avez-vous jamais lu Cléopâtre ou Cassandre, ou d’autres livres de cette espece? L’Auteur choisit un événement connu; puis, l’accommodant à ses vues, l’ornant de détails de son invention, de personnages qui n’ont jamais existé, & de portraits imaginaires, entasse fictions sur fictions pour rendre sa lecture agréable. Je vois peu de différence entre ces Romans & vos Histoires, si ce n’est que le Romancier se livre davantage à sa propre imagination, & que l’Historien s’asservit plus à celle d’autrui; à quoi j’ajouterai, si l’on veut, que le premier se propose un objet moral, bon ou mauvais, dont l’autre ne se soucie gueres.
On me dira que la fidélité de l’Histoire intéresse moins que la vérité des mœurs & des caracteres; pourvu que le cœur humain soit bien peint, il importe peu que les événemens soient fidelement rapportés; car après tout, ajoute-t-on, que nous font des faits arrivés, il y a deux mille ans? On a raison, si les portraits sont bien rendus d’après nature; mais si la plupart n’ont leur modele que dans l’imagination de l’Historien, n’est-ce pas retomber dans l’inconvénient qu’on vouloit fuir, & rendre à l’autorité des écrivains, ce qu’on veut ôter à celle du maître? Si mon Éleve ne doit voir que des tableaux de fantaisie, j’aime mieux qu’ils soient tracés de ma main que d’une autre; ils lui seront, du moins, mieux appropriés.
Les pires Historiens pour un jeune homme, sont ceux qui jugent. Les faits, & qu’il juge lui-même; c’est ainsi qu’il apprend à connoître les hommes. Si le jugement de l’Auteur le guide sans cesse, il ne fait que voir par l’œil d’un autre; & quand cet œil lui manque, il ne voit plus rien.
Je laisse à part l’Histoire moderne; non-seulement parce qu’elle n’a plus de physionomie, & que nos hommes se ressemblent tous; mais parce que nos Historiens, uniquement attentifs à briller, ne songent qu’à faire des portraits fortement coloriés, & qui souvent ne représentent rien . Généralement les anciens font moins de portraits, mettent moins d’esprit & plus de sens dans leurs jugemens, encore y a-t-il entre eux un grand choix à faire, & il ne faut pas d’abord prendre les plus judicieux, mais les plus simples. Je ne voudrois mettre dans la main d’un jeune homme ni Polybe, ni Salluste; Tacite est le livre des vieillards, les jeunes gens ne sont pas faits pour l’entendre: il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du cœur de l’homme, avant d’en vouloir sonder les profondeurs; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes. La Philosophie en maximes ne convient qu’à l’expérience. La jeunesse ne doit rien généraliser; toute son instruction doit être en regles particulieres.