SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

Page 21 of 45

Thucydide est, à mon gré, le vrai modele des Historiens. Il rapporte les faits sans les juger; mais il n’omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. Il met tout ce qu’il raconte sous les yeux du Lecteur; loin de s’interposer entre les événemens & les Lecteurs, il se dérobe; on ne croit plus lire, on croit voir. Malheureusement il parle toujours de guerre, & l’on ne voit presque dans ses récits que la chose du monde la moins instructive, savoir les combats. La retraite des dix mille, & les commentaires de César, ont à peu près la même sagesse & le même défaut. Le bon Hérodote, sans portraits, sans maximes, mais coulant, naïf, plein de détails les plus capables d’intéresser & de plaire, seroit, peut-être, le meilleur des Historiens, si ces mêmes détails ne dégénéroient souvent en simplicités puériles, plus propres à gâter le goût de la jeunesse qu’à le former: il faut déjà du discernement pour le lire. Je ne dis rien de Tite-Live, son tour viendra; mais il est politique, il est rhéteur, il est tout ce qui ne convient pas à cet âge.

L’Histoire en général est défectueuse, en ce qu’elle ne tient registre que de faits sensibles & marqués, qu’on peut fixer par des noms, des lieux, des dates; mais les causes lentes & progressives de ces faits, lesquelles ne peuvent s’assigner de même, restent toujours inconnues. On trouve souvent dans une bataille gagnée ou perdue, la raison d’une révolution qui, même avant cette bataille, étoit déjà devenue inévitable. La guerre ne fait gueres que manifester des événemens déjà déterminés par des causes morales que les Historiens savent rarement voir.

L’esprit philosophique a tourné de ce côté les réflexions de plusieurs Écrivains de ce siecle; mais je doute que la vérité gagne à leur travail. La fureur des systêmes s’étant emparée d’eux tous, nul ne cherche à voir les choses comme elles sont, mais comme elles s’accordent avec son systême.

Ajoutez à toutes ces réflexions, que l’Histoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu’elle ne saisit ceux-ci que dans certains momens choisis, dans leurs vêtemens de parade; elle n’expose que l’homme public qui s’est arrangé pour être vu. Elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis, elle ne le peint que quand il représente: c’est bien plus son habit que sa personne qu’elle peint.

J’aimerois mieux la lecture des vies particulieres pour commencer l’étude du cœur humain; car alors l’homme a beau se dérober, l’Historien le poursuit par-tout; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l’œil perçant du spectateur, & c’est quand l’un croit mieux se cacher, que l’autre le fait mieux connoître. Ceux, dit Montaigne, qui écrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux événemens, plus à ce qui se passe au-dedans, qu’à ce qui arrive au-dehors; ceux-là me sont plus propres; voilà pourquoi c’est mon homme que Plutarque.

Il est vrai que le génie des hommes assemblés ou des peuples est fort différent du caractere de l’homme en particulier, & que ce seroit connoître très-imparfaitement le cœur humain que de ne pas l’examiner aussi dans la multitude; mais il n’est pas moins vrai qu’il faut commencer par étudier l’homme pour juger les hommes, & que qui connoîtroit parfaitement les penchans de chaque individu, pourroit prévoir tous leurs effets combinés dans le corps du peuple.

Il faut encore ici recourir aux Anciens, par les raisons que j’ai déjà dites, & de plus, parce que tous les détails familiers & bas, mais vrais & caractéristiques étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scene du monde. La décence, non moins sévere dans les écrits que dans les actions, ne permet plus de dire en public que ce qu’elle permet d’y faire; & comme on ne peut montrer les hommes que représentans toujours, on ne les connoit pas plus dans nos livres que sur nos théâtres. On aura beau faire & refaire cent fois la vie des Rois, nous n’aurons plus de Suétones.

Plutarque excelle par ces mêmes détails dans lesquels nous n’osons plus entrer. Il a une grace inimitable à peindre les grands hommes dans les petites choses, & il est si heureux dans le choix de ses traits, que souvent un mot, un sourire, un geste lui suffit pour caractériser son héros. Avec un mot plaisant Annibal rassure son armée effrayée, & la fait marcher en riant à la bataille qui lui livra l’Italie: Agésilas à cheval sur un bâton, me fait aimer le vainqueur du grand Roi: César traversant un pauvre village & causant avec ses amis, décele, sans y penser le fourbe qui disoit ne vouloir qu’être l’égal de Pompée: Alexandre avale une médecine, & ne dit pas un seul mot; c’est le plus beau moment de sa vie: Aristide écrit son propre nom sur une coquille, & justifie ainsi son surnom: Philopœmen, le manteau bas, coupe du bois dans la cuisine de son hôte. Voilà le véritable art de peindre. La physionomie ne se montre pas dans les grands traits, ni le caractere dans les grandes actions: c’est dans les bagatelles que le naturel se découvre. Les choses publiques sont ou trop communes ou trop apprêtées, & c’est presque uniquement à celles-ci que la dignité moderne permet à nos auteurs de s’arrêter.

Un des plus grands hommes du siecle dernier fut incontestablement M. de Turenne. On a eu le courage de rendre sa vie intéressante par de petits détails qui le font connoître & aimer; mais combien s’est-on vu forcé d’en supprimer qui l’auroient fait connoître & aimer davantage! Je n’en citerai qu’un, que je tiens de bon lieu, & que Plutarque n’eût eu garde d’omettre, mais que Ramsai n’eût eu garde d’écrire quand il l’auroit sçu.

Un jour d’été qu’il faisoit fort chaud, le Vicomte de Turenne en petite veste blanche & en bonnet, étoit à la fenêtre dans son anti-chambre. Un de ses gens survient, & trompé par l’habillement, le prend pour un aide de cuisine, avec lequel ce domestique étoit familier. Il s’approche doucement par derriere, & d’une main qui n’étoit pas légere lui applique un grand coup sur les fesses. L’homme frappé se retourne à l’instant. Le valet voit en frémissant le visage de son maître. Il se jette à genoux tout éperdu: Monseigneur, j’ai cru que c’étoit George… Et quand c’eût été George, s’écrie Turenne en se frottant le derriere, il ne faloit pas frapper si fort. Voilà donc ce que vous n’osez dire? misérables! soyez donc à jamais sans naturel, sans entrailles: trempez, durcissez vos cœurs de fer dans votre vile décence: rendez-vous méprisables à force de dignité. Mais toi, bon jeune homme, qui lis ce trait, & qui sens avec attendrissement toute la douceur d’ame qu’il montre, même dans le premier mouvement; lis aussi les petitesses de ce grand homme, dès qu’il étoit question de sa naissance & de son nom. Songe que c’est le même Turenne qui affectoit de céder par-tout le pas à son neveu, afin qu’on vît bien que cet enfant étoit le chef d’une maison souveraine. Rapproche ces contrastes, aime la Nature, méprise l’opinion, & connois l’homme.

Il y a bien peu de gens en état de concevoir les effets que des lectures, ainsi dirigées, peuvent opérer sur l’esprit tout neuf d’un jeune homme. Appesantis sur des livres dès notre enfance, accoutumés à lire sans penser, ce que nous lisons nous frappe d’autant moins, que, portant déjà dans nous-mêmes les passions & les préjugés qui remplissent l’histoire & les vies des hommes, tout ce qu’ils font nous paroit naturel, parce que nous sommes hors de la Nature, & que nous jugeons des autres par nous. Mais qu’on se représente un jeune homme élevé selon mes maximes: qu’on se figure mon Émile, auquel dix-huit ans de soins assidus n’ont eu pour objet que de conserver un jugement integre & un cœur sain; qu’on se le figure au lever de la toile, jettant pour la premiere fois, les yeux sur la scene du monde, ou, plutôt, placé derriere le théâtre, voyant les acteurs prendre & poser leurs habits, & comptant les cordes & les poulies dont le grossier prestige abuse les yeux des spectateurs. Bientôt à sa premiere surprise succéderont des mouvemens de honte & de dédain pour son espece; il s’indignera de voir ainsi tout le genre humain dupe de lui-même, s’avilir à ces jeux d’enfans; il s’afflige de voir ses freres s’entre-déchirer pour des rêves, & se changer en bêtes féroces pour n’avoir pas sçu se contenter d’être hommes.

Certainement avec les dispositions naturelles de l’Éleve, pour peu que le maître apporte de prudence & de choix dans ses lectures, pour peu qu’il le mette sur la voie des réflexions qu’il en doit tirer, cet exercice sera pour lui un cours de philosophie-pratique, meilleur surement & mieux entendu, que toutes les vaines spéculations dont on brouille l’esprit des jeunes gens dans nos écoles. Qu’après avoir suivi les romanesques projets de Pyrrhus, Cynéas lui demande quel bien réel lui procurera la conquête du monde, dont il ne puisse jouir dès-à-présent sans tant de tourmens; nous ne voyons là qu’un bon mot qui passe; mais Émile y verra une réflexion très-sage qu’il eût faite le premier, & qui ne s’effacera jamais de son esprit, parce qu’elle n’y trouve aucun préjugé contraire qui puisse en empêcher l’impression. Quand ensuite en lisant la vie de cet insensé, il trouvera que tous ses grands desseins ont abouti à s’aller faire tuer par la main d’une femme; au lieu d’admirer cet héroïsme prétendu, que verra-t-il dans tous les exploits d’un si grand capitaine, dans toutes les intrigues d’un si grand politique, si ce n’est autant de pas pour aller chercher cette malheureuse tuile qui devoit terminer sa vie & ses projets par une mort déshonorante?

Tous les conquérans n’ont pas été tués; tous les usurpateurs n’ont pas échoué dans leurs entreprises, plusieurs paroîtront heureux aux esprits prévenus des opinions vulgaires; mais celui qui, sans s’arrêter aux apparences, ne juge du bonheur des hommes que par l’état de leurs cœurs, verra leurs miseres dans leurs succès mêmes, il verra leurs desirs & leurs soucis rongeans s’étendre & s’accroître avec leur fortune; il les verra perdre haleine en avançant, sans jamais parvenir à leurs termes. Il les verra semblables à ces voyageurs inexpérimentés, qui, s’engageant pour la premiere fois dans les Alpes, pensent les franchir à chaque montagne, & quand ils sont au sommet, trouvent avec découragement de plus hautes montagnes au-devant d’eux.

Auguste après avoir soumis ses concitoyens & détruit ses rivaux, régit durant quarante ans le plus grand empire qui ait existé; mais tout cet immense pouvoir l’empêchoit-il de frapper les murs de sa tête, & de remplir son vaste palais de ses cris, en redemandant à Varus ses légions exterminées? Quand il auroit vaincu tous ses ennemis, de quoi lui auroient servi ses vains triomphes, tandis que les peines de toute espece naissoient sans cesse autour de lui, tandis que ses plus chers amis attentoient à sa vie, & qu’il étoit réduit à pleurer la honte ou la mort de tous ses proches? L’infortuné voulut gouverner le monde, & ne sçut pas gouverner sa maison! Qu’arriva-t-il de cette négligence? Il vit périr à la fleur de l’âge son neveu, son fils adoptif, son gendre; son petit-fils fut réduit à manger la bourre de son lit pour prolonger de quelques heures sa misérable vie; sa fille & sa petite-fille après l’avoir couvert de leur infamie, moururent, l’une de misere & de faim dans une Isle déserte, l’autre en prison par la main d’un archer. Lui-même enfin, dernier reste de sa malheureuse famille, fut réduit par sa propre femme à ne laisser après lui qu’un monstre pour lui succéder. Tel fut le sort de ce maître du monde; tant célébré pour sa gloire & non pour son bonheur: croirai-je qu’un seul de ceux qui les admirent les voulût acquérir au même prix?

J’ai pris l’ambition pour exemple; mais le jeu de toutes les passions humaines offre de semblables leçons à qui veut étudier l’Histoire pour se connoître, & se rendre sage aux dépens des morts. Le tems approche où la vie d’Antoine aura, pour le jeune homme, une instruction plus prochaine que celle d’Auguste. Émile ne se reconnoîtra gueres dans les étranges objets qui frapperont ses regards durant ses nouvelles études; mais il saura d’avance écarter l’illusion des passions avant qu’elles naissent, & voyant que de tous les tems elles ont aveuglé les hommes, il sera prévenu de la maniere dont elles pourront l’aveugler à son tour, si jamais il s’y livre. Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées; peut-être au besoin seront-elles tardives, insuffisantes; mais souvenez-vous que ce ne sont point celles que j’ai voulu tirer de cette étude. En la commençant, je me proposois un autre objet; & surement si cet objet est mal rempli, ce sera la faute du maître.

Songez qu’aussi-tôt que l’amour-propre est développé, le moi relatif se met en jeu sans cesse, & que jamais le jeune homme n’observe les autres sans revenir sur lui-même & se comparer avec eux. Il s’agit donc de savoir à quel rang il se mettra parmi ses semblables, après les avoir examinés. Je vois à la maniere dont on fait lire l’Histoire aux jeunes gens, qu’on les transforme, pour ainsi dire, dans tous les personnages qu’ils voient; qu’on s’efforce de les faire devenir, tantôt Ciceron, tantôt Trajan, tantôt Alexandre, de les décourager lorsqu’ils rentrent dans eux-mêmes, de donner à chacun le regret de n’être que soi. Cette méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas; mais, quant à mon Émile, s’il arrive une seule fois dans ces paralleles qu’il aime mieux être un autre que lui, cet autre fût-il Socrate, fût-il Caton, tout est manqué; celui qui commence à se rendre étranger à lui-même ne tarde pas à s’oublier tout-à-fait.

Ce ne sont point les Philosophes qui connoissent le mieux les hommes; ils ne les voient qu’à travers les préjugés de la philosophie, & je ne sache aucun état où on en ait tant. Un sauvage nous juge plus sainement que ne fait un Philosophe. Celui-ci sent ses vices, s’indigne des nôtres, & dit en lui-même: nous sommes tous méchans; l’autre nous regarde sans s’émouvoir, & dit: vous êtes des foux. Il a raison, car nul ne fait le mal pour le mal. Mon Éleve est ce sauvage, avec cette différence qu’Émile ayant plus réfléchi, plus comparé d’idées, vu nos erreurs de plus près, se tient plus en garde contre lui-même, & ne juge que de ce qu’il connoit.

Ce sont nos passions qui nous irritent contre celles des autres; c’est notre intérêt qui nous fait haïr les méchans; s’ils ne nous faisoient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mal que nous font les méchans, nous fait oublier celui qu’ils se font eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si nous pouvions connoître combien leur propre cœur les en punit. Nous sentons l’offense & nous ne voyons pas le châtiment; les avantages sont apparens, la peine est intérieure. Celui qui croit jouir du fruit de ses vices n’est pas moins tourmenté que s’il n’eût point réussi; l’objet est changé, l’inquiétude est la même: ils ont beau montrer leur fortune & cacher leur cœur, leur conduite le montre en dépit d’eux: mais pour le voir, il n’en faut pas avoir un semblable.

Les passions que nous partageons nous séduisent; celles qui choquent nos intérêts nous révoltent, & par une inconséquence qui nous vient d’elles, nous blâmons dans les autres ce que nous voudrions imiter. L’aversion & l’illusion sont inévitables, quand on est forcé de souffrir de la part d’autrui le mal qu’on feroit si l’on étoit à sa place.

Que faudroit-il donc pour bien observer les hommes? Un grand intérêt à les connoître, une grande impartialité à les juger; un cœur assez sensible pour concevoir toutes les passions humaines, & assez calme pour ne les pas éprouver. S’il est dans la vie un moment favorable à cette étude, c’est celui que j’ai choisi pour Émile; plus tôt ils lui eussent été étrangers, plus tard il leur eût été semblable. L’opinion dont il voit le jeu n’a point encore acquis sur lui d’empire. Les passions dont il sent l’effet, n’ont point agité son cœur. Il est homme, il s’intéresse à ses frères; il est équitable, il juge ses pairs. Or surement s’il les juge bien, il ne voudra être à la place d’aucun d’eux; car le but de tous les tourmens qu’ils se donnent étant fondé sur des préjugés qu’il n’a pas, lui paroit un but en l’air. Pour lui, tout ce qu’il desire est à sa portée. De qui dépendroit-il, se suffisant à lui-même, & libre de préjugés? Il a des bras, de la santé , de la modération, peu de besoins, & de quoi les satisfaire.

Nourri dans la plus absolue liberté, le plus grand des maux qu’il conçoit est la servitude. Il plaint ces misérables Rois esclaves de tout ce qui leur obéit; il plaint ces faux sages enchaînés à leur vaine réputation; il plaint ces riches sots, martyrs de leur faste; il plaint ces voluptueux de parade, qui livrent leur vie entiere à l’ennui, pour paroître avoir du plaisir. Il plaindroit l’ennemi qui lui feroit du mal à lui-même, car dans ses méchancetés il verroit sa misere. Il se diroit; en se donnant le besoin de me nuire, cet homme a fait dépendre son sort du mien.

Encore un pas, & nous touchons au but. L’amour-propre est un instrument utile, mais dangereux; souvent il blesse la main qui s’en sert, & fait rarement du bien sans mal. Émile en considérant son rang dans l’espece humaine & s’y voyant si heureusement placé, sera tenté de faire honneur à sa raison de l’ouvrage de la vôtre, & d’attribuer à son mérite l’effet de son bonheur. Il se dira, je suis sage & les hommes sont foux. En les plaignant il les méprisera, en se félicitant il s’estimera davantage, & se sentant plus heureux qu’eux, il se croira plus digne de l’être. Voilà l’erreur la plus à craindre, parce qu’elle est la plus difficile à détruire. S’il restoit dans cet état, il auroit peu gagné à tous nos soins; & s’il faloit opter, je ne sais si je n’aimerois pas mieux encore l’illusion des préjugés que celle de l’orgueil.

Les grands hommes ne s’abusent point sur leur supériorité; ils la voient, la sentent, & n’en sont pas moins modestes. Plus ils ont, plus ils connoissent tout ce qui leur manque. Ils sont moins vains de leur élévation sur nous, qu’humiliés du sentiment de leur misere, & dans les biens exclusifs qu’ils possedent, ils sont trop sensés pour tirer vanité d’un don qu’ils ne se sont pas fait. L’homme de bien peut être fier de sa vertu, parce qu’elle est à lui; mais de quoi l’homme d’esprit est-il fier? Qu’a fait Racine, pour n’être pas Pradon? Qu’a fait Boileau, pour n’être pas Cotin?

Ici c’est tout autre chose encore. Restons toujours dans l’ordre commun. Je n’ai supposé dans mon Éleve, ni un génie transcendant, ni un entendement bouché. Je l’ai choisi parmi les esprits vulgaires, pour montrer ce que peut l’éducation sur l’homme. Tous les cas rares sont hors des regles. Quand donc en conséquence de mes soins, Émile préfère sa maniere d’être, de voir, de sentir à celle des autres hommes, Émile a raison. Mais quand il se croit pour cela d’une nature plus excellente, & plus heureusement né qu’eux, Émile a tort. Il se trompe, il faut le détromper, ou plutôt prévenir l’erreur, de peur qu’il ne soit trop tard ensuite pour la détruire.

Il n’y a point de folie dont on ne puisse guérir un homme qui n’est pas fou, hors la vanité; pour celle-ci, rien n’en corrige que l’expérience, si toutefois quelque chose en peut corriger; à sa naissance au moins on peut l’empêcher de croître. N’allez donc pas vous perdre en beaux raisonnemens, pour prouver à l’adolescent qu’il est homme comme les autres, & sujet aux mêmes foiblesses. Faites le lui sentir, ou jamais il ne le saura. C’est encore ici un cas d’exception à mes propres regles; c’est le cas d’exposer volontairement mon Éleve à tous les accidens qui peuvent lui prouver qu’il n’est pas plus sage que nous. L’aventure du Bateleur seroit répétée en mille manieres; je laisserois aux flatteurs prendre tout leur avantage avec lui; si des étourdis l’entraînoient dans quelque extravagance, je lui en laisserois courir le danger; si des filoux l’attaquoient au jeu, je le leur livrerois pour en faire leur dupe ; je le laisserois encenser, plumer, dévaliser par eux; & quand, l’ayant mis à sec, ils finiroient par se moquer de lui, je les remercierois encore, en sa présence, des leçons qu’ils ont bien voulu lui donner. Les seuls piéges dont je le garantirois avec soin, seroient ceux des Courtisanes. Les seuls ménagemens que j’aurois pour lui, seroient de partager tous les dangers que je lui laisserois courir, & tous les affronts que je lui laisserois recevoir. J’endurerois tout en silence, sans plainte, sans reproche, sans jamais lui en dire un seul mot; et soyez sûr qu’avec cette discrétion bien soutenue, tout ce qu’il m’aura vu souffrir pour lui fera plus d’impression sur son cœur, que ce qu’il aura souffert lui-même.

Je ne puis m’empêcher de relever ici la fausse dignité des gouverneurs qui, pour jouer sottement les sages, rabaissent leurs Éleves, affectent de les traiter toujours en enfans, & de se distinguer toujours d’eux dans tout ce qu’ils leur font faire. Loin de ravaler ainsi leurs jeunes courages, n’épargnez rien pour leur élever l’ame; faites-en vos égaux afin qu’ils le deviennent, & s’ils ne peuvent encore s’élever à vous, descendez à eux sans honte, sans scrupule. Songez que votre honneur n’est plus dans vous, mais dans votre Élève; partagez se fautes pour l’en corriger; chargez-vous de sa honte pour l’effacer: imitez ce brave Romain qui, voyant fuir son armée & ne pouvant la rallier, se mit à fuir à la tête de ses soldats, en criant: ils ne fuient pas, ils suivent leur capitaine. Fut-il déshonoré pour cela? tant s’en faut: en sacrifiant ainsi sa gloire il l’augmenta. La force du devoir, la beauté de la vertu entraînent malgré nous nos suffrages & renversent nos insensés préjugés. Si je recevois un soufflet en remplissant mes fonctions auprès d’Émile, loin de me venger de ce soufflet, j’irois par-tout m’en vanter, & je doute qu’il y eût dans le monde un homme assez vil , pour ne pas m’en respecter davantage.

Ce n’est pas que l’Éleve doive supposer dans le maître des lumieres aussi bornées que les siennes, & la même facilité à se laisser séduire. Cette opinion est bonne pour un enfant qui, ne sachant rien voir, rien comparer, met tout le monde à sa portée, & ne donne sa confiance qu’à ceux qui savent s’y mettre en effet. Mais un jeune homme de l’âge d’Émile, & aussi sensé que lui, n’est plus assez sot pour prendre ainsi le change, & il ne seroit pas bon qu’il le prît. La confiance qu’il doit avoir en son gouverneur est d’une autre espece; elle doit porter sur l’autorité de la raison, sur la supériorité des lumieres, sur les avantages que le jeune homme est en état de connoître, & dont il sent l’utilité pour lui. Une longue expérience l’a convaincu qu’il est aimé de son conducteur; que ce conducteur est un homme sage, éclairé, qui, voulant son bonheur, sait ce qui peut le lui procurer. Il doit savoir que, pour son propre intérêt, il lui convient d’écouter ses avis. Or si le maître se laissoit tromper comme le disciple, il perdroit le droit d’en exiger de la déférence & de lui donner des leçons. Encore moins l’Éleve doit-il supposer que le maître le laisse à dessein tomber dans des piéges, & tend des embuches à sa simplicité. Que faut-il donc faire pour éviter à la fois ces deux inconvéniens? Ce qu’il y a de meilleur & de plus naturel, être simple & vrai comme lui, l’avertir des périls auxquels il s’expose, les lui montrer clairement, sensiblement; mais sans exagération, sans humeur, sans pédantesque étalage; sur-tout sans lui donner vos avis pour des ordres, jusqu’à ce qu’ils le soient devenus, & que ce ton impérieux soit absolument nécessaire. S’obstine-t-il après cela, comme il fera très-souvent? Alors ne lui dites plus rien; laissez-le en liberté, suivez-le, imitez-le, & cela gaîment, franchement; livrez-vous, amusez-vous autant que lui, s’il est possible. Si les conséquences deviennent trop fortes, vous êtes toujours là pour les arrêter; & cependant combien le jeune homme, témoin de votre prévoyance & de votre complaisance, ne doit-il pas être à la fois frappé de l’une & touché de l’autre? Toutes ses fautes sont autant de liens qu’il vous fournit pour le retenir au besoin. Or ce qui fait ici le plus grand art du maître, c’est d’amener les occasions & de diriger les exhortations, de maniere qu’il sache d’avance quand le jeune homme cédera, et quand il s’obstinera, afin de l’environner par-tout des leçons de l’expérience, sans jamais l’exposer à de trop grands dangers.

Avertissez-le de ses fautes avant qu’il y tombe; quand il y est tombé ne les lui reprochez point, vous ne feriez qu’enflammer & mutiner son amour-propre. Une leçon qui révolte ne profite pas, je ne connois rien de plus inepte que ce mot: Je vous l’avois bien dit. Le meilleur moyen de faire qu’il se souvienne de ce qu’on lui a dit, est de paroître l’avoir oublié. Tout au contraire, quand vous le verrez honteux de ne vous avoir pas cru, effacez doucement cette humiliation par de bonnes paroles. Il s’affectionnera surement à vous, en voyant que vous vous oubliez pour lui, & qu’au lieu d’achever de l’écraser, vous le consolez. Mais si à son chagrin vous ajoutez des reproches, il vous prendra en haine, & se fera une loi de ne vous plus écouter, comme pour vous prouver qu’il ne pense pas comme vous sur l’importance de vos avis.

Le tour de vos consolations peut encore être pour lui une instruction d’autant plus utile, qu’il ne s’en défiera pas. En lui disant, je suppose, que mille autres font les mêmes fautes, vous le mettez loin de son compte, vous le corrigez en ne paroissant que le plaindre: car pour celui qui croit valoir mieux que les autres hommes, c’est une excuse bien mortifiante que de se consoler par leur exemple; c’est concevoir que le plus qu’il peut prétendre, c’est qu’ils ne valent pas mieux que lui.

Le tems des fautes est celui des fables. En censurant le coupable sous un masque étranger, on l’instruit sans l’offenser; & il comprend alors que l’apologue n’est pas un mensonge, par la vérité dont il se fait l’application. L’enfant qu’on n’a jamais trompé par des louanges, n’entend rien à la fable que j’ai ci-devant examinée; mais l’étourdi qui vient d’être la dupe d’un flatteur, conçoit à merveille que le corbeau n’étoit qu’un sot. Ainsi d’un fait il tire une maxime; & l’expérience qu’il eût bientôt oubliée, se grave, au moyen de la fable, dans son jugement. Il n’y a point de connoissance morale qu’on ne puisse acquérir par l’expérience d’autrui ou par la sienne. Dans les cas où cette expérience est dangereuse, au lieu de la faire soi-même, on tire sa leçon de l’histoire. Quand l’épreuve est sans conséquence, il est bon que le jeune homme y reste exposé; puis, au moyen de l’apologue, on rédige en maximes les cas particuliers qui lui sont connus.

Je n’entends pas pourtant que ces maximes doivent être développées, ni même énoncées. Rien n’est si vain, si mal entendu, que la morale par laquelle on termine la plupart des fables; comme si cette morale n’étoit pas ou ne devoit pas être étendue dans la fable même, de maniere à la rendre sensible au lecteur. Pourquoi donc, en ajoutant cette morale à la fin, lui ôter le plaisir de la trouver de son chef.

Le talent d’instruire est de faire que le disciple se plaise à l’instruction. Or, pour qu’il s’y plaise, il ne faut pas que son esprit reste tellement passif à tout ce que vous lui dites, qu’il n’ait absolument rien à faire pour vous entendre. Il faut que l’amour-propre du maître laisse toujours quelque prise au sien; il faut qu’il se puisse dire; je conçois, je pénetre, j’agis, je m’instruis. Une des choses qui rendent ennuyeux le pantalon de la comédie italienne, est le soin qu’il prend d’interpréter au parterre des platises qu’on n’entend déjà que trop. Je ne veux point qu’un gouverneur soit pantalon, encore moins un Auteur. Il faut toujours se faire entendre; mais il ne faut pas tout dire: celui qui dit tout dit peu de choses, car à la fin on ne l’écoute plus. Que signifient ces quatre vers que La Fontaine ajoute à la fable de la grenouille qui s’enfle? A-t-il peur qu’on ne l’ait pas compris? A-t-il besoin, ce grand peintre, d’écrire les noms au-dessous des objets qu’il peint? Loin de généraliser par-là sa morale, il la particularise, il la restreint, en quelque sorte, aux exemples cités, & empêche qu’on ne l’applique à d’autres. Je voudrois qu’avant de mettre les fables de cet Auteur inimitable entre les mains d’un jeune homme, on en retranchât toutes ces conclusions par lesquelles il prend la peine d’expliquer ce qu’il vient de dire aussi clairement qu’agréablement.

Si votre Éleve n’entend la fable qu’à l’aide de l’explication, soyez sûr qu’il ne l’entendra pas même ainsi.