SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Il importeroit encore de donner à ces fables un ordre plus didactique & plus conforme aux progrès des sentimens & des lumieres du jeune adolescent. Conçoit-on rien de moins raisonnable que d’aller suivre exactement l’ordre numérique du livre, sans égard au besoin ni à l’occasion? D’abord le corbeau, puis la cigale , puis la grenouille, puis les deux mulets, &c. J’ai sur le cœur ces deux mulets, parce que je me souviens d’avoir vu un enfant élevé pour la finance, & qu’on étourdissoit de l’emploi qu’il alloit remplir, lire cette fable, l’apprendre, la dire, la redire cent & cent fois, sans en tirer jamais la moindre objection contre le métier auquel il étoit destiné. Non-seulement je n’ai jamais vu d’enfans faire aucune application solide des fables qu’ils apprenoient; mais je n’ai jamais vu que personne se souciât de leur faire faire cette application. Le prétexte de cette étude est l’instruction morale; mais le véritable objet de la mere & de l’enfant, n’est que d’occuper de lui toute une compagnie tandis qu’il récite ses fables: aussi les oublie-t-il toutes en grandissant, lorsqu’il n’est plus question de les réciter, mais d’en profiter. Encore une fois, il n’appartient qu’aux hommes de s’instruire dans les fables, & voici pour Émile le tems de commencer.

Je montre de loin, car je ne veux pas non plus tout dire, les routes qui détournent de la bonne, afin qu’on apprenne à les éviter. Je crois qu’en suivant celle que j’ai marquée, votre Éleve achetera la connoissance des hommes & de soi-même au meilleur marché qu’il est possible, que vous le mettrez au point de contempler les jeux de la fortune sans envier le sort de ses favoris, & d’être content de lui sans se croire plus sage que les autres. Vous avez aussi commencé à le rendre acteur pour le rendre spectateur, il faut achever; car du parterre on voit les objets tels qu’ils paroissent; mais de la scene on les voit tels qu’ils sont. Pour embrasser le tout il faut se mettre dans le point de vue; il faut approcher pour voir les détails. Mais à quel titre un jeune homme entrera-t-il dans les affaires du monde? Quel droit a-t-il d’être initié dans ces mysteres ténébreux? Des intrigues de plaisir bornent les intérêts de son âge; il ne dispose encore que de lui-même, c’est comme s’il ne disposoit de rien. L’homme est la plus vile des marchandises; & parmi nos importans droits de propriété, celui de la personne est toujours le moindre de tous.

Quand je vois que dans l’âge de la plus grande activité, l’on borne les jeunes gens à des études purement spéculatives, & qu’après, sans la moindre expérience, ils sont tout d’un coup jettés dans le monde & dans les affaires, je trouve qu’on ne choque pas moins la raison que la Nature, & je ne suis plus surpris que si peu de gens sachent se conduire. Par quel bizarre tour d’esprit nous apprend-on tant de choses inutiles, tandis que l’art d’agir est compté pour rien? On prétend nous former pour la société, & l’on nous instruit comme si chacun de nous devoit passer sa vie à penser seul dans sa cellule, ou à traiter des sujets en l’air avec des indifférens. Vous croyez apprendre à vivre à vos enfans, en leur enseignant certaines contorsions du corps & certaines formules de paroles qui ne signifient rien. Moi aussi, j’ai appris à vivre à mon Émile, car je lui ai appris à vivre avec lui-même, & de plus, à savoir gagner son pain: mais ce n’est pas assez. Pour vivre dans le monde il faut savoir traiter avec les hommes, il faut connoître les instruments qui donnent prise sur eux; il faut calculer l’action & réaction de l’intérêt particulier dans la société civile, & prévoir si juste les événemens, qu’on soit rarement trompé dans ses entreprises, ou qu’on ait du moins toujours pris les meilleurs moyens pour réussir. Les loix ne permettent pas aux jeunes gens de faire leurs propres affaires, & de disposer de leur propre bien; mais que leur serviroient ces précautions, si, jusqu’à l’âge prescrit, ils ne pouvoient acquérir aucune expérience? Ils n’auroient rien gagné d’attendre, & seroient tout aussi neufs à vingt-cinq ans qu’à quinze. Sans doute, il faut empêcher qu’un jeune homme, aveuglé par son ignorance ou trompé pas ses passions, ne se fasse du mal à lui-même; mais à tout âge il est permis d’être bienfaisant, à tout âge on peut protéger, sous la direction d’un homme sage, les malheureux qui n’ont besoin que d’appui.

Les nourrices, les meres s’attachent aux enfans par les soins qu’elles leur rendent; l’exercice des vertus sociales porte au fond des cœurs l’amour de l’humanité; c’est en faisant le bien qu’on devient bon, je ne connois point de pratique plus sûre. Occupez votre Éleve à toutes les bonnes actions qui sont à sa portée; que l’intérêt des indigens soit toujours le sien; qu’il ne les assiste pas seulement de sa bourse, mais de ses soins; qu’il les serve, qu’il les protége, qu’il leur consacre sa personne et son tems; qu’il se fasse leur homme d’affaires, il ne remplira de sa vie un si noble emploi. Combien d’opprimés, qu’on n’eût jamais écoutés, obtiendront justice, quand il la demandera pour eux avec cette intrépide fermeté que donne l’exercice de la vertu; quand il forcera les portes des Grands & des Riches; quand il ira, s’il le faut, jusqu’aux pieds du Trône faire entendre la voix des infortunés, à qui tous les abords sont fermés par leur misere, & que la crainte d’être punis des maux qu’on leur fait, empêche même d’oser s’en plaindre.

Mais ferons-nous d’Émile un chevalier errant, un redresseur des torts, un paladin? Ira-t-il s’ingérer dans les affaires publiques, faire le sage & le défenseur des loix chez les Grands, chez les Magistrats, chez le Prince, faire le solliciteur chez les Juges & l’Avocat dans les tribunaux? Je ne sais rien de tout cela. Les noms badins & ridicules ne changent rien à la nature des choses. Il fera tout ce qu’il sait être utile & bon. Il ne fera rien de plus, & il sait que rien n’est utile & bon pour lui, de ce qui ne convient pas à son âge. Il sait que son premier devoir est envers lui-même, que les jeunes gens doivent se défier d’eux, être circonspects dans leur conduite, respectueux devant les gens plus âgés, retenus & discrets à parler sans sujet, modestes dans les choses indifférentes, mais hardis à bien faire & courageux à dire la vérité. Tels étoient ces illustres Romains, qui, avant d’être admis dans les charges, passoient leur jeunesse à poursuivre le crime & à défendre l’innocence, sans autre intérêt que celui de s’instruire, en servant la justice & protégeant les bonnes mœurs.

Émile n’aime ni le bruit, ni les querelles, non-seulement entre les hommes, pas même entre les animaux. Il n’excita jamais deux chiens à se battre; jamais il ne fit poursuivre un chat par un chien. Cet esprit de paix est un effet de son éducation, qui, n’ayant point fomenté l’amour-propre & la haute opinion de lui-même, l’a détourné de chercher ses plaisirs dans la domination, & dans le malheur d’autrui. Il souffre quand il voit souffrir; c’est un sentiment naturel. Ce qui fait qu’un jeune homme s’endurcit & se complait à voir tourmenter un être sensible, c’est quand un retour de vanité le fait se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse ou par sa supériorité. Celui qu’on a garanti de ce tour d’esprit, ne sauroit tomber dans le vice qui en est l’ouvrage. Émile aime donc la paix. L’image du bonheur le flatte; & quand il peut contribuer à le produire, c’est un moyen de plus de le partager. Je n’ai pas supposé, qu’en voyant des malheureux, il n’auroit pour eux que cette pitié stérile & cruelle, qui se contente de plaindre les maux qu’elle peut guérir. Sa bienfaisance active lui donne bientôt des lumieres, qu’avec un cœur plus dur il n’eût point acquises, ou qu’il eût acquises beaucoup plus tard. S’il voit régner la discorde entre ses camarades, il cherche à les réconcilier: s’il voit des affligés, il s’informe du sujet de leurs peines: s’il voit deux hommes se haïr, il veut connoître la cause de leur inimitié: s’il voit un opprimé gémir des vexations du puissant & du riche, il cherche de quelles manœuvres se couvrent ces vexations; & dans l’intérêt qu’il prend à tous les misérables, les moyens de finir leurs maux ne sont jamais indifférens pour lui. Qu’avons-nous donc à faire pour tirer parti de ces dispositions d’une maniere convenable à son age? De régler ses soins & ses connoissances, & d’employer son zele à les augmenter.

Je ne me lasse point de le redire: mettez toutes les leçons des jeunes gens en actions plutôt qu’en discours. Qu’ils n’apprennent rien dans les livres de ce que l’expérience peut leur enseigner. Quel extravagant projet de les exercer à parler sans sujet de rien dire; de croire leur faire sentir, sur les bancs d’un College, l’énergie du langage des passions, & toute la force de l’art de persuader, sans intérêt de rien persuader à personne! Tous les préceptes de la Rhétorique ne semblent qu’un pur verbiage à quiconque n’en sent pas l’usage pour son profit. Qu’importe à un écolier de savoir comment s’y prit Annibal pour déterminer ses soldats à passer les Alpes? Si au lieu de ces magnifiques harangues vous lui disiez comment il doit s’y prendre pour porter son Préfet à lui donner congé, soyez sûr qu’il seroit plus attentif à vos regles.

Si je voulois enseigner la Rhétorique à un jeune homme, dont toutes les passions fussent déjà développées, je lui présenterois sans cesse des objets propres à flatter ses passions, & j’examinerois avec lui quel langage il doit tenir aux autres hommes, pour les engager à favoriser ses desirs. Mais mon Émile n’est pas dans une situation si avantageuse à l’art oratoire. Borné presque au seul nécessaire physique, il a moins besoin des autres que les autres n’ont besoin de lui; & n’ayant rien à leur demander pour lui-même, ce qu’il veut leur persuader ne le touche pas d’assez près pour l’émouvoir excessivement. Il suit de-là qu’en général il doit avoir un langage simple & peu figuré. Il parle ordinairement au propre, & seulement pour être entendu. Il est peu sententieux, parce qu’il n’a pas appris à généraliser ses idées; il a peu d’images, parce qu’il est rarement passionné.

Ce n’est pas pourtant qu’il soit tout-à-fait flegmatique & froid. Ni son âge, ni ses mœurs, ni ses goûts ne le permettent. Dans le feu de l’adolescence, les esprits vivifians retenus & cohobés dans son sang, portent à son jeune cœur une chaleur qui brille dans ses regards, qu’on sent dans ses discours, qu’on voit dans ses actions. Son langage a pris de l’accent & quelquefois de la véhémence. Le noble sentiment qui l’inspire lui donne de la force & de l’élévation; pénétré du tendre amour de l’humanité, il transmet en parlant les mouvemens de son ame, sa généreuse franchise a je ne sais quoi de plus enchanteur que l’artificieuse éloquence des autres, ou plutôt lui seul est véritablement éloquent, puisqu’il n’a qu’à montrer ce qu’il sent pour le communiquer à ceux qui l’écoutent.

Plus j’y pense, plus je trouve qu’en mettant ainsi la bienfaisance en action & tirant de nos bons ou mauvais succès des réflexions sur leurs causes, il y a peu de connoissances utiles qu’on ne puisse cultiver dans l’esprit d’un jeune homme, & qu’avec tout le vrai savoir qu’on peut acquérir dans les Colleges, il acquerra de plus une science plus importante encore, qui est l’application de cet acquis aux usages de la vie. Il n’est as possible que, prenant tant d’intérêt à ses semblables, il n’apprenne de bonne heure à peser & apprécier leurs actions, leurs goûts, leurs plaisirs, & à donner en général une plus juste valeur à ce qui peut contribuer ou nuire au bonheur des hommes, que ceux qui, ne s’intéressant à personne, ne font jamais rien pour autrui. Ceux qui ne traitent jamais que leurs propres affaires, se passionnent trop pour juger sainement des choses. Rapportant tout à eux seuls & réglant sur leur seul intérêt les idées du bien & du mal, ils se remplissent l’esprit de mille préjugés ridicules, & dans tout ce qui porte atteinte à leur moindre avantage, ils voient aussi-tôt le bouleversement de tout l’univers.

Étendons l’amour-propre sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu, & il n’y a point de cœur d’homme dans lequel cette vertu n’ait sa racine. Moins l’objet de nos soins tient immédiatement à nous-mêmes, moins l’illusion de l’intérêt particulier est à craindre; plus on généralise cet intérêt, plus il devient équitable, & l’amour du genre humain n’est autre chose en nous que l’amour de la justice. Voulons-nous donc qu’Émile aime la vérité, voulons-nous qu’il la connoisse? Dans les affaires tenons-le toujours loin de lui. Plus ses soins seront consacrés au bonheur d’autrui, plus ils seront éclairés & sages, & moins il se trompera sur ce qui est bien ou mal; mais ne souffrons jamais en lui de préférence aveugle, fondée uniquement sur des acceptions de personnes ou sur d’injustes préventions. Et pourquoi nuiroit-il à l’un pour servir l’autre? Peu lui importe à qui tombe un plus grand bonheur en partage, pourvu qu’il concoure au plus grand bonheur de tous: c’est là le premier intérêt du sage, après l’intérêt privé; car chacun est partie de son espece, & non d’un autre individu.

Pour empêcher la pitié de dégénérer en faiblesse, il faut donc la généraliser, & l’étendre sur tout le genre humain. Alors on ne s’y livre qu’autant qu’elle est d’accord avec la justice, parce que de toutes les vertus, la justice est celle qui concourt le plus au bien commun des hommes. Il faut par raison, par amour pour nous, avoir pitié de notre espece encore plus que de notre prochain, & c’est une très-grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchans.

Au reste, il faut se souvenir que tous ces moyens, par lesquels je jette ainsi mon Éleve hors de lui-même, ont cependant toujours un rapport direct à lui; puisque non-seulement il en résulte une jouissance intérieure, mais qu’en le rendant bienfaisant au profit des autres, je travaille à sa propre instruction.

J’ai d’abord donné les moyens, & maintenant j’en montre l’effet. Quelles grandes vues je vois s’arranger peu-à-peu dans sa tête! Quels sentimens sublimes étouffent dans son cœur le germe des petites passions! Quelle netteté de judiciaire! Quelle justesse de raison je vois se former en lui de ses penchans cultivés, de l’expérience qui concentre les vœux d’une ame grande dans l’étroite orne des possibles & fait qu’un homme supérieur aux autres, ne pouvant les élever à sa mesure, sait s’abaisser à la leur! Les vrais principes du juste, les vrais modeles du beau, tous les rapports moraux des êtres, toutes les idées de l’ordre, se gravent dans son entendement; il voit la place de chaque chose & la cause qui l’en écarte; il voit ce qui peut faire le bien & ce qui l’empêche. Sans avoir éprouvé les passions humaines il connoit leurs illusions & leur jeu.

J’avance attiré par la force des choses, mais sans m’en imposer sur les jugements des Lecteurs. Depuis long-tems ils me voient dans le pays des chimeres; moi je les vois toujours dans le pays des préjugés. En m’écartant si fort des opinions vulgaires, je ne cesse de les avoir présentes à mon esprit; je les examine, je les médite, non pour les suivre ni pour les fuir, mais pour les peser à la balance du raisonnement. Toutes les fois qu’il me force à m’écarter d’elles, instruit par l’expérience, je me tiens déjà pour dit qu’ils ne m’imiteront pas; je sais que s’obstinant à n’imaginer que ce qu’ils voient, ils prendront le jeune homme que je figure pour un être imaginaire & fantastique, parce qu’il differe de ceux auxquels ils le comparent; sans songer qu’il faut bien qu’il en differe, puisqu’élevé tout différemment, affecté de sentimens tout contraires, instruit tout autrement qu’eux, il seroit beaucoup plus surprenant qu’il leur ressemblât que d’être tel que je le suppose. Ce n’est pas l’homme de l’homme, c’est l’homme de la Nature. Assurément il doit être fort étranger à leurs yeux.

En commençant cet ouvrage, je ne supposois rien que tout le monde ne pût observer ainsi que moi, parce qu’il est un point, savoir la naissance de l’homme, duquel nous partons tous également; mais plus nous avançons, moi pour cultiver la Nature, & vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres. Mon Éleve à six ans différoit peu des vôtres, que vous n’aviez pas eu le tems de défigurer; maintenant ils n’ont plus rien de semblable, & l’âge de l’homme-fait dont il approche, doit le montrer sous une forme absolument différente, si je n’ai pas perdu tous mes soins. La quantité d’acquis est peut-être assez égale de part & d’autre; mais les choses acquises ne se ressemblent point. Vous êtes étonnés de trouver à l’un des sentimens sublimes dont les autres n’ont pas le moindre germe; mais considérez aussi que ceux-ci sont déjà tous Philosophes & Théologiens, avant qu’Émile sache ce que c’est que philosophie & qu’il ait même entendu parler de Dieu.

Si donc on venoit me dire: rien de ce que vous supposez n’existe; les jeunes gens ne sont point faits ainsi; ils ont telle ou telle passion; ils font ceci ou cela; c’est comme si l’on nioit que jamais poirier fût un grand arbre, parce qu’on n’en voit que de nains dans nos jardins.

Je prie ces juges si prompts à la censure, de considérer que ce qu’ils disent là, je le sais tout aussi bien qu’eux, que j’y ai probablement réfléchi plus long-tems, & que n’ayant nul intérêt à leur en imposer, j’ai droit d’exiger qu’ils se donnent au moins le tems de chercher en quoi je me trompe: qu’ils examinent bien la constitution de l’homme, qu’ils suivent les premiers développements du cœur dans telle ou telle circonstance, afin de voir combien un individu peut différer d’un autre par la force de l’éducation, qu’ensuite ils comparent la mienne aux effets que je lui donne, & qu’ils disent en quoi j’ai mal raisonné, je n’aurai rien à répondre.

Ce qui me rend plus affirmatif, & je crois plus excusable de l’être, c’est qu’au lieu de me livrer à l’esprit de systême, je donne le moins qu’il est possible au raisonnement, & ne me fie qu’à l’observation. Je ne me fonde point sur ce que j’ai imaginé, mais sur ce que j’ai vu. Il est vrai que je n’ai pas renfermé mes expériences dans l’enceinte des murs d’une ville, ni dans un seul ordre de gens: mais après avoir comparé tout autant de rangs & de peuples que l’en ai pu voir dans une vie passée à les observer, j’ai retranché, comme artificiel, ce qui étoit d’un peuple & non pas d’un autre, d’un état & non pas d’un autre; & n’ai regardé, comme appartenant incontestablement à l’homme, que ce qui étoit commun à tous, à quelque âge, dans quelque rang, & dans quelque nation que ce fût.

Or, si suivant cette méthode vous suivez dès l’enfance un jeune homme qui n’aura point reçu de forme particuliere, & qui tiendra le moins qu’il est possible à l’autorité & à l’opinion d’autrui, à qui de mon Éleve ou des vôtres pensez-vous qu’il ressemblera le plus? Voilà, ce me semble, la question qu’il faut résoudre pour savoir si je me suis égaré.

L’homme ne commence pas aisément à penser; mais sitôt qu’il commence il ne cesse plus. Quiconque a pensé pensera toujours; & l’entendement une fois exercé à la réflexion, ne peut plus rester en repos. On pourroit donc croire que l’esprit humain n’est point naturellement si prompt à s’ouvrir, & qu’après lui avoir donné des facilités qu’il n’a pas, je le tiens trop long-tems inscrit dans un cercle d’idées qu’il doit avoir franchi.

Mais considérez premierement que, voulant former l’homme de la Nature, il ne s’agit pas pour cela d’en faire un sauvage, & de le reléguer au fond des bois; mais qu’enfermé dans le tourbillon social, il suffit qu’il ne s’y laisse entraîner ni par les passions, ni par les opinions des hommes, qu’il voie par ses yeux, qu’il sente par son cœur, qu’aucune autorité ne le gouverne hors celle de sa propre raison. Dans cette position, il est clair que la multitude d’objets qui le frappe, les fréquens sentimens dont il est affecté, les divers moyens de pourvoir à ses besoins réels, doivent lui donner beaucoup d’idées qu’il n’auroit jamais eues, ou qu’il eût acquises plus lentement. Le progrès naturel à l’esprit est accéléré, mais non renversé. Le même homme qui doit rester stupide dans les forêts, doit devenir raisonnable & sensé dans les villes, quand il y sera simple spectateur. Rien n’est plus propre à rendre sage que les folies qu’on voit sans les partager; & celui même qui les partage s’instruit encore, pourvu qu’il n’en soit pas la dupe, & qu’il n’y porte pas l’erreur de ceux qui les font.

Considérez aussi que, bornés par nos facultés aux choses sensibles, nous n’offrons presque aucune prise aux notions abstraites de la philosophie & aux idées purement intellectuelles. Pour y atteindre il faut, ou nous dégager du corps, auquel nous sommes si fortement attachés, ou faire d’objet en objet un progrès graduel & lent, ou enfin franchir rapidement & presque d’un saut l’intervalle, par un pas de géant dont l’enfance n’est pas capable, & pour lequel il faut même aux hommes bien des échelons faits exprès pour eux. La premiere idée abstraite est le premier de ces échelons; mais j’ai bien de la peine à voir comment on s’avise de les construire.

L’Être incompréhensible qui embrasse tout, qui donne le mouvement au monde, & forme tout le systême des êtres, n’est ni visible à nos yeux, ni palpable à nos mains; il échappe à tous nos sens. L’ouvrage se montre; mais l’ouvrier se cache. Ce n’est pas une petite affaire de connoître enfin qu’il existe, & quand nous sommes parvenus là, quand nous nous demandons quel est-il, où est-il? notre esprit se confond, s’égare, & nous ne savons plus que penser.

Locke veut qu’on commence par l’étude des esprits, & qu’on passe ensuite à celle des corps: cette méthode est celle de la superstition, des préjugés, de l’erreur: ce n’est point celle de la raison, ni même de la Nature bien ordonnée, c’est se boucher les yeux pour apprendre à voir. Il faut avoir long-tems étudié les corps pour se faire une véritable notion des esprits & soupçonner qu’ils existent. L’ordre contraire ne sert qu’à établir le matérialisme.

Puisque nos sens sont les premiers instrumens de nos connoissances, les êtres corporels & sensibles sont les seuls dont nous ayons immédiatement l’idée. Ce mot esprit, n’a aucun sens pour quiconque n’a pas philosophé. Un esprit n’est qu’un corps pour le peuple & pour les enfans. N’imaginent-ils pas des esprits qui crient, qui parlent, qui battent, qui font du bruit? or on m’avouera que des esprits qui ont des bras & des langues ressemblent beaucoup à des corps. Voilà pourquoi tous les peuples du monde, sans excepter les Juifs, se sont fait des Dieux corporels. Nous-mêmes, avec nos termes d’Esprit, de Trinité, de Personnes, sommes pour la plupart de vrais anthropomorphites. J’avoue qu’on nous apprend à dire que Dieu est partout: mais nous croyons aussi que l’air est par-tout, au moins dans notre atmosphere, & le mot esprit dans son origine ne signifie lui-même que souffle & vent. Sitôt qu’on accoutume les gens à dire des mots sans les entendre, il est facile, après cela, de leur faire dire tout ce qu’on veut.

Le sentiment de notre action sur les autres corps a dû d’abord nous faire croire que quand ils agissoient sur nous, c’étoit d’une maniere semblable à celle dont nous agissons sur eux. Ainsi l’homme a commencé par animer tous les êtres dont il sentoit l’action. Se sentant moins fort que la plupart de ces êtres, faute de connoître les bornes de leur puissance, il l’a supposée illimitée, & il en fit des dieux aussi-tôt qu’il en fit des corps. Durant les premiers âges, les hommes effrayés de tout, n’ont rien vu de mort dans la nature. L’idée de la matiere n’a pas été moins lente à se former en eux que celle de l’esprit, puisque cette premiere idée est une abstraction elle-même. Ils ont ainsi rempli l’univers de Dieux sensibles. Les astres, les vents, les montagnes, les fleuves, les arbres, les villes, les maisons mêmes, tout avoit son âme, son Dieu, sa vie. Les marmousets de Laban, les manitous des Sauvages, les fétiches des Négres, tous les ouvrages de la nature & des hommes ont été les premieres divinités des mortels: le polythéisme a été leur premiere religion, l’idolâtrie leur premier culte. Ils n’ont pu reconnoître un seul Dieu que quand, généralisant de plus en plus leurs idées, ils ont été en état de remonter à une premiere cause, de réunir le systême total des êtres sous une seule idée, & de donner un sens au mot substance, lequel est la plus grande des abstractions. Tout enfant qui croit en Dieu est donc nécessairement idolâtre, ou du moins anthropomorphite; & quand une fois l’imagination a vu Dieu, il est bien rare que l’entendement le conçoive. Voilà précisément l’erreur où mene l’ordre de Locke.

Parvenu, je ne sais comment, à l’idée abstraite de la substance, on voit que pour admettre une substance unique, il lui faudroit supposer des qualités incompatibles qui s’excluent mutuellement, telles que la pensée & l’étendue, dont l’une est essentiellement divisible, & dont l’autre exclut toute divisibilité. On conçoit d’ailleurs que la pensée, ou si l’on veut le sentiment, est une qualité primitive & inséparable de la substance à laquelle elle appartient, qu’il en est de même de l’étendue par rapport à sa substance. D’où l’on conclut que les êtres qui perdent une de ces qualités, perdent la substance à laquelle elle appartient; que par conséquent la mort n’est qu’une séparation de substances, & que les êtres où ces deux qualités sont réunies, sont composés de deux substances auxquelles ces deux qualités appartiennent.

Or, considérez maintenant quelle distance reste encore entre la notion des deux substances & celle de la nature divine; entre l’idée incompréhensible de l’action de notre ame sur notre corps, & l’idée de l’action de Dieu sur tous les êtres. Les idées de création, d’annihilation, d’ubiquité, d’éternité, de toute-puissance, celles des attributs divins, toutes ces idées qu’il appartient à si peu d’hommes de voir aussi confuses & aussi obscures qu’elles le sont, & qui n’ont rien d’obscur pour le peuple, parce qu’il n’y comprend rien du tout, comment se présenteront-elles dans toute leur force, c’est-à-dire, dans toute leur obscurité, à de jeunes esprits encore occupés aux premieres opérations des sens, & qui ne conçoivent que ce qu’ils touchent? C’est en vain que les abymes de l’infini sont ouverts tout autour de nous; un enfant n’en sait point être épouvanté, ses foibles yeux n’en peuvent sonder la profondeur. Tout est infini pour les enfans, ils ne savent mettre de bornes à rien; non qu’ils fassent la mesure fort longue, mais parce qu’ils ont l’entendement court. J’ai même remarqué qu’ils mettent l’infini moins au-delà qu’au-deçà des dimensions qui leur sont connues. Ils estimeront un espace immense, bien plus par leurs pieds que par leurs yeux; il ne s’étendra pas pour eux plus loin qu’ils ne pourront aller. Si on leur parle de la puissance de Dieu, ils l’estimeront presque aussi fort que leur pere. En toute chose leur connoissance étant pour eux la mesure des possibles, ils jugent ce qu’on leur dit toujours moindre que ce qu’ils savent. Tels sont les jugemens naturels à l’ignorance & à la foiblesse d’esprit. Ajax eût craint de se mesurer avec Achille, & défie Jupiter au combat, parce qu’il connaît Achille, & ne connoit pas Jupiter. Un paysan Suisse qui se croyoit le plus riche des hommes, & à qui l’on tâchoit d’expliquer ce que c’étoit qu’un Roi, demandoit d’un air fier si le Roi pourroit bien avoir cent vaches à la montagne.

Je prévois combien de Lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge de mon Élève sans lui parler de religion. À quinze ans il ne savoit s’il avoit une ame, & peut-être à dix-huit n’est-il pas encore tems qu’il l’apprenne; car s’il l’apprend plutôt qu’il ne faut, il court risque de ne le savoir jamais.

Si j’avois à peindre la stupidité fâcheuse, je peindrois un pédant enseignant le catéchisme à des enfans; si je voulois rendre un enfant fou, je l’obligerois d’expliquer ce qu’il dit en disant son catéchisme. On m’objectera que la plupart des dogmes du Christianisme étant des mysteres, attendre que l’esprit humain soit capable de les concevoir, ce n’est pas attendre que l’enfant soit homme, c’est attendre que l’homme ne soit plus. À cela je réponds premierement, qu’il y a des mysteres qu’il est non-seulement impossible à l’homme de concevoir, mais de croire, & que je ne vois pas ce qu’on gagne à les enseigner aux enfans, si ce n’est de leur apprendre à mentir de bonne heure. Je dis de plus, que pour admettre les mysteres, il faut comprendre, au moins, qu’ils sont incompréhensibles; & les enfans ne sont pas même capables de cette conception là. Pour l’âge où tout est mystere, il n’y a point de mysteres proprement dits.

Il faut croire en Dieu pour être sauvé.

Ce dogme mal entendu est le principe de la sanguinaire intolérance, & la cause de toutes ces vaines instructions qui portent le coup mortel à la raison humaine en l’accoutumant à se payer de mots. Sans doute, il n’y a pas un moment à perdre pour mériter le salut éternel: mais si pour l’obtenir, il suffit de répéter certaines paroles, je ne vois pas ce qui nous empêche de peupler le Ciel de sansonnets & de pies, tout aussi bien que d’enfans.