L’obligation de croire en suppose la possibilité. Le Philosophe qui ne croit pas a tort, parce qu’il use mal de la raison qu’il a cultivée, & qu’il est en état d’entendre les vérités qu’il rejette. Mais l’enfant qui professe la religion chrétienne, que croit-il? ce qu’il conçoit, & il conçoit si peu ce qu’on lui fait dire, que si vous lui dites le contraire, il l’adoptera tout aussi volontiers. La foi des enfans & de beaucoup d’hommes est une affaire de géographie. Seront-ils récompensés d’être nés à Rome plutôt qu’à la Mecque. On dit à l’un que Mahomet est le Prophete de Dieu, & il dit que Mahomet est le Prophete de Dieu; on dit à l’autre que Mahomet est un fourbe, & il dit que Mahomet est un fourbe. Chacun des deux eût affirmé ce qu’affirme l’autre, s’ils se fussent trouvés transposés. Peut-on partir de deux dispositions si semblables pour envoyer l’un en Paradis & l’autre en Enfer? Quand un enfant dit qu’il croit en Dieu, ce n’est pas en Dieu qu’il croit, c’est à Pierre ou à Jaques qui lui disent qu’il y a quelque chose qu’on appelle Dieu; & il le croit à la maniere d’Euripide.
Ô Jupiter! car de toi rien sinon Je ne connois seulement que le nom.
Nous tenons que nul enfant mort avant l’âge de raison ne sera privé du bonheur éternel; les Catholiques croient la même chose de tous les enfants qui ont reçu le baptême, quoiqu’ils n’aient jamais entendu parler de Dieu. Il y a donc des cas où l’on peut être sauvé sans croire en Dieu, & ces cas ont lieu, soit dans l’enfance, soit dans la démence, quand l’esprit humain est incapable des opérations nécessaires pour reconnoître la Divinité. Toute la différence que je vois ici entre vous & moi, est que vous prétendez que les enfans ont à sept ans cette capacité, & que je ne la leur accorde pas même à quinze. Que j’aie tort ou raison, il ne s’agit pas ici d’un article de foi, mais d’une simple observation d’histoire naturelle.
Par le même principe, il est clair que tel homme parvenu jusqu’à la vieillesse sans croire en Dieu, ne sera pas pour cela privé de sa présence dans l’autre vie si son aveuglement n’a pas été volontaire, & je dis qu’il ne l’est pas toujours. Vous en convenez pour les insensés qu’une maladie prive de leurs facultés spirituelles, mais non de leur qualité d’homme, ni par conséquent du droit aux bienfaits de leur Créateur. Pourquoi donc n’en pas convenir pour ceux qui, séquestrés de toute société dès leur enfance, auroient mené une vie absolument sauvage, privés des lumieres qu’on n’acquiert que dans le commerce des hommes ? Car il est d’une impossibilité démontrée, qu’un pareil Sauvage pût jamais élever ses réflexions jusqu’a la connoissance du vrai Dieu. La raison nous dit qu’un homme n’est punissable que par les fautes de sa volonté, & qu’une ignorance invincible ne lui sauroit être imputée à crime. D’ou il suit que devant la Justice éternelle tout homme qui croiroit, s’il avoit les lumieres nécessaires, est réputé croire, & qu’il n’y aura d’incrédules punis que ceux dont le cœur se ferme à la vérité.
Gardons-nous d’annoncer la vérité à ceux qui ne sont pas en état de l’entendre, car c’est y vouloir substituer l’erreur. Il vaudroit mieux n’avoir aucune idée de la Divinité que d’en avoir des idées basses, fantastiques, injurieuses, indignes d’elle; c’est un moindre mal de la méconnoître que de l’outrager. J’aimerois mieux, dit le bon Plutarque, qu’on crût qu’il n’y a point de Plutarque au monde, que si l’on disoit que Plutarque est injuste, envieux, jaloux, & si tyran, qu’il exige plus qu’il ne laisse le pouvoir de faire.
Le grand mal des images difformes de la Divinité qu’on trace dans l’esprit des enfans, est qu’elles y restent toute leur vie, & qu’ils ne conçoivent plus étant hommes d’autre Dieu que celui des enfant. J’ai vu en Suisse une bonne & pieuse mere de famille tellement convaincue de cette maxime, qu’elle ne voulut point instruire son fils de la religion dans le premier âge, de peur que mécontent de cette instruction grossiere, il n’en négligeât une meilleure à l’âge de raison. Cet enfant n’entendoit jamais parler de Dieu qu’avec recueillement & révérence, & sitôt qu’il en vouloit parler lui-même on lui imposoit silence, comme sur un sujet trop sublime & trop grand pour lui. Cette réserve excitoit sa curiosité, & son amour-propre aspiroit au moment de connoître ce mystere qu’on lui cachoit avec tant de soin. Moins on lui parloit de Dieu, moins on souffroit qu’il en parlât lui-même, & plus il s’en occupoit: cet enfant voyoit Dieu par-tout; & ce que je craindrois de cet air de mystere indiscretement affecté, seroit qu’en allumant trop l’imagination d’un jeune homme, on n’altérât sa tête, & qu’enfin l’on n’en fît un fanatique au lieu d’en faire un croyant.
Mais ne craignons rien de semblable pour mon Émile, qui, refusant constamment son attention à tout ce qui est au-dessus de sa portée, écoute avec la lus profonde indifférence les choses qu’il n’entend pas. Il y en a tant sur lesquelles il est habitué à dire, cela n’est pas de mon ressort, qu’une de plus ne l’embarrasse gueres; & quand il commence à s’inquiéter de ces grandes questions, ce n’est pas pour les avoir entendu proposer, mais c’est quand le progrès naturel de ses lumieres porte ses recherches de ce côté là.
Nous avons vu par quel chemin l’esprit humain cultivé s’approche de ces mysteres, & je conviendrai volontiers qu’il n’y parvient naturellement au sein de la société même, que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes inévitables par lesquelles le progrès des passions est accéléré; si l’on n’accéléroit de même le progrès des lumieres qui servent à régler ces passions, c’est alors qu’on sortiroit véritablement de l’ordre de la Nature, & que l’équilibre seroit rompu. Quand on n’est pas maître de modérer un développement trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre, en sorte que l’ordre ne soit point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne soit point séparé, & que l’homme, tout entier à tous les momens de sa vie, ne soit pas à tel point par une de ses facultés, & à tel autre point par les autres.
Quelle difficulté je vois s’élever ici! difficulté d’autant plus grande, qu’elle est moins dans les choses que dans la pusillanimité de ceux qui n’osent la résoudre: commençons, au moins, par oser la proposer. Un enfant doit être élevé dans la religion de son pere; on lui prouve toujours très-bien que cette religion, telle qu’elle soit, est la seule véritable, que toutes les autres ne sont qu’extravagance & absurdité. La force des argumens dépend absolument, sur ce point, du pays où l’on les propose. Qu’un Turc, qui trouve le Christianisme si ridicule à Constantinople, aille voir comment on trouve le Mahométisme à Paris: c’est sur-tout en matiere de religion que l’opinion triomphe. Mais nous qui prétendons secouer son joug en toute chose, nous qui ne voulons rien donner à l’autorité, nous qui ne voulons rien enseigner à notre Émile qu’il ne pût apprendre de lui-même par tout pays, dans quelle religion l’éléverons-nous? à quelle secte aggrégerons-nous l’homme de la Nature? La réponse est fort simple, ce me semble; nous ne l’aggrégerons ni à celle-ci, ni à celle-là, mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit le conduire.
Incedo per igne Suppositos cineri doloso.
N’importe; le zele & la bonne foi m’ont jusqu’ici tenu lieu de prudence. J’espere que ces garants ne m’abandonneront point au besoin. Lecteurs, ne craignez pas de moi des précautions indignes d’un ami de la vérité: je n’oublierai jamais ma devise; mais il m’est trop permis de me défier de mes jugemens. Au lieu de vous dire ici de mon chef ce que je pense, je vous dirai ce que pensoit un homme qui valoit mieux que moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rapportés; ils sont réellement arrivés à l’auteur du papier que je vais transcrire: c’est à vous de voir si l’on peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s’agit. Je ne vous propose point le sentiment d’un autre ou le mien pour regle; je vous l’offre à examiner.
» Il y a trente ans que dans une ville d’Italie, un jeune homme expatrié se voyoit réduit à la derniere misere. Il étoit né Calviniste; mais par les suites d’une étourderie, se trouvant fugitif, en pays étranger, sans ressource, il changea de religion pour avoir du pain. Il y avoit dans cette ville un hospice pour les Prosélytes, il y fut admis. En l’instruisant sur la controverse, on lui donna des doutes qu’il n’avoit pas, & on lui apprit le mal qu’il ignoroit: il entendit des dogmes nouveaux, il vit des mœurs encore plus nouvelles; il les vit, & faillit en être la victime. Il voulut fuir, on l’enferma; il se plaignit, on le punit de ses plaintes; à la merci de ses tyrans, il se vit traiter en criminel pour n’avoir pas voulu céder au crime. Que ceux qui savent combien la premiere épreuve de la violence & de l’injustice irrite un jeune cœur sans expérience, se figurent l’état du sien. Des larmes de rage couloient de ses yeux, l’indignation l’étouffoit. Il imploroit le Ciel & les hommes, il se confioit à tout le monde, & n’étoit écouté de personne. Il ne voyoit que de vils domestiques soumis à l’infâme qui l’outrageoit, ou des complices du même crime, qui se railloient de sa résistance & l’excitoient à les imiter. Il étoit perdu sans un honnête Ecclésiastique qui vint à l’hospice pour quelque affaire, & qu’il trouva le moyen de consulter en secret. L’Ecclésiastique étoit pauvre, & avoit besoin de tout le monde; mais l’opprimé avoit encore plus besoin de lui, & il n’hésita pas à favoriser son évasion, au risque de se faire un dangereux ennemi. ” ” Échappé au vice pour rentrer dans l’indigence, le jeune homme luttoit sans succès contre sa destinée; un moment il se crut au-dessus d’elle. À la première lueur de fortune, ses maux & son protecteur furent oubliés. Il fut bientôt puni de cette ingratitude, toutes ses espérances s’évanouirent: sa jeunesse avoit beau le favoriser, ses idées romanesques gâtoient tout. N’ayant ni assez d’adresse pour se faire un chemin facile; ne sachant être ni modéré, ni méchant, il prétendit à tant de choses qu’il ne sut parvenir à rien. Retombé dans sa premiere détresse, sans pain, sans asyle, prêt à mourir de faim, il se ressouvint de son bienfaiteur. ” ” Il y retourne, il le trouve, il en est bien reçu; sa vue rappelle à l’Ecclésiastique une bonne action qu’il avoit faite; un tel souvenir réjouit toujours l’ame. Cet homme étoit naturellement humain, compatissant, il sentoit les peines d’autrui par les siennes, & le bien-être n’avoit point endurci son cœur; enfin les leçons de la sagesse & une vertu éclairée avoient affermi son bon naturel. Il accueille le jeune homme, lui cherche un gîte, l’y recommande; il partage avec lui son nécessaire, à peine suffisant pour deux. Il fait plus, il l’instruit, le console, il lui apprend l’art difficile de supporter patiemment l’adversité. Gens à préjugés, est-ce d’un Prêtre, est-ce en Italie que vous eussiez espéré tout cela? ” ” Cet honnête Ecclésiastique étoit un pauvre Vicaire Savoyard, qu’une aventure de jeunesse avoit mis mal avec son Évêque, & qui avoit passé les monts pour chercher les ressources qui lui manquoient dans son pays. Il n’étoit ni sans esprit ni sans lettres; & avec une figure intéressante, il avoit trouvé des protecteurs qui le placerent chez un Ministre pour élever son fils. Il préféroit la pauvreté à la dépendance, & il ignoroit comment il faut se conduire chez les Grands. Il ne resta pas long-tems chez celui-ci; en le quittant il ne perdit point son estime; & comme il vivoit sagement & se faisoit aimer de tout le monde, il se flattoit de rentrer en grace auprès de son Évêque, & d’en obtenir quelque petite Cure dans les montagnes, pour y passer le reste de ses jours. Tel étoit le dernier terme de son ambition. ” ” Un penchant naturel l’intéressoit au jeune fugitif, & le lui fit examiner avec soin. Il vit que la mauvaise fortune avoit déjà flétri son cœur, que l’opprobre & le mépris avoient abattu son courage, & que sa fierté, changée en dépit amer, ne lui montroit dans l’injustice & la dureté des hommes, que le vice de leur nature & la chimere de la vertu. Il avoit vu que la Religion ne sert que de masque à l’intérêt, & le culte sacré de sauve-garde à l’hypocrisie: il avoit vu, dans la subtilité des vaines disputes, le Paradis & l’Enfer mis pour prix à des jeux de mots; il avoit vu la sublime & primitive idée de la Divinité défigurée par les fantasques imaginations des hommes; & trouvant que pour croire en Dieu il faloit renoncer au jugement qu’on avoit reçu de lui, il prit dans le même dédain nos ridicules rêveries, & l’objet auquel nous les appliquons; sans rien savoir de ce qui est, sans rien imaginer sur la génération des choses, il se plongea dans sa stupide ignorance, avec un profond mépris pour tous ceux qui pensoient en savoir plus que lui. ” ” L’oubli de toute religion conduit à l’oubli des devoirs de l’homme. Ce progrès étoit déjà plus d’à moitié fait dans le cœur du libertin. Ce n’étoit pas pourtant un enfant mal né; mais l’incrédulité, la misere, étouffant peu-à-peu le naturel, l’entraînoient rapidement à sa perte, & ne lui préparoient que les mœurs d’un gueux & la morale d’un athée. ” ” Le mal, presque inévitable, n’étoit pas absolument consommé. Le jeune homme avoit des connoissances, & son éducation n’avoit pas été négligée. Il étoit dans cet âge heureux, où le sang en fermentation commence d’échauffer l’ame sans l’asservir aux fureurs des sens. La sienne avoit encore tout son ressort. Une honte native, un caractere timide suppléoient à la gêne, & prolongeoient, pour lui, cette époque dans laquelle vous maintenez votre Éleve avec tant de soins. L’exemple odieux d’une dépravation brutale & d’un vice sans charme, loin d’animer son imagination, l’avoit amortie. Long-tems le dégoût lui tint lieu de vertu pour conserver son innocence; elle ne devoit succomber qu’à de plus douces séductions. ” ” L’Ecclésiastique vit le danger & les ressources. Les difficultés ne le rebuterent point; il se complaisoit dans son ouvrage, il résolut de l’achever, & de rendre à la vertu la victime qu’il avoit arrachée à l’infamie. Il s’y prit de loin pour exécuter son projet; la beauté du motif animoit son courage, & lui inspiroit des moyens dignes de son zele. Quel que fût le succès, il étoit sûr de n’avoir pas perdu son tems: on réussit toujours quand on ne veut que bien faire."
” Il commença par gagner la confiance du Prosélyte en ne lui vendant point ses bienfaits, en ne se rendant point importun, en ne lui faisant point de sermons, en se mettant toujours à sa portée, en se faisant petit pour s’égaler à lui. C’étoit, ce me semble, un spectacle assez touchant, de voir un homme grave devenir le camarade d’un polisson, & la vertu se prêter au ton de la licence, pour en triompher plus surement. Quand l’étourdi venoit lui faire ses folles confidences & s’épancher avec lui, le Prêtre l’écoutoit, le mettoit à son aise; sans approuver le mal il s’intéressoit à tout. Jamais une indiscrete censure ne venoit arrêter son babil & resserrer son cœur. Le plaisir avec lequel il se croyoit écouté, augmentoit celui qu’il prenoit à tout dire. Ainsi se fit sa confession générale, sans qu’il songeât à rien confesser. ” ” Après avoir bien étudié ses sentimens & son caractere, le Prêtre vit clairement que, sans être ignorant pour son âge, il avoit oublié tout ce qu’il lui importoit de savoir, & que l’opprobre où l’avoit réduit la fortune, étouffoit en lui tout vrai sentiment du bien & du mal. Il est un degré d’abrutissement qui ôte la vie à l’ame; & la voix intérieure ne sait point se faire entendre à celui qui ne songe qu’à se nourrir. Pour garantir le jeune infortuné de cette mort morale dont il étoit si près, il commença par réveiller en lui l’amour-propre & l’estime de soi-même. Il lui montroit un avenir plus heureux dans le bon emploi de ses talens; il ranimoit dans son cœur une ardeur généreuse, par le récit des belles actions d’autrui; en lui faisant admirer ceux qui les avoient faites, il lui rendoit le desir d’en faire de semblables. Pour le détacher insensiblement de sa vie oisive & vagabonde, il lui faisoit faire des extraits de livres choisis; & feignant d’avoir besoin de ces extraits, il nourrissoit en lui le noble sentiment de la reconnaissance. Il l’instruisoit indirectement par ces livres; il lui faisoit reprendre assez bonne opinion de lui-même pour ne pas se croire un être inutile à tout bien, & pour ne vouloir plus se rendre méprisable à ses propres yeux.”
” Une bagatelle fera juger de l’art qu’employoit cet homme bienfaisant pour élever insensiblement le cœur de son disciple au-dessus de la bassesse, sans paroître songer à son instruction. L’Ecclésiastique avoit une probité si bien reconnue & un discernement si sûr, que plusieurs personnes aimoient mieux faire passer leurs aumônes par ses mains, que par celles des riches Curés des villes. Un jour qu’on lui avoit donné quelque argent à distribuer aux pauvres, le jeune homme eut, à ce titre, la lâcheté de lui en demander. Non, dit-il, nous sommes freres, vous m’appartenez, & je ne dois pas toucher à ce dépôt pour mon usage. Ensuite il lui donna de son propre argent autant qu’il en avoit demandé. Des leçons de cette espece sont rarement perdues dans le cœur des jeunes gens qui ne sont pas tout-à-fait corrompus. ” ” Je me lasse de parler en tierce personne, & c’est un soin fort superflu; car vous sentez bien, cher concitoyen, que ce malheureux fugitif c’est moi-même; je me crois assez loin des désordres de ma jeunesse pour oser les avouer; & la main qui m’en tira mérite bien, qu’aux dépens d’un peu de honte, je rende, au moins, quelque honneur à ses bienfaits. ” ” Ce qui me frappoit le plus, étoit de voir, dans la vie privée de mon digne maître, la vertu sans hypocrisie, l’humanité sans foiblesse, des discours toujours droits & simples, & une conduite toujours conforme à ces discours. Je ne le voyois point s’inquiéter si ceux qu’il aidoit alloient à Vêpres; s’ils se confessoient souvent; s’ils jeûnoient les jours prescrits; s’ils faisoient maigre; ni leur imposer d’autres conditions semblables, sans lesquelles, dût-on mourir de misere, on n’a nulle assistance à espérer des dévots. ” ” Encouragé par ses observations, loin d’étaler moi-même à ses yeux le zele affecté d’un nouveau converti, je ne lui cachois point trop mes manieres de penser, & ne l’en voyois pas plus scandalisé. Quelquefois j’aurois pu me dire; il me passe mon indifférence pour le culte que j’ai embrassé, en faveur de celle qu’il me voit aussi pour le culte dans lequel je suis né; il sait que mon dédain n’est plus une affaire de parti. Mais que devois-je penser, quand je l’entendois quelquefois approuver des dogmes contraires à ceux de l’Église Romaine, & paroître estimer médiocrement toutes ses cérémonies? Je l’aurois cru Protestant déguisé, si je l’avois vu moins fidele à ces mêmes usages dont il sembloit faire assez peu de cas; mais sachant qu’il s’acquittoit sans témoin de ses devoirs de Prêtre aussi ponctuellement que sous les yeux du public, je ne savois plus que juger de ces contradictions. Au défaut près, qui jadis avoit attiré sa disgrace, & dont il n’étoit pas trop bien corrigé, sa vie étoit exemplaire, ses mœurs étoient irréprochables, ses discours honnêtes & judicieux. En vivant avec lui dans la plus grande intimité, j’apprenois à le respecter chaque jour davantage; & tant de bontés m’ayant tout-à-fait gagné le cœur, j’attendois avec une curieuse inquiétude le moment d’apprendre sur quel principe il fondoit l’uniformité d’une vie aussi singulière. ” ” Ce moment ne vint pas sitôt. Avant de s’ouvrir à son disciple, il s’efforça de faire germer les semences de raison & de bonté qu’il jettoit dans son ame. Ce qu’il y avoit en moi de plus difficile à détruire, étoit une orgueilleuse misanthropie, une certaine aigreur contre les riches & les heureux du monde, comme s’ils l’eussent été à mes dépens, & que leur prétendu bonheur eût été usurpé sur le mien. La folle vanité de la jeunesse qui regimbe contre l’humiliation, ne me donnoit que trop de penchant à cette humeur colere; & l’amour-propre, que mon mentor tâchoit de réveiller en moi, me portant à la fierté, rendoit les hommes encore plus vils à mes yeux, & ne faisoit qu’ajouter, pour eux, le mépris à la haine. ” ” Sans combattre directement cet orgueil, il l’empêcha de se tourner en dureté d’ame; & sans m’ôter l’estime de moi-même, il la rendit moins dédaigneuse pour mon prochain. En écartant toujours la vaine apparence & me montrant les maux réels qu’elle couvre, il m’apprenoit à déplorer les erreurs de mes semblables, à m’attendrir sur leurs miseres, & à les plaindre plus qu’à les envier. Ému de compassion sur les foiblesses humaines, par le profond sentiment des siennes, il voyoit par-tout les hommes victimes de leurs propres vices & de ceux d’autrui; il voyoit les pauvres gémir sous le joug des riches, & les riches sous le joug des préjugés. Croyez-moi, disoit-il, nos illusions, loin de nous cacher nos maux, les augmentent, en donnant un prix à ce qui n’en a point & nous rendant sensibles à mille fausses privations que nous ne sentirions pas sans elles. La paix de l’ame consiste dans le mépris de tout ce qui peut la troubler; l’homme qui fait le plus cas de la vie, est celui qui sait le moins en jouir, & celui qui aspire le plus avidement au bonheur est toujours le plus misérable. ” ” Ah! quels tristes tableaux! m’écriois-je avec amertume! s’il faut se refuser à tout, que nous a donc servi de naître, & s’il faut mépriser le bonheur même, qui est-ce qui sait être heureux? C’est moi, répondit un jour le Prêtre, d’un ton dont je fus frappé. Heureux, vous! si peu fortuné, si pauvre, exilé, persécuté; vous êtes heureux! Et qu’avez-vous fait pour l’être? Mon enfant, reprit-il, je vous le dirai volontiers. ” ” Là-dessus il me fit entendre qu’après avoir reçu mes confessions, il vouloit me faire les siennes. J’épancherai dans votre sein, me dit-il en m’embrassant, tous les sentimens de mon cœur. Vous me verrez, sinon tel que je suis, au moins tel que je me vois moi-même. Quand vous aurez reçu mon entiere profession de foi, quand vous connoîtrez bien l’état de mon ame, vous saurez pourquoi je m’estime heureux, & si vous pensez comme moi, ce que vous avez à faire pour l’être. Mais ces aveux ne sont pas l’affaire d’un moment; il faut du tems pour vous exposer tout ce que je pense sur le sort de l’homme, & sur le vrai prix de la vie; prenons une heure, un lieu commodes pour nous livrer paisiblement à cet entretien. ” ” Je marquai de l’empressement à l’entendre. Le rendez-vous ne fut pas renvoyé plus tard qu’au lendemain matin. On étoit en été, nous nous levâmes à la pointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passoit le Pô, dont on voyoit le cours à travers les fertiles rives qu’il baigne: Dans l’éloignement, l’immense chaîne des Alpes couronnoit le paysage. Les rayons du soleil levant rasoient déjà les plaines, & projettant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissoient de mille accidens de lumiere, le plus beau tableau dont l’œil humain puisse être frappé. On eût dit que la Nature étaloit à nos yeux toute sa magnificence, pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là, qu’après avoir quelque tems contemplé ces objets en silence, l’homme de paix me parla ainsi. ” PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD.
Mon enfant, n’attendez de moi ni des discours savans, ni de profonds raisonnemens. Je ne suis pas un grand Philosophe, & je me soucie peu de l’être. Mais j’ai quelquefois du bon sens, & j’aime toujours la vérité. Je ne veux pas argumenter avec vous, ni même tenter de vous convaincre; il me suffit de vous exposer ce que je pense dans la simplicité de mon cœur. Consultez le vôtre durant mon discours; c’est tout ce que je vous demande. Si je me trompe, c’est de bonne foi; cela suffit pour que mon erreur ne me soit pas imputée à crime; quand vous vous tromperiez de même, il y auroit peu de mal à cela: si je pense bien, la raison nous est commune, & nous avons le même intérêt à l’écouter; pourquoi ne penseriez-vous pas comme moi?
Je suis né pauvre & paysan, destiné par mon état à cultiver la terre; mais on crut plus beau que j’apprisse à gagner mon pain dans le métier de Prêtre, & on trouva le moyen de me faire étudier. Assurément ni mes parens, ni moi ne songions gueres à chercher en cela ce qui étoit bon, véritable, utile, mais ce qu’il faloit savoir pour être ordonné. J’appris ce qu’on vouloit que j’apprisse, je dis ce qu’on vouloit que je disse, je m’engageai comme on voulut, & je fus fait Prêtre. Mais je ne tardai pas à sentir qu’en m’obligeant de n’être pas homme, j’avois promis plus que je ne pouvois tenir.
On nous dit que la conscience est l’ouvrage des préjugés; cependant je sais par mon expérience qu’elle s’obstine à suivre l’ordre de la Nature contre toutes les loix des hommes. On a beau nous défendre ceci ou cela, le remords nous reproche toujours foiblement ce que nous permet la Nature bien ordonnée, à plus forte raison ce qu’elle nous prescrit. Ô bon jeune homme! elle n’a rien dit encore à vos sens, vivez long-tems dans l’état heureux où sa voix est celle de l’innocence. Souvenez-vous qu’on l’offense encore plus quand on la prévient, que quand on la combat; il faut commencer par apprendre à résister, pour savoir quand on peut céder sans crime.
Dès ma jeunesse j’ai respecté le mariage comme la premiere & la plus sainte institution de la Nature. M’étant ôté le droit de m’y soumettre, je résolus de ne le point profaner, car malgré mes classes & mes études, ayant toujours mené une vie uniforme & simple, j’avois conservé dans mon esprit toute la clarté des lumieres primitives; les maximes du monde ne les avoient point obscurcies, & ma pauvreté m’éloignoit des tentations qui dictent les sophismes du vice.
Cette résolution fut précisément ce qui me perdit; mon respect pour le lit d’autrui laissa mes fautes à découvert. Il falut expier le scandale; arrêté, interdit, chassé, je fus bien plus la victime de mes scrupules que de mon incontinence, & j’eus lieu de comprendre aux reproches dont ma disgrace fut accompagnée, qu’il ne faut souvent qu’aggraver la faute pour échapper au châtiment.
Peu d’expériences pareilles menent loin un esprit qui réfléchit. Voyant par de tristes observations renverser les idées que j’avois du juste, de l’honnête, & de tous les devoirs de l’homme, je perdois chaque jour quelqu’une des opinions que j’avois reçues; celles qui me restoient ne suffisant plus pour faire ensemble un corps qui pût se soutenir par lui-même, je sentis peu-à-peu s’obscurcir dans mon esprit l’évidence des principes; & réduit enfin à ne savoir plus que penser, je parvins au même point où vous êtes; avec cette différence, que mon incrédulité, fruit tardif d’un âge plus mûr, s’étoit formée avec plus de peine, & devoit être plus difficile à détruire.
J’étois dans ces dispositions d’incertitude & de doute, que Descartes exige pour la recherche de la vérité. Cet état est peu fait pour durer, il est inquiétant & pénible; il n’y a que l’intérêt du vice ou la paresse de l’ame qui nous y laisse. Je n’avois point le cœur assez corrompu pour m’y plaire; & rien ne conserve mieux l’habitude de réfléchir, que d’être plus content de soi que de sa fortune.
Je méditois donc sur le triste sort des mortels, flottant sur cette mer des opinions humaines, sans gouvernail, sans boussole, & livrés à leurs passions orageuses, sans autre guide qu’un pilote inexpérimenté qui méconnoît sa route, & qui ne sait ni d’où il vient, ni où il va. Je me disois; j’aime la vérité, je la cherche, & ne puis la reconnoître; qu’on me la montre, & j’y demeure attaché: pourquoi faut-il qu’elle se dérobe à l’empressement d’un cœur fait pour l’adorer?
Quoique j’aie souvent éprouvé de plus grands maux, je n’ai jamais mené une vie aussi constamment désagréable que dans ce tems de trouble & d’anxiétés, où sans cesse errant de doute en doute, je ne rapportois de mes longues méditations qu’incertitude, obscurité, contradictions sur la cause de mon être & sur la regle de mes devoirs.
Comment peut-on être sceptique par système & de bonne foi? je ne saurois le comprendre. Ces Philosophes, ou n’existent pas, ou sont les plus malheureux des hommes. Le doute sur les choses qu’il nous importe de connoître est un état trop violent pour l’esprit humain; il n’y résiste pas long-tems, il se décide malgré lui de maniere ou d’autre, & il aime mieux se tromper que ne rien croire.
Ce qui redoubloit mon embarras, étoit qu’étant né dans une Église qui décide tout, qui ne permet aucun doute, un seul point rejetté me faisoit rejeter tout le reste, & que l’impossibilité d’admettre tant de décisions absurdes, me détachoit aussi de celles qui ne l’étoient pas. En me disant; croyez tout, on m’empêchoit de rien croire, & je ne savois plus où m’arrêter.
Je consultai les Philosophes, je feuilletai leurs livres, j’examinai leurs diverses opinions; je les trouvai tous fiers, affirmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme prétendu, n’ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres; & ce point commun à tous, me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphans quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez les raisons, ils n’en ont que pour détruire; si vous comptez les voix, chacun est réduit à la sienne; ils ne s’accordent que pour disputer: les écouter n’étoit pas le moyen de sortir de mon incertitude.
Je conçus que l’insuffisance de l’esprit humain est la premiere cause de cette prodigieuse diversité de sentimens, & que l’orgueil est la seconde. Nous n’avons point les mesures de cette machine immense, nous n’en pouvons calculer les rapports; nous n’en connoissons ni les premieres loix, ni la cause finale; nous nous ignorons nous-mêmes; nous ne connoissons ni notre nature, ni notre principe actif; à peine savons-nous si l’homme est un être simple ou composé; des mysteres impénétrables nous environnent de toutes parts; ils sont au-dessus de la région sensible; pour les percer nous croyons avoir de l’intelligence, & nous n’avons que de l’imagination. Chacun se fraye, à travers ce monde imaginaire, une route qu’il croit la bonne; nul ne peut savoir si la sienne mene au but. Cependant nous voulons tout pénétrer, tout connoître. La seule chose que nous ne savons point, est d’ignorer ce que nous ne pouvons savoir. Nous aimons mieux nous déterminer au hazard, & croire ce qui n’est pas, que d’avouer qu’aucun de nous ne peut voir ce qui est. Petite partie d’un grand tout dont les bornes nous échappent, & que son auteur livre à nos folles disputes, nous sommes assez vains pour vouloir décider ce qu’est ce tout en lui-même, & ce que nous sommes par rapport à lui.
Quand les Philosophes seroient en état de découvrir la vérité, qui d’entre eux prendroit intérêt à elle? Chacun sait bien que son systême n’est pas mieux fondé que les autres; mais il le soutient parce qu’il est à lui. Il n’y en a pas un seul, qui venant à connoître le vrai & le faux, ne préférât le mensonge qu’il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Où est le Philosophe, qui, pour sa gloire, ne tromperoit pas volontiers le genre humain? Où est celui, qui, dans le secret de son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer? Pourvu qu’il s’éleve au-dessus du vulgaire, pourvu qu’il efface l’éclat de ses concurrens, que demande-t-il de plus? L’essentiel est de penser autrement que les autres. Chez les croyans il est athée, chez les athées il seroit croyant.
Le premier fruit que je tirai de ces réflexions, fut d’apprendre à borner mes recherches à ce qui m’intéressoit immédiatement; à me reposer dans une profonde ignorance sur tout le reste, & à ne m’inquiéter, jusqu’au doute, que des choses qu’il m’importoit de savoir.
Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les Philosophes ne feroient que multiplier ceux qui me tourmentoient, & n’en résoudroient aucun. Je pris donc un autre guide, & je me dis; consultons la lumiere intérieure, elle m’égarera moins qu’ils ne m’égarent, ou, du moins, mon erreur sera la mienne, & je me dépraverai moins en suivant mes propres illusions qu’en me livrant à leurs mensonges.