SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Reste enfin l’examen le plus important dans la doctrine annoncée; car puisque ceux qui disent que Dieu fait ici-bas des miracles, prétendent que le diable les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux attestés nous ne sommes pas plus avancés qu’auparavant, & puisque les magiciens de Pharaon osoient, en présence même de Moyse, faire les mêmes signes qu’il faisoit par l’ordre exprès de Dieu, pourquoi dans son absence, n’eussent-ils pas, aux mêmes titres, prétendu la même autorité? Ainsi donc après avoir prouvé la doctrine par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine , de peur de prendre l’œuvre du démon pour l’œuvre de Dieu. Que pensez-vous de ce dialele?

Cette doctrine venant de Dieu, doit porter le sacré caractere de la Divinité; non-seulement elle doit nous éclaircir les idées confuses que le raisonnement en trace dans notre esprit; mais elle doit aussi nous proposer un culte, une morale, & des maximes convenables aux attributs par lesquels seuls nous concevons son essence. Si donc elle ne nous apprenoit que des choses absurdes & sans raison, si elle ne nous inspiroit que des sentimens d’aversion pour nos semblables & de frayeur pour nous-mêmes, si elle ne nous peignoit qu’un Dieu colere, jaloux, vengeur, partial, haïssant les hommes, un Dieu de la guerre & des combats toujours prêt à détruire & foudroyer, toujours parlant de tourmens, de peines, & se vantant de punir même les innocens, mon cœur ne seroit point attiré vers ce Dieu terrible, & je me garderois de quitter la religion naturelle pour embrasser celle-là; car vous voyez bien qu’il faudroit nécessairement opter. Votre Dieu n’est pas le nôtre, dirois-je à ses sectateurs. Celui qui commence par se choisir un seul peuple & proscrire le reste du genre humain, n’est pas le pere commun des hommes; celui qui destine au supplice éternel le plus grand nombre de ses créatures, n’est pas le Dieu clément & bon que ma raison m’a montré.

À l’égard des dogmes, elle me dit qu’ils doivent être clairs, lumineux, frappans par leur évidence. Si la religion naturelle est insuffisante, c’est par l’obscurité qu’elle laisse dans les grandes vérités qu’elle nous enseigne: c’est à la révélation de nous enseigner ces vérités d’une maniere sensible à l’esprit de l’homme, de les mettre à sa portée, de les lui faire concevoir afin qu’il les croye. La foi s’assure & s’affermit par l’entendement; la meilleure de toutes les religions est infailliblement la plus claire: celui qui charge de mysteres, de contradictions, le culte qu’il me prêche, m’apprend par cela même à m’en défier. Le Dieu que j’adore n’est point un Dieu de ténebres, il ne m’a point doué d’un entendement pour m’en interdire l’usage; me dire de soumettre ma raison, c’est outrager son Auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison; il l’éclaire.

Nous avons mis à part toute autorité humaine, & sans elle je ne saurois voir comment un homme en peut convaincre un autre en lui prêchant une doctrine déraisonnable. Mettons un moment ces deux hommes aux prises, & cherchons ce qu’ils pourront se dire dans cette âpreté de langage ordinaire aux deux partis.

L’Inspiré.

” La raison vous apprend que le tout est plus grand que sa partie; mais moi je vous apprends, de la part de Dieu, que c’est la partie qui est plus grande que le tout.

Le Raisonneur.

” Et qui êtes-vous, pour m’oser dire que Dieu se contredit; & à qui croirai-je par préférence, de lui qui m’apprend par la raison les vérités éternelles, ou de vous qui m’annoncez de sa part une absurdité?

L’Inpiré ”À moi; car mon instruction est plus positive, & je vais vous prouver invinciblement que c’est lui qui m’envoie.

Le Raisonneur.

” Comment! vous me prouverez que c’est Dieu qui vous envoie déposer contre lui? Et de quel genre seront vos preuves pour me convaincre qu’il est plus certain que Dieu me parle par votre bouche, que par l’entendement qu’il m’a donné?

L’Inspiré.

” L’entendement qu’il vous a donné! Homme petit & vain! comme si vous étiez le premier impie qui s’égare dans sa raison corrompue par le péché!

Le Raisonneur.

” Homme de Dieu, vous ne seriez pas, non plus, le premier fourbe qui donne son arrogance pour preuve de sa mission.

L’Inspiré.

” Quoi! les Philosophes disent aussi des injures!

Le Raisonneur.

”Quelquefois, quand les Saints leur en donnent l’exemple.

L’Inspiré.

” Oh! moi, j’ai le droit d’en dire: je parle de la part de Dieu.

Le Raisonneur.

” Il seroit bon de montrer vos titres avant d’user de vos privileges.

L’Inspiré.

”Mes titres sont authentiques. La terre & les Cieux déposeront pour moi. Suivez bien mes raisonnemens, je vous prie.

Le Raisonneur.

” Vos raisonnemens! vous n’y pensez pas. M’apprendre que ma raison me trompe, n’est-ce pas réfuter ce qu’elle m’aura dit pour vous? Quiconque veut récuser la raison, doit convaincre sans se servir d’elle. Car, supposons qu’en raisonnant vous m’ayez convaincu; comment saurai-je si ce n’est point ma raison corrompue par le péché qui me fait acquiescer à ce que vous me dites? D’ailleurs, quelle preuve, quelle démonstration pourrez-vous jamais employer, plus évidente que l’axiome qu’elle doit détruire? Il est tout aussi croyable qu’un bon syllogisme est un mensonge, qu’il l’est, que la partie est plus grande que le tout.

L’Inspiré.

” Quelle différence! Mes preuves sont sans replique; elles sont d’un ordre surnaturel.

Le Raisonneur.

” Surnaturel! Que signifie ce mot? Je ne l’entends pas.

L’Inspiré.

” Des changemens dans l’ordre de la Nature, des prophéties, des miracles, des prodiges de toute espece.

Le Raisonneur.

” Des prodiges! des miracles! je n’ai jamais rien vu de tout cela.

L’Inspiré.

” D’autres l’ont vu pour vous. Des nuées de témoins… le témoignage des peuples… Le Raisonneur.

” Le témoignage des peuples est-il d’un ordre surnaturel?

L’Inspiré.

” Non; mais quand il est unanime, il est incontestable.

Le Raisonneur.

” Il n’y a rien de plus incontestable que les principes de la raison, & l’on ne peut autoriser une absurdité sur le témoignage des hommes. Encore une fois, voyons des preuves surnaturelles, car l’attestation du genre humain n’en est pas une.

L’Inspiré.

” Ô cœur endurci! la grace ne vous parle point.

Le Raisonneur.

” Ce n’est pas ma faute; car selon vous, il faut avoir déjà reçu la grace pour savoir la demander. Commencez donc a me parler au lieu d’elle.

L’Inspiré.

”Ah! c’est ce que je fais, & vous ne m’écoutez pas: mais que dites-vous des prophéties?

Le Raisonneur.

” Je dis premierement que je n’ai pas plus entendu de prophéties, que je n’ai vu de miracles. Je dis de plus, qu’aucune prophétie ne sauroit faire autorité pour moi.

L’Inspiré.

” Satellite du démon! & pourquoi les prophéties ne font-elles pas autorité pour vous?

Le Raisonneur.

” Parce que, pour qu’elles la fissent, il faudroit trois choses dont le concours est impossible; savoir, que j’eusse été témoin de la prophétie, que je fusse témoin de l’événement, & qu’il me fût démontré que cet événement n’a pu cadrer fortuitement avec la prophétie: car fût-elle plus précise, plus claire, plus lumineuse qu’un axiome de géométrie; puisque la clarté d’une prédiction faite au hazard n’en rend pas l’accomplissement impossible, cet accomplissement, quand il a lieu, ne prouve rien à la rigueur pour celui qui l’a prédit.

” Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles, vos prophéties. À croire tout cela sur la foi d’autrui, & à soumettre à l’autorité des hommes l’autorité de Dieu parlant à ma raison. Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit, pouvoient souffrir quelque atteinte, il n’y auroit plus pour moi nulle espece de certitude, & loin d’être sûr que vous me parlez de la part de Dieu, je ne serois pas même assuré qu’il existe ”.

Voilà bien des difficultés, mon enfant, & ce n’est pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent & s’excluent mutuellement, une seule est la bonne, si tant est qu’une le soit. Pour la reconnoître, il ne suffit pas d’en examiner une, il faut les examiner toutes; & dans quelque matiere que ce soit, on ne doit point condamner sans entendre; il faut comparer les objections aux preuves; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, & ce qu’il leur répond. Plus un sentiment nous paroit démontré, plus nous devons chercher sur quoi tant d’hommes se fondent pour ne pas le trouver tel. Il faudroit être bien simple pour croire qu’il suffit d’entendre les Docteurs de son parti pour s’instruire des raisons du parti contraire. Où sont les Théologiens qui se piquent de bonne foi? Où sont ceux qui, pour réfuter les raisons de leurs adversaires, ne commencent pas par les affoiblir? Chacun brille dans son parti; mais tel au milieu des siens est fier de ses preuves, qui feroit un fort sot personnage avec ces mêmes preuves parmi des gens d’un autre parti. Voulez-vous instruire dans les livres? quelle érudition il faut acquérir, que de langues il faut apprendre, que de bibliothéques il faut feuilleter, quelle immense lecture il faut faire! Qui me guidera dans le choix? Difficilement trouvera-t-on dans un pays les meilleurs livres du parti contraire, à plus forte raison ceux de tous les partis; quand on les trouveroit, ils seroient bientôt réfutés. L’absent a toujours tort, & de mauvaises raisons dites avec assurance, effacent aisément les bonnes exposées avec mépris. D’ailleurs souvent les livres nous trompent, & ne rendent pas fidelement les sentimens de ceux qui les ont écrits. Quand vous avez voulu juger de la Foi catholique sur le livre de Bossuet, vous vous êtes trouvé loin de compte après avoir vécu parmi nous. Vous avez vu que la doctrine avec laquelle on répond aux Protestans n’est point celle qu’on enseigne au peuple, & que le livre de Bossuet ne ressemble gueres aux instructions du prône.

Pour bien juger d’une religion, il ne faut pas l’étudier dans les livres de ses sectateurs, il faut aller l’apprendre chez eux; cela est fort différent. Chacun a ses traditions, son sens, ses coutumes, ses préjugés, qui font l’espri de sa croyance, & qu’il y faut joindre pour en juger.

Combien de grands peuples n’impriment point de livres & ne lisent pas les nôtres! Comment jugeront-ils de nos opinions? comment jugerons-nous les leurs? Nous les raillons, ils nous raillent: ils ne savent pas nos raisons, nous ne savons pas les leurs, & si nos voyageurs les tournent en ridicule, il ne leur manque, pour nous le rendre, que de voyager parmi nous. Dans quel pays n’y a-t-il pas des gens sensés, des gens de bonne foi, d’honnêtes gens amis de la vérité, qui, pour la professer, ne cherchent qu’à la connoître? Cependant chacun la voit dans son culte, & trouve absurdes les cultes des autres Nations; donc ces cultes étrangers ne sont pas si extravagans qu’ils nous semblent, ou la raison que nous trouvons dans les nôtres ne prouve rien.

Nous avons trois principales religions en Europe. L’une admet une seule révélation, l’autre en admet deux, l’autre en admet trois. Chacune déteste, maudit les autres, les accuse d’aveuglement, d’endurcissement, d’opiniâtreté, de mensonge. Quel homme impartial osera juger entre elles, s’il n’a premierement bien pesé leurs preuves, bien écouté leurs raisons? Celle qui n’admet qu’une révélation est la plus ancienne, & paroit la plus sûre; celle qui en admet trois est la plus moderne, & paroit la plus conséquente; celle qui en admet deux & rejette la troisieme peut bien être la meilleure, mais elle a certainement tous les préjugés contre elle; l’inconséquence saute aux yeux.

Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent. Les Juifs n’entendent plus l’Hébreu, les Chrétiens n’entendent ni l’Hébreu ni le Grec, les Turcs ni les Persans n’entendent point l’Arabe, & les Arabes modernes, eux-mêmes, ne parlent plus la langue de Mahomet. Ne voilà-t-il pas une maniere bien simple d’instruire les hommes, de leur parler toujours une langue qu’ils n’entendent point? On traduit ces livres, dira-t-on; belle réponse! Qui m’assurera que ces livres sont fidelement traduits, qu’il est même possible qu’ils le soient, & quand Dieu fait tant que de parler aux hommes, pourquoi faut-il qu’il ait besoin d’interprete?

Je ne concevrai jamais que ce que tout homme est obligé de savoir soit enfermé dans des livres, & que celui qui n’est à portée ni de ces livres, ni des gens qui les entendent, soit puni d’une ignorance involontaire. Toujours des livres! Quelle manie! Parce que l’Europe est pleine de livres, les Européens les regardent comme indispensables, sans songer que sur les trois quarts de la terre on n’en a jamais vu. Tous les livres n’ont-ils pas été écrits par des hommes? Comment donc l’homme en auroit-il besoin pour connoître ses devoirs, & quels moyens avoit-il de les connoître avant que ces livres fussent faits? Ou il apprendra ses devoirs de lui-même, ou il est dispensé de les savoir.

Nos Catholiques font grand bruit de l’autorité de l’Église; mais que gagnent-ils à cela, s’il leur faut un aussi grand appareil de preuves pour établir cette autorité, qu’aux autres sectes pour établir directement leur doctrine? L’Église décide que l’Église a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée? Sortez de-là, vous rentrez dans toutes nos discussions.

Connoissez-vous beaucoup de Chrétiens qui aient pris la peine d’examiner avec soin ce que le Judaïsme allégue contre eux? Si quelques-uns en ont vu quelque chose, c’est dans les livres des Chrétiens. Bonne maniere de s’instruire des raisons de leurs adversaires! Mais comment faire? Si quelqu’un osoit publier parmi nous des livres où l’on favoriseroit ouvertement le Judaïsme, nous punirions l’Auteur, l’Éditeur, le Libraire . Cette police est commode & sûre pour avoir toujours raison. Il y a plaisir à réfuter des gens qui n’osent parler.

Ceux d’entre nous qui sont à portée de converser avec des Juifs ne sont gueres plus avancés. Les malheureux se sentent à notre discrétion; la tyrannie qu’on exerce envers eux les rend craintifs; ils savent combien peu l’injustice & la cruauté coûtent à la charité chrétienne: qu’oseront-ils dire sans s’exposer à nous faire crier au blasphême? L’avidité nous donne du zele, & ils sont trop riches pour n’avoir pas tort. Les plus savans, les plus éclairés sont toujours les plus circonspects. Vous convertirez quelque misérable payé pour calomnier sa secte; vous ferez parler quelques vils fripiers, qui céderont pour vous flatter; vous triompherez de leur ignorance ou de leur lâcheté, tandis que leurs Docteurs souriront en silence de votre ineptie. Mais croyez-vous que dans les lieux où ils se sentiroient en sureté l’on eût aussi bon marché d’eux? En Sorbonne, il est clair comme le jour que les prédictions du Messie se rapportent à Jesus-Christ. Chez les Rabbins d’Amsterdam, il est tout aussi clair qu’elles n’y ont pas le moindre rapport. Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu’ils n’aient un État libre, des écoles, des universités, où ils puissent parler & disputer sans risque. Alors, seulement, nous pourrons savoir ce qu’ils ont à dire.

À Constantinople, les Turcs disent leurs raisons, mais nous n’osons dire les nôtres; là, c’est notre tour de ramper. Si les Turcs exigent de nous pour Mahomet, auquel nous ne croyons point, le même respect que nous exigeons pour Jesus-Christ des Juifs qui n’y croient pas davantage; les Turcs ont-ils tort? avons-nous raison? Sur quel principe équitable résoudrons-nous cette question?

Les deux tiers du genre humain ne sont ni Juifs, ni Mahométans, ni Chrétiens, & combien de millions d’hommes n’ont jamais ouï parler de Moyse, de Jesus-Christ, ni de Mahomet? On le nie; on soutient que nos Missionnaires vont par-tout. Cela est bientôt dit: mais vont-ils dans le cœur de l’Afrique encore inconnue, & où jamais Européen n’a pénétré jusqu’à présent? Vont-ils dans la Tartarie méditerranée suivre à cheval les Hordes ambulantes, dont jamais étranger n’approche, & qui loin d’avoir ouï parler du Pape, connoissent à peine le grand Lama? Vont-ils dans les continens immenses de l’Amérique, où des Nations entieres ne savent pas encore que des peuples d’un autre monde ont mis les pieds dans le leur? Vont-ils au Japon, dont leurs manœuvres les ont fait chasser pour jamais, & où leurs prédécesseurs ne sont connus des générations qui naissent, que comme des intrigans rusés, venus avec un zele hypocrite pour s’emparer doucement de l’Empire? Vont-ils dans les Harems des Princes de l’Asie, annoncer l’Évangile à des milliers de pauvres esclaves? Qu’ont fait les femmes de cette partie du monde pour qu’aucun Missionnaire ne puisse leur prêcher la Foi? Iront-elles toutes en enfer pour avoir été recluses?

Quand il seroit vrai que l’Évangile est annoncé par toute la terre, qu’y gagneroit-on? La veille du jour que le premier Missionnaire est arrivé dans un pays, il y est surement mort quelqu’un qui n’a pu l’entendre. Or, dites-moi ce que nous ferons de ce quelque’un là. N’y eût-il dans tout l’Univers qu’un seul homme à qui l’on n’auroit jamais prêché Jesus-Christ, l’objection seroit aussi forte pour ce seul homme, que pour le quart du genre humain.

Quand les Ministres de l’Évangile se sont fait entendre aux peuples éloignés, que leur ont-ils dit qu’on pût raisonnablement admettre sur leur parole, & qui ne demandât pas la plus exacte vérification? Vous m’annoncez un Dieu né & mort il y a deux mille ans à l’autre extrémité du monde, dans je ne sais quelle petite ville, & vous me dites que tous ceux qui n’auront point cru à ce mystere seront damnés. Voilà des choses bien étranges pour les croire si vîte sur la seule autorité d’un homme que je ne connois point! Pourquoi votre Dieu a-t-il fait arriver si loin de moi les événemens dont il vouloit m’obliger d’être instruit? Est-ce un crime d’ignorer ce qui se passe aux Antipodes? Puis-je deviner qu’il y a eu dans un autre hémisphere un peuple Hébreu & une ville de Jérusalem? Autant vaudroit m’obliger de savoir ce qui se fait dans la lune. Vous venez, dites-vous, me l’apprendre; mais pourquoi n’êtes-vous pas venu l’apprendre à mon pere, ou, pourquoi damnez-vous ce bon vieillard pour n’en avoir jamais rien su? Doit-il être éternellement puni de votre paresse, lui qui étoit si bon, si bienfaisant, & qui ne cherchoit que la vérité? Soyez de bonne foi, puis mettez-vous à ma place: voyez si je dois, sur votre seul témoignage, croire toutes les choses incroyables que vous me dites, & concilier tant d’injustices avec le Dieu juste que vous m’annoncez. Laissez-moi, de grace, aller voir ce pays lointain, où s’opérerent tant de merveilles inouies dans celui-ci, que j’aille savoir pourquoi les habitans de cette Jérusalem ont traité Dieu comme un brigand. Ils ne l’ont pas, dites-vous, reconnu pour Dieu. Que ferai-je donc, moi qui n’en ai jamais entendu parler que par vous? Vous ajoutez qu’ils ont été punis, dispersés, opprimés, asservis; qu’aucun d’eux n’approche plus de la même ville. Assurément ils ont bien mérité tout cela; mais les habitans d’aujourd’hui, que disent-ils du déicide de leurs prédécesseurs? Ils le nient, ils ne reconnoissent pas non plus Dieu pour Dieu: autant valoit donc laisser les enfans des autres.

Quoi! dans cette même ville où Dieu est mort, les anciens ni les nouveaux habitans ne l’ont point reconnu, & vous voulez que je le reconnoisse, moi qui suis né deux mille ans après à deux mille lieues de-là. Ne voyez-vous pas qu’avant que j’ajoute foi à ce livre que vous appellez sacré, & auquel je ne comprends rien, je dois savoir par d’autres que vous quand & par qui il a été fait, comment il s’est conservé, comment il vous est parvenu, ce que disent dans le pays, pour leurs raisons, ceux qui le rejettent, quoiqu’ils sachent aussi bien que vous tout ce que vous m’apprenez? Vous sentez bien qu’il faut nécessairement que j’aille en Europe, en Asie, en Palestine, examiner tout par moi-même: il faudroit que je fusse fou pour vous écouter avant ce tems-là.

Non-seulement ce discours me paroit raisonnable, mais je soutiens que tout homme sensé doit, en pareil cas, parler ainsi & renvoyer bien loin le Missionnaire, qui, avant la vérification des preuves, veut se dépêcher de l’instruire & de le baptiser. Or je soutiens qu’il n’y a pas de révélation contre laquelle les mêmes objections ou d’autres équivalentes n’aient autant & plus de force que contre le Christianisme. D’où il suit que s’il n’y a qu’une religion véritable, & que tout homme soit obligé de la suivre sous peine de damnation, il faut passer sa vie à les étudier toutes, à les approfondir, à les comparer, à parcourir les pays où elles sont établies: nul n’est exempt du premier devoir de l’homme, nul n’a droit de se fier au jugement d’autrui. L’artisan qui ne vit que de son travail, le laboureur qui ne sait pas lire, la jeune fille délicate & timide, l’infirme qui peut à peine sortir de son lit, tous, sans exception, doivent étudier, méditer, disputer, voyager, parcourir le monde: il n’y aura plus de peuple fixe & stable; la terre entiere ne sera couverte que de pélerins allant, à grands frais & avec de longues fatigues, vérifier, comparer, examiner par eux-mêmes les cultes divers qu’on y suit. Alors adieu les métiers, les arts, les sciences humaines, & toutes les occupations civiles, il ne peut plus y avoir d’autre étude que celle de la religion: à grand’peine celui qui aura joui de la santé la plus robuste, le mieux employé son tems, le mieux usé de sa raison, vécu le plus d’années, saura-t-il dans sa vieillesse à quoi s’en tenir, & ce sera beaucoup s’il apprend avant sa mort dans quel culte il auroit dû vivre.

Voulez-vous mitiger cette méthode, & donner la moindre prise à l’autorité des hommes? À l’instant vous lui rendez tout; & si le fils d’un Chrétien fait bien de suivre, sans un examen profond & impartial, la religion de son pere, pourquoi le fils d’un Turc ferait-il mal de suivre de même la religion du sien? Je défie tous les intolérans du monde de répondre à cela rien qui contente un homme sensé.

Pressés par ces raisons, les uns aiment mieux faire Dieu injuste, & punir les innocens du péché de leur pere, que de renoncer à leur barbare dogme. Les autres se tirent d’affaire en envoyant obligeamment un Ange instruire quiconque, dans une ignorance invincible, auroit vécu moralement bien. La belle invention que cet Ange! Non contens de nous asservir à leurs machines, ils mettent Dieu lui-même dans la nécessité d’en employer.

Voyez, mon fils, à quelle absurdité menent l’orgueil & l’intolérance, quand chacun veut abonder dans son sens, & croire avoir raison exclusivement au reste du genre humain. Je prends à témoin ce Dieu de paix que j’adore & que je vous annonce, que toutes mes recherches ont été sinceres; mais voyant qu’elles étoient, qu’elles seroient toujours sans succès, & que je m’abymois dans un océan sans rives, je suis revenu sur mes pas, & j’ai resserré ma foi dans mes notions primitives. Je n’ai jamais pu croire que Dieu m’ordonnât, sous peine de l’enfer, d’être si savant. J’ai donc refermé tous les livres. Il en est un seul ouvert à tous les yeux, c’est celui de la Nature. C’est dans ce grand & sublime livre que j’apprends à servir & adorer son divin Auteur. Nul n’est excusable de n’y pas lire, parce qu’il parle à tous les hommes une langue intelligible à tous les esprits. Quand je serois né dans une Isle déserte, quand je n’aurois point vu d’autre homme que moi, quand je n’aurois jamais appris ce qui s’est fait anciennement dans un coin du monde; si j’exerce ma raison, si je la cultive, si j’use bien des facultés immédiates que Dieu me donne, j’apprendrois de moi-même à le connoître, à l’aimer, à aimer ses œuvres, à vouloir le bien qu’il veut, & à remplir pour lui plaire, tous mes devoirs sur la terre. Qu’est-ce que tout le savoir des hommes m’apprendra de plus?

À l’égard de la révélation, si j’étois meilleur raisonneur ou mieux instruit, peut-être sentirois-je sa vérité, son utilité pour ceux qui ont le bonheur de la reconnoître; mais si je vois en sa faveur des preuves que je ne puis combattre, je vois aussi contre elle des objections que je ne puis résoudre. Il y a tant de raisons solides pour & contre, que ne sachant à quoi me déterminer, je ne l’admets ni ne la rejette; je rejette seulement l’obligation de la reconnoître, parce que cette obligation prétendue est incompatible avec la justice de Dieu, & que, loin de lever par-là les obstacles au salut, il les eût multipliés, il les eût rendus insurmontables pour la grande partie du genre humain. À cela près, je reste sur ce point dans un doute respectueux. Je n’ai pas la présomption de me croire infaillible: d’autres hommes ont pu décider ce qui me semble indécis; je raisonne pour moi & non pas pour eux; je ne les blâme ni ne les imite: leur jugement peut être meilleur que le mien; mais il n’y a pas de ma faute si ce n’est pas le mien.

Je vous avoue aussi que la majesté des Écritures m’étonne, la sainteté de l’Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres des Philosophes avec toute leur pompe; qu’ils sont petits près de celui-là! Se peut-il qu’un livre, à la fois si sublime & si simple, soit l’ouvrage des hommes? Se peut-il que celui dont il fait l’histoire ne soit qu’un homme lui-même? Est-ce là le ton d’un enthousiaste ou d’un ambitieux sectaire? Quelle douceur, quelle pureté dans ses mœurs! quelle grace touchante dans ses instructions! quelle élévation dans ses maximes! quelle profonde sagesse dans ses discours! quelle présence d’esprit, quelle finesse & quelle justesse dans ses réponses! quel empire sur ses passions! Où est l’homme, où est le sage qui sait agir, souffrir & mourir sans foiblesse & sans ostentation? Quand Platon peint son juste imaginaire couvert de tout l’opprobre du crime, & digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jesus-Christ: la ressemblance est si frappante, que tous les Peres l’ont sentie, & qu’il n’est pas possible de s’y tromper. Quels préjugés, quel aveuglement ne faut-il point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie? Quelle distance de l’un à l’autre! Socrate mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu’au bout son personnage, & si cette facile mort n’eût honoré sa vie, on douteroit si Socrate, avec tout son esprit, fût autre chose qu’un sophiste. Il inventa, dit-on, la morale. D’autres avant lui l’avoient mise en pratique; il ne fit que dire ce qu’ils avoient fait, il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avoit été juste avant que Socrate eût dit ce que c’étoit que justice; Léonidas étoit mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d’aimer la patrie; Sparte étoit sobre avant que Socrate eût loué la sobriété: avant qu’il eût défini la vertu, la Grece abondoit en hommes vertueux. Mais où Jesus avoit-il pris chez les siens cette morale élevée & pure, dont lui seul a donné les leçons & l’exemple ? Du sein du plus furieux fanatisme la plus haute sagesse se fit entendre, & la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu’on puisse desirer; celle de Jesus expirant dans les tourmens, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu’on puisse craindre. Socrate prenant la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente & qui pleure; Jesus au milieu d’un supplice affreux prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie & la mort de Socrate sont d’un Sage, la vie & la mort de Jesus sont d’un Dieu. Dirons-nous que l’histoire de l’Évangile est inventée à plaisir? Mon ami, ce n’est pas ainsi qu’on invente, & les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jesus-Christ. Au fond, c’est reculer la difficulté sans la détruire; il seroit plus inconcevable que plusieurs hommes d’accord eussent fabriqué ce livre, qu’il ne l’est qu’un seul en ait fourni le sujet. Jamais des Auteurs Juifs n’eussent trouvé ni ce ton ni cette morale, & l’Évangile a des caracteres de vérité si grands, si frappans, si parfaitement inimitables, que l’inventeur en seroit plus étonnant que le héros. Avec tout cela, ce même Évangile est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison, & qu’il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d’admettre. Que faire au milieu de toutes ces contradictions? Être toujours modeste & circonspect, mon enfant; respecter en silence ce qu’on ne sauroit ni rejetter, ni comprendre, & s’humilier devant le grand Être qui seul sait la vérité.

Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté; mais ce scepticisme ne m’est nullement pénible, parce qu’il ne s’étend pas aux points essentiels à la pratique, & que je suis bien décidé sur les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicité de mon cœur. Je ne cherche à savoir que ce qui importe à ma conduite; quant aux dogmes qui n’influent ni sur les actions, ni sur la morale, & dont tant de gens se tourmentent, je ne m’en mets nullement en peine. Je regarde toutes les religions particulieres comme autant d’institutions salutaires qui prescrivent dans chaque pays une maniere uniforme d’honorer Dieu par un culte public, & qui peuvent toutes avoir leurs raisons dans le climat, dans le gouvernement, dans le génie du peuple, ou dans quelqu’autre cause locale qui rend l’une préférable à l’autre, selon les tems & les lieux. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement: le culte essentiel est celui du cœur. Dieu n’en rejette point l’hommage, quand il est sincere, sous quelque forme qu’il lui soit offert. Appellé dans celle que je professe au service de l’Église, j’y remplis, avec toute l’exactitude possible, les soins qui me sont prescrits, & ma conscience me reprocheroit d’y manquer volontairement en quelque point. Après un