long interdit, vous savez que j’obtins, par le crédit de M. de Mellarede, la permission de reprendre mes fonctions pour m’aider à vivre. Autrefois je disois la Messe avec la légereté qu’on met à la longue aux choses les plus graves quand on les fait trop souvent. Depuis mes nouveaux principes, je la célebre avec plus de vénération: je me pénetre de la Majesté de l’Être suprême, de sa présence, de l’insuffisance de l’esprit humain qui conçoit si peu ce qui se rapporte à son Auteur. En songeant que je lui porte les vœux du peuple sous une forme prescrite, je suis avec soin tous les Rites; je récite attentivement: je m’applique à n’omettre jamais ni le moindre mot, ni la moindre cérémonie; quand j’approche du moment de la consécration, je me recueille pour la faire avec toutes les dispositions qu’exige l’Église & la grandeur du sacrement; je tâche d’anéantir ma raison devant la suprême Intelligence; je me dis, qui es-tu, pour mesurer la Puissance infinie? Je prononce avec respect les mots sacramentaux, & je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. Quoiqu’il en soit de ce mystere inconcevable, je ne crains pas qu’au jour du jugement je sois puni pour l’avoir jamais profané dans mon cœur.
Honoré du ministere sacré, quoique dans le dernier rang, je ne ferai ni ne dirai jamais rien qui me rende indigne d’en remplir les sublimes devoirs. Je prêcherai toujours la vertu aux hommes, je les exhorterai toujours à bien faire; & tant que je pourrai, je leur en donnerai l’exemple. Il ne tiendra pas à moi de leur rendre la religion aimable; il ne tiendra pas à moi d’affermir leur foi dans les dogmes vraiment utiles, & que tout homme est obligé de croire: mais à Dieu ne plaise que jamais je leur prêche le dogme cruel de l’intolérance; que jamais je les porte à détester leur prochain, à dire à d’autres hommes, vous serez damnés . Si j’étois dans un rang plus remarquable, cette réserve pourroit rn’attirer des affaires; mais je suis trop petit pour avoir beaucoup à craindre, & je ne puis gueres tomber plus bas que je ne suis. Quoiqu’il arrive, je ne blasphémerai point contre la Justice divine, & ne mentirai point contre le Saint-Esprit.
J’ai long-tems ambitionné l’honneur d’être Curé; je l’ambitionne encore, mais je ne l’espere plus. Mon bon ami, je ne trouve rien de si beau que d’être Curé. Un bon Curé est un Ministre de bonté, comme un bon Magistrat est un Ministre de justice. Un Curé n’a jamais de mal à faire; s’il ne peut pas toujours faire le bien par lui-même, il est toujours à sa place quand il le sollicite, & souvent il l’obtient quand il sait se faire respecter. Ô si jamais dans nos montagnes j’avois quelque pauvre Cure de bonnes gens à desservir, je serois heureux; car il me semble que je ferois le bonheur de mes paroissiens! Je ne les rendrois pas riches, mais je partagerois leur pauvreté; j’en ôterois la flétrissure & le mépris plus insupportable que l’indigence. Je leur ferois aimer la concorde & l’égalité, qui chassent souvent la misere & la font toujours supporter. Quand ils verroient que je ne serois en rien mieux qu’eux, & que pourtant je vivrois content, ils apprendroient à se consoler de leur sort, & à vivre contens comme moi. Dans mes instructions je m’attacherois moins à l’esprit de l’Église, qu’à l’esprit de l’Évangile, où le dogme est simple & la morale sublime, où l’on voit peu de pratiques religieuses, & beaucoup d’œuvres de charité.
Avant de leur enseigner ce qu’il faut faire, je m’efforcerois toujours de le pratiquer, afin qu’ils vissent bien que tout ce que je leur dis, je le pense. Si j’avois des Protestans dans mon voisinage ou dans ma paroisse, je ne les distinguerois point de mes vrais paroissiens en tout ce qui tient à la charité chrétienne; je les porterois tous également à s’entr’aimer, à se regarder comme freres, à respecter toutes les religions & à vivre en paix chacun dans la sienne. Je pense que solliciter quelqu’un de quitter celle où il est né, c’est le solliciter de mal faire, & par conséquent faire mal soi-même. En attendant de plus grandes lumieres, gardons l’ordre public; dans tout pays respectons les loix, ne troublons point le culte qu’elles prescrivent; ne portons point les Citoyens à la désobéissance; car nous ne savons point certainement si c’est un bien pour eux de quitter leurs opinions pour d’autres, & nous savons très-certainement que c’est un mal de désobéir aux loix.
Je viens, mon jeune ami, de vous réciter de bouche ma profession de foi telle que Dieu la lit dans mon cœur: vous êtes le premier à qui je l’ai faite; vous êtes le seul peut-être à qui je la ferai jamais. Tant qu’il reste quelque bonne croyance parmi les hommes, il ne faut point troubler les ames paisibles, ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu’ils ne peuvent résoudre & qui les inquietent sans les éclairer. Mais quand une fois tout est ébranlé, on doit conserver le tronc aux dépens des branches; les consciences agitées, incertaines, presque éteintes, et dans l’état où j’ai vu la vôtre, ont besoin d’être affermies & réveillée; & pour les rétablir sur la base des vérités éternelles, il faut achever d’arracher les piliers flottans, auxquels elles pensent tenir encore.
Vous êtes dans l’âge critique où l’esprit s’ouvre à la certitude, où le cœur reçoit sa forme & son caractere, & où l’on se détermine pour toute la vie, soit en bien, soit en mal. Plus tard la substance est durcie, & les nouvelles empreintes ne marquent plus. Jeune homme, recevez dans votre ame, encore flexible, le cachet de la vérité. Si j’étois plus sûr de moi-même, j’aurois pris avec vous un ton dogmatique & décisif; mais je suis homme, ignorant, sujet à l’erreur, que pouvois-je faire? Je vous ai ouvert mon cœur sans réserve; ce que je tiens pour sûr, je vous l’ai donné pour tel; je vous ai donné mes doutes pour des doutes, mes opinions pour des opinions; je vous ai dit mes raisons de douter & de croire. Maintenant, c’est à vous de juger: vous avez pris du tems; cette précaution est sage, & me fait bien penser de vous. Commencez par mettre votre conscience en état de vouloir être éclairée. Soyez sincere avec vous-même. Appropriez-vous de mes sentimens ce qui vous aura persuadé, rejetez le reste. Vous n’êtes pas encore assez dépravé par le vice pour risquer de mal choisir. Je vous proposerois d’en conférer entre nous; mais sitôt qu’on dispute, on s’échauffe; la vanité, l’obstination s’en mêlent, la bonne foi n’y est plus. Mon ami, ne disputez jamais; car on n’éclaire par la dispute ni soi ni les autres. Pour moi, ce n’est qu’après bien des années de méditation que j’ai pris mon parti; je m’y tiens, ma conscience est tranquille, mon cœur est content.
Si je voulois recommencer un nouvel examen de mes sentimens, je n’y porterois pas un plus pur amour de la vérité, & mon esprit déjà moins actif seroit moins en état de la connoître. Je resterai comme je suis, de peur qu’insensiblement le goût de la contemplation, devenant une passion oiseuse, ne m’attiédît sur l’exercice de mes devoirs, & de peur de retomber dans mon premier pyrrhonisme, sans retrouver la force d’en sortir. Plus de la moitié de ma vie est écoulée; je n’ai plus que le tems qu’il me faut pour en mettre à profit le reste, & pour effacer mes erreurs par mes vertus. Si je me trompe, c’est malgré moi. Celui qui lit au fond de mon cœur sait bien que je n’aime pas mon aveuglement. Dans l’impuissance de m’en tirer par mes propres lumieres, le seul moyen qui tue reste pour en sortir est une bonne vie; & si des pierres mêmes Dieu peut susciter des enfans à Abraham, tout homme a droit d’espérer d’être éclairé lorsqu’il s’en rend digne.
Si mes réflexions vous amenent à penser comme je pense, que mes sentimens soient les vôtres, & que nous ayons la même profession de foi, voici le conseil que je vous donne. N’exposez plus votre vie aux tentations de la misere & du désespoir, ne la traînez plus avec ignominie à la merci des étrangers, & cessez de manger le vil pain de l’aumône. Retournez dans votre patrie, reprenez la religion de vos peres, suivez-la dans la sincérité de votre cœur, ne la quittez plus; elle est très-simple & très-sainte; je la crois de toutes les religions qui sont sur la terre, celle dont la morale est la plus pure, & dont la raison se contente le mieux. Quant aux frais du voyage n’en soyez point en peine, on y pourvoira. Ne craignez pas, non plus, la mauvaise honte d’un retour humiliant; il faut rougir de faire une faute, et non de la réparer. Vous êtes encore dans l’âge où tout se pardonne, mais où l’on ne peche plus impunément. Quand vous voudrez écouter votre conscience, mille vains obstacles disparoîtront à sa voix. Vous sentirez que, dans l’incertitude où nous sommes, c’est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l’on est né, & une fausseté de ne pas pratiquer sincerement celle qu’on professe. Si l’on s’égare, on s’ôte une grande excuse au tribunal du Souverain Juge. Ne pardonnera-t-il pas plutôt l’erreur où l’on fut nourri, que celle qu’on osa choisir soi-même?
Mon fils, tenez votre ame en état de desirer toujours qu’il y ait un Dieu, & vous n’en douterez jamais. Au surplus, quelque parti que vous puissiez prendre, songez que les vrais devoirs de la religion sont indépendans des institutions des hommes; qu’un cœur juste est le vrai temple de la Divinité; qu’en tout pays & dans toute secte, aimer Dieu par dessus tout & son prochain comme soi-même, est le sommaire de la loi; qu’il n’y a point de religion qui dispense des devoirs de la morale; qu’il n’y a de vraiment essentiels que ceux-là; que le culte intérieur est le premier de ces devoirs, & que sans la foi nulle véritable vertu n’existe.
Fuyez ceux qui, sous prétexte d’expliquer la Nature, sement dans les cœurs des hommes de désolantes doctrines, & dont le scepticisme apparent est cent fois plus affirmatif & plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu’eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs decisions tranchantes, & prétendent nous donner, pour les vrais principes des choses, les inintelligibles systêmes qu’ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la derniere consolation de leur misere, aux puissans & aux riches le seul frein de leurs passions; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime, l’espoir de la vertu, & se vantent encore d’être les bienfaicteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n’est nuisible aux hommes: je le crois comme eux, & c’est à mon avis, une grande preuve que ce qu’ils enseignent n’est pas la vérité .
Bon jeune homme, soyez sincere & vrai sans orgueil; sachez être ignorant, vous ne tromperez ni vous, ni les autres. Si jamais vos talens cultivés vous mettent en état de parler aux hommes, ne leur parlez jamais que selon votre conscience, sans vous embarrasser s’ils vous applaudiront. L’abus du savoir, produit l’incrédulité. Tout savant dédaigne le sentiment vulgaire; chacun en veut avoir un à soi. L’orgueilleuse philosophie mene à l’esprit fort, comme l’aveugle dévotion mne au fanatisme. Évitez ces extrémités; restez toujours ferme dans la voie de la vérité, ou de ce qui vous paroîtra l’être dans la simplicité de votre cœur, sans jamais vous en détourner par vanité ni par foiblesse. Osez confesser Dieu chez les Philosophes; osez prêcher l’humanité aux intolérans. Vous serez seul de votre parti, peut-être; mais vous porterez en vous-même un témoignage qui vous dispensera de ceux des hommes. Qu’ils vous aiment ou vous haïssent, qu’ils lisent ou méprisent vos écrits, il n’importe. Dites ce qui est vrai, faites ce qui est bien; ce qui importe à l’homme est de remplir ses devoirs sur la terre, & c’est en s’oubliant qu’on travaille pour soi. Mon enfant, l’intérêt particulier nous trompe; il n’y a que l’espoir du juste qui ne trompe point.
Amen.
Amen.
J’Ai transcrit cet écrit, non comme une regle des sentimens qu’on doit suivre en matiere de religion, mais comme un exemple de la maniere dont on peut raisonner avec son Éleve, pour ne point s’écarter de la méthode que j’ai tâché d’établir. Tant qu’on ne donne rien à l’autorité des hommes, ni aux préjugés du pays où l’on est né; les seules lumieres de la raison ne peuvent dans l’institution de la Nature nous mener plus loin que la religion naturelle, & c’est à quoi je me borne avec mon Émile. S’il en doit avoir une autre, je n’ai plus en cela le droit d’être son guide; c’est à lui seul de la choisir.
Nous travaillons de concert avec la Nature, & tandis qu’elle forme l’homme physique, nous tâchons de former l’homme moral; mais nos progrès ne sont pas les mêmes. Le corps est déja robuste & fort, que l’ame est encore languissante & foible; & quoique l’art humain puisse faire, le tempérament précede toujours la raison. C’est à retenir l’un & à exciter l’autre, que nous avons jusqu’ici donné tous nos soins, afin que l’homme fût toujours un, le plus qu’il étoit possible. En développant le naturel, nous avons donné le change à sa sensibilité naissante; nous l’avons réglée en cultivant la raison. Les objets intellectuels modéroient l’impression des objets sensibles. En remontant au principe des choses, nous l’avons soustrait à l’empire des sens; il étoit simple de s’élever de l’étude de la Nature à la recherche de son Auteur.
Quand nous en sommes venus là, quelles nouvelles prises nous nous sommes données sur notre Éleve! que de nouveaux moyens nous avons de parler à son cœur! C’est alors seulement qu’il trouve son véritable intérêt à être bon, à faire le bien loin des regards des hommes & sans y être forcé par les loix, à être juste entre Dieu & lui, à remplir son devoir, même aux dépens de sa vie, & à porter dans son cœur la vertu, non-seulement pour l’amour de l’ordre auquel chacun préfere toujours l’amour de soi; mais pour l’amour de l’Auteur de son être, amour qui se confond avec ce même amour de soi; pour jouir enfin du bonheur durable que le repos d’une bonne conscience & la contemplation de cet Être suprême lui promettent dans l’autre vie, après avoir bien usé de celle-ci. Sortez de-là, je ne vois plus qu’injustice, hypocrisie & mensonge parmi les hommes; l’intérêt particulier qui, dans la concurrence, l’emporte nécessairement sur toutes choses, apprend à chacun d’eux à parer le vice du masque de la vertu. Que tous les autres hommes fassent mon bien aux dépens du leur, que tout se rapporte à moi seul, que tout le genre humain meure, s’il le faut, dans la peine & dans la misere pour m’épargner un moment de douleur ou de faim: tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui, je le soutiendrai toute ma vie; quiconque a dit dans son cœur, il n’y a point de Dieu, & parle autrement, n’est qu’un menteur, ou un insensé.
Lecteur, j’aurai beau faire, je sens bien que vous & moi ne verrons jamais mon Émile sous les mêmes traits; vous vous le figurerez toujours semblable à vos jeunes gens; toujours étourdi, pétulant, volage, errant de fête en fête, d’amusement en amusement, sans jamais pouvoir se fixer à rien. Vous rirez de me voir faire un contemplatif, un Philosophe, un vrai Théologien d’un jeune homme ardent, vif, emporté, fougueux dans l’âge le plus bouillant de la vie. Vous direz: Ce rêveur poursuit toujours sa chimere; en nous donnant un Éleve de sa façon, il ne le forme pas seulement; il le crée, il le tire de son cerveau, & croyant toujours suivre la Nature, il s’en écarte à chaque instant. Moi, comparant mon Éleve aux vôtres, je trouve à peine ce qu’ils peuvent avoir de commun. Nourri si différemment, c’est presque un miracle s’il leur ressemble en quelque chose. Comme il a passé son enfance dans toute la liberté qu’ils prennent dans leur jeunesse, il commence à prendre dans sa jeunesse la regle à laquelle on les a soumis enfants; cette regle devient leur fléau, ils la prennent en horreur, ils n’y voient que la longue tyrannie des maîtres, ils croient ne sortir de l’enfance qu’en secouant toute espèce de joug; ils se dédommagent alors de la longue contrainte où l’on les a tenus, comme un prisonnier délivré des fers, étend, agite & fléchit ses membres.
Émile, au contraire, s’honore de se faire homme & de s’assujettir au joug de la raison naissante; son corps déjà formé, n’a plus besoin des mêmes mouvemens, & commence à s’arrêter de lui-même, tandis que son esprit à moitié développé cherche à son tour à prendre l’essor. Ainsi l’âge de raison n’est pour les uns que l’âge de la licence, pour l’autre il devient l’âge du raisonnement.
Voulez-vous savoir lesquels d’eux ou de lui sont mieux en cela dans l’ordre de la Nature? Considérez les différences dans ceux qui en sont plus ou moins éloignés: observez les jeunes gens chez les villageois, & voyez s’ils sont aussi pétulans que les vôtres. Durant l’enfance des Sauvages, dit le Sr. le Beau, on les voit toujours actifs, & s’occupant sans cesse à différens jeux qui leur agitent le corps; mais à peine ont-ils atteint l’âge de l’adolescence, qu’ils deviennent tranquilles, rêveurs: ils ne s’appliquent plus gueres qu’à des jeux sérieux ou de hazard . Émile ayant été élevé dans toute la liberté des jeunes paysans & des jeunes sauvages, doit changer & s’arrêter comme eux en grandissant. Toute la différence est qu’au lieu d’agir uniquement pour jouer ou pour se nourrir, il a dans ses travaux & dans ses jeux appris à penser. Parvenu donc à ce terme par cette route, il se trouve tout disposé pour celle où je l’introduis; les sujets de réflexion que je lui présente irritent sa curiosité, parce qu’ils sont beaux par eux-mêmes, qu’ils sont tout nouveaux pour lui, & qu’il est en état de les comprendre. Au contraire, ennuyés, excédés de vos fades leçons, de vos longues morales, de vos éternels catéchismes, comment vos jeunes gens ne se refuseroient-ils pas à l’application d’esprit qu’on leur a rendue triste, aux lourds préceptes dont on n’a cessé de les accabler, aux méditations sur l’Auteur de leur être, dont on a fait l’ennemi de leurs plaisirs? Ils n’ont conçu pour tout cela qu’aversion, dégoût; la contrainte les en a rebutés: le moyen désormais qu’ils s’y livrent quand ils commencent à disposer d’eux? Il leur faut du nouveau pour leur plaire, il ne leur faut plus rien de ce qu’on dit aux enfans. C’est la même chose pour mon Éleve; quand il devient homme, je lui parle comme à un homme, et ne lui dis que des choses nouvelles; c’est précisément parce qu’elles ennuient les autres qu’il doit les trouver de son goût.
Voilà comment je lui fais doublement gagner du tems, en retardant au profit de la raison le progrès de la Nature; mais ai-je en effet retardé ce progrès? Non; je n’ai fait qu’empêcher l’imagination de l’accélérer; j’ai balancé par des leçons d’une autre espece les leçons précoces que le jeune homme reçoit d’ailleurs. Tandis que le torrent de nos institutions l’entraîne, l’attirer en sens contraire par d’autres institutions, ce n’est pas l’ôter de sa place, c’est l’y maintenir.
Le vrai moment de la Nature arrive enfin; il faut qu’il arrive. Puisqu’il faut que l’homme meure, il faut qu’il se reproduise, afin que l’espece dure & que l’ordre du monde soit conservé. Quand par les signes dont j’ai parlé, vous pressentirez le moment critique, à l’instant quittez avec lui pour jamais votre ancien ton. C’est votre disciple encore, mais ce n’est plus votre Éleve. C’est votre ami, c’est un homme; traitez-le désormais comme tel.
Quoi! faut-il abdiquer mon autorité lorsqu’elle m’est le plus nécessaire? Faut-il abandonner l’adulte à lui-même au moment qu’il sait le moins se conduire, & qu’il fait les plus grands écarts? Faut-il renoncer à mes droits quand il lui importe le plus que j’en use? Vos droits! Qui vous dit d’y renoncer? Ce n’est qu’à présent qu’ils commencent pour lui. Jusqu’ici vous n’en obteniez rien que par force ou par ruse; l’autorité, la loi du devoir lui étoient inconnues; il faloit le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. Mais voyez de combien de nouvelles chaînes vous avez environné son cœur. La raison, l’amitié, la reconnoissance, mille affections lui parlent d’un ton qu’il ne peut méconnoître. Le vice ne l’a point encore rendu sourd à leur voix. Il n’est sensible encore qu’aux passions de la Nature. La premiere de toutes, qui est l’amour de soi, le livre à vous; l’habitude vous le livre encore. Si le transport d’un moment vous l’arrache, le regret vous le ramene à l’instant; le sentiment qui l’attache à vous, est le seul permanent; tous les autres passent & s’effacent mutuellement. Ne le laissez point corrompre, il sera toujours docile; il ne commence d’être rebelle que quand il est déjà perverti.
J’avoue bien que, si heurtant de front ses desirs naissans, vous alliez sottement traîter de crimes les nouveaux besoins qui se font sentir à lui, vous ne seriez pas long-tems écouté; mais sitôt que vous quitterez ma méthode, je ne réponds plus de rien. Songez toujours que vous êtes le Ministre de la nature; vous n’en serez jamais l’ennemi.
Mais quel parti prendre? On ne s’attend ici qu’à l’alternative de favoriser ses penchans, ou de les combattre; d’être son tyran, ou son complaisant; & tous deux ont de si dangereuses conséquences, qu’il n’y a que trop à balancer sur le choix.
Le premier moyen qui s’offre pour résoudre cette difficulté, est de le marier bien vîte; c’est incontestablement l’expédient le plus sûr & le plus naturel. Je doute pourtant que ce soit le meilleur, ni le plus utile: je dirai ci-après mes raisons: en attendant, je conviens qu’il faut marier les jeunes gens à l’âge nubile; mais cet âge vient pour eux avant le tems; c’est nous qui l’avons rendu précoce; on doit le prolonger jusqu’à la maturité.
S’il ne faloit qu’écouter les penchans & suivre les indications, cela seroit bientôt fait; mais il y a tant de contradictions entre les droits de la Nature, & nos loix sociales, que pour les concilier, il faut gauchir & tergiverser sans cesse: il faut employer beaucoup d’art pour empêcher l’homme social d’être tout-à-fait artificiel.
Sur les raisons ci-devant exposées, j’estime que par les moyens que j’ai donnés, & d’autres semblables, on peut au moins étendre jusqu’à vingt ans l’ignorance des desirs & la pureté des sens; cela est si vrai, que chez les Germains, un jeune homme qui perdoit sa virginité avant cet âge, en restoit diffamé: & les auteurs attribuent, avec raison, à la continence de ces peuples durant leur jeunesse, la vigueur de leur constitution & la multitude de leurs enfans.
On peut même beaucoup prolonger cette époque, & il y a peu de siecles que rien n’étoit plus commun dans la France même. Entre autres exemples connus, le pere de Montaigne, homme non moins scrupuleux & vrai que fort & bien constitué, juroit s’être marié vierge à trente-trois ans, après avoir servi long-tems, dans les guerres d’Italie; & l’on peut voir dans les écrits du fils quelle vigueur & quelle gaieté conservoit le pere à plus de soixante ans. Certainement l’opinion contraire tient plus à nos mœurs & à nos préjugés, qu’à la connoissance de l’espece en général.
Je puis donc laisser à part l’exemple de notre Jeunesse, il ne prouve rien pour qui n’a pas été élevé comme elle. Considérant que la Nature n’a point là-dessus de terme fixe qu’on ne puisse avancer ou retarder, je crois pouvoir, sans sortir de sa loi, supposer Émile resté jusques-là par mes soins dans sa primitive innocence, & je vois cette heureuse époque prête à finir. Entouré de périls toujours croissans, il va m’échapper, quoi que je fasse. À la premiere occasion, (& cette occasion ne tardera pas à naître,) il va suivre l’aveugle instinct des sens; il y a mille à parier contre un qu’il va se perdre. J’ai trop réfléchi sur les mœurs des hommes pour ne pas voir l’influence invincible de ce premier moment sur le reste de sa vie. Si je dissimule & feins de ne rien voir, il se prévaut de ma foiblesse; croyant me tromper, il me méprise, & je suis le complice de sa perte. Si j’essaye de le ramener, il n’est plus tems, il ne m’écoute plus; je lui deviens incommode, odieux, insupportable; il ne tardera gueres à se débarrasser de moi. Je n’ai donc plus qu’un parti raisonnable à prendre; c’est de le rendre comptable de ses actions à lui-même; de le garantir au moins des surprises de l’erreur, & de lui montrer à découvert les périls dont il est environné. Jusqu’ici je l’arrêtois par son ignorance; c’est maintenant par ses lumieres qu’il faut l’arrêter.
Ces nouvelles instructions sont importantes, & il convient de reprendre les choses de plus haut. Voici l’instant de lui rendre, pour ainsi dire, mes comptes; de lui montrer l’emploi de son tems & du mien; de lui déclarer ce qu’il est & ce que je suis, ce que j’ai fait, ce qu’il a fait, ce que nous devons l’un à l’autre, toutes ses relations morales, tous les engagemens qu’il a contractés, tous ceux qu’on a contractés avec lui, à quel point il est parvenu dans le progrès de ses facultés, quel chemin lui reste à faire, les difficultés qu’il y trouvera, les moyens de franchir ces difficultés, en quoi je lui puis aider encore, en quoi lui seul peut désormois s’aider, enfin le point critique où il se trouve, les nouveaux périls qui l’environnent, & toutes les solides raisons qui doivent l’engager à veiller attentivement sur lui-même avant d’écouter ses desirs naissans.
Songez que pour conduire un adulte, il faut prendre le contre-pied de tout ce que vous avez fait pour conduire un enfant. Ne balancez point à l’instruire de ces dangereux mysteres que vous lui avez cachés si long-tems avec tant de soin. Puisqu’il faut enfin qu’il les sache, il importe qu’il ne les apprenne, ni d’un autre, ni de lui-même, mais de vous seul: puisque le voilà désormais forcé de combattre, il faut de peur de surprise, qu’il connoisse son ennemi.
Jamais les jeunes gens qu’on trouve savans sur ces matieres, sans savoir comment ils le sont devenus, ne le sont devenus impunément. Cette indiscrete instruction ne pouvant avoir un objet honnête, souille au moins l’imagination de ceux qui la reçoivent, & les dispose aux vices de ceux qui la donnent. Ce n’est pas tout; des domestiques s’insinuent ainsi dans l’esprit d’un enfant, gagnent sa confiance, lui font envisager son gouverneur comme un personnage triste & fâcheux, & l’un des sujets favoris de leurs secrets colloques, est de médire de lui. Quand l’Éleve en est là, le maître peut se retirer, il n’a plus rien de bon à faire.
Mais pourquoi l’enfant se choisit-il des confidens particuliers? Toujours par la tyrannie de ceux qui le gouvernent. Pourquoi se cacheroit-il d’eux, s’il n’étoit forcé de s’en cacher? Pourquoi s’en plaindroit-il, s’il n’avoit nul sujet de s’en plaindre? Naturellement ils sont ses premiers confidens; on voit à l’empressement avec lequel il vient leur dire ce qu’il pense, qu’il croit ne l’avoir pensé qu’à moitié jusqu’à ce qu’il le leur ait dit. Comptez que si l’enfant ne craint de votre part, ni sermon, ni réprimande, il vous dira toujours tout, & qu’on n’osera lui rien confier qu’il vous doive taire, quand on sera bien sûr qu’il ne vous taira rien.
Ce qui me fait le plus compter sur ma méthode, c’est qu’en suivant ses effets le plus exactement qu’il m’est possible, je ne vois pas une situation dans la vie de mon Éleve qui ne me laisse de lui quelque image agréable. Au moment même où les fureurs du tempérament l’entraînent, & où, révolté contre la main qui l’arrête, il se débat & commence à m’échapper, dans ses agitations, dans ses emportemens, je retrouve encore sa premiere simplicité; son cœur aussi pur que son corps ne connoit pas plus le déguisement que le vice; les reproches ni le mépris ne l’ont point rendu lâche; jamais la vile crainte ne lui apprit à se déguiser: il a toute l’indiscrétion de l’innocence, il est naïf sans scrupule, il ne sait encore à quoi sert de tromper. Il ne se passe pas un mouvement dans son ame, que sa bouche ou ses yeux ne le disent; & souvent les sentimens qu’il éprouve me sont connus plutôt qu’à lui.
Tant qu’il continue de m’ouvrir ainsi librement son ame, & de me dire avec plaisir ce qu’il sent, je n’ai rien à craindre; mais s’il devient plus timide, plus réservé, que j’apperçoive dans ses entretiens le premier embarras de la honte; déjà l’instinct se développe, il n’y a plus un moment à perdre; & si je ne me hâte de l’instruire, il sera bientôt instruit malgré moi.
Plus d’un lecteur, même en adoptant mes idées, pensera qu’il ne s’agit ici que d’une conversation prise au hazard, & que tout est fait. Oh! que ce n’est pas ainsi que le cœur humain se gouverne! Ce qu’on dit ne signifie rien, si l’on n’a préparé le moment de le dire. Avant de semer il faut labourer la terre: la semence de la vertu leve difficilement, il faut de longs apprêts pour lui faire prendre racine. Une des choses qui rendent les prédications le plus inutiles, est qu’on les fait indifféremment à tout le monde sans discernement & sans choix. Comment peut-on penser que le même sermon convienne à tant d’auditeurs si diversement disposés, si différens d’esprits, d’humeurs, d’âges, de sexes, d’états & d’opinions? Il n’y en a peut-être pas deux auxquels ce qu’on dit à tous puisse être convenable; & toutes nos affections ont si peu de constance, qu’il n’y a peut-être pas deux momens dans la vie de chaque homme, où le même discours fît sur lui la même impression. Jugez si, quand les sens enflammés aliénent l’entendement & tyrannisent la volonté, c’est le tems d’écouter les graves leçons de la sagesse. Ne parlez donc jamais raison aux jeunes gens, même en âge de raison, que vous ne les ayez premierement mis en état de l’entendre. La plupart des discours perdus le sont bien plus par la faute des maîtres que par celle des disciples. Le pédant & l’instituteur disent à peu près les mêmes choses; mais le premier les dit tout à propos; le second ne les dit que quand il est sûr de leur effet.
Comme un somnambule, errant durant son sommeil, marche en dormant sur les bords d’un précipice, dans lequel il tomberoit s’il étoit éveillé tout à coup, ainsi mon Émile, dans le sommeil de l’ignorance, échappe à des périls qu’il n’apperçoit point; si je l’éveille en sursaut, il est perdu. Tâchons premierement de l’éloigner du précipice, & puis nous l’éveillerons pour le lui montrer de plus loin.
La lecture, la solitude, l’oisiveté, la vie molle & sédentaire, le commerce des femmes & des jeunes gens? voilà les sentiers dangereux à frayer à son âge, & qui le tiennent sans cesse à côté du péril. C’est par d’autres objets sensibles que je donne le change à ses sens; c’est en traçant un autre cours aux esprits, que je les détourne de celui qu’ils commençoient à prendre; c’est en exerçant son corps à des travaux pénibles, que j’arrête l’activité de l’imagination qui l’entraîne. Quand les bras travaillent beaucoup, l’imagination se repose; quand le corps est bien las, le cœur ne s’échauffe point. La précaution la plus prompte & la plus facile, est de l’arracher au danger local. Je l’emmene d’abord hors des villes, loin des objets capables de le tenter. Mais ce n’est pas assez; dans quel désert, dans quel sauvage asyle échappera-t-il aux images qui le poursuivent? Ce n’est rien d’éloigner les objets dangereux, si je n’en éloigne aussi le souvenir, si je ne trouve l’art de le détacher de tout, si je ne le distrais de lui-même; autant valoit le laisser où il étoit.
Émile sait un métier, mais ce métier, n’est pas ici notre ressource; il aime & entend l’agriculture, mais l’agriculture ne nous suffit pas; les occupations qu’il connoit deviennent une routine, en s’y livrant il est comme ne faisant rien; il pense à toute autre chose, la tête & les bras agissent séparément. Il lui faut une occupation nouvelle qui l’intéresse par sa nouveauté, qui le tienne en haleine, qui lui plaise, qui l’applique, qui l’exerce; une occupation dont il se passionne, & à laquelle il soit tout entier. Or, la seule qui me paroit réunir toutes ces conditions est la chasse. Si la chasse est jamais un plaisir innocent, si jamais elle est convenable à l’homme, c’est à présent qu’il y faut avoir recours. Émile a tout ce qu’il faut pour y réussir; il est robuste, adroit, patient, infatigable. Infailliblement il prendra du goût pour cet exercice; il y mettra toute l’ardeur de son âge; il y perdra, du moins pour un tems, les dangereux penchans qui naissent de la mollesse. La chasse endurcit le cœur aussi bien que le corps; elle accoutume au sang, à la cruauté. On a fait Diane ennemie de l’amour, & l’allégorie est très-juste: les langueurs de l’amour ne naissent que dans un doux repos; un violent exercice étouffe les sentimens tendres. Dans les bois, dans les lieux champêtres, l’amant, le chasseur sont si diversement affectés, que sur les mêmes objets ils portent des images toutes différentes. Les ombrages frais, les bocages, les doux asyles du premier, ne sont pour l’autre que des viandes, des forts, des remises: où l’un n’entend que rossignols, que ramages, l’autre se figure les cors, & les cris des chiens; l’un n’imagine que Dryades & Nymphes, l’autre que piqueurs, meutes et chevaux. Promenez-vous en campagne avec ces deux sortes d’hommes, à la différence de leur langage, vous connoîtrez bientôt que la terre n’a pas pour eux un aspect semblable, & que le tour de leurs idées est aussi divers que le choix de leurs plaisirs.