SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Je comprends comment ces goûts se réunissent, & comment on trouve enfin du tems pour tout. Mais les passions de la jeunesse ne se partagent pas ainsi: donnez-lui une seule occupation qu’elle aime, & tout le reste sera bientôt oublié. La variété des desirs vient de celle des connoissances, & les premiers plaisirs qu’on connoit sont long-tems les seuls qu’on recherche. Je ne veux pas que toute la jeunesse d’Émile se passe à tuer des bêtes, & je ne prétends pas même justifier en tout cette féroce passion; il me suffit qu’elle serve assez à suspendre une passion plus dangereuse pour me faire écouter de sang-froid parlant d’elle, & me donner le tems de la peindre sans l’exciter.

Il est des époques dans la vie humaine, qui sont faites pour n’être jamais oubliées. Telle est, pour Émile, celle de l’instruction dont je parle; elle doit influer sur le reste de ses jours. Tâchons donc de la graver dans sa mémoire, en sorte qu’elle ne s’en efface point. Une des erreurs de notre âge, est d’employer la raison trop nue, comme si les hommes n’étoient qu’esprit. En négligeant la langue des signes qui parlent à l’imagination, l’on a perdu le plus énergique des langages. L’impression de la parole est toujours foible, & l’on parle au cœur par les yeux bien mieux que par les oreilles. En voulant tout donner au raisonnement, nous avons réduit en mots nos préceptes; nous n’avons rien mis dans les actions. La seule raison n’est point active; elle retient quelquefois, rarement elle excite, & jamais elle n’a rien fait de grand. Toujours raisonner est la manie des petits esprits. Les ames fortes ont bien un autre langage; c’est par ce langage qu’on persuade & qu’on fait agir.

J’observe que dans les siecles modernes, les hommes n’ont plus de prise les uns sur les autres que par la force & par l’intérêt, au lieu que les anciens agissoient beaucoup plus par la persuasion, par les affections de l’ame, parce qu’ils ne négligeoient pas la langue des signes. Toutes les conventions se passoient avec solemnité pour les rendre plus inviolables: avant que la force fût établie, les Dieux étoient les Magistrats du genre humain; c’est par-devant eux que les particuliers faisoient leurs traités, leurs alliances, prononçoient leurs promesses; la face de la terre étoit le livre où s’en conservoient les archives. Des rochers, des arbres, des monceaux de pierres consacrés par ces actes, & rendus respectables aux hommes barbares, étoient les feuillets de ce livre, ouvert sans cesse à tous les yeux. Le puits du serment, le puits du vivant & voyant, le vieux chêne de Mambré, le monceau du témoin; voilà quels étoient les monumens grossiers, mais augustes, de la sainteté des contrats; nul n’eût osé d’une main sacrilege attenter à ces monumens, & la foi des hommes étoit plus assurée par la garantie de ces témoins muets, qu’elle ne l’est aujourd’hui par toute la vaine rigueur des loix.

Dans le gouvernement, l’auguste appareil de la puissance royale en imposoit aux sujets. Des marques de dignités, un trône, un sceptre, une robe de pourpre, une couronne, un bandeau, étoient pour eux des choses sacrées. Ces signes respectés leur rendoient vénérable l’homme qu’ils en voyoient orné: sans soldats, sans menaces, sitôt qu’il parloit il étoit obéi. Maintenant qu’on affecte d’abolir ces signes , qu’arrive-t-il de ce mépris? Que la majesté royale s’efface de tous les cœurs, que les Rois ne se font plus obéir qu’à force de troupes, & que le respect des sujets n’est que dans la crainte du châtiment. Les Rois n’ont plus la peine de porter leur diadême, ni les Grands les marques de leurs dignités, mais il faut avoir cent mille bras toujours prêts pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau, peut-être, il est aisé de voir qu’à la longue cet échange ne leur tournera pas à profit.

Ce que les anciens ont fait avec l’éloquence est prodigieux; mais cette éloquence ne consistoit pas seulement en beaux discours bien arrangés, & jamais elle n’eut plus d’effet que quand l’orateur parloit le moins. Ce qu’on disoit le plus vivement ne s’exprimoit pas par des mots, mais par des signes; on ne le disoit pas, on le montroit. L’objet qu’on expose aux yeux ébranle l’imagination, excite la curiosité, tient l’esprit dans l’attente de ce qu’on va dire, & souvent cet objet seul a tout dit. Trasibule & Tarquin coupant des têtes de pavots, Alexandre appliquant son sceau sur la bouche de son favori, Diogene marchant devant Zénon, ne parloient-ils pas mieux que s’ils avoient fait de longs discours? Quel circuit de paroles eût aussi-bien rendu les mêmes idées! Darius engagé dans la Scythie avec son armée, reçoit de la part du Roi des Scythes un oiseau, une grenouille, une souris & cinq fléches. L’Ambassadeur remet son présent, & s’en retourne sans rien dire. De nos jours cet homme eût passé pour fou. Cette terrible harangue fut entendue, & Darius n’eut plus grande hâte que de regagner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes; plus elle sera menaçante, & moins elle effrayera: ce ne sera qu’une fanfaronnade dont Darius n’eût fait que rire.

Que d’attention chez les Romains à la langue des signes! Des vêtemens divers selon les âges, selon les conditions; des toges, des sayes, des prétextes, des bulles, des laticlaves, des chaires, des licteurs, des faisceaux, des haches, des couronnes d’or, d’herbes, de feuilles, des ovations, des triomphes, tout chez eux étoit appareil, représentation, cérémonie, & tout faisoit impression sur les cœurs des citoyens. Il importoit à l’État que le peuple s’assemblât en tel lieu plutôt qu’en tel autre; qu’il vît ou ne vît pas le Capitole; qu’il fût ou ne fût pas tourné du côté du Sénat; qu’il délibérât tel ou tel jour par préférence. Les accusés changeoient d’habit, les Candidats en changeoient; les guerriers ne vantoient pas leurs exploits, ils montroient leurs blessures. À la mort de César, j’imagine un de nos orateurs voulant émouvoir le peuple, épuiser tous les lieux communs de l’art pour faire une pathétique description de ses plaies, de son sang, de son cadavre: Antoine, quoiqu’éloquent, ne dit point tout cela; il fait apporter le corps. Quelle rhétorique!

Mais cette digression m’entraîne insensiblement loin de mon sujet, ainsi que font beaucoup d’autres, & mes écarts sont trop fréquens pour pouvoir être longs & tolérables: je reviens donc.

Ne raisonnez jamais séchement avec la Jeunesse. Revêtez la raison d’un corps, si vous voulez la lui rendre sensible. Faites passer par le cœur le langage de l’esprit, afin qu’il se fasse entendre. Je le répete, les argumens froids peuvent déterminer nos opinions, non nos actions; ils nous font croire & non pas agir; on démontre ce qu’il faut penser, & non ce qu’il faut faire. Si cela est vrai pour tous les hommes, à plus forte raison l’est-il pour les jeunes gens, encore enveloppés dans leurs sens, & qui ne pensent qu’autant qu’ils imaginent.

Je me garderai donc bien, même après les préparations dont j’ai parlé, d’aller tout d’un coup dans la chambre d’Émile, lui faire lourdement un long discours sur le sujet dont je veux l’instruire. Je commencerai par émouvoir son imagination; je choisirai le tems, le lieu, les objets les plus favorables à l’impression que je veux faire: j’appellerai, pour ainsi dire, toute la Nature à témoin de nos entretiens; j’attesterai l’Être éternel, dont elle est l’ouvrage, de la vérité de mes discours; je la prendrai pour juge entre Émile & moi; je marquerai la place où nous sommes, les rochers, les bois, les montagnes qui nous entourent, pour monumens de ses engagemens & des miens; je mettrai dans mes yeux, dans mon accent, dans mon geste, l’enthousiasme & l’ardeur que je lui veux inspirer.

Alors je lui parlerai & il m’écoutera, je m’attendrirai & il sera ému. En me pénétrant de la sainteté de mes devoirs, je lui rendrai les siens plus respectables; j’animerai la force du raisonnement d’images & de figures; je ne serai point long & diffus en froides maximes, mais abondant en sentimens qui débordent; ma raison sera grave & sentencieuse, mais mon cœur n’aura jamais assez dit. C’est alors qu’en lui montrant tout ce que j’ai fait pour lui, je le lui montrerai comme fait pour moi-même: il verra dans ma tendre affection la raison de tous mes soins. Quelle surprise, quelle agitation je vais lui donner en changeant tout-à-coup de langage! au lieu de lui rétrécir l’ame en lui parlant toujours de son intérêt, c’est du mien seul que je lui parlerai désormais, & je le toucherai davantage; j’enflammerai son jeune cœur de tous les sentimens d’amitié, de générosité, de reconnoissance que j’ai déjà fait naître, & qui sont si doux à nourrir. Je le presserai contre mon sein, en versant sur lui des larmes d’attendrissement; je lui dirai: tu es mon bien, mon enfant, mon ouvrage, c’est de ton bonheur que j’attends le mien; si tu frustres mes espérances, tu me voles vingt ans de ma vie, & tu fais le malheur de mes vieux jours. C’est ainsi qu’on se fait écouter d’un jeune homme, & qu’on grave au fond de son cœur le souvenir de ce qu’ont lui dit.

Jusqu’ici j’ai tâché de donner des exemples de la maniere dont un gouverneur doit instruire son disciple dans les occasions difficiles. J’ai tenté d’en faire autant dans celle-ci; mais après bien des essais, j’y renonce, convaincu que la langue Françoise est trop précieuse pour supporter jamais dans un livre la naïveté des premières instructions sur certains sujets.

La langue Françoise est, dit-on, la plus chaste des langues; je la crois, moi, la plus obscene: car il me semble que la chasteté d’une langue ne consiste pas à éviter avec soin les tours déshonnêtes, mais à ne les pas avoir. En effet, pour les éviter, il faut qu’on y pense; & il n’y a point de langue où il soit plus difficile de parler purement en tout sens que la Françoise. Le Lecteur, toujours plus habile à trouver des sens obscenes que l’Auteur à les écarter, se scandalise & s’effarouche de tout. Comment ce qui passe par des oreilles impures ne contracteroit-il pas leur souillure? Au contraire, un peuple de bonnes mœurs a des termes propres pour toutes choses; & ces termes sont toujours honnêtes, parce qu’ils sont toujours employés honnêtement. Il est impossible d’imaginer un langage plus modeste que celui de la Bible, précisément parce que tout y est dit avec naïveté. Pour rendre immodestes les mêmes choses, il suffit de les traduire en François. Ce que je dois dire à mon Émile n’aura rien que d’honnête & de chaste à son oreille; mais pour le trouver tel à la lecture, il faudroit avoir un cœur aussi pur que le sien.

Je penserois même que des réflexions sur la véritable pureté du discours & sur la fausse délicatesse du vice, pourroient tenir une place utile dans les entretiens de morale où ce sujet nous conduit; car en apprenant le langage de l’honnêteté, il doit apprendre aussi celui de la décence, & il faut bien qu’il sache pourquoi ces deux langages sont si différens. Quoiqu’il en soit, je soutiens qu’au lieu des vains préceptes dont on rebat avant le tems les oreilles de la Jeunesse, & dont elle se moque à l’âge où ils seroient de saison; si l’on attend, si l’on prépare le moment de se faire entendre; qu’alors on lui expose les loix de la Nature dans toute leur vérité; qu’on lui montre la sanction de ces mêmes loix dans les maux physiques et moraux qu’attire leur infraction sur les coupables; qu’en lui parlant de cet inconcevable mystère de la génération, l’on joigne à l’idée de l’attrait que l’Auteur de la Nature donne à cet acte, celle de l’attachement exclusif qui le rend délicieux, celle des devoirs de fidélité, de pudeur qui l’environnent, & qui redoublent son charme en remplissant son objet; qu’en lui peignant le mariage, non-seulement comme la plus douce des sociétés, mais comme le plus inviolable & le plus saint de tous les contrats, on lui dise avec force toutes les raisons qui rendent un nœud si sacré respectable à tous les hommes, & qui couvrent de haine & de malédictions quiconque ose en souiller la pureté; qu’on lui fasse un tableau frappant & vrai des horreurs de la débauche, de son stupide abrutissement, de la pente insensible par laquelle un premier désordre conduit à tous, & traîne enfin celui qui s’y livre, à sa perte; si, dis-je, on lui montre avec évidence comment, au goût de la chasteté, tiennent la santé, la force, le courage, les vertus, l’amour même, & tous les vrais biens de l’homme; je soutiens qu’alors on lui rendra cette même chasteté désirable & chére, & qu’on trouvera son esprit docile aux moyens qu’on lui donnera pour la conserver: car tant qu’on la conserve, on la respecte; on ne la méprise qu’après l’avoir perdue.

Il n’est point vrai que le penchant au mal soit indomptable, & qu’on ne soit pas maître de le vaincre avant d’avoir pris l’habitude d’y succomber. Aurélius Victor dit que plusieurs hommes transportés d’amour, acheterent volontairement de leur vie une nuit de Cléopatre, & ce sacrifice n’est pas impossible à l’ivresse de la passion. Mais supposons que l’homme le plus furieux, & qui commande le moins à ses sens, vît l’appareil du supplice, sûr d’y périr dans les tourmens un quart d’heure après; non-seulement cet homme, dès cet instant, deviendroit supérieur aux tentations, il lui en coûteroit même peu de leur résister: bientôt l’image affreuse dont elles seroient accompagnées le distrairoit d’elles; & toujours rebutées, elles se lasseroient de revenir. C’est la seule tiédeur de notre volonté qui fait toute notre foiblesse, & l’on est toujours fort pour faire ce qu’on veut fortement: Volenti nihil difficile. Oh! si nous détestions le vice autant que nous aimons la vie, nous nous abstiendrions aussi aisément d’un crime agréable que d’un poison mortel dans un mets délicieux!

Comment ne voit-on pas que si toutes les leçons qu’on donne sur ce point à un jeune homme sont sans succès, c’est qu’elles sont sans raison pour son âge, & qu’il importe à tout âge de revêtir la raison de formes qui la fassent aimer. Parlez-lui gravement quand il le faut; mais que ce que vous lui dites ait toujours un attrait qui le force à vous écouter. Ne combattez pas ses desirs avec sécheresse, n’étouffez pas son imagination, guidez-la de peur qu’elle n’engendre des monstres. Parlez-lui de l’amour, des femmes, des plaisirs, faites qu’il trouve dans vos conversations un charme qui flatte son jeune cœur; n’épargnez rien pour devenir son confident, ce n’est qu’à ce titre que vous serez vraiment son maître: alors ne craignez plus que vos entretiens l’ennuient; il vous fera parler plus que vous ne voudrez.

Je ne doute pas un instant que, si sur ces maximes j’ai su prendre toutes les précautions nécessaires, & tenir à mon Émile les discours convenables à la conjoncture où le progrès des ans l’a fait arriver, il ne vienne de lui-même au point où je veux le conduire, qu’il ne se mette avec empressement sous ma sauve-garde, & qu’il ne me dise avec toute la chaleur de son âge, frappé des dangers dont il se voit environné: Ô mon ami, mon protecteur, mon maître! reprenez l’autorité que vous voulez déposer au moment qu’il m’importe le plus qu’elle vous reste; vous ne l’aviez jusqu’ici que par ma foiblesse, vous l’aurez maintenant par ma volonté, & elle m’en sera plus sacrée. Défendez-moi de tous les ennemis qui m’assiégent, & sur-tout de ceux que je porte avec moi, & qui me trahissent; veillez sur votre ouvrage, afin qu’il demeure digne de vous. Je veux obéir à vos loix, je le veux toujours, c’est ma volonté constante; si jamais je vous désobéis, ce sera malgré moi; rendez-moi libre en me protégeant contre mes passions qui me font violence; empêchez-moi d’être leur esclave, & forcez-moi d’être mon propre maître en n’obéissant point à mes sens, mais à ma raison.

Quand vous aurez amené votre Éleve à ce point (& s’il n’y vient pas, ce sera votre faute), gardez-vous de le prendre trop vîte au mot, de peur que si jamais votre empire lui paroit trop rude, il ne se croye en droit de s’y soustraire en vous accusant de l’avoir surpris. C’est en ce moment que la réserve & la gravité sont à leur place; & ce ton lui en imposera d’autant plus, que ce sera la premiere fois qu’il vous l’aura vu prendre.

Vous lui direz donc: jeune homme, vous prenez légerement des engagemens pénibles; il faudroit les connoître pour être en droit de les former: vous ne savez pas avec quelle fureur les sens entraînent vos pareils dans le gouffre des vices, sous l’attrait du plaisir. Vous n’avez point une ame abjecte, je le sais bien; vous ne violerez jamais votre foi; mais combien de fois, peut-être, vous vous repentirez de l’avoir donnée! combien de fois vous maudirez celui qui vous aime, quand, pour vous dérober aux maux qui vous menacent, il se verra forcé de vous déchirer le cœur! Tel qu’Ulysse, ému du chant des Sirenes, crioit à ses conducteurs de le déchaîner; séduit par l’attrait des plaisirs vous voudrez briser les liens qui vous gênent; vous m’importunerez de vos plaintes; vous me reprocherez ma tyrannie quand je serai le plus tendrement occupé de vous; en ne songeant qu’à vous rendre heureux je m’attirerai votre haine. Ô mon Émile, je ne supporterai jamais la douleur de t’être odieux; ton bonheur même est trop cher à ce prix. Bon jeune homme, ne voyez-vous pas qu’en vous obligeant à m’obéir, vous m’obligez à vous conduire, à m’oublier pour me dévouer à vous, à n’écouter ni vos plaintes, ni vos murmures, à combattre incessamment vos desirs & les miens? Vous m’imposez un joug plus dur que le vôtre. Avant de nous en charger tous deux, consultons nos forces; prenez du tems, donnez-m’en pour y penser, & sachez que le plus lent à promettre est toujours le plus fidele à tenir.

Sachez aussi vous-même que plus vous vous rendez difficile sur l’engagement, & plus vous en facilitez l’exécution. Il importe que le jeune homme sente qu’il promet beaucoup, & que vous promettez encore plus. Quand le moment sera venu & qu’il aura, pour ainsi dire, signé le contrat, changez alors de langage, mettez autant de douceur dans votre empire que vous avez annoncé de sévérité. Vous lui direz: mon jeune ami, l’expérience vous manque, mais j’ai fait en sorte que la raison ne vous manquât pas. Vous êtes en état de voir par-tout les motifs de ma conduite; il ne faut pour cela qu’attendre que vous soyez de sang-froid. Commencez toujours par obéir, & puis demandez-moi compte de mes ordres; je serai prêt à vous en rendre raison sitôt que vous serez en état de m’entendre, & je ne craindrai jamais de vous prendre pour juge entre vous & moi. Vous promettez d’être docile, & moi je promets de n’user de cette docilité que pour vous rendre le plus heureux des hommes. J’ai pour garant de ma promesse le sort dont vous avez joui jusqu’ici. Trouvez quelqu’un de votre âge qui ait passé une vie aussi douce que la vôtre, & je ne vous promets plus rien.

Après l’établissement de mon autorité, mon premier soin sera d’écarter la nécessité d’en faire usage. Je n’épargnerai rien pour m’établir de plus en plus dans sa confiance, pour me rendre de plus en plus le confident de son cœur & l’arbitre de ses plaisirs. Loin de combattre les penchans de son âge, je les consulterai pour en être le maître; j’entrerai dans ses vues pour les diriger, je ne lui chercherai point, aux dépens du présent, un bonheur éloigné. Je ne veux point qu’il soit heureux une fois, mais toujours, s’il est possible.

Ceux qui veulent conduire sagement la Jeunesse pour la garantir des piéges des sens, lui font horreur de l’amour, & lui feroient volontiers un crime d’y songer à son âge, comme si l’amour étoit fait pour les vieillards. Toutes ces leçons trompeuses que le cœur dément ne persuadent point. Le jeune homme conduit par un instinct plus sûr, rit en secret des tristes maximes auxquelles il feint d’acquiescer, & n’attend que le moment de les rendre vaines. Tout cela est contre la Nature. En suivant une route opposée, j’arriverai plus surement au même but. Je ne craindrai point de flatter en lui le doux sentiment dont il est avide; je le lui peindrai comme le suprême bonheur de la vie, parce qu’il l’est en effet; en le lui peignant, je veux qu’il s’y livre. En lui faisant sentir quel charme ajoute à l’attrait des sens l’union des cœurs, je le dégoûterai du libertinage, & je le rendrai sage en le rendant amoureux.

Qu’il faut être borné pour ne voir dans les desirs naissans d’un jeune homme qu’un obstacle aux leçons de la raison! Moi, j’y vois le vrai moyen de le rendre docile à ces mêmes leçons. On n’a de prise sur les passions, que par les passions; c’est par leur empire qu’il faut combattre leur tyrannie, & c’est toujours de la Nature elle-même qu’il faut tirer les instruments propres à la régler.

Émile n’est pas fait pour rester toujours solitaire; membre de la société, il en doit remplir les devoirs. Fait pour vivre avec les hommes, il doit les connoître. Il connoît l’homme en général; il lui reste à connoître les individus. Il sait ce il qu’on fait dans le monde; il lui reste à voir comment on y vit. Il est tems de lui montrer l’extérieur de cette grande scene dont il connoît déjà tous les jeux cachés. Il n’y portera plus l’admiration stupide d’un jeune étourdi, mais le discernement d’un esprit droit & juste. Ses passions pourront l’abuser, sans doute; quand est-ce qu’elles n’abusent pas ceux qui s’y livrent? Mais au moins il ne sera point trompé par celles des autres. S’il les voit, il les verra de l’œil du sage, sans être entraîné par leurs exemples, ni séduit par leurs préjugés.

Comme il y a un âge propre à l’étude des sciences, il y en a un pour bien saisir l’usage du monde. Quiconque apprend cet usage trop jeune, le suit toute sa vie, sans choix, sans réflexion, &, quoiqu’avec suffisance, sans jamais bien savoir ce qu’il fait. Mais celui qui l’apprend, & qui en voit les raisons, le suit avec plus de discernement, & par conséquent avec plus de justesse & de grace. Donnez moi un enfant de douze ans qui ne sache rien du tout, à quinze ans je dois vous le rendre aussi savant que celui que vous avez instruit dès le premier âge, avec la différence que le savoir du vôtre ne sera que dans sa mémoire, & que celui du mien sera dans son jugement. De même, introduisez un jeune homme de vingt ans dans le monde; bien conduit, il sera dans un an plus aimable & plus judicieusement poli, que celui qu’on y aura nourri dès son enfance; car le premier étant capable de sentir les raisons de tous les procédés relatifs à l’âge, à l’état, au sexe qui constituent cet usage, les peut réduire en principes, & les étendre aux cas non prévus; au lieu que l’autre, n’ayant que sa routine pour toute regle, est embarrassé sitôt qu’on l’en sort.

Les jeunes demoiselles françoises sont toutes élevées dans des Couvens jusqu’à ce qu’on les marie. S’apperçoit-on qu’elles aient peine alors à prendre ces manieres qui leur sont si nouvelles, & accusera-t-on les femmes de Paris d’avoir l’air gauche & embarrassé, d’ignorer l’usage du monde, pour n’y avoir pas été mises dès leur enfance? Ce préjugé vient des gens du monde eux-mêmes, qui, ne connoissant rien de plus important que cette petite science, s’imaginent faussement qu’on ne peut s’y prendre de trop bonne heure pour l’acquérir.

Il est vrai qu’il ne faut pas non plus trop attendre. Quiconque a passé toute sa jeunesse loin du grand monde, y porte le reste de sa vie un air embarrassé, contraint, un propos toujours hors de propos, des manieres lourdes & mal-adroites, dont l’habitude d’y vivre ne le défait plus, & qui n’acquierent qu’un nouveau ridicule, par l’effort de s’en délivrer. Chaque sorte d’instruction a son tems propre qu’il faut connoître, & ses dangers qu’il faut éviter. C’est surement pour celle-ci qu’ils se réunissent, mais je n’y expose pas non plus mon Éleve sans précaution pour l’en garantir.

Quand ma méthode remplit d’un même objet toutes les vues, & quand parant un inconvénient, elle en prévient un autre, je juge alors qu’elle est bonne, & que je suis dans le vrai. C’est ce que je crois voir dans l’expédient qu’elle me suggere ici. Si je veux être austere & sec avec mon disciple, je perdrai sa confiance, & bientôt il se cachera de moi. Si je veux être complaisant, facile, ou fermer les yeux, de quoi lui sert d’être sous ma garde? Je ne fais qu’autoriser son désordre, & soulager sa conscience aux dépens de la mienne. Si je l’introduis dans le monde avec le seul projet de l’instruire, il s’instruira plus que je ne veux. Si je l’en tiens éloigné jusqu’à la fin, qu’aura-t-il appris de moi? Tout, peut-être, hors l’art le plus nécessaire à l’homme & au citoyen, qui est de savoir vivre avec ses semblables. Si je donne à ces soins une utilité trop éloignée, elle sera pour lui comme nulle, il ne fait cas que du présent; si je me contente de lui fournir des amusemens, quel bien lui fais-je? Il s’amollit & ne s’instruit point.

Rien de tout cela. Mon expédient seul pourvoit à tout. Ton cœur, dis-je au jeune homme, a besoin d’une compagne: allons chercher celle qui te convient; nous ne la trouverons pas aisément, peut-être, le vrai mérite est toujours rare; mais ne nous pressons, ni ne nous rebutons point. Sans doute il en est une, & nous la trouverons à la fin, ou du moins celle qui en approche le plus. Avec un projet si flatteur pour lui je l’introduis dans le monde; qu’ai-je besoin d’en dire davantage? Ne voyez-vous pas que j’ai tout fait?

En lui peignant la maîtresse que je lui destine, imaginez si je saurai m’en faire écouter; si je saurai lui rendre agréables & chéres les qualités qu’il doit aimer; si je saurai disposer tous ses sentimens à ce qu’il doit rechercher ou fuir? Il faut que je sois le plus mal-adroit des hommes, si je ne le rends d’avance passionné sans savoir de qui. Il n’importe que l’objet que je lui peindrai soit imaginaire, il suffit qu’il le dégoûte de ceux qui pourroient le tenter; il suffit qu’il trouve par-tout des comparaisons qui lui fassent préférer sa chimere aux objets réels qui le frapperont, & qu’est-ce que le véritable amour lui-même, si ce n’est chimere, mensonge, illusion? On aime bien plus l’image qu’on se fait, que l’objet auquel on l’applique. Si l’on voyoit ce qu’on aime exactement tel qu’il est, il n’y auroit plus d’amour sur la terre. Quand on cesse d’aimer, la personne qu’on aimoit reste la même qu’auparavant, mais on ne la voit plus la même. Le voile du prestige tombe & l’amour s’évanouit. Or, en fournissant l’objet imaginaire, je suis le maître des comparaisons, & j’empêche aisément l’illusion des objets réels.

Je ne veux pas pour cela qu’on trompe un jeune homme en peignant un modele de perfection qui ne puisse exister; mais je choisirai tellement les défauts de sa maîtresse, qu’ils lui conviennent, qu’ils lui plaisent, & qu’ils servent à corriger les siens. Je ne veux pas non plus qu’on lui mente, en affirmant faussement que l’objet qu’on lui peint existe; mais s’il se complait à l’image, il lui souhaitera bientôt un original. Du souhait à la supposition, le trajet est facile; c’est l’affaire de quelques descriptions adroites, qui sous des traits plus sensibles, donneront à cet objet imaginaire un plus grand air de vérité. Je voudrois aller jusqu’à le nommer: je dirois en riant, appellons Sophie votre future maîtresse: Sophie est un nom de bon augure; si celle que vous choisirez ne le porte pas, elle sera digne au moins de le porter; nous pouvons lui en faire honneur d’avance. Après tous ces détails, si, sans affirmer, sans nier, on s’échappe par des défaites, ses soupçons se changeront en certitude; il croira qu’on lui fait mystere de l’épouse qu’on lui destine, & qu’il la verra quand il sera tems. S’il en est une fois là, & qu’on ait bien choisi les traits qu’il faut lui montrer, tout le reste est facile; on peut l’exposer dans le monde presque sans risque; défendez-le seulement de ses sens, son cœur est en sureté.

Mais, soit qu’il personnifie ou non le modele que j’aurai sçu lui rendre aimable; ce modele, s’il est bien fait, ne l’attachera pas moins à tout ce qui lui ressemble, & ne lui donnera pas moins d’éloignement pour tout ce qui ne lui ressemble pas, que s’il avoit un objet réel. Quel avantage pour préserver son cœur des dangers auxquels sa personne doit être exposée, pour réprimer ses sens par son imagination, pour l’arracher sur-tout à ces donneuses d’éducation, qui la font payer si cher & ne forment un jeune homme à la politesse qu’en lui ôtant toute honnêteté! Sophie est si modeste! De quel œil verra-t-il leurs avances? Sophie a tant de simplicité! Comment aimera-t-il leurs airs? Il y a trop loin de ses idées à ses observations, pour que celles-ci lui soient jamais dangereuses.