SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

Page 35 of 45

Au reste, il est bon d’observer que jusqu’à l’âge où la raison s’éclaire & où le sentiment naissant fait parler la conscience, ce qui est bien ou mal pour les jeunes personnes, est ce que les gens qui les entourent ont décidé tel. Ce qu’on leur commande est bien, ce qu’on leur défend est mal; elles n’en doivent pas savoir davantage; par où l’on voit de quelle importance est, encore plus pour elles que pour les garçons, le choix des personnes qui doivent les approcher & avoir quelque autorité sur elles. Enfin, le moment vient où elles commencent à juger des choses par elles-mêmes, & alors il est tems de changer le plan des leur éducation.

J’en ai trop dit jusqu’ici peut-être. À quoi réduirons-nous les femmes, si nous ne leur donnons pour loi que les préjugés publics? N’abaissons pas à ce point le sexe qui nous gouverne, & qui nous honore quand nous ne l’avons pas avili. Il existe pour toute l’espece humaine une regle antérieure à l’opinion. C’est à l’inflexible direction de cette regle, que se doivent rapporter toutes les autres; elle juge le préjugé même, & ce n’est qu’autant que l’estime des hommes s’accorde avec elle, que cette estime doit faire autorité pour nous.

Cette regle est le sentiment intérieur. Je ne répéterai point ce qui en a été dit ci-devant: il me suffit de remarquer que si ces deux regles ne concourent à l’éducation des femmes, elle sera toujours défectueuse. Le sentiment sans l’opinion ne leur donnera point cette délicatesse d’ame qui pare les bonnes mœurs de l’honneur du monde, & l’opinion sans le sentiment n’en fera jamais que des femmes fausses & déshonnêtes, qui mettent l’apparence à la place de la vertu.

Il leur importe donc de cultiver une faculté qui serve d’arbitre entre les deux guides, qui ne laisse point égarer la conscience, & qui redresse les erreurs du préjugé. Cette faculté est la raison: mais à ce mot que de question s’élevent! les femmes sont-elles capables d’un solide raisonnement? Importe-t-il qu’elles le cultivent? Le cultiveront-elles avec succès? Cette culture est-elle utile aux fonctions qui leur sont imposées, est-elle compatible avec la simplicité qui leur convient?

Les diverses manieres d’envisager & de résoudre ces questions, font que, donnant dans les excès contraires, les uns bornent la femme à coudre & filer dans son ménage avec ses servantes, & n’en font ainsi que la premiere servante du maître: les autres, non contens d’assurer ses droits, lui font encore usurper les nôtres; car, la laisser au-dessus de nous dans les qualités propres à son sexe, & la rendre notre égale dans tout le reste, qu’est-ce autre chose que transporter à la femme la primauté que la nature donne au mari?

La raison qui mene l’homme à la connoissance de ses devoirs n’est pas fort composée; la raison qui mene la femme à la connoissance des siens est plus simple encore. L’obéissance & la fidélité qu’elle doit à son mari, la tendresse & les soins qu’elle doit à ses enfans, sont des conséquences si naturelles & si sensibles de sa condition, qu’elle ne peut sans mauvaise foi refuser son consentement au sentiment intérieur qui la guide, si méconnoître le devoir dans le penchant qui n’est point encore altéré.

Je ne blâmerois pas sans distinction qu’une femme fût bornée aux seuls travaux de son sexe, & qu’on la laissât dans une profonde ignorance sur tout le reste; mais il faudroit pour cela des mœurs publiques, très-simples, très-saines, ou une maniere de vivre très-retirée. Dans de grandes villes & parmi des hommes corrompus, cette femme seroit trop facile à séduire; souvent sa vertu ne tiendroit qu’aux occasions; dans ce siecle philosophe il lui en faut une à l’épreuve. Il faut qu’elle sache d’avance, & ce qu’on lui peut dire, & ce qu’elle en doit penser.

D’ailleurs, soumise au jugement des hommes, elle doit mériter leur estime; elle doit surtout obtenir celle de son époux; elle ne doit pas seulement lui faire aimer sa personne, mais lui faire approuver sa conduite; elle doit justifier devant le public le choix qu’il a fait, & faire honorer le mari, de l’honneur qu’on rend à la femme. Or comment s’y prendra-t-elle pour tout cela, si elle ignore nos institutions, si elle ne sait rien de nos usages, de nos bienséances, si elle ne connoît ni la source des jugemens humains, ni les passions qui les déterminent? Dès-là qu’elle dépend à la fois de sa propre conscience & des opinions des autres, il faut qu’elle apprenne à comparer ces deux regles, à les concilier, & à ne préférer la premiere que quand elles sont en opposition. Elle devient le juge de ses juges, elle décide quand elle doit s’y soumettre & quand elle doit les récuser. Avant de rejetter ou d’admettre leurs préjugés, elle les pese; elle apprend à remonter à leur source, à les prévenir, à se les rendre favorables; elle a soin de ne jamais s’attirer le blâme quand son devoir lui permet de l’éviter. Rien de tout cela ne peut bien se faire sans cultiver son esprit & sa raison.

Je reviens toujours au principe, & il me fournit la solution de toutes mes difficultés. J’étudie ce qui est, j’en recherche la cause, & je trouve enfin que ce qui est, est bien. J’entre dans des maisons ouvertes dont le maître & la maîtresse font conjointement les honneurs. Tous deux ont eu la même éducation, tous deux sont d’une égale politesse, tous deux également pourvus de goût & d’esprit, tous deux animés du même desir de bien recevoir leur monde & de renvoyer chacun content d’eux. Le mari n’omet aucun soin pour être attentif à tout: il va, vient, fait la ronde & se donne mille peines; il voudroit être tout attention. La femme reste à sa place; un petit cercle se rassemble autour d’elle & semble lui cacher le reste de l’assemblée; cependant il ne s’y passe rien qu’elle n’apperçoive, il n’en sort personne à qui elle n’ait parlé; elle n’a rien omis de ce qui pouvoit intéresser tout le monde, elle n’a rien dit à chacun qui ne lui fût agréable; & sans rien troubler à l’ordre, le moindre de la compagnie n’est pas plus oublié que le premier. On est servi, l’on se met à table; l’homme, instruit des gens qui se conviennent, les placera selon ce qu’il sait; la femme, sans rien savoir, ne s’y trompera pas. Elle aura déjà lu dans les yeux, dans le maintien toutes les convenances, & chacun se trouvera placé comme il veut l’être. Je ne dis point qu’au service personne n’est oublié.

Le maître de la maison en faisant la ronde aura pu n’oublier personne. Mais la femme devine ce qu’on regarde avec plaisir & vous en offre; en parlant à son voisin elle a l’œil au bout de la table; elle discerne celui qui ne mange point, parce qu’il n’a pas faim, & celui qui n’ose se servir ou demander parce qu’il est mal-adroit ou timide. En sortant de table chacun croit qu’elle n’a songé qu’à lui; tous ne pensent pas qu’elle ait eu le tems de manger un seul morceau; mais la vérité est qu’elle a mangé plus que personne.

Quand tout le monde est parti, l’on parle de ce qui s’est passé. L’homme rapporte ce qu’on lui a dit, ce qu’ont dit & fait ceux avec lesquels il s’est entretenu. Si ce n’est pas toujours là-dessus que la femme est plus exacte, en revanche elle a vu ce qui s’est dit tout bas à l’autre bout de la salle; elle sait ce qu’un tel a pensé, à quoi tenoit tel propos ou tel geste; il s’est fait à peine un mouvement expressif, dont elle n’ait l’interprétation toute prête, & presque toujours conforme à la vérité.

Le même tour d’esprit qui fait exceller une femme du monde dans l’art de tenir maison, fait exceller une coquette dans l’art d’amuser plusieurs soupirans. Le manege de la coquetterie exige un discernement encore plus fin que celui de la politesse: car pourvu qu’une femme polie le soit envers tout le monde, elle a toujours assez bien fait; mais la coquette perdroit bientôt son empire par cette uniformité mal-adroite. À force de vouloir obliger tous ses amans, elle les rebuteroit tous. Dans la société les manieres qu’on prend avec tous les hommes ne laissent pas de plaire à chacun; pourvu qu’on soit bien traité, l’on n’y regarde pas de si près sur les préférences: mais en amour une faveur qui n’est pas exclusive est une injure. Un homme sensible aimeroit cent fois mieux être seul maltraité que caressé avec tous les autres, & ce qui lui eut arriver de pis, est de n’être point distingué. Il faut donc qu’une femme qui veut conserver plusieurs amans, persuade à chacun d’eux qu’elle le préfere, & qu’elle le lui persuade sous les yeux de tous les autres, à qui elle en persuade autant sous les siens.

Voulez-vous voir un personnage embarrassé? Placez un homme entre deux femmes avec chacune desquelles il aura des liaisons secretes, puis observez quelle sotte figure il y fera. Placez en même cas une femme entre deux hommes, (& sûrement l’exemple ne sera pas plus rare), vous serez émerveillé de l’adresse avec laquelle elle donnera le change à tous deux & fera que chacun se rira de l’autre. Or si cette femme leur témoignoit la même confiance & prenoit avec eux la même familiarité, comment seroient-ils un instant ses dupes? En les traitant également, ne montreroit-elle pas qu’ils ont les mêmes droits sur elle? Oh! qu’elle s’y prend bien mieux que cela! Loin de les traiter de la même maniere, elle affecte de mettre entre eux de l’inégalité; elle fait si bien que celui qu’elle flatte croit que c’est par tendresse, & que celui qu’elle maltraite croit que c’est par dépit. Ainsi chacun content de son partage, la voit toujours s’occuper de lui, tandis qu’elle ne s’occupe en effet que d’elle seule.

Dans le desir général de plaire, la coquetterie suggere de semblables moyens; les caprices ne feroient que rebuter, s’ils n’étoient sagement ménagés; & c’est en les dispensant avec art, qu’elle en fait les plus fortes chaînes de ses esclaves.

Usa ogn’arte la donna, onde sia colto Nella sua rete alcun novello amante; Ne con tutti, ne sempre un stesso volto Serba, ma cangia a tempo atto e sembiante.

À quoi tient tout cet art, si ce n’est à des observations fines & continuelles qui lui font voir à chaque instant ce qui se passe dans les cœurs des hommes, & qui la disposent à porter à chaque mouvement secret qu’elle apperçoit, la force qu’il faut pour le suspendre ou l’accélérer? Or cet art s’apprend-il? Non: il naît avec les femmes; elles l’ont toutes, & jamais les hommes ne l’ont eu au même degré. Tel est un des caracteres distinctifs du sexe. La présence d’esprit, la pénétration, les observations fines sont la science des femmes; l’habileté de s’en prévaloir est leur talent.

Voilà ce qui est, & l’on a vu pourquoi cela doit être. Les femmes sont fausses, nous dit-on: elles le deviennent. Le don qui leur est propre est l’adresse & non pas la fausseté; dans les vrais penchans de leur sexe, même en mentant, elles ne sont point fausses. Pourquoi consultez-vous leur bouche, quand ce n’est pas elle qui doit parler? Consultez leurs yeux, leur teint, leur respiration, leur air craintif, leur molle résistance: voilà le langage que la nature leur donne pour vous répondre. La bouche dit toujours, non, & doit le dire; mais l’accent qu’elle y joint n’est pas toujours le même, & cet accent ne sait point mentir. La femme n’a-t-elle pas les mêmes besoins que l’homme, sans avoir le même droit de les témoigner? Son sort seroit trop cruel, si même, dans les desirs légitimes, elle n’avoit un langage équivalent à celui qu’elle n’ose tenir. Faut-il que sa pudeur la rende malheureuse? Ne lui faut-il pas un art de communiquer ses penchans sans les découvrir? De quelle adresse n’a-t-elle pas besoin pour faire qu’on lui dérobe ce qu’elle brûle d’accorder! Combien ne lui importe-t-il point d’apprendre à toucher le cœur de l’homme, sans paroître songer à lui? Quel discours charmant n’est-ce pas que la pomme de Galathée & sa fuite mal-adroite? Que faudra-t-il qu’elle ajoute à cela? Ira-t-elle dire au Berger qui la suit entre les saules, qu’elle n’y fuit qu’à dessein de l’attirer? Elle mentiroit, pour ainsi dire; car alors elle ne l’attireroit plus. Plus une femme a de réserve, plus elle doit avoir d’art, même avec son mari. Oui, je soutiens qu’en tenant la coquetterie dans ses limites, on la rend modeste & vraie, on en fait une loi de l’honnêteté.

La vertu est une, disoit très-bien un de mes adversaires; on ne la décompose pas pour admettre une partie & rejetter l’autre. Quand on l’aime, on l’aime dans toute son intégrité, & l’on refuse son cœur quand on peut, & toujours sa bouche aux sentimens qu’on ne doit point avoir. La vérité morale n’est pas ce qui est, mais ce qui est bien; ce qui est mal ne devroit point être, & ne doit point être avoué, sur-tout quand cet aveu lui donne un effet qu’il n’auroit pas eu sans cela. Si j’étois tenté de voler & qu’en le disant je tentasse un autre d’être mon complice, lui déclarer ma tentation, ne seroit-ce pas y succomber? Pourquoi dites-vous que la pudeur rend les femmes fausses? Celles qui la perdent le plus, sont-elles au reste, plus vraies que les autres? Tant s’en faut; elles sont plus fausses mille fois. On n’arrive à ce point de dépravation qu’à force de vices, qu’on garde tous, & qui ne regnent qu’à la faveur de l’intrigue & du mensonge.

Au contraire, celles qui ont encore de la honte, qui ne s’enorgueillissent point de leurs fautes, qui savent cacher leurs desirs à ceux-mêmes qui les inspirent, celles dont ils en arrachent les aveux avec le plus de peine, sont d’ailleurs les plus vraies, les plus sinceres, les plus constantes dans tous leurs engagemens, & celles sur la foi desquelles on peut généralement le plus compter.

Je ne sache que la seule Mademoiselle de l’Enclos qu’on ait pu citer pour exception connue à ces remarques. Aussi Mademoiselle de l’Enclos a-t-elle passé pour un prodige. Dans le mépris des vertus de son sexe, elle avoit, dit-on, conservé celles du nôtre: on vante sa franchise, sa droiture, la sureté de son commerce, sa fidélité dans l’amitié. Enfin, pour achever le tableau de sa gloire, on dit qu’elle s’étoit faite homme: à la bonne heure. Mais avec toute sa haute réputation, je n’aurois pas plus voulu de cet homme-là pour mon ami que pour ma maîtresse.

Tout ceci n’est pas si hors de propos qu’il paroit être. Je vois où tendent les maximes de la Philosophie moderne en tournant en dérision la pudeur du sexe & sa fausseté prétendue; & je vois que l’effet le plus assuré de cette Philosophie, sera d’ôter aux femmes de notre siecle le peu d’honneur qui leur est resté.

Sur ces considération je crois qu’on peut déterminer en général quelle espece de culture convient à l’esprit des femmes, & sur quels objets on doit tourner leurs réflexions dès leur jeunesse.

Je l’ai déjà dit, les devoirs de leur sexe sont plus aisés à voir qu’à remplir. La premiere chose qu’elles doivent apprendre est à les aimer par la considération de leurs avantages; c’est le seul moyen de les leur rendre faciles. Chaque état & chaque âge a ses devoirs. On connoit bientôt les siens pourvu qu’on les aime. Honorez votre état de femme, & dans quelque rang que le Ciel vous place, vous serez toujours une femme de bien. L’essentiel est d’être ce que nous fit la Nature; on n’est toujours que trop ce que les hommes veulent que l’on soit.

La recherche des vérités abstraites & spéculatives, des principes, des axiomes dans les sciences, tout ce qui tend à généraliser les idées n’est point du ressort des femmes, leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique; c’est à elles à faire l’application des principes que l’homme a trouvés, & c’est à elles de faire les observations qui menent l’homme à l’établissement des principes. Toutes les réflexions des femmes, en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à l’étude des hommes ou aux connoissances agréables qui n’ont que le goût pour objet; car quant aux ouvrages de génie, ils passent leur portée; elles n’ont pas, non plus, assez de justesse & d’attention pour réussir aux sciences exactes, & quant aux connoissances physiques, c’est à celui des deux qui est le plus agissant, le plus allant, qui voit le plus d’objets, c’est à celui qui a le plus de force, & qui l’exerce davantage, à juger des rapports des êtres sensibles & des loix de la Nature. La femme, qui est foible & qui ne voit rien au-dehors, apprécie & juge les mobiles qu’elle peut mettre en œuvre pour suppléer à sa foiblesse, & ces mobiles sont les passions de l’homme. Sa méchanique à elle est plus forte que la nôtre, tous ses léviers vont ébranler le cœur humain. Tout ce que son sexe ne peut faire par lui-même & qui lui est nécessaire ou agréable, il faut qu’il ait l’art de nous le faire vouloir: il faut donc qu’elle étudie à fond l’esprit de l’homme, non par abstraction l’esprit de l’homme en général, mais l’esprit des hommes qui l’entourent, l’esprit des hommes auxquels elle est assujettie, soit par la loi, soit par l’opinion. Il faut qu’elle apprenne à pénétrer leurs sentimens par leurs discours, par leurs actions, par leurs regards, par leurs gestes. Il faut que par ses discours, par ses actions, par ses regards, par ses gestes, elle sache leur donner les sentimens qu’il lui plait, sans même paroître y songer. Ils philosopheront mieux qu’elle sur le cœur humain; mais elle lira mieux qu’eux dans le cœur des hommes. C’est aux femmes à trouver, pour ainsi dire, la morale expérimentale, à nous à la réduire en systême. La femme a plus d’esprit, & l’homme plus de génie; la femme observe, & l’homme raisonne; de ce concours résultent la lumiere la plus claire & la science la plus complette que puisse acquérir de lui-même l’esprit humain, la plus sûre connoissance, en un mot, de soi & des autres qui soit à la portée de notre espece; & voilà comment l’art peut tendre incessamment à perfectionner l’instrument donné par la Nature.

Le monde est le livre des femmes; quand elles y lisent mal, c’est leur faute, ou quelque passion les aveugle. Cependant la véritable mere de famille, loin d’être une femme du monde, n’est gueres moins recluse dans sa maison que la Religieuse dans son cloître. Il faudroit donc faire, pour les jeunes personnes qu’on marie, comme on fait ou comme on doit faire pour celles qu’on met dans des Couvens; leur montrer les plaisirs qu’elles quittent avant de les y laisser renoncer, de peur que la fausse image de ces plaisirs qui leur sont inconnus, ne vienne un jour égarer leurs cœurs & troubler le bonheur de leur retraite. En France, les filles vivent dans des Couvens, & les femmes courent le monde. Chez les anciens, c’étoit tout le contraire: les filles avoient, comme je l’ai dit, beaucoup de jeux & de fêtes publiques: les femmes vivoient retirées. Cet usage étoit plus raisonnable & maintenoit mieux les mœurs. Une sorte de coquetterie est permise aux filles à marier, s’amuser est leur grande affaire. Les femmes ont d’autres soins chez elles, & n’ont plus de maris à chercher; mais elles ne trouveroient pas leur compte à cette réforme, & malheureusement elles donnent le ton. Meres, faites du moins vos compagnes de vos filles. Donnez-leur un sens droit & une ame honnête, puis ne leur cachez rien de ce qu’un œil chaste peut regarder. Le bal, les festins, les jeux, même le théâtre, tout ce qui, mal vu, fait le charme d’une imprudente jeunesse, peut être offert sans risque à des yeux sains. Mieux elles verront ces bruyans plaisirs, plutôt elles en seront dégoûtées.

J’entends la clameur qui s’éleve contre moi. Quelle fille résiste à ce dangereux exemple? À peine ont-elles vu le monde que la tête leur tourne à toutes; pas une d’elles ne veut le quitter. Cela peut être; mais avant de leur offrir ce tableau trompeur, les avez-vous bien préparées à le voir sans émotion? Leur avez-vous bien annoncé les objets qu’il représente? Les leur avez-vous bien peints tels qu’ils sont? Les avez-vous bien armées contre les illusions de la vanité? Avez-vous porté dans leur jeune cœur le goût des vrais plaisirs qu’on ne trouve point dans ce tumulte? Quelles précautions, quelles mesures avez-vous prises pour les préserver du faux goût qui les égare? Loin de rien opposer dans leur esprit à l’empire des préjugés publics, vous les y avez nourries. Vous leur avez fait aimer d’avance tous les frivoles amusemens qu’elles trouvent. Vous les leur faites aimer encore en s’y livrant. De jeunes personnes entrant dans le monde n’ont d’autre gouvernante que leur mere, souvent plus folle qu’elles, & qui ne peut leur montrer les objets autrement qu’elle ne les voit. Son exemple, plus fort que la raison même, les justifie à leurs propres yeux, & l’autorité de la mere est pour la fille une excuse sans réplique. Quand je veux qu’une mere introduise sa fille dans le monde, c’est en supposant qu’elle le lui fera voir tel qu’il est.

Le mal commence plutôt encore. Les Couvens sont les véritables écoles de la coquetterie; non de cette coquetterie honnête dont j’ai parlé, mais de celle qui produit tous les travers des femmes, & fait les plus extravagantes petites-maîtresses. En sortant de-là pour entrer tout d’un coup dans des sociétés bruyantes, de jeunes femmes s’y sentent d’abord à leur place. Elles ont été élevées pour y vivre; faut-il s’étonner qu’elles s’y trouvent bien. Je n’avancerai point ce que je vais dire sans crainte de prendre un préjugé pour une observation; mais il me semble qu’en général dans les pays Protestans il y a plus d’attachement de famille, de plus dignes épouses & de plus tendres meres que dans les pays Catholiques; &, si cela est, on ne peut douter que cette différence ne soit due en partie à l’éducation des Couvens.

Pour aimer la vie paisible & domestique il faut la connoître; il faut en avoir senti les douceurs dès l’enfance. Ce n’est que dans la maison paternelle qu’on prend du goût pour sa propre maison, & toute femme que sa mere n’a point élevée n’aimera point élever ses enfans. Malheureusement il n’y a plus d’éducation privée dans les grandes Villes. La société y est si générale & si mêlée qu’il ne reste plus d’asile pour la retraite, & qu’on est en public jusques chez soi. À force de vivre avec tout le monde on n’a plus de famille, à peine connoît-on ses parens: on les voit en étrangers, & la simplicité des mœurs domestiques s’éteint avec la douce familiarité qui en faisoit le charme. C’est ainsi qu’on suce avec le lait le goût des plaisirs du siecle & des maximes qu’on y voit régner.

On impose aux filles une gêne apparente pour trouver des dupes qui les épousent sur leur maintien. Mais étudiez un moment ces jeunes personnes; sous un air contraint elles déguisent mal la convoitise qui les dévore, & déjà on lit dans leurs yeux l’ardent desir d’imiter leurs meres. Ce qu’elles convoitent n’est pas un mari, mais la licence du mariage. Qu’a-t-on besoin d’un mari avec tant de ressources pour s’en passer? Mais on a besoin d’un mari pour couvrir ces ressources. . La modestie est sur leur visage, & le libertinage est au fond de leur cœur; cette feinte modestie elle-même en est un signe. Elles ne l’affectent que pour pouvoir s’en débarrasser plutôt. Femmes de Paris & de Londres, pardonnez-le-moi, je vous supplie. Nul séjour n’exclut les miracles, mais pour moi je n’en connois point; & si une seule d’entre vous a l’ame vraiment honnête, je n’entends rien à vos institutions.

Toutes ces éducations diverses livrent également de jeunes personnes au goût des plaisirs du monde, & aux passions qui naissent bientôt de ce goût. Dans les grandes villes la dépravation commence avec la vie, & dans les petites elle commence avec la raison. De jeunes provinciales instruites à mépriser l’heureuse simplicité de leurs mœurs, s’empressent à venir à Paris partager la corruption des nôtres; les vices, ornés du beau nom de talens, sont l’unique objet de leur voyage; & honteuses en arrivant de se trouver si loin de la noble licence des femmes du pays, elles ne tardent pas à mériter d’être aussi de la Capitale. Où commence le mal à votre avis? dans les lieux où l’on le projette, ou dans ceux où l’on l’accomplit?

Je ne veux pas que de la province une mere sensée amene sa fille à Paris pour lui montrer ces tableaux si pernicieux pour d’autres; mais je dis que quand cela seroit, ou cette fille est mal élevée, ou ces tableaux seront peu dangereux pour elle. Avec du goût, du sens, & l’amour des choses honnêtes, on ne les trouve pas si attrayans qu’ils le sont pour ceux qui s’en laissent charmer. On remarque à Paris les jeunes écervelées qui viennent se hâter de prendre le ton du pays, & se mettre à la mode six mois durant pour se faire siffler le reste de leur vie; mais qui est-ce qui remarque celles qui, rebutées de tout ce fracas, s’en retournent dans leur province, contentes de leur sort, après l’avoir comparé à celui qu’envient les autres? Combien j’ai vu de jeunes femmes amenées dans la Capitale par des maris complaisans & maîtres de s’y fixer, les en détourner elles-mêmes, repartir plus volontiers qu’elles n’étoient venues, & dire avec attendrissement la veille de leur départ; ah! retournons dans notre chaumiere! on y vit plus heureux que dans les palais d’ici! On ne sait pas combien il reste encore de bonnes gens qui n’ont point fléchi le genou devant l’idole, & qui méprisent son culte insensé. Il n’y a de bruyantes que les folles; les femmes sages ne font point de sensation.

Que si, malgré la corruption générale, malgré les préjugés universels, malgré la mauvaise éducation des filles, plusieurs gardent encore un jugement à l’épreuve, que sera-ce quand ce jugement aura été nourri par des instructions convenables, ou, pour mieux dire, quand on ne l’aura point altéré par des instructions vicieuses; car tout consiste toujours à conserver ou rétablir les sentimens naturels? Il ne s’agit point pour cela d’ennuyer de jeunes filles de vos longs prônes, ni de leur débiter vos séches moralités. Les moralités pour les deux sexes sont la mort de toute bonne éducation. De tristes leçons ne sont bonnes qu’à faire prendre en haine, & ceux qui les donnent & tout ce qu’ils disent. Il ne s’agit point en parlant à de jeunes personnes de leur faire peur de leurs devoirs, ni d’aggraver le joug qui leur est imposé par la nature. En leur exposant ces devoirs soyez précise & facile, ne leur laissez pas croire qu’on est chagrine quand on les remplit; point d’air fâché, point de morgue. Tout ce qui doit passer au cœur doit en sortir; leur catéchisme de morale doit être aussi court & aussi court & aussi clair que leur catéchisme de religion, mais il ne doit pas être aussi grave. Montrez-leur dans les mêmes devoirs la source de leurs plaisirs & le fondement de leurs droits. Est-il si pénible d’aimer pour être aimée, de se rendre aimable pour être heureuse, de se rendre estimable pour être obéie, de s’honorer pour se faire honorer? Que ces droits sont beaux! qu’ils sont respectables! qu’ils sont chers au cœur de l’homme quand la femme sait les faire valoir! Il ne faut point attendre les ans ni la vieillesse pour en jouir. Son empire commence avec ses vertus; à peine ses attraits se développent, qu’elle regne déjà par la douceur de son caractere & rend sa modestie imposante. Quel homme insensible & barbare n’adoucit pas sa fierté, & ne prend pas des manieres plus attentives près d’une fille de seize ans, aimable & sage, qui parle peu, qui écoute, qui met de la décence dans son maintien & de l’honnêteté dans ses propos, à qui sa beauté ne fait oublier ni son sexe ni sa jeunesse, qui sait intéresser par sa timidité même, & s’attirer le respect qu’elle porte à tout le monde?