SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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parce qu’on ne peut manquer de l’être aussi-tôt qu’on sort de son état & qu’on n’est point fait pour celui qu’on veut prendre. Toutes ces femmes à grands talens n’en imposent jamais qu’aux sots. On sait toujours quel est l’artiste ou l’ami qui tient la plume ou le pinceau quand elles travaillent. On sait quel est le discret homme de lettres qui leur dicte en secret leurs oracles. Toute cette charlatanerie est indigne d’une honnête femme. Quand elle auroit de vrais talens, sa prétention les aviliroit. Sa dignité est d’être ignorée; sa gloire est dans l’estime de son mari: ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. Lecteurs, je m’en rapporte à vous-mêmes, soyez de bonne foi: lequel vous donne meilleure opinion d’une femme en entrant dans sa chambre, lequel vous la fait aborder avec plus de respect, de la voir occupée des travaux de son sexe, des soins de son ménage, environnée des hardes de ses enfans, ou de la trouver écrivant des vers sur sa toilette, entourée de brochures de toutes les sortes, & de petits billets peints de toutes les couleurs? Toute fille lettrée restera fille toute sa vie, quand il n’y aura que des hommes sensés sur la terre.

Quæris cur nolim te ducere, Galla? diserta es.

Après ces considérations vient celle de la figure; c’est la premiere qui frappe & la derniere qu’on doit faire, mais encore ne la faut-il pas compter pour rien. La grande beauté me paroît plutôt à fuir qu’à rechercher dans le mariage. La beauté s’use promptement par la possession; au bout de six semaines, elle n’est plus rien pour le possesseur, mais ses dangers durent autant qu’elle. À moins qu’une belle femme ne soit un ange, son mari est le plus malheureux des hommes; & quand elle seroit un ange, comment empêchera-t-elle qu’il ne soit sans cesse entouré d’ennemis? Si l’extrême laideur n’étoit pas dégoûtante, je la préférerois à l’extrême beauté; car en peu de temps l’une & l’autre étant nulle pour le mari, la beauté devient un inconvénient & la laideur un avantage. Mais la laideur qui produit le dégoût est le plus grand des malheurs; ce sentiment, loin de s’effacer, augmente sans cesse & se tourne en haine. C’est un enfer qu’un pareil mariage; il vaudroit mieux être morts qu’unis ainsi.

Desirez en tout la médiocrité, sans en excepter la beauté même. Une figure agréable & prévenante, qui n’inspire pas l’amour, mais la bienveillance, est ce qu’on doit préférer; elle est sans préjudice pour le mari, & l’avantage en tourne au profit commun: les graces ne s’usent pas comme la beauté; elles ont de la vie, elles se renouvellent sans cesse; & au bout de trente ans de mariage, une honnête femme avec des graces plaît à son mari comme le premier jour.

Telles sont les réflexions qui m’ont déterminé dans le choix de Sophie. Éleve de la nature ainsi qu’Émile, elle est faite pour lui plus qu’aucune autre; elle sera la femme de l’homme. Elle est son égale par la naissance & par le mérite, son inférieure par la fortune. Elle n’enchante pas au premier coup-d’œil, mais elle plaît chaque jour davantage. Son plus grand charme n’agit que par degrés; il ne se déploie que dans l’intimité du commerce, & son mari le sentira plus que personne au monde. Son éducation n’est ni brillante ni négligée; elle a du goût sans étude, des talens sans art, du jugement sans connoissances. Son esprit ne sait pas, mais il est cultivé pour apprendre; c’est une terre bien préparée qui n’attend que le grain pour rapporter. Elle n’a jamais lu de livre que Barrême et Télémaque, qui lui tomba par hasard dans les mains; mais une fille capable de se passionner pour Télémaque a-t-elle un cœur sans sentiment & un esprit sans délicatesse? Ô l’aimable ignorance! Heureux celui qu’on destine à l’instruire! Elle ne sera point le Professeur de son mari, mais son disciple; loin de vouloir l’assujettir à ses goûts, elle prendra les siens. Elle vaudra mieux pour lui que si elle étoit savante; il aura le plaisir de lui tout enseigner. Il est temps enfin qu’ils se voient; travaillons à les rapprocher.

Nous partons de Paris tristes & rêveurs. Ce lieu de babil n’est pas notre centre. Émile tourne un œil de dédain vers cette grande ville, & dit avec dépit: que de jours perdus en vaines recherches! Ah! ce n’est pas là qu’est l’épouse de mon cœur. Mon ami, vous le saviez bien, mais mon tems ne vous coûte gueres, et mes maux vous font peu souffrir. Je le regarde fixement, & je lui dis sans m’émouvoir: Émile, croyez-vous ce que vous dites? À l’instant, il me saute au cou tout confus, & me serre dans ses bras sans répondre. C’est toujours sa réponse quand il a tort.

Nous voici par les champs en vrais chevaliers errans; non pas comme ceux cherchant les aventures, nous les fuyons, au contraire, en quittant Paris; mais imitant assez leur allure errante, inégale, tantôt piquant des deux, & tantôt marchant à petits pas. À force de suivre ma pratique, on en aura pris enfin l’esprit; & je n’imagine aucun Lecteur encore assez prévenu par les usages, pour nous supposer tous deux endormis dans une bonne chaise de poste bien fermée, marchant sans rien voir, sans rien observer, rendant nul pour nous l’intervalle du départ à l’arrivée, &, dans la vîtesse de notre marche, perdant le tems pour le ménager.

Les hommes disent que la vie est courte, & je vois qu’ils s’efforcent de la rendre telle. Ne sachant pas l’employer, ils se plaignent de la rapidité du tems, & je vois qu’il coule trop lentement à leur gré. Toujours pleins de l’objet auquel ils tendent, ils voient à regret l’intervalle qui les en sépare: l’un voudroit être à demain, l’autre au mois prochain, l’autre à dix ans de là; nul ne veut vivre aujourd’hui; nul n’est content de l’heure présente, tous la trouvent trop lente à passer. Quand ils se plaignent que le tems coule trop vite, ils mentent; ils payeroient volontiers le pouvoir de l’accélérer; ils emploieroient volontiers leur fortune à consumer leur vie entiere; & il n’y en a peut-être pas un qui n’eût réduit ses ans à très-peu d’heures, s’il eût été le maître d’en ôter au gré de son ennui celles qui lui étoient à charge, & au gré de son impatience celles qui le séparoient du moment desiré. Tel passe la moitié de sa vie à se rendre de Paris à Versailles, de Versailles à Paris, de la Ville à la campagne, de la campagne à la Ville, & d’un quartier à l’autre, qui seroit fort embarrassé de ses heures s’il n’avoit le secret de les perdre ainsi, & qui s’éloigne exprès de ses affaires pour s’occuper à les aller chercher: il croit gagner le tems qu’il y met de plus, & dont autrement il ne sauroit que faire; ou bien, au contraire, il court pour courir, & vient en poste sans autre objet que de retourner de même. Mortels, ne cesserez-vous jamais de calomnier la nature? Pourquoi vous plaindre que la vie est courte puisqu’elle ne l’est pas encore assez à votre gré? S’il est un seul d’entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses desirs pour ne jamais souhaiter que le tems s’écoule, celui-là ne l’estimera point trop courte; vivre & jouir seront pour lui la même chose; & dût-il mourir jeune, il ne mourra que rassasié de jours.

Quand je n’aurois que cet avantage dans ma méthode, par cela seul il la faudroit préférer à toute autre. Je n’ai point élevé mon Émile pour desirer ni pour attendre, mais pour jouir; & quand il porte ses desirs au-delà du présent, ce n’est point avec une ardeur assez impétueuse pour être importuné de la lenteur du tems. Il ne jouira pas seulement du plaisir de desirer, mais de celui d’aller à l’objet qu’il desire; & ses passions sont tellement modérées qu’il est toujours plus où il est qu’où il sera.

Nous ne voyageons donc point en courriers, mais en voyageurs. Nous ne songeons pas seulement aux deux termes, mais à l’intervalle qui les sépare. Le voyage même est un plaisir pour nous. Nous ne le faisons point tristement assis & comme emprisonnés dans une petite cage bien fermée. Nous ne voyageons point dans la mollesse & dans le repos des femmes. Nous ne nous ôtons ni le grand air, ni la vue des objets qui nous environnent, ni la commodité de les contempler à notre gré quand il nous plaît. Émile n’entra jamais dans une chaise de poste, & ne court gueres en poste s’il n’est pressé. Mais de quoi jamais Émile peut-il être pressé? D’une seule chose, de jouir de la vie. Ajouterai-je, & de faire du bien quand il le peut? Non, car cela même est jouir de la vie.

Je ne conçois qu’une maniere de voyager plus agréable que d’aller à cheval; c’est d’aller à pied. On part à son moment, on s’arrête à sa volonté, on fait tant & si peu d’exercice qu’on veut. On observe tout le pays; on se détourne à droite, à gauche; on examine tout ce qui nous flatte; on s’arrête à tous les points de vue. Apperçois-je une riviere? je la côtoye; un bois touffu? je vais sous son ombre; une grotte? je la visite; une carriere, j’examine les minéraux. Par-tout où je me plais, j’y reste. À l’instant que je m’ennuie, je m’en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n’ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes; je passe par-tout où un homme peut passer; je vois tout ce qu’un homme peut voir; & ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. Si le mauvais tems m’arrête & que l’ennui me gagne, alors je prends des chevaux. Si je suis las…… mais Émile ne se lasse gueres; il est robuste; & pourquoi se lasseroit-il? Il n’est point pressé. S’il s’arrête, comment peut-il s’ennuyer? Il porte partout de quoi s’amuser. Il entre chez un maître, il travaille; il exerce ses bras pour reposer ses pieds.

Voyager à pied, c’est voyager comme Thalès, Platon, Pythagore. J’ai peine à comprendre comment un Philosophe peut se résoudre à voyager autrement, et s’arracher à l’examen des richesses qu’il foule aux pieds & que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui, aimant un peu l’agriculture, ne veut pas connoître les productions particulieres au climat des lieux qu’il traverse, & la maniere de les cultiver? Qui est-ce qui, ayant un peu de goût pour l’histoire naturelle, peut se résoudre à passer un terrein sans l’examiner, un rocher sans l’écorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles? Vos Philosophes de ruelles étudient l’histoire naturelle dans des cabinets; ils ont des colifichets, savent des noms, & n’ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d’Émile est plus riche que ceux des Rois; ce cabinet est la terre entiere. Chaque chose y est à sa place: le Naturaliste qui en prend soin a rangé le tout dans un fort bel ordre: d’Aubenton ne feroit pas mieux.

Combien de plaisirs différens on rassemble par cette agréable maniere de voyager! sans compter la santé qui s’affermit, l’humeur qui s’égaye. J’ai toujours vu ceux qui voyageoient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondans ou souffrans; & les piétons toujours gais, légers, & contens de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gîte! Combien un repas grossier paroît savoureux! Avec quel plaisir on se repose à table! Quel bon sommeil on fait dans un mauvais lit! Quand on ne veut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied.

Si, avant que nous ayons fait cinquante lieues de la maniere que j’imagine, Sophie n’est pas oubliée, il faut que je ne sois gueres adroit, ou qu’Émile soit bien peu curieux: car avec tant de connoissances élémentaires, il est difficile qu’il ne soit pas tenté d’en acquérir davantage. On n’est curieux qu’à proportion qu’on est instruit; il sait précisément assez pour vouloir apprendre.

Cependant, un objet en attire un autre, & nous avançons toujours. J’ai mis à notre première course un terme éloigné: le prétexte en est facile; en sortant de Paris, il faut aller chercher une femme au loin.

Quelque jour, après nous être égarés plus qu’à l’ordinaire dans des vallons, dans des montagnes où l’on n’apperçoit aucun chemin, nous ne savons plus retrouver le nôtre. Peu nous importe, tous chemins sont bons, pourvu qu’on arrive: mais encore faut-il arriver quelque part quand on a faim. Heureusement nous trouvons un paysan qui nous mene dans sa chaumiere; nous mangeons de grand appétit son maigre dîné. En nous voyant si fatigués, si affamés, il nous dit: si le bon Dieu vous eût conduits de l’autre côté de la colline, vous eussiez été mieux reçus…… vous auriez trouvé une maison de paix…… des gens si charitables… de si bonnes gens!… Ils n’ont pas meilleur cœur que moi, mais ils sont plus riches, quoiqu’on dise qu’ils l’étoient bien plus autrefois… ils ne pâtissent pas, Dieu merci; & tout le pays se sent de ce qui leur reste.

À ce mot de bonnes gens, le cœur du bon Émile s’épanouit. Mon ami, dit-il en me regardant, allons à cette maison dont les maîtres sont bénis dans le voisinage: je serois bien aise de les voir; peut-être seront-ils bien aises de nous voir aussi. Je suis sûr qu’ils nous recevront bien: s’ils sont des nôtres, nous serons des leurs.

La maison bien indiquée, on part, on erre dans les bois, une grande pluie nous surprend en chemin, elle nous retarde sans nous arrêter. Enfin l’on se retrouve, & le soir nous arrivons à la maison désignée. Dans le hameau qui l’entoure, cette seule maison, quoique simple, a quelque apparence; nous nous présentons, nous demandons l’hospitalité: l’on nous fait parler au maître; il nous questionne, mais poliment: sans dire le sujet de notre voyage, nous disons celui de notre détour. Il a gardé de son ancienne opulence la facilité de connoître l’état des gens dans leurs manieres: quiconque a vécu dans le grand monde se trompe rarement là-dessus; sur ce passeport nous sommes admis.

On nous montre un appartement fort petit, mais propre & commode; on y fait du feu, nous y trouvons du linge, des nippes, tout ce qu’il nous faut. Quoi! dit Émile tout surpris, on diroit que nous étions attendus! Ô que le paysan avoit bien raison! quelle attention! quelle bonté! quelle prévoyance! & pour des inconnus! Je crois être au tems d’Homere. Soyez sensible à tout cela, lui dis-je, mais ne vous en étonnez pas; par-tout où les étrangers sont rares, ils sont bien venus; rien ne rend plus hospitalier que de n’avoir pas souvent besoin de l’être: c’est l’affluence des hôtes qui détruit l’hospitalité. Du tems d’Homere on ne voyageoit gueres, & les voyageurs étoient bien reçus par-tout. Nous sommes peut-être les seuls passagers qu’on ait vus ici de toute l’année. N’importe, reprend-il, cela même est un éloge de savoir se passer d’hôtes, & de les recevoir toujours bien.

Séchés & rajustés, nous allons rejoindre le maître de la maison; il nous présente à sa femme; elle nous reçoit, non pas seulement avec politesse, mais avec bonté. L’honneur de ses coups-d’œil est pour Émile. Une mere dans le cas où elle est, voit rarement sans inquiétude, ou du moins sans curiosité, entrer chez elle un homme de cet âge.

On fait hâter le souper pour l’amour de nous. En entrant dans la salle à manger, nous voyons cinq couverts: nous nous plaçons, il en reste un vide. Une jeune personne entre, fait une grande révérence, & s’assied modestement sans parler. Émile, occupé de sa faim ou de ses réponses, la salue, parle, & mange. Le principal objet de son voyage, est aussi loin de sa pensée, qu’il se croit lui-même encore loin du terme. L’entretien roule sur l’égarement de nos voyageurs. Monsieur, lui dit le maître de la maison, vous me paroissez un jeune homme aimable & sage; et cela me fait songer que vous êtes arrivés ici, votre Gouverneur & vous, las et mouillés, comme Télémaque & Mentor dans l’Isle de Calypso. Il est vrai, répond Émile, que nous trouvons ici l’hospitalité de Calypso. Son Mentor ajoute: & les charmes d’Eucharis. Mais Émile connoît l’Odyssée, & n’a point lu Télémaque; il ne sait ce que c’est qu’Eucharis. Pour la jeune personne, je la vois rougir jusqu’aux yeux, les baisser sur son assiette, & n’oser souffler. La mere, qui remarque son embarras, fait signe au pere, & celui-ci change de conversation. En parlant de sa solitude, il s’engage insensiblement dans le récit des événemens qui l’y ont confiné; les malheurs de sa vie, la constance de son épouse, les consolations qu’ils ont trouvées dans leur union, la vie douce & paisible qu’ils menent dans leur retraite, & toujours sans dire un mot de la jeune personne; tout cela forme un récit agréable & touchant qu’on ne peut entendre sans intérêt. Émile, ému, attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à l’endroit où le plus honnête des hommes s’étend avec plus de plaisir sur l’attachement de la plus digne des femmes, le jeune voyageur, hors de lui, serre une main du mari, qu’il a saisie, et de l’autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche avec transport en l’arrosant de pleurs. La naïve vivacité du jeune homme enchante tout le monde; mais la fille, plus sensible que personne à cette marque de son bon cœur, croit voir Télémaque affecté des malheurs de Philoctete. Elle porte à la dérobée les yeux sur lui pour mieux examiner sa figure; elle n’y trouve rien qui démente la comparaison. Son air aisé a de la liberté sans arrogance; ses manieres sont vives sans étourderie; sa sensibilité rend son regard plus doux, sa physionomie plus touchante: la jeune personne le voyant pleurer est prête de mêler ses larmes aux siennes. Dans un si beau prétexte, une honte secrete la retient: elle se reproche déjà les pleurs prêts à s’échapper de ses yeux, comme s’il étoit mal d’en verser pour sa famille.

La mere, qui dès le commencement du soupé n’a cessé de veiller sur elle, voit sa contrainte, & l’en délivre en l’envoyant faire une commission. Une minute après la jeune fille rentre, mais si mal remise, que son désordre est visible à tous les yeux. La mere lui dit avec douceur; Sophie, remettez-vous; ne cesserez-vous point de pleurer les malheurs de vos parens? Vous qui les en consolez, n’y soyez pas plus sensible qu’eux-mêmes.

À ce nom de Sophie, vous eussiez vu tressaillir Émile. Frappé d’un nom si cher, il se réveille en sursaut, & jette un regard avide sur celle qui l’ose porter. Sophie, ô Sophie! est-ce vous que mon cœur cherche? est-ce vous que mon cœur aime? Il l’observe, il la contemple avec une sorte de crainte & de défiance. Il ne voit point exactement la figure qu’il s’étoit peinte; il ne sait si celle qu’il voit vaut mieux ou moins. Il étudie chaque trait, il épie chaque mouvement, chaque geste; il trouve à tout mille interprétations confuses; il donneroit la moitié de sa vie pour qu’elle voulût dire un seul mot. Il me regarde, inquiet & troublé; ses yeux me font à la fois cent questions, cent reproches. Il semble me dire à chaque regard; guidez-moi, tandis qu’il est tems; si mon cœur se livre & se trompe, je n’en reviendrai de mes jours.

Émile est l’homme du monde qui sait le moins se déguiser. Comment se déguiseroit-il dans le plus grand trouble de sa vie, entre quatre spectateurs qui l’examinent, & dont le plus distrait en apparence est en effet le plus attentif? Son désordre n’échappe point aux yeux pénétrants de Sophie; les siens l’instruisent de reste qu’elle en est l’objet: elle voit que cette inquiétude n’est pas de l’amour encore, mais qu’importe? il s’occupe d’elle, & cela suffit: elle sera bien malheureuse s’il s’en occupe impunément.

Les meres ont des yeux comme leurs filles, & l’expérience de plus. La mere de Sophie sourit du succès de nos projets. Elle lit dans les cœurs des deux jeunes gens; elle voit qu’il est tems de fixer celui du nouveau Télémaque; elle fait parler sa fille. Sa fille, avec sa douceur naturelle, répond d’un ton timide, qui ne fait que mieux son effet. Au premier son de cette voix, Émile est rendu; c’est Sophie, il n’en doute plus. Ce ne la seroit pas, qu’il seroit trop tard pour s’en dédire.

C’est alors que les charmes de cette fille enchanteresse vont par torrens à son cœur, & qu’il commence d’avaler à longs traits le poison dont elle l’enivre. Il ne parle plus, il ne répond plus, il ne voit que Sophie, il n’entend que Sophie: si elle dit un mot, il ouvre la bouche; si elle baisse les yeux, il les baisse; s’il la voit soupirer, il soupire; c’est l’ame de Sophie qui paroît l’animer. Que la sienne a changé dans peu d’instans! Ce n’est plus le tour de Sophie de trembler, c’est celui d’Émile. Adieu la liberté, la naïveté, la franchise. Confus, embarrassé, craintif, il n’ose plus regarder autour de lui, de peur de voir qu’on le regarde. Honteux de se laisser pénétrer, il voudroit se rendre invisible à tout le monde pour se rassasier de la contempler sans être observé. Sophie, au contraire, se rassure de la crainte d’Émile; elle voit son triomphe, elle en jouit.

Nol mostra già, ben che in suo cor ne rida.

Elle n’a pas changé de contenance; mais, malgré cet air modeste, & ces yeux baissés, son tendre cœur palpite de joie, & lui dit que Télémaque est trouvé.

Si j’entre ici dans l’histoire trop naïve & trop simple, peut-être de leurs innocentes amours, on regardera ces détails comme un jeu frivole, & l’on aura tort. On ne considere pas assez l’influence que doit avoir la premiere liaison d’un homme avec une femme dans le cours de la vie de l’un & de l’autre. On ne voit pas qu’une premiere impression, aussi vive que celle de l’amour ou du penchant qui tient sa place, a de longs effets dont on n’apperçoit point la chaîne dans le progrès des ans, mais qui ne cessent d’agir jusqu’à la mort. On nous donne, dans les traités d’éducation de grands verbiages inutiles & pédantesques sur les chimériques devoirs des enfans; & l’on ne nous dit pas un mot de la partie la plus importante & la plus difficile de toute l’éducation: savoir la crise qui sert de passage de l’enfance à l’état d’homme. Si j’ai pu rendre ces essais utiles par quelque endroit, ce sera surtout pour m’y être étendu fort au long sur cette partie essentielle omise par tous les autres, & pour ne m’être point laissé rebuter dans cette entreprise par de fausses délicatesses, ni effrayer par des difficultés de langue. Si j’ai dit ce qu’il faut faire, j’ai dit ce que j’ai dû dire: il m’importe fort peu d’avoir écrit un Roman. C’est un assez beau Roman que celui de la nature humaine. S’il ne se trouve que dans cet écrit, est-ce ma faute? Ce devroit être l’histoire de mon espece: vous qui la dépravez, c’est vous qui faites un Roman de mon Livre.

Une autre considération, qui renforce la premiere, est qu’il ne s’agit pas ici d’un jeune homme livré dès l’enfance à la crainte, à la convoitise, à l’envie, à l’orgueil, & à toutes les passions qui servent d’instrument aux éducations communes; qu’il s’agit d’un jeune homme dont c’est ici, non-seulement le premier amour, mais la premiere passion de toute espece; que de cette passion, l’unique, peut-être, qu’il sentira vivement dans toute sa vie, dépend la derniere forme que doit prendre son caractere. Ses manieres de penser, ses sentimens, ses goûts, fixés par une passion durable, vont acquérir une consistance qui ne leur permettra plus de s’altérer.

On conçoit qu’entre Émile & moi la nuit qui suit une pareille soirée ne se passe pas toute à dormir. Quoi donc? la seule conformité d’un nom doit-elle avoir tant de pouvoir sur un homme sage? N’y a-t-il qu’une Sophie au monde? Se ressemblent-elles toutes d’ame comme de nom? Toutes celles qu’il verra sont-elles la sienne? Est-il fou, de se passionner ainsi pour une inconnue à laquelle il n’a jamais parlé? Attendez, jeune homme, examinez, observez. Vous ne savez pas même encore chez qui vous êtes; &, à vous entendre, on vous croirait déjà dans votre maison.

Ce n’est pas le tems des leçons, & celles-ci ne sont pas faites pour être écoutées. Elles ne font que donner au jeune homme un nouvel intérêt pour Sophie, par le désir de justifier son penchant. Ce rapport des noms, cette rencontre qu’il croit fortuite, ma réserve même, ne font qu’irriter sa vivacité: déjà Sophie lui paraît trop estimable pour qu’il ne soit pas sûr de me la faire aimer.

Le matin, je me doute bien que, dans son mauvais habit de voyage, Émile tâchera de se mettre avec plus de soin. Il n’y manque pas: mais je ris de son empressement à s’accommoder du linge de la maison. Je pénetre sa pensée; j’y lis avec plaisir qu’il cherche, en se préparant des restitutions, des échanges, à s’établir une espece de correspondance qui le mette en droit d’y renvoyer & d’y revenir.

Je m’étois attendu de trouver Sophie un peu plus ajustée aussi de son côté; je me suis trompé. Cette vulgaire coquetterie est bonne pour ceux à qui l’on ne veut que plaire. Celle du véritable amour est plus rafinée; elle a bien d’autres prétentions. Sophie est mise encore plus simplement que la veille, & même plus négligemment, quoiqu’avec une propreté toujours scrupuleuse. Je ne vois de la coquetterie dans cette négligence, que parce que j’y vois de l’affectation. Sophie sait bien qu’une parure plus recherchée est une déclaration, mais elle ne sait pas qu’une parure plus négligée en est une autre; elle montre qu’on ne se contente pas de plaire par l’ajustement, qu’on veut plaire aussi par la personne. Eh! qu’importe à l’amant comment on soit mise, pourvu qu’il voye qu’on s’occupe de lui? Déjà sûre de son empire, Sophie ne se borne pas à frapper par ses charmes les yeux d’Émile, si son cœur ne va les chercher; il ne lui suffit plus qu’il les voye, elle veut qu’il les suppose. N’en a-t-il pas assez vu pour être obligé de deviner le reste?

Il est à croire que durant nos entretiens de cette nuit, Sophie & sa mère n’ont pas non plus resté muettes. Il y a eu des aveux arrachés, des instructions données. Le lendemain on se rassemble bien préparés. Il n’y a pas douze heures que nos jeunes gens se sont vus; ils ne se sont pas dit encore un seul mot, & déjà l’on voit qu’ils s’entendent. Leur abord n’est pas familier; il est embarrassé, timide; ils ne se parlent point; leurs yeux baissés semblent s’éviter, & cela même est un signe d’intelligence; ils s’évitent, mais de concert; ils sentent déjà le besoin du mystere avant de s’être rien dit. En partant, nous demandons la permission de venir nous-mêmes rapporter ce que nous emportons. La bouche d’Émile demande cette permission au pere, à la mere, tandis que ses yeux inquiets tournés sur la fille, la lui demandent beaucoup plus instamment. Sophie ne dit rien, ne fait aucun signe, ne paroît rien voir, rien entendre; mais elle rougit, & cette rougeur est une réponse encore plus claire que celle de ses parents.

On nous permet de revenir sans nous inviter à rester. Cette conduite est convenable; on donne le couvert à des passans embarrassés de leur gîte, mais il n’est pas décent qu’un amant couche dans la maison de sa maîtresse.

À peine sommes-nous hors de cette maison chérie, qu’Émile songe à nous établir aux environs; la chaumiere la plus voisine lui semble déjà trop éloignée. Il voudroit coucher dans les fossés du Château. Jeune étourdi! lui dis-je, d’un ton de pitié; quoi! déjà la passion vous aveugle? Vous ne voyez déjà plus ni les bienséances ni la raison? Malheureux! vous croyez aimer, & vous voulez déshonorer votre maîtresse! Que dira-t-on d’elle, quand on saura qu’un jeune homme qui sort de sa maison couche aux environs? Vous l’aimez, dites-vous! Est-ce donc à vous de la perdre de réputation? Est-ce là le prix de l’hospitalité que ses parens vous ont accordée? Ferez-vous l’opprobre de celle dont vous attendez votre bonheur? Eh! qu’importent, répond-il avec vivacité, les vains discours des hommes & leurs injustes soupçons? Ne m’avez-vous pas appris vous-même à n’en faire aucun cas? Qui sait mieux que moi combien j’honore Sophie, combien je la veux respecter? Mon attachement ne fera point sa honte, il fera sa gloire, il sera digne d’elle. Quand mon cœur & mes soins lui rendront par-tout l’hommage qu’elle mérite, en quoi puis-je l’outrager?

Cher Émile, reprends-je en l’embrassant, vous raisonnez pour vous; apprenez à raisonner pour elle. Ne comparez point l’honneur d’un sexe à celui de l’autre; ils ont des principes tout différens. Ces principes sont également solides & raisonnables, parce qu’ils dérivent également de la Nature, & que la même vertu qui vous fait mépriser pour vous les discours des hommes, vous oblige à les respecter pour votre maîtresse. Votre honneur est en vous seul; & le sien dépend d’autrui. Le négliger seroit blesser le vôtre même; & vous ne vous rendez point ce que vous vous devez, si vous êtes cause qu’on ne lui rende pas ce qui lui est dû.

Alors lui expliquant les raisons de ces différences, je lui fais sentir quelle injustice il y auroit à vouloir les compter pour rien. Qui est-ce qui lui a dit qu’il sera l’époux de Sophie, elle dont il ignore les sentimens, elle dont le cœur ou les parens ont peut-être des engagements antérieurs, elle qu’il ne connoît point, & qui n’a peut-être avec lui pas une des convenances qui peuvent rendre un mariage heureux? Ignore-t-il que tout scandale est pour une fille une tache indélébile, que n’efface pas même son mariage avec celui qui l’a causé? Eh! quel est l’homme sensible qui veut perdre celle qu’il aime? Quel est l’honnête homme qui veut faire pleurer à jamais à une infortunée le malheur de lui avoir plu.

Le jeune homme, effrayé des conséquences que je lui fais envisager, & toujours extrême dans ses idées, croit déjà n’être jamais assez loin du séjour de Sophie: il double le pas pour fuir plus promptement; il regarde autour de nous si nous ne sommes point écoutés; il sacrifieroit mille fois son bonheur à l’honneur de celle qu’il aime; il aimeroit mieux ne la revoir de sa vie, que de lui causer un seul déplaisir. C’est le premier fruit des soins que j’ai pris dès sa jeunesse de lui former un cœur qui sache aimer.

Il s’agit donc de trouver un asyle éloigné, mais à portée. Nous cherchons, nous nous informons: nous apprenons qu’à deux grandes lieues est une ville; nous allons chercher à nous y loger, plutôt que dans des villages plus proches, où notre séjour deviendroit suspect. C’est là qu’arrive enfin le nouvel amant plein d’amour, d’espoir, de joie & sur-tout de bons sentimens; & voilà comment dirigeant peu-à-peu sa passion naissante vers ce qui est bon & honnête, je dispose insensiblement tous ses penchants à prendre le même pli.

J’approche du terme de ma carriere; je l’apperçois déjà de loin. Toutes les grandes difficultés sont vaincues, tous les grands obstacles sont surmontés; il ne me reste plus rien de pénible à faire que de ne pas gâter mon ouvrage en me hâtant de le consommer. Dans l’incertitude de la vie humaine, évitons sur-tout la fausse prudence d’immoler le présent à l’avenir; c’est souvent immoler ce qui est à ce qui ne sera point. Rendons l’homme heureux dans tous les âges, de peur qu’après bien des soins il ne meure avant de l’avoir été. Or, s’il est un tems pour jouir de la vie, c’est assurément la fin de l’adolescence, où les facultés du corps & de l’ame ont acquis leur plus grande vigueur, & où l’homme au milieu de sa course, voit de plus loin les deux termes qui lui en font sentir la briéveté. Si l’imprudente jeunesse se trompe, ce n’est pas en ce qu’elle veut jouir, c’est en ce qu’elle cherche la jouissance où elle n’est point, & qu’en s’apprêtant un avenir misérable, elle ne sait pas même user du moment présent.

Considérez mon Émile, à vingt ans passés, bien formé, bien constitué d’esprit & de corps, fort, sain, dispos, adroit, robuste, plein de sens, de raison, de bonté, d’humanité, ayant des mœurs, du goût, aimant le beau, faisant le bien, libre de l’empire des passions cruelles, exempt du joug de l’opinion, mais soumis à la loi de la sagesse, & docile à la voix de l’amitié, possédant tous les talens utiles et plusieurs talens agréables, se souciant peu des richesses, portant sa ressource au bout de ses bras, & n’ayant pas peur de manquer de pain, quoi qu’il arrive. Le voilà maintenant enivré d’une passion naissante: son cœur s’ouvre aux premiers feux de l’amour; ses douces illusions lui font un nouvel univers de délices & de jouissance; il aime un objet aimable, & plus aimable encore par son caractere que par sa personne; il espere, il attend un retour qu’il sent lui être dû; c’est du rapport des cœurs, c’est du concours des sentimens honnêtes, que s’est formé leur premier penchant. Ce penchant doit être durable: il se livre avec confiance, avec raison même, au plus charmant délire, sans crainte, sans regret, sans remords, sans autre inquiétude que celle dont le sentiment du bonheur est inséparable. Que peut-il manquer au sien? Voyez, cherchez, imaginez ce qu’il lui faut encore, & qu’on puisse accorder avec ce qu’il a?