SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Il réunit tous les biens qu’on peut obtenir à la fois; on n’y en peut ajouter aucun qu’aux dépens d’un autre; il est heureux autant qu’un homme peut l’être. Irai-je en ce moment abréger un destin si doux? Irai-je troubler une volupté si pure? Ah! tout le prix de la vie est dans la félicité qu’il goûte. Que pourrois-je lui rendre qui valût ce que je lui aurois ôté? Même en mettant le comble à son bonheur, j’en détruirois le plus grand charme. Ce bonheur suprême est cent fois plus doux à espérer qu’à obtenir; on en jouit mieux quand on l’attend que quand on le goûte. Ô bon Émile, aime & sois aimé! Jouis long-tems avant que de posséder; jouis à la fois de l’amour & de l’innocence; fais ton paradis sur la terre en attendant l’autre: je n’abrégerai point cet heureux tems de ta vie: j’en filerai pour toi l’enchantement; je le prolongerai le plus qu’il sera possible. Hélas! il faut qu’il finisse, & qu’il finisse en peu de tems; mais je ferai du moins qu’il dure toujours dans ta mémoire, & que tu ne te repentes jamais de l’avoir goûté.

Émile n’oublie pas que nous avons des restitutions à faire. Sitôt qu’elles sont prêtes, nous prenons des chevaux, nous allons grand train; pour cette fois, en partant il voudroit être arrivé. Quand le cœur s’ouvre aux passions, il s’ouvre à l’ennui de la vie. Si je n’ai pas perdu mon tems, la sienne entiere ne se passera pas ainsi.

Malheureusement la route est fort coupée & le pays difficile. Nous nous égarons, il s’en apperçoit le premier, &, sans s’impatienter, sans se plaindre, il met toute son attention à retrouver son chemin; il erre long-tems avant de se reconnoître, & toujours avec le même sang-froid. Ceci n’est rien pour vous, mais c’est beaucoup pour moi qui connois son naturel emporté: je vois le fruit des soins que j’ai mis dès son enfance à l’endurcir aux coups de la nécessité.

Nous arrivons enfin. La réception qu’on nous fait est bien plus simple & plus obligeante que la premiere fois; nous sommes déjà d’anciennes connoissances. Émile & Sophie se saluent avec un peu d’embarras, & ne se parlent toujours point: que se diroient-ils en notre présence? L’entretien qu’il leur faut n’a pas besoin de témoins. L’on se promene dans le jardin, ce jardin a pour parterre un potager très-bien entendu, pour parc, un verger couvert de grands & beaux arbres fruitiers de toute espece, coupé en divers sens de jolis ruisseaux, & de platebandes pleines de fleurs. Le beau lieu! s’écrie Émile, plein de son Homere & toujours dans l’enthousiasme; je crois voir le jardin d’Alcinoüs. La fille voudroit savoir ce que c’est qu’Alcinoüs, & la mere le demande. Alcinoüs, leur dis-je, étoit un roi de Corcyre, dont le jardin décrit par Homere est critiqué par les gens de goût, comme trop simple & trop peu paré. Cet Alcinoüs avoit une fille aimable, qui, la veille qu’un Étranger reçut l’hospitalité, songea qu’elle auroit bientôt un mari. Sophie, interdite, rougit, baisse les yeux, se mord la langue; on ne peut imaginer une pareille confusion. Le pere, qui se plaît à l’augmenter, prend la parole, & dit, que la jeune Princesse alloit elle-même laver le linge à la riviere; croyez-vous, poursuit-il, qu’elle eût dédaigné de toucher aux serviettes sales, en disant qu’elles sentoient le graillon? Sophie, sur qui le coup porte, oubliant sa timidité naturelle, s’excuse avec vivacité; son papa sait bien que tout le menu linge n’eût point eu d’autre blanchisseuse qu’elle, si on l’avoit laissée faire, & qu’elle en eût fait davantage avec plaisir, si on le lui eût ordonné. Durant ces mots, elle me regarde à la dérobée avec une inquiétude dont je ne puis m’empêcher de rire, en lisant dans son cœur ingénu les alarmes qui la font parler. Son pere a la cruauté de relever cette étourderie; en lui demandant d’un ton railleur à quel propos elle parle ici pour elle, & ce qu’elle a de commun avec la fille d’Alcinoüs? Honteuse & tremblante, elle n’ose plus souffler, ni regarder personne. Fille charmante! il n’est plus tems de feindre; vous voilà déclarée en dépit de vous.

Bientôt cette petite scène est oubliée ou paraît l’être; très-heureusement pour Sophie, Émile est le seul qui n’y a rien compris. La promenade se continue, et nos jeunes gens, qui d’abord étoient à nos côtés, ont peine à se régler sur la lenteur de notre marche; insensiblement ils nous précedent, ils s’approchent, ils s’accostent à la fin, & nous les voyons assez loin devant nous. Sophie semble attentive & posée; Émile parle & gesticule avec feu: il ne paroît pas que l’entretien les ennuie. Au bout d’une grande heure on retourne, on les rappelle, ils reviennent, mais lentement à leur tour, & l’on voit qu’ils mettent le tems à profit. Enfin, tout-à-coup leur entretien cesse avant qu’on soit à portée de les entendre, & ils doublent le pas pour nous rejoindre. Émile nous aborde avec un air ouvert & caressant; ses yeux pétillent de joie; il les tourne pourtant avec un peu d’inquiétude vers la mere de Sophie pour voir la réception qu’elle lui fera. Sophie n’a pas, à beaucoup près, un maintien si dégagé; en approchant elle semble toute confuse de se voir tête-à-tête avec un jeune homme, elle qui s’y est si souvent trouvée avec d’autres sans être embarrassée, & sans qu’on l’ait jamais trouvé mauvais. Elle se hâte d’accourir à sa mere, un peu essoufflée, en disant quelques mots qui ne signifient pas grand-chose, comme pour avoir l’air d’être-là depuis long-tems.

À la sérénité qui se peint sur le visage de ces aimables enfans, on voit que cet entretien a soulagé leurs jeunes cœurs d’un grand poids. Ils ne sont pas moins réservés l’un avec l’autre, mais leur réserve est moins embarrassée. Elle ne vient plus que du respect d’Émile, de la modestie de Sophie, & de l’honnêteté de tous deux. Émile ose lui adresser quelques mots, quelquefois elle ose répondre; mais jamais elle n’ouvre la bouche pour cela sans jetter les yeux sur ceux de sa mere. Le changement qui paroît le plus sensible en elle est envers moi. Elle me témoigne une considération plus empressée, elle me regarde avec intérêt, elle me parle affectueusement, elle est attentive à ce qui peut me plaire; je vois qu’elle m’honore de son estime, & qu’il ne lui est pas indifférent d’obtenir la mienne. Je comprends qu’Émile lui a parlé de moi, on diroit qu’ils ont déjà comploté de me gagner: il n’en est rien pourtant, & Sophie elle-même ne se gagne pas si vîte. Il aura peut-être plus besoin de ma faveur auprès d’elle, que de la sienne auprès de moi. Couple charmant!… En songeant que le cœur sensible de mon jeune ami m’a fait entrer pour beaucoup dans son premier entretien avec sa maîtresse, je jouis du prix de ma peine; son amitié m’a tout payé.

Les visites se réiterent. Les conversations entre nos jeunes gens deviennent plus fréquentes. Émile enivré d’amour croit déjà toucher à son bonheur. Cependant il n’obtient point d’aveu formel de Sophie; elle l’écoute & ne lui dit rien. Émile connoît toute sa modestie; tant de retenue l’étonne peu; il sent qu’il n’est pas mal auprès d’elle; il sait que ce sont les peres qui marient les enfans; il suppose que Sophie attend un ordre de ses parens, il lui demande la permission de le solliciter; elle ne s’y oppose pas. Il m’en parle, j’en parle en son nom, même en sa présence. Quelle surprise pour lui d’apprendre que Sophie dépend d’elle seule, & que pour le rendre heureux elle n’a qu’à le vouloir! Il commence à ne plus rien comprendre à sa conduite. Sa confiance diminue. Il s’alarme, il se voit moins avancé qu’il ne pensoit l’être, & c’est alors que l’amour le plus tendre emploie son langage le plus touchant pour la fléchir.

Émile n’est pas fait pour deviner ce qui lui nuit: si on ne le lui dit, il ne le saura de ses jours, & Sophie est trop fiere pour le lui dire. Les difficultés qui l’arrêtent feroient l’empressement d’une autre; elle n’a pas oublié les leçons de ses parens. Elle est pauvre, Émile est riche, elle le sait. Combien il a besoin de se faire estimer d’elle! Quel mérite ne lui faut-il point pour effacer cette inégalité! Mais comment songeroit-il à ces obstacles? Émile sait-il s’il est riche? Daigne-t-il même s’en informer? Graces au ciel, il n’a nul besoin de l’être, il sait être bienfaisant sans cela. Il tire le bien qu’il fait de son cœur, & non de sa bourse. Il donne aux malheureux son tems, ses soins, ses affections, sa personne; & dans l’estimation de ses bienfaits, à peine ose-t-il compter pour quelque chose l’argent qu’il répand sur les indigens.

Ne sachant à quoi s’en prendre de sa disgrace, il l’attribue à sa propre faute: car qui oseroit accuser de caprice l’objet de ses adorations? L’humiliation de l’amour-propre augmente les regrets de l’amour éconduit. Il n’approche plus de Sophie avec cette aimable confiance d’un cœur qui se sent digne du sien; il est craintif & tremblant devant elle. Il n’espere plus la toucher par la tendresse, il cherche à la fléchir par la pitié. Quelquefois sa patience se lasse; le dépit est prêt à lui succéder. Sophie semble pressentir ses emportemens, & le regarde. Ce seul regard le désarme & l’intimide: il est plus soumis qu’auparavant.

Troublé de cette résistance obstinée & de ce silence invincible, il épanche son cœur dans celui de son ami. Il y dépose les douleurs de ce cœur navré de tristesse; il implore son assistance & ses conseils. Quel impénétrable mystere! Elle s’intéresse à mon sort, je n’en puis douter: loin de m’éviter, elle se plaît avec moi; quand j’arrive elle marque de la joie, & du regret quand je pars; elle reçoit mes soins avec bonté; mes services paroissent lui plaire; elle daigne me donner des avis, quelquefois même des ordres. Cependant elle rejette mes sollicitations, mes prieres. Quand j’ose parler d’union, elle m’impose impérieusement silence; &, si j’ajoute un mot, elle me quitte à l’instant. Par quelle étrange raison veut-elle bien que je sois à elle sans vouloir entendre parler d’être à moi? Vous qu’elle honore, vous qu’elle aime & qu’elle n’osera faire taire, parlez, faites-la parler; servez votre ami, couronnez votre ouvrage; ne rendez pas vos soins funestes à votre Éleve: Ah! ce qu’il tient de vous fera sa misere, si vous n’achevez son bonheur.

Je parle à Sophie, & j’en arrache avec peu de peine un secret que je savois avant qu’elle me l’eût dit. J’obtiens plus difficilement la permission d’en instruire Émile: je l’obtiens enfin, & j’en use. Cette explication le jette dans un étonnement dont il ne peut revenir. Il n’entend rien à cette délicatesse; il n’imagine pas ce que des écus de plus ou de moins font au caractere & au mérite. Quand je lui fais entendre ce qu’ils font aux préjugés, il se met à rire, & transporté de joie, il veut partir à l’instant, aller tout déchirer, tout jetter, renoncer à tout, pour avoir l’honneur d’être aussi pauvre que Sophie, & revenir digne d’être son époux.

Hé quoi! dis-je en l’arrêtant, & riant à mon tour de son impétuosité, cette jeune tête ne mûrira-t-elle point, & après avoir philosophé toute votre vie, n’apprendrez-vous jamais à raisonner? Comment ne voyez-vous pas qu’en suivant votre insensé projet, vous allez empirer votre situation & rendre Sophie plus intraitable? C’est un petit avantage d’avoir quelques biens de plus qu’elle, c’en seroit un très-grand de les lui avoir tous sacrifiés, & si sa fierté ne peut se résoudre à vous avoir la premiere obligation, comment se résoudroit-elle à vous avoir l’autre? Si elle ne peut souffrir qu’un mari puisse lui reprocher de l’avoir enrichie, souffrira-t-elle qu’il puisse lui reprocher de s’être appauvri pour elle? Eh malheureux! tremblez qu’elle ne vous soupçonne d’avoir eu ce projet. Devenez au contraire économe & soigneux pour l’amour d’elle, de peur qu’elle ne vous accuse de vouloir la gagner par adresse, & de lui sacrifier volontairement ce que vous perdez par négligence.

Croyez-vous au fond que de grands biens lui fassent peur, & que ses oppositions viennent précisément des richesses? Non, cher Émile, elles ont une cause plus solide & plus grave dans l’effet que produisent ces richesses dans l’ame du possesseur. Elle sait que les biens de la fortune sont toujours préférés à tout par ceux qui les ont. Tous les riches comptent l’or avant le mérite. Dans la mise commune de l’argent & des services, ils trouvent toujours que ceux-ci n’acquittent jamais l’autre, & pensent qu’on leur en doit de reste quand on a passé sa vie à les servir en mangeant leur pain. Qu’avez-vous donc à faire, ô Émile! pour la rassurer sur ses craintes? Faites-vous bien connoître à elle; ce n’est pas l’affaire d’un jour. Montrez-lui dans les trésors de votre ame noble de quoi racheter ceux dont vous avez le malheur d’être partagé. À force de constance & de tems, surmontez sa résistance: à force de sentimens grands & généreux, forcez-la d’oublier vos richesses. Aimez-la, servez-la, servez ses respectables parens. Prouvez-lui que ces soins ne sont pas l’effet d’une passion folle & passagere, mais des principes ineffaçables gravés au fond de votre cœur. Honorez dignement le mérite outragé par la fortune; c’est le seul moyen de le réconcilier avec le mérite qu’elle a favorisé.

On conçoit quels transports de joie ce discours donne au jeune homme, combien il lui rend de confiance & d’espoir; combien son honnête cœur se félicite d’avoir à faire, pour plaire à Sophie, tout ce qu’il feroit de lui-même quand Sophie n’existeroit pas, ou qu’il ne seroit pas amoureux d’elle. Pour peu qu’on ait compris son caractere, qui est-ce qui n’imaginera pas sa conduite en cette occasion?

Me voilà donc le confident de mes deux bonnes gens & le médiateur de leurs amours! Bel emploi pour un gouverneur! si beau que je ne fis de ma vie rien qui m’élevât tant à mes propres yeux, & qui me rendît si content de moi-même. Au reste, cet emploi ne laisse pas d’avoir ses agrémens: je ne suis pas mal venu dans la maison; l’on s’y fie à moi du soin d’y tenir les deux amans dans l’ordre: Émile, toujours tremblant de déplaire, ne fut jamais si docile. La petite personne m’accable d’amitiés dont je ne suis pas la dupe, & dont je ne prends pour moi que ce qui m’en revient. C’est ainsi qu’elle se dédommage indirectement du respect dans lequel elle tient Émile. Elle lui fait en moi mille tendres caresses, qu’elle aimeroit mieux mourir que de lui faire à lui-même; & lui qui sait que je ne veux pas nuire à ses intérêts, est charmé de ma bonne intelligence avec elle. Il se console quand elle refuse son bras à la promenade & que c’est pour lui préférer le mien. Il s’éloigne sans murmure en me serrant la main, & me disant tout bas de la voix & de l’œil: ami, parlez pour moi. Il nous suit des yeux avec intérêt: il tâche de lire nos sentimens sur nos visages, & d’interpréter nos discours par nos gestes: il sait que rien de ce qui se dit entre nous ne lui est indifférent. Bonne Sophie, combien votre cœur sincère est à son aise, quand sans être entendue de Télémaque, vous pouvez vous entretenir avec son Mentor! Avec quelle aimable franchise vous lui laissez lire dans ce tendre cœur tout ce qui s’y passe! Avec quel plaisir vous lui montrez toute votre estime pour son Éleve! avec quelle ingénuité touchante vous lui laissez pénétrer des sentimens plus doux! avec quelle feinte colere vous renvoyez l’importun quand l’impatience le force à vous interrompre! avec quel charmant dépit vous lui reprochez son indiscrétion quand il vient vous empêcher de dire du bien de lui, d’en entendre, & de tirer toujours de mes réponses quelque nouvelle raison de l’aimer!

Ainsi parvenu à se faire souffrir comme amant déclaré, Émile en fait valoir tous les droits; il parle, il presse, il sollicite, il importune. Qu’on lui parle durement, qu’on le maltraite, peu lui importe, pourvu qu’il se fasse écouter. Enfin il obtient, non sans peine, que Sophie de son côté veuille bien prendre ouvertement sur lui l’autorité d’une maîtresse, qu’elle lui prescrive ce qu’il doit faire, qu’elle commande au lieu de prier, qu’elle accepte au lieu de remercier, qu’elle regle le nombre & le tems des visites, qu’elle lui défende de venir jusqu’à tel jour & de rester passé telle heure. Tout cela ne se fait point par jeu, mais très-sérieusement, & si elle accepta ces droits avec peine, elle en use avec une rigueur qui réduit souvent le pauvre Émile au regret de les lui avoir donnés. Mais quoi qu’elle ordonne, il ne réplique point, & souvent en partant pour obéir, il me regarde avec des yeux pleins de joie qui me disent: vous voyez qu’elle a pris possession de moi. Cependant l’orgueilleuse l’observe en dessous, & sourit en secret de la fierté de son esclave.

Albane & Raphaël, prêtez-moi le pinceau de la volupté! Divin Milton, apprends à ma plume grossiere à décrire les plaisirs de l’amour & de l’innocence. Mais non, cachez vos arts mensongers devant la sainte vérité de la nature. Ayez seulement des cœurs sensibles, des ames honnêtes; puis laissez errer votre imagination sans contrainte sur les transports de deux jeunes amans, qui sous les yeux de leurs parens & de leurs guides, se livrent sans trouble à la douce illusion qui les flatte, &, dans l’ivresse des desirs s’avançant lentement vers le terme, entrelacent de fleurs & de guirlandes l’heureux lien qui doit les unir jusqu’au tombeau. Tant d’images charmantes m’enivrent moi-même, je les rassemble sans ordre & sans suite, le délire qu’elles me causent m’empêche de les lier. Oh! qui est-ce qui a un cœur, & qui ne saura pas faire en lui-même le tableau délicieux des situations diverses du pere, de la mere, de la fille, du gouverneur, de l’Éleve, & du concours des uns & des autres à l’union du plus charmant couple dont l’amour & la vertu puissent faire le bonheur?

C’est à présent que devenu véritablement empressé de plaire, Émile commence à sentir le prix des talens agréables qu’il s’est donnés. Sophie aime à chanter, il chante avec elle; il fait plus, il lui apprend la musique. Elle est vive & légère, elle aime à sauter, il danse avec elle; il change ses sauts en pas, il la perfectionne. Ces leçons sont charmantes, la gaieté folâtre les anime, elle adoucit le timide respect de l’amour; il est permis à un amant de donner ces leçons avec volupté; il est permis d’être le maître de sa maîtresse.

On a un vieux clavecin tout dérangé. Émile l’accommode & l’accorde; il est facteur, il est luthier aussi-bien que menuisier; il eut toujours pour maxime d’apprendre à se passer du secours d’autrui dans tout ce qu’il pouvoit faire lui-même. La maison est dans une situation pittoresque, il en tire différentes vues auxquelles Sophie a quelquefois mis la main, & dont elle orne le cabinet de son pere. Les cadres n’en sont point dorés & n’ont pas besoin de l’être. En voyant dessiner Émile, en l’imitant, elle se perfectionne à son exemple, elle cultive tous les talens, & son charme les embellit tous. Son pere & sa mere se rappellent leur ancienne opulence en revoyant briller autour d’eux les beaux arts qui seuls la leur rendoient chere; l’amour a paré toute leur maison; lui seul y fait régner sans frais & sans peine les mêmes plaisirs qu’ils n’y rassembloient autrefois qu’à force d’argent & d’ennui.

Comme l’idolâtre enrichit des trésors qu’il estime l’objet de son culte, & pare sur l’autel le Dieu qu’il adore, l’amant a beau voir sa maîtresse parfaite, il lui veut sans cesse ajouter de nouveaux ornemens. Elle n’en a pas besoin pour lui plaire; mais il a besoin lui de la parer: c’est un nouvel hommage qu’il croit lui rendre; c’est un nouvel intérêt qu’il donne au plaisir de la contempler. Il lui semble que rien de beau n’est à sa place quand il n’orne pas la suprême beauté. C’est un spectacle à la fois touchant & risible, de voir Émile empressé d’apprendre à Sophie tout ce qu’il sait, sans consulter si ce qu’il lui veut apprendre est de son goût ou lui convient. Il lui parle de tout, il lui explique tout avec un empressement puérile; il croit qu’il n’a qu’à dire & qu’à l’instant elle l’entendra; il se figure d’avance le plaisir qu’il aura de raisonner, de philosopher avec elle; il regarde comme inutile tout l’acquis qu’il ne peut point étaler à ses yeux; il rougit presque de savoir quelque chose qu’elle ne sait pas.

Le voilà donc lui donnant une leçon de philosophie, de physique, de mathématiques, d’histoire, de tout en un mot. Sophie se prête avec plaisir à son zèle, & tâche d’en profiter. Quand il peut obtenir de donner ses leçons à genoux devant elle, qu’Émile est content! Il croit voir les Cieux ouverts. Cependant, cette situation plus gênante pour l’écoliere que pour le maître, n’est pas la plus favorable à l’instruction. L’on ne sait pas trop alors que faire de ses yeux pour éviter ceux qui les poursuivent, & quand ils se rencontrent la leçon n’en va pas mieux.

L’art de penser n’est pas étranger aux femmes, mais elles ne doivent faire qu’effleurer les sciences de raisonnement. Sophie conçoit tout & ne retient pas grand’chose. Ses plus grands progrès sont dans la morale & les choses du goût; pour la physique, elle n’en retient que quelque idée des loix générales & du systême du monde; quelquefois, dans leurs promenades en contemplant les merveilles de la Nature, leurs cœurs innocens & purs osent s’élever jusqu’à son Auteur. Ils ne craignent pas sa présence, ils s’épanchent conjointement devant lui.

Quoi! deux amans dans la fleur de l’âge emploient leur tête-à-tête à parler de Religion! Ils passent leur tems à dire leur catéchisme! Que sert d’avilir ce qui est sublime? Oui, sans doute, ils le disent dans l’illusion qui les charme; ils se voient parfaits, ils s’aiment, ils s’entretiennent avec enthousiasme de ce qui donne un prix à la vertu. Les sacrifices qu’ils lui font la leur rendent chere. Dans des transports qu’il faut vaincre, ils versent quelquefois ensemble des larmes plus pures que la rosée du Ciel, & ces douces larmes font l’enchantement de leur vie; ils sont dans le plus charmant délire qu’aient jamais éprouvé des ames humaines. Les privations mêmes ajoutent à leur bonheur & les honorent à leurs propres yeux de leurs sacrifices. Hommes sensuels, corps sans ame, ils connoîtront un jour vos plaisirs, & regretteront toute leur vie l’heureux tems où ils se les sont refusés.

Malgré cette bonne intelligence, il ne laisse pas d’y avoir quelquefois des dissensions, même des querelles; la maîtresse n’est pas sans caprice, ni l’amant sans emportement; mais ces petits orages passent rapidement & ne font que raffermir l’union; l’expérience même apprend à Émile à ne les plus tant craindre, les raccommodemens lui sont toujours plus avantageux que les brouilleries ne lui sont nuisibles. Le fruit de la premiere lui en a fait espérer autant des autres; il s’est trompé: mais enfin, s’il n’en rapporte pas toujours un profit aussi sensible, il y gagne toujours de voir confirmé par Sophie l’intérêt sincere qu’elle prend à son cœur. On veut savoir quel est donc ce profit. J’y consens d’autant plus volontiers, que cet exemple me donnera lieu d’exposer une maxime très-utile, & d’en combattre une très-funeste.

Émile aime; il n’est donc pas téméraire; & l’on conçoit encore mieux que l’impérieuse Sophie n’est pas fille à lui passer des familiarités. Comme la sagesse a son terme en toute chose, on la taxeroit bien plutôt de trop de dureté que de trop d’indulgence, & son pere lui-même craint quelquefois que son extrême fierté ne dégénere en hauteur. Dans les tête-à-tête les plus secrets, Émile n’oseroit solliciter la moindre faveur, pas même y paroître aspirer; & quand elle veut bien passer son bras sous le sien à la promenade, grace qu’elle ne laisse pas changer en droit, à peine ose-t-il, quelquefois en soupirant, presser ce bras contre sa poitrine. Cependant, après une longue contrainte, il se hazarde à baiser furtivement sa robe, & plusieurs fois il est assez heureux pour qu’elle veuille bien ne pas s’en appercevoir. Un jour qu’il veut prendre un peu plus ouvertement la même liberté, elle s’avise de le trouver très mauvais. Il s’obstine, elle s’irrite, le dépit lui dicte quelques mots piquans; Émile ne les endure pas sans réplique: le reste du jour se passe en bouderie, & l’on se sépare très-mécontens.

Sophie est mal à son aise. Sa mere est sa confidente; comment lui cacheroit-elle son chagrin? C’est sa premiere brouillerie; & une brouillerie d’une heure est une si grande affaire! Elle se repent de sa faute; sa mere lui permet de la réparer, son pere le lui ordonne.

Le lendemain, Émile inquiet, revient plus tôt qu’à l’ordinaire. Sophie est à la toilette de sa mere, le pere est aussi dans la même chambre: Émile entre avec respect, mais d’un air triste. À peine le pere & la mere l’ont-ils salué, que Sophie se retourne; & lui présentant la main, lui demande, d’un ton caressant, comment il se porte. Il est clair que cette jolie main ne s’avance ainsi que pour être baisée: il la reçoit, & ne la baise pas. Sophie, un peu honteuse, la retire d’aussi bonne grace qu’il lui est possible. Émile, qui n’est pas fait aux manieres des femmes, & qui ne sait à quoi le caprice est bon, ne l’oublie pas aisément, & ne s’apaise pas si vîte. Le pere de Sophie, la voyant embarrassée, achève de la déconcerter par des railleries. La pauvre fille, confuse, humiliée, ne sait plus ce qu’elle fait, et donneroit tout au monde pour oser pleurer. Plus elle se contraint, plus son cœur se gonfle; une larme s’échappe enfin malgré qu’elle en ait. Émile voit cette larme, se précipite à ses genoux, lui prend la main, la baise plusieurs fois avec saisissement. Ma foi, vous être trop bon, dit le pere en éclatant de rire; j’aurois moins d’indulgence pour toutes ces folles, & je punirois la bouche qui m’auroit offensé. Émile, enhardi par ce discours, tourne un œil suppliant vers la mere, & croyant voir un signe de consentement, s’approche, en tremblant du visage de Sophie, qui détourne la tête, &, pour sauver la bouche, expose une joue de roses. L’indiscret ne s’en contente pas; on résiste foiblement. Quel baiser, s’il n’étoit pas pris sous les yeux d’une mere! Sévere Sophie, prenez garde à vous: on vous demandera souvent votre robe à baiser, à condition que vous la refuserez quelquefois.

Après cette exemplaire punition, le pere sort pour quelque affaire, la mere envoie Sophie sous quelque prétexte, puis elle adresse la parole à Émile & lui dit d’un ton sérieux: “ Monsieur, je crois qu’un jeune homme aussi-bien né, aussi-bien élevé que vous, qui a des sentimens & des mœurs, ne voudroit pas payer du déshonneur d’une famille, l’amitié qu’elle lui témoigne. Je ne suis ni farouche, ni prude; je sais ce qu’il faut passer à la jeunesse folâtre, & ce que j’ai souffert sous mes yeux, vous le prouve assez. Consultez votre ami sur vos devoirs; il vous dira quelle différence il y a entre les jeux que la présence d’un pere & d’une mere autorise, & les libertés qu’on prend loin d’eux en abusant de leur confiance, & tournant en piéges les mêmes faveurs qui, sous leurs yeux, ne sont qu’innocentes. Il vous dira, Monsieur, que ma fille n’a eu d’autre tort avec vous, que celui de ne pas voir, dès la premiere fois, ce qu’elle ne devoit jamais souffrir; il vous dira que tout ce qu’on prend pour faveur, en devient une, & qu’il est indigne d’un homme d’honneur d’abuser de la simplicité d’une jeune fille, pour usurper en secret les mêmes libertés qu’elle peut souffrir devant tout le monde. Car on sait ce que la bienséance peut tolérer en public; mais on ignore où s’arrête dans l’ombre du mystere, celui qui se fait seul juge de ses fantaisies ”.

Après cette juste réprimande, bien plus adressée à moi qu’à mon Éleve, cette sage mere nous quitte, & me laisse dans l’admiration de sa rare prudence, qui compte pour peu qu’on baise devant elle la bouche de sa fille, & qui s’effraye qu’on ose baiser sa robe en particulier. En réfléchissant à la folie de nos maximes, qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le langage est d’autant plus chaste, que les cœurs sont plus corrompus, & pourquoi les procédés sont d’autant plus exacts, que ceux qui les ont sont plus malhonnêtes.

En pénétrant, à cette occasion, le cœur d’Émile, des devoirs que j’aurois dû plutôt lui dicter, il me vient une réflexion nouvelle, qui fait peut-être le plus d’honneur à Sophie, & que je me garde pourtant bien de communiquer à son amant. C’est qu’il est clair que cette prétendue fierté qu’on lui reproche, n’est qu’une précaution très-sage pour se garantir d’elle-même. Ayant le malheur de se sentir un tempérament combustible, elle redoute la premiere étincelle, & l’éloigne de tout son pouvoir. Ce n’est pas par fierté qu’elle est sévere; c’est par humilité. Elle prend sur Émile l’empire qu’elle craint de n’avoir pas sur Sophie; elle se sert de l’un pour combattre l’autre. Si elle étoit plus confiante, elle seroit bien moins fiere. Ôtez ce seul point, quelle fille au monde est plus facile & plus douce? Qui est-ce qui supporte plus patiemment une offense? Qui est-ce qui craint plus d’en faire à autrui? Qui est-ce qui a moins de prétentions en tout genre, hors la vertu? Encore n’est-ce pas de sa vertu qu’elle est fiere, elle ne l’est que pour la conserver; & quand elle peut se livrer sans risque au penchant de son cœur, elle caresse jusqu’à son amant. Mais sa discrete mere ne fait pas tous ces détails à son pere même: les hommes ne doivent pas tout savoir.