SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Loin même qu’elle semble s’enorgueillir de sa conquête, Sophie en est devenue encore plus affable, & moins exigeante avec tout le monde, hors peut-être le seul qui produit ce changement. Le sentiment de l’indépendance n’enfle plus son noble cœur. Elle triomphe avec modestie d’une victoire qui lui coûte sa liberté. Elle a le maintien moins libre & le parler plus timide depuis qu’elle n’entend plus le mot d’amant sans rougir. Mais le contentement perce à travers son embarras, et cette honte elle-même n’est pas un sentiment fâcheux. C’est sur-tout avec les jeunes survenans que la différence de sa conduite est le plus sensible. Depuis qu’elle ne les craint plus, l’extrême réserve qu’elle avoit avec eux s’est beaucoup relâchée. Décidée dans son choix, elle se montre sans scrupule gracieuse aux indifférens; moins difficile sur leur mérite depuis qu’elle n’y prend plus d’intérêt, elle les trouve toujours assez aimables pour des gens qui ne lui seront jamais rien.

Si le véritable amour pouvoit user de coquetterie, j’en croirois même voir quelques traces dans la maniere dont Sophie se comporte avec eux en présence de son amant. On diroit que non contente de l’ardente passion dont elle l’embrase par un mélange exquis de réserve & de caresse, elle n’est pas fâchée encore d’irriter cette même passion par un peu d’inquiétude. On diroit qu’égayant à dessein ses jeunes hôtes, elle destine au tourment d’Émile les graces d’un enjouement qu’elle n’ose avoir avec lui: mais Sophie est trop attentive, trop bonne, trop judicieuse, pour le tourmenter en effet. Pour tempérer ce dangereux stimulant, l’amour & l’honnêteté lui tiennent lieu de prudence: elle sait l’alarmer & le rassurer précisément quand il faut; & si quelquefois elle l’inquiete, elle ne l’attriste jamais. Pardonnons le souci qu’elle donne à ce qu’elle aime, à la peur qu’elle a qu’il ne soit jamais assez enlacé.

Mais quel effet ce petit manége fera-t-il sur Émile? Sera-t-il jaloux? ne le sera-t-il pas? C’est ce qu’il faut examiner; car de telles digressions entrent aussi dans l’objet de mon livre, & m’éloignent peu de mon sujet.

J’ai fait voir précédemment comment, dans les choses qui ne tiennent qu’à l’opinion, cette passion s’introduit dans le cœur de l’homme. Mais en amour c’est autre chose; la jalousie paroît alors tenir de si près à la Nature, qu’on a bien de la peine à croire qu’elle n’en vienne pas, & l’exemple même des animaux, dont plusieurs sont jaloux jusqu’à la fureur, semble établir le sentiment opposé sans réplique. Est-ce l’opinion des hommes qui apprend aux coqs à se mettre en pieces, & aux taureaux à se battre jusqu’à la mort?

L’aversion contre tout ce qui trouble & combat nos plaisirs est un mouvement naturel, cela est incontestable. Jusqu’à certain point le desir de posséder exclusivement ce qui nous plaît est encore dans le même cas. Mais quand ce desir devenu passion se transforme en fureur ou en une fantaisie ombrageuse & chagrine, appelée jalousie, alors c’est autre chose; cette passion peut être naturelle ou ne l’être pas; il faut distinguer.

L’exemple tiré des animaux a été ci-devant examiné dans le discours sur l’inégalité; & maintenant que j’y réfléchis de nouveau, cet examen me paroît assez solide pour oser y renvoyer les Lecteurs. J’ajouterai seulement aux distinctions que j’ai faites dans cet écrit, que la jalousie qui vient de la nature tient beaucoup à la puissance du sexe, & que quand cette puissance est ou paroît être illimitée, cette jalousie est à son comble: car le mâle alors mesurant ses droits sur ses besoins, ne peut jamais voir un autre mâle que comme un importun concurrent. Dans ces mêmes especes les femelles obéissant toujours au premier venu, n’appartiennent aux mâles que par le droit de conquête, & causent entre eux des combats éternels.

Au contraire, dans les especes où un s’unit avec une, où l’accouplement produit une sorte de lien moral, une sorte de mariage, la femelle appartenant par son choix au mâle qu’elle s’est donné, se refuse communément à tout autre, & le mâle ayant pour garant de sa fidélité cette affection de préférence, s’inquiete aussi moins de la vue des autres mâles, & vit plus paisiblement avec eux. Dans ces especes le mâle partage le soin des petits, & par une de ces loix de la nature qu’on n’observe point sans attendrissement, il semble que la femelle rende au pere l’attachement qu’il a pour ses enfans.

Or, à considérer l’espece humaine dans sa simplicité primitive, il est aisé de voir par la puissance bornée du mâle, & par la tempérance de ses desirs, qu’il est destiné par la nature à se contenter d’une seule femelle; ce qui se confirme par l’égalité numérique des individus des deux sexes, au moins dans nos climats; égalité qui n’a pas lieu, à beaucoup près, dans les especes où la plus grande force des mâles réunit plusieurs femelles à un seul. Et, bien que l’homme ne couve pas comme le pigeon, & que n’ayant pas non plus des mamelles pour allaiter, il soit à cet égard dans la classe des quadrupedes, les enfans sont si long-tems rampants & foibles, que la mere & eux se passeroient difficilement de l’attachement du pere, & des soins qui en sont l’effet.

Toutes les observations concourent donc à prouver que la fureur jalouse des mâles dans quelques especes d’animaux, ne conclut point du tout pour l’homme; & l’exception même des climats méridionaux où la polygamie est établie, ne fait que mieux confirmer le principe, puisque c’est de la pluralité des femmes, que vient la tyrannique précaution des maris, & que le sentiment de sa propre foiblesse porte l’homme à recourir à la contrainte pour éluder les loix de la Nature.

Parmi nous, où ces mêmes loix, en cela moins éludées, le sont dans un sens contraire & plus odieux, la jalousie a son motif dans les passions sociales, plus que dans l’instinct primitif. Dans la plupart des liaisons de galanterie, l’Amant hait bien plus ses rivaux qu’il n’aime sa Maîtresse; s’il craint de n’être pas seul écouté, c’est l’effet de cet amour-propre dont j’ai montré l’origine, & la vanité pâtit en lui bien plus que l’amour. D’ailleurs nos mal-adroites institutions ont rendu les femmes si dissimulées, & ont si fort allumé leurs appétits, qu’on peut à peine compter sur leur attachement le mieux prouvé, & qu’elles ne peuvent plus marquer de préférences qui rassurent sur la crainte des concurrents.

Pour l’amour véritable, c’est autre chose. J’ai fait voir dans l’Écrit déjà cité, que ce sentiment n’est pas aussi naturel que l’on pense; & il y a bien de la différence entre la douce habitude qui affectionne l’homme à sa compagne, & cette ardeur effrénée qui l’enivre des chimériques attraits d’un objet qu’il ne voit plus tel qu’il est. Cette passion, qui ne respire qu’exclusions & préférences, ne differe en ceci de la vanité, qu’en ce que la vanité, exigeant tout & n’accordant rien, est toujours inique; au lieu que l’amour, donnant autant qu’il exige, est par lui-même un sentiment rempli d’équité. D’ailleurs plus il est exigeant, plus il est crédule: la même illusion qui le cause le rend facile à persuader. Si l’amour est inquiet, l’estime est confiante; & jamais l’amour sans estime n’exista dans un cœur honnête, parce que nul n’aime dans ce qu’il aime que les qualités dont il fait cas.

Tout ceci bien éclairci, l’on peut dire à coup sûr de quelle sorte de jalousie Émile sera capable; car puisqu’à peine cette passion a-t-elle un germe dans le cœur humain, sa forme est déterminée uniquement par l’éducation. Émile amoureux et jaloux ne sera point colere, ombrageux, méfiant; mais délicat, sensible & craintif; il sera plus alarmé qu’irrité; il s’attachera bien plus à gagner sa Maîtresse, qu’à menacer son Rival; il l’écartera, s’il peut, comme un obstacle, sans le haïr comme un ennemi; s’il le hait, ce ne sera pas pour l’audace de lui disputer un cœur auquel il prétend, mais pour le danger réel qu’il lui fait courir de le perdre; son injuste orgueil ne s’offensera point sottement qu’on ose entrer en concurrence avec lui; comprenant que le droit de préférence est uniquement fondé sur le mérite, & que l’honneur est dans le succès, il redoublera de soins pour se rendre aimable, & probablement il réussira. La généreuse Sophie, en irritant son amour par quelques alarmes, saura bien les régler, l’en dédommager; & ces concurrens, qui n’étoient soufferts que pour le mettre à l’épreuve, ne tarderont pas d’être écartés.

Mais où me sens-je insensiblement entraîné? Ô Émile! qu’es-tu devenu? Puis-je reconnoître en toi mon Éleve? Combien je te vois déchu! Où est ce jeune homme formé si durement, qui bravoit les rigueurs des saisons, qui livroit son corps aux plus rudes travaux, & son ame aux seules lois de la sagesse; inaccessible aux préjugés, aux passions; qui n’aimoit que la vérité, qui ne cédoit qu’à la raison, et ne tenoit à rien de ce qui n’étoit pas lui? Maintenant, amolli dans une vie oisive, il se laisse gouverner par des femmes; leurs amusements sont ses occupations, leurs volontés sont ses lois; une jeune fille est l’arbitre de sa destinée; il rampe & fléchit devant elle; le grave Emile est le jouet d’un enfant!

Tel est le changement des scènes de la vie: chaque âge a ses ressorts qui le font mouvoir; mais l’homme est toujours le même. À dix ans, il est mené par des gâteaux, à vingt par une maîtresse, à trente par les plaisirs, à quarante par l’ambition, à cinquante par l’avarice: quand ne court-il qu’après la sagesse? Heureux celui qu’on y conduit malgré lui! Qu’importe de quel guide on se serve, pourvu qu’il le mène au but? Les héros, les sages eux-mêmes, ont payé ce tribut à la faiblesse humaine; & tel dont les doigts ont cassé des fuseaux n’en fut pas pour cela moins grand homme.

Voulez-vous étendre sur la vie entière l’effet d’une heureuse éducation, prolongez durant la jeunesse les bonnes habitudes de l’enfance; &, quand votre élève est ce qu’il doit être, faites qu’il soit le même dans tous les temps. Voilà la dernière perfection qu’il vous reste à donner à votre ouvrage. C’est pour cela surtout qu’il importe de laisser un gouverneur aux jeunes hommes; car d’ailleurs il est peu à craindre qu’ils ne sachent pas faire l’amour sans lui. Ce qui trompe les instituteurs, & surtout les pères, c’est qu’ils croient qu’une manière de vivre en exclut une autre, & qu’aussitôt qu’on est grand on doit renoncer à tout ce qu’on faisoit étant petit. Si cela était, à quoi serviroit de soigner l’enfance, puisque le bon ou le mauvais usage qu’on en feroit s’évanouiroit avec elle, & qu’en prenant des manières de vivre absolument différentes, on prendroit nécessairement d’autres façons de penser.

Comme il n’y a que de grandes maladies qui fassent solution de continuité dans la mémoire, il n’y a guère que de grandes passions qui la fassent dans les mœurs. Bien que nos goûts & nos inclinations changent, ce changement, quelquefois assez brusque, est adouci par les habitudes. Dans la succession de nos penchants, comme dans une bonne dégradation de couleurs, l’habile artiste doit rendre les passages imperceptibles, confondre & mêler les teintes, &, pour qu’aucune ne tranche, en étendre plusieurs sur tout son travail. Cette règle est confirmée par l’expérience; les gens immodérés changent tous les jours d’affections, de goûts, de sentiments, & n’ont pour toute constance que l’habitude du changement; mais l’homme réglé revient toujours à ses anciennes pratiques, & ne perd pas même dans sa vieillesse le goût des plaisirs qu’il aimoit enfant.

Si vous faites qu’en passant dans un nouvel âge les jeunes gens ne prennent point en mépris celui qui l’a précédé, qu’en contractant de nouvelles habitudes ils n abandonnent point les anciennes, & qu’ils aiment toujours à faire ce qui est bien, sans égard au temps où ils ont commencé, alors seulement vous aurez sauvé votre ouvrage, & vous serez sûrs d’eux jusqu’à la fin de leurs jours; car la révolution la plus à craindre est celle de l’âge sur lequel vous veillez maintenant. Comme on le regrette toujours, on perd difficilement dans la suite les goûts qu’on y a conservés; au lieu que, quand ils sont interrompus, on ne les reprend de la vie.

La plupart des habitudes que vous croyez faire contracter aux enfans & aux jeunes gens ne sont point de véritables habitudes, parce qu’ils ne les ont prises que par force, & que, les suivant malgré eux, ils n’attendent que l’occasion de s’en délivrer. On ne prend point le goût d’être en prison à force d’y demeurer; l’habitude alors, loin de diminuer l’aversion, l’augmente. Il n’en est pas ainsi d’Emile, qui, n’ayant rien fait dans son enfance que volontairement & avec plaisir, ne fait, en continuant d’agir de même étant homme, qu’ajouter l’empire de l’habitude aux douceurs de la liberté. La vie active, le travail des bras, l’exercice, le mouvement, lui sont tellement devenus nécessaires, qu’il n’y pourroit renoncer sans souffrir. Le réduire tout à coup à une vie molle et sédentaire seroit l’emprisonner, l’enchaîner, le tenir dans un état violent et contraint; je ne doute pas que son humeur & sa santé n’en fussent également altérées. À peine peut-il respirer à son aise dans une chambre bien fermée; il lui faut le grand air, le mouvement, la fatigue. Aux genoux même de Sophie, il ne peut s’empêcher de regarder quelquefois la campagne du coin de l’œil, & de désirer de la parcourir avec elle. Il reste pourtant quand il faut rester; mais il est inquiet, agité; il semble se débattre; il reste, parce qu’il est dans les fers. Voilà donc, allez-vous dire, des besoins auxquels je l’ai soumis, des assujettissements que je lui ai donnés: & tout cela est vrai; je l’ai assujetti à l’état d’homme.

Emile aime Sophie; mais quels sont les premiers charmes qui l’ont attaché? La sensibilité, la vertu, l’amour des choses honnêtes. En aimant cet amour dans sa maîtresse, l’auroit-il perdu pour lui-même? À quel prix à son tour Sophie s’est-elle mise? À celui de tous les sentiments qui sont naturels au cœur de son amant: l’estime des vrais biens, la frugalité, la simplicité, le généreux désintéressement, le mépris du faste & des richesses. Emile avoit ces vertus avant que l’amour les lui eût imposées. En quoi donc Emile est-il véritablement changé? Il a de nouvelles raisons d’être lui-même; c’est le seul point où il soit différent de ce qu’il était.

Je n’imagine pas qu’en lisant ce livre avec quelque attention, personne puisse croire que toutes les circonstances de la situation où il se trouve se soient ainsi rassemblées autour de lui par hasard. Est-ce par hasard que, les villes fournissant tant de filles aimables, celle qui lui plaît ne se trouve qu’au fond d’une retraite éloignée? Est-ce par hasard qu’il la rencontre? Est-ce par hasard qu’ils se conviennent? Est-ce par hasard qu’ils ne peuvent loger dans le même lieu? Est-ce par hasard qu’il ne trouve un asile que si loin d’elle? Est-ce par hasard qu’il la voit si rarement, & qu’il est forcé d’acheter par tant de fatigues le plaisir de la voir quelquefois? Il s’effémine, dites-vous. Il s’endurcit, au contraire; il faut qu’il soit aussi robuste que je l’ai fait pour résister aux fatigues que Sophie lui fait supporter.

Il loge à deux grandes lieues d’elle. Cette distance est le soufflet de la forge; c’est par elle que je trempe les traits de l’amour. S’ils logeoient porte à porte, ou qu’il pût l’aller voir mollement assis dans un bon carrosse, il l’aimeroit à son aise, il l’aimeroit en Parisien. Léandre eût-il voulu mourir pour Héro, si la mer ne l’eût séparé d’elle? Lecteur, épargnez-moi des paroles; si vous êtes fait pour m’entendre, vous suivrez assez mes règles dans mes détails.

Les premières fois que nous sommes allés voir Sophie, nous avons pris des chevaux pour aller plus vite. Nous trouvons cet expédient commode, & à la cinquième fois nous continuons de prendre des chevaux. Nous étions attendus; à plus d’une demi-lieue de la maison, nous apercevons du monde sur le chemin. Emile observe, le cœur lui bat; il approche, il reconnaît Sophie, il se précipite à bas de son cheval, il part, il vole, il est aux pieds de l’aimable famille. Emile aime les beaux chevaux; le sien est vif, il se sent libre, il s’échappe à travers champs: je le suis, je l’atteins avec peine, je le ramène. Malheureusement Sophie a peur des chevaux, je n’ose approcher d’elle. Emile ne voit rien; mais Sophie l’avertit à l’oreille de la peine qu’il a laissé prendre à son ami. Emile accourt tout honteux, prend les chevaux, reste en arrière: il est juste que chacun ait son tour. Il part le premier pour se débarrasser de nos montures. En laissant ainsi Sophie derrière lui, il ne trouve plus le cheval une voiture aussi commode. Il revient essoufflé, et nous rencontre à moitié chemin.

Au voyage suivant Emile ne veut plus de chevaux. Pourquoi? lui dis-je; nous n’avons qu’à prendre un laquais pour en avoir soin. Ah! dit-il, surchargerons-nous ainsi la respectable famille? Vous voyez bien qu’elle veut tout nourrir, hommes & chevaux. Il est vrai, reprends-je, qu’ils ont la noble hospitalité de l’indigence. Les riches, avares dans leur faste, ne logent que leurs amis; mais les pauvres logent aussi les chevaux de leurs amis. Allons à pied, dit-il; n’en avez-vous pas le courage, vous qui partagez de si bon cœur les fatigants plaisirs de votre enfant? Très volontiers, reprends-je à l’instant: aussi bien l’amour, à ce qu’il me semble, ne veut pas être fait avec tant de bruit.

En approchant, nous trouvons la mère & la fille plus loin encore que la première fois. Nous sommes venus comme un trait. Emile est tout en nage: une main chérie daigne lui passer un mouchoir sur les joues. Il y auroit bien des chevaux au monde, avant que nous fussions désormois tentés de nous en servir.

Cependant, il est assez cruel de ne pouvoir jamais passer la soirée ensemble. L’été s’avance, les jours commencent à diminuer. Quoi que nous puissions dire, on ne nous permet jamais de nous en retourner de nuit; &, quand nous ne venons pas dès le matin, il faut presque repartir aussitôt qu’on est arrivé. À force de nous plaindre & de s inquiéter de nous, la mère pense enfin qu’à la vérité l’on ne peut nous loger décemment dans la maison, mais qu’on peut nous trouver un gîte au village pour y coucher quelquefois. À ces mots Emile frappe des mains, tressaillit de joie; & Sophie, sans y songer, baise un peu plus souvent sa mère le jour qu’elle a trouvé cet expédient.

Peu à peu la douceur de l’amitié, la familiarité de l’innocence s’établissent et s’affermissent entre nous. Les jours prescrits par Sophie ou par sa mère, je viens ordinairement avec mon ami, quelquefois aussi je le laisse aller seul. La confiance élève l’âme, & l’on ne doit plus traiter un homme en enfant; & qu’aurois-je avancé jusque-là, si mon élève ne méritoit pas mon estime? Il m’arrive aussi d’aller sans lui; alors il est triste & ne murmure point: que serviroient ses murmures? Et puis, il sait bien que je ne vais pas nuire à ses intérêts. Au reste, que nous allions ensemble ou séparément, on conçoit qu’aucun temps ne nous arrête, tout fiers d’arriver dans un état à pouvoir être plaints. Malheureusement, Sophie nous interdit cet honneur, & défend qu’on vienne par le mauvais temps. C’est la seule fois que je la trouve rebelle aux règles que je lui dicte en secret.

Un jour qu’il est allé seul, & que je ne l’attends que le lendemain, je le vois arriver le soir même, & je lui dis en l’embrassant; quoi! cher Emile, tu reviens à ton ami! Mais, au lieu de répondre à mes caresses, il me dit avec un peu d’humeur; ne croyez pas que je revienne sitôt de mon gré, je viens malgré moi. Elle a voulu que je vinsse; je viens pour elle & non pas pour vous. Touché de cette naÏveté, je l’embrasse derechef, en lui disant: Ame franche, ami sincère, ne me dérobe pas ce qui m’appartient. Si tu viens pour elle, c’est pour moi que tu le dis: ton retour est son ouvrage, mais ta franchise est le mien. Garde à jamais cette noble candeur des belles âmes. On peut laisser penser aux indifférents ce qu’ils veulent; mais c’est un crime de souffrir qu’un ami nous fasse un mérite de ce que nous n’avons pas fait pour lui.

Je me garde bien d’avilir à ses yeux le prix de cet aveu, en y trouvant plus d’amour que de générosité, & en lui disant qu’il veut moins s’ôter le mérite de ce retour que le donner à Sophie. Mais voici comment il me dévoile le fond de son cœur sans y songer: s’il est venu à son aise, à petits pas, & rêvant à ses amours, Emile n’est que l’amant de Sophie; s’il arrive à grands pas, échauffé, quoique un peu grondeur, Emile est l’ami de son Mentor.

On voit par ces arrangements que mon jeune homme est bien éloigné de passer sa vie auprès de Sophie & de la voir autant qu’il voudrait. Un voyage ou deux par semaine bornent les permissions qu’il reçoit; & ses visites, souvent d’une seule demi-journée, s’étendent rarement au lendemain. Il emploie bien plus de temps à espérer de la voir, ou à se féliciter de l’avoir vue, qu’à la voir en effet. Dans celui même qu’il donne à ses voyages, il en passe moins auprès d’elle qu’à s’en approcher ou s’en éloigner. Ses plaisirs vrais, purs, délicieux, mais moins réels qu’imaginaires, irritent son amour sans efféminer son cœur.

Les jours qu’il ne la voit point, il n’est pas oisif & sédentaire. Ces jours-là c’est Emile encore: il n’est point du tout transformé. Le plus souvent, il court les campagnes des environs, il suit son histoire naturelle; il observe, il examine les terres, leurs productions, leur culture; il compare les travaux qu’il voit à ceux qu’il connaît; il cherche les raisons des différences: quand il juge d’autres méthodes préférables à celles du lieu, il les donne aux cultivateurs; s’il propose une meilleure forme de charrue, il en fait faire sur ses dessins: s’il trouve une carrière de marne, il leur en apprend l’usage inconnu dans le pays; souvent il met lui-même la main à l’œuvre; ils sont tout étonnés de lui voir manier leurs outils plus aisément qu’ils ne font eux-mêmes, tracer des sillons plus profonds & plus droits que les leurs, semer avec plus d’égalité, diriger des ados avec plus d’intelligence. Ils ne se moquent pas de lui comme d’un beau diseur d’agriculture: ils voient qu’il la sait en effet. En un mot, il étend son zèle & ses soins à tout ce qui est d’utilité première & générale; même il ne s’y borne pas: il visite les maisons des paysans, s’informe de leur état, de leurs familles, du nombre de leurs enfants, de la quantité de leurs terres, de la nature du produit, de leurs débouchés, de leurs facultés, de leurs charges, de leurs dettes, etc. Il donne peu d’argent, sachant que, pour l’ordinaire, il est mal employé, mais il en dirige l’emploi lui-même, & le leur rend utile malgré qu’ils en aient. Il leur fournit des ouvriers, et souvent leur paye leurs propres journées pour les travaux dont ils ont besoin. À l’un il fait relever ou couvrir sa chaumière à demi-tombée; à l’autre il fait défricher sa terre abandonnée faute de moyens; à l’autre il fournit une vache, un cheval, du bétail de toute espèce à la place de celui qu’il a perdu; deux voisins sont près d’entrer en procès, il les gagne, il les accommode; un paysan tombe malade, il le fait soigner, il le soigne lui-même;* [* Soigner un paysan malade, ce n’est pas le purger, lui donner des drogues, lui envoyer un chirurgien. Ce n’est pas de tout cela qu’ont besoin ces pauvres gens dans leurs maladies; c’est de nourriture meilleure & plus abondante. jeûnez, vous autres, quand vous avez la fièvre; mais quand vos paysans l’ont, donnez-leur de la viande & du vin; presque toutes leurs maladies viennent de misère & d’épuisement: leur meilleure tisane est dans votre cave, leur seul apothicaire doit être votre boucher.] un autre est vexé par un voisin puissant, il le protège & le recommande; de pauvres jeunes gens se recherchent, il aide à les marier; une bonne femme a perdu son enfant chéri, il va la voir, il la console, il ne sort point aussitôt qu’il est entré; il ne dédaigne point les indigents, il n’est point pressé de quitter les malheureux, il prend souvent son repas chez les paysans qu’il assiste, il l’accepte aussi chez ceux qui n’ont pas besoin de lui; en devenant le bienfaiteur des uns & l’ami des autres, il ne cesse point d’être leur égal. Enfin, il fait toujours de sa personne autant de bien que de son argent.

Quelquefois, il dirige ses tournées du côté de l’heureux séjour: il pourroit espérer d’apercevoir Sophie à la dérobée, de la voir à la promenade sans en être vu; mais Emile est toujours sans détour dans sa conduite, il ne sait & ne veut rien éluder. Il a cette aimable délicatesse qui flatte & nourrit l’amour-propre du bon témoignage de soi. Il garde à la rigueur son ban, & n’approche jamais assez pour tenir du hasard ce qu’il ne veut devoir qu’à Sophie. En revanche il erre avec plaisir dans les environs, recherchant les traces des pas de sa maîtresse, s’attendrissant sur les peines qu’elle a prises & sur les courses qu’elle a bien voulu faire par complaisance pour lui. La veille des jours qu’il doit la voir, il ira dans quelque ferme voisine ordonner une collation pour le lendemain. La promenade se dirige de ce côté sans qu’il y paraisse; on entre comme par hasard; on trouve des fruits, des gâteux, de la crème. La friande Sophie n’est pas insensible à ces attentions, et fait volontiers honneur à notre prévoyance; car j’ai toujours ma part au compliment, n’en eusse-je eu aucune au soin qui l’attire: c’est un détour de petite fille pour être moins embarrassée en remerciant. Le père & moi mangeons des gâteaux & buvons du vin: mais Emile est de l’écot des femmes, toujours au guet pour voler quelque assiette de crème où la cuillère de Sophie ait trempé.

À propos de gâteaux, je parle à Emile de ses anciennes courses. On veut savoir ce que c’est que ces courses; je l’explique, on en rit; on lui demande s’il sait courir encore. Mieux que jamais, répond-il; je serois bien fâché de l’avoir oublié. Quelqu’’un de la compagnie auroit grande envie de le voir, & n’ose le dire; quelque autre se charge de la proposition; il accepte: on fait rassembler deux ou trois jeunes gens des environs; on décerne un prix, &, pour mieux imiter les anciens jeux, on met un gâteau sur le but. Chacun se tient prêt, le papa donne le signal en frappant des mains. L’agile Emile fend l’air, & se trouve au bout de la carrière qu’à peine mes trois lourdauds sont partis. Emile reçoit le prix des mains de Sophie, &, non moins généreux qu’Enée, fait des présents à tous les vaincus.

Au milieu de l’éclat du triomphe, Sophie ose défier le vainqueur, & se vante de courir aussi bien que lui. Il ne refuse point d’entrer en lice avec elle; &, tandis qu’elle s’apprête à l’entrée de la carrière, qu’elle retrousse sa robe des deux côtés, et que, plus curieuse d’étaler une jambe fin eaux yeux d’Emile que de le vaincre à ce combat, elle regarde si ses jupes sont assez courtes, il dit un mot à l’oreille de la mère; elle sourit & fait un signe d’approbation. Il vient alors se placer à côté de sa concurrente; & le signal n’est pas plus tôt donné, qu’on la voit partir comme un oiseau.

Les femmes ne sont pas faites pour courir; quand elles fuient, c’est pour être atteintes. La course n’est pas la seule chose qu’elles fassent maladroitement, mais c’est la seule qu’elles fassent de mauvaise grâce: leurs coudes en arrière & collés contre leur corps leur donnent une attitude risible, & les hauts talons sur lesquels elles sont juchées les font paraître autant de sauterelles qui voudroient courir sans sauter.

Emile, n’imaginant point que Sophie coure mieux qu’une autre femme, ne daigne pas sortir de sa place, & la voit partir avec un sourire moqueur. Mais Sophie est légère & porte des talons bas; elle n’a pas besoin d’artifice pour paraître avoir le pied petit; elle prend les devants d’une telle rapidité, que, pour atteindre cette nouvelle Atalante, il n’a que le temps qu’il lui faut quand il l’aperçoit si loin devant lui. Il part donc à son tour, semblable à l’aigle qui fond sur sa proie; il la poursuit, la talonne, l’atteint enfin tout essoufflée, passe doucement son bras gauche autour d’elle, l’enlève comme une plume, &, pressant sur son cœur cette douce charge, il achève ainsi la course, lui fait toucher le but la première, puis, criant Victoire à Sophie! met devant elle un genou en terre, & se reconnaît le vaincu.

À ses occupations diverses se joint celle du métier que nous avons appris. Au moins un jour par semaine, & tous ceux où le mauvais temps ne nous permet pas de tenir la campagne, nous allons, Emile & moi, travailler chez un maître. Nous n’y travaillons pas pour la forme, en gens au-dessus de cet état, mais tout de bon et en vrais ouvriers. Le père de Sophie nous venant voir nous trouve tout de bon à l’ouvrage, & ne manque pas de rapporter avec admiration à sa femme & à sa fille ce qu’il a vu. Allez voir, dit-il, ce jeune homme à l’atelier, & vous verrez s’il méprise la condition du pauvre! On peut imaginer si Sophie entend ce discours avec plaisir! On en reparle, on voudroit le surprendre à l’ouvrage. On me questionne sans faire semblant de rien; &, après s’être assurées d’un de nos jours, la mère & la fille prennent une calèche, & viennent à la ville le même jour.

En entrant dans l’atelier, Sophie aperçoit à l’autre bout un jeune homme en veste, les cheveux négligemment rattachés, & si occupé de ce qu’il fait qu’il ne la voit point: elle s’arrête & fait signe à sa mère. Emile, un ciseau d’une main & le maillet de l’autre, achève une mortaise; puis il scie une planche & en met une pièce sous le valet pour la polir. Ce spectacle ne fait point rire Sophie; il la touche, il est respectable. Femme, honore ton chef; c’est lui qui travaille pour toi, qui te gagne ton pain, qui te nourrit: voilà l’homme.

Tandis qu’elles sont attentives à l’observer, je les aperçois, je tire Emile par la manche; il se retourne, les voit, jette ses outils, & s’élance avec un cri de joie. Après s’être livré à ses premiers transports, il les fait asseoir & reprend son travail. Mais Sophie ne peut rester assise; elle se lève avec vivacité, parcourt l’atelier, examine les outils, touche le poli des planches, ramasse des copeaux par terre, regarde à nos mains, & puis dit qu’elle aime ce métier, parce qu’il est propre. La folâtre essaye même d’imiter Emile. De sa blanche & débile main, elle pousse un rabot sur la planche; le rabot glisse & ne mord point. Je crois voir l’Amour dans les airs rire & battre des ailes; je crois l’entendre pousser des cris d’allégresse, & dire: Hercule est vengé.

Cependant, la mère questionne le maître. Monsieur, combien payez-vous ces garçons-là? Madame, je leur donne à chacun vingt sous par jour, & je les nourris; mais si ce jeune homme voulait, il gagneroit bien davantage, car c’est le meilleur ouvrier du pays. Vingt sous par jour, & vous les nourrissez! dit la mère en nous regardant avec attendrissement. Madame, il en est ainsi, reprend le maître. À ces mots, elle court à Emile, l’embrasse, le presse contre son sein en versant sur lui des larmes, & sans pouvoir dire autre chose que de répéter plusieurs fois: Mon fils! ô mon fils!