Après avoir passé quelque temps à causer avec nous, mais sans nous détourner: Allons-nous-en, dit la mère à sa fille; il se fait tard, il ne faut pas nous faire attendre. Puis, s’approchant d’Emile, elle lui donne un petit coup sur la joue en lui disant: Eh bien! bon ouvrier, ne voulez-vous pas venir avec nous? Il lui répond d’un ton fort triste: Je suis engagé, demandez au maître. On demande au maître s’il veut bien se passer de nous. Il répond qu’il ne peut. J’ai, dit-il, de l’ouvrage qui presse & qu’il faut rendre après-demain. Comptant sur ces messieurs, j’ai refusé des ouvriers qui se sont présentés; si ceux-cime manquent, je ne sais plus où en prendre d’autres, & je ne pourrai rendre l’ouvrage au jour promis. La mère ne réplique rien; elle attend qu’Emile parle. Emile baisse la tête & se tait. Monsieur, lui dit-elle un peu surprise de ce silence, n’avez-vous rien à dire à cela? Emile regarde tendrement la fille & ne répond que ces mots: Vous voyez bien qu’il faut que je reste. Là-dessus les dames partent & nous laissent. Emile les accompagne jusqu’à la porte, les suit des yeux autant qu’il peut, soupire, et revient se mettre au travail sans parler.
En chemin, la mère, piquée, parle à sa fille de la bizarrerie de ce procédé! Quoi! dit-elle, étoit-il si difficile de contenter le maître sans être obligé de rester? & ce jeune homme si prodigue, qui verse l’argent sans nécessité, n’en sait-il plus trouver dans les occasions convenables? Ô maman! répond Sophie, à Dieu ne plaise qu’Emile donne tant de force à l’argent, qu’il s’en serve pour rompre un engagement personnel, pour violer impunément sa parole, & faire violer celle d’autrui! Je sais qu’il dédommageroit aisément l’ouvrier du léger préjudice que lui causeroit son absence; mais cependant il asserviroit son âme aux richesses, il s’accoutumeroit à les mettre à la place de ses devoirs, & à croire qu’on est dispensé de tout, pourvu qu’on paye. Emile a d’autres manières de penser, et j’espère n’être pas cause qu’il en change. Croyez-vous qu’il ne lui en ait rien coûté de rester? Maman, ne vous y trompez pas, c’est pour moi qu’il reste; je l’ai bien vu dans ses yeux.
Ce n’est pas que Sophie soit indulgente sur les vrais soins de l’amour; au contraire, elle est impérieuse, exigeante; elle aimeroit mieux n’être point aimée que de l’être modérément. Elle a le noble orgueil du mérite qui se sent, qui s’estime & qui veut être honoré comme il s’honore. Elle dédaigneroit un cœur qui ne sentiroit pas tout le prix du sien, qui ne l’aimeroit pas pour ses vertus autant & plus que pour ses charmes; un cœur qui ne lui préféreroit pas son propre devoir, & qui ne la préféreroit pas à toute autre chose. Elle n’a point voulu d’amant qui ne connût de loi que la sienne; elle veut régner sur un homme qu’elle n’ait point défiguré. C’est ainsi qu’ayant avili les compagnons d’Ulysse, Circé les dédaigne, & se donne à lui seul, qu’elle n’a pu changer.
Mais ce droit inviolable & sacré mis à part, jalouse à l’excès de tous les siens, Sophie épie avec quel scrupule Emile les respecte, avec quel zèle il accomplit ses volontés, avec quelle adresse il les devine, avec quelle vigilance il arrive au moment prescrit; elle ne veut ni qu’il retarde ni qu’il anticipe; elle veut qu’il soit exact. Anticiper, c’est se préférer à elle; retarder, c’est la négliger. Négliger Sophie! cela’n’arriveroit pas deux fois. L’injuste soupçon d’une a failli tout perdre; mais Sophie est équitable & sait bien réparer ses torts. Un soir nous sommes attendus; Emile a reçu l’ordre. On vient au-devant de nous; nous n’arrivons point. Que sont-ils devenus? Quel malheur leur est arrivé? Personne de leur part? La soirée s’écoule à nous attendre. La pauvre Sophie nous croit morts; elle se désole, elle se tourmente; elle passe la nuit à pleurer. Dès le soir on a expédié un messager pour s’informer de nous & rapporter de nos nouvelles le lendemain matin. Le messager revient accompagné d’un autre de notre part, qui fait nos excuses de bouche & dit que nous nous portons bien. Un moment après, nous paraissons nous-mêmes. Alors la scène change; Sophie essuie ses pleurs, ou, si elle en verse, ils sont de rage. Son cœur altier n’a pas gagné à se rassurer sur notre vie: Emile vit, & s’est fait attendre inutilement.
À notre arrivée, elle veut s’enfermer. On veut qu’elle reste; il faut rester: mais, prenant à l’instant son parti, elle affecte un air tranquille & content qui en imposeroit à d’autres. Le père vient au-devant de nous & nous dit: Vous avez tenu vos amis en peine; il y a ici des gens qui ne vous le pardonneront pas aisément. Qui donc, mon papa? dit Sophie avec une manière de sourire le plus gracieux qu’elle puisse affecter. Que vous importe, répond le père, pourvu que ce ne soit pas vous? Sophie ne réplique point, & baisse les yeux sur son ouvrage. La mère nous reçoit d’un air froid & composé. Emile embarrassé n’ose aborder Sophie. Elle lui parle la première, lui demande comment il se porte, l’invite à s’asseoir, & se contrefoit si bien que le pauvre jeune homme, qui n’entend rien encore au langage des passions violentes, est la dupe de ce sang-froid, & presque sur le point d’en être piqué lui-même.
Pour le désabuser je vais prendre la main de Sophie, j’y veux porter mes lèvres comme je fais quelquefois: elle la retire brusquement, avec un mot de Monsieur si singulièrement prononcé, que ce mouvement involontaire la décèle à l’instant aux yeux d’Emile.
Sophie elle-même, voyant qu’elle s’est trahie, se contraint moins. Son sang-froid apparent se change en un mépris ironique. Elle répond à tout ce qu’on lui dit par des monosyllabes prononcés d’une voix lente & mal assurée, comme craignant d’y laisser trop percer l’accent de l’indignation. Emile, demi-mort d’effroi, la regarde avec douleur, & tâche de l’engager à jeter les yeux sur les siens pour y mieux lire ses vrais sentiments. Sophie, plus irritée de sa confiance, lui lance un regard qui lui ôte l’envie d’en solliciter un second. Emile, interdit & tremblant, n’ose plus, très heureusement pour lui, ni lui parler ni la regarder, car, n’eût-il pas été coupable, s’il eût pu supporter sa colère, elle ne lui eût jamais pardonné.
Voyant alors que c’est mon tour, & qu’il est temps de s’expliquer, je reviens à Sophie. Je reprends sa main, qu’elle ne retire plus, car elle est prête à se trouver mal. Je lui dis avec douceur: Chère Sophie, nous sommes malheureux; mais vous êtes raisonnable & juste, vous ne nous jugerez pas sans nous entendre: écoutez-nous. Elle ne répond rien, & je parle ainsi: "Nous sommes partis hier à quatre heures; il nous étoit prescrit d’arriver à sept, et nous prenons toujours plus de temps qu’il ne nous est nécessaire afin de nous reposer en approchant d’ici. Nous avions déjà fait les trois quarts du chemin, quand des lamentations douloureuses nous frappent l’oreille; elles partoient d’une gorge de la colline à quelque distance de nous. Nous accourons aux cris: nous trouvons un malheureux paysan qui, revenant de la ville un peu pris de vin sur son cheval, en étoit tombé si lourdement qu’il s’étoit cassé la jambe. Nous crions, nous appelons du secours; personne ne répond; nous essayons de remettre le blessé sur son cheval, nous n’en pouvons venir à bout: au moindre mouvement le malheureux souffre des douleurs horribles. Nous prenons le parti d’attacher le cheval dans le bois à l’écart; puis, faisant un brancard de nos bras, nous y posons le blessé, & le portons le plus doucement qu’il est possible, en suivant ses indications sur la route qu’il falloit tenir pour aller chez lui. Le trajet étoit long; il fallut nous reposer plusieurs fois. Nous arrivons enfin, rendus de fatigue; nous trouvons avec une surprise amère que nous connoissions déjà la maison, & que ce misérable que nous rapportions avec tant de peine étoit le même qui nous avoit si cordialement reçus le jour de notre première arrivée ici. Dans le trouble où nous étions tous, nous ne nous étions point reconnus jusqu’à ce moment."
"Il n’avoit que deux petits enfants. Prête à lui en donner un troisième, sa femme fut si saisie en le voyant arriver, qu’elle sentit des douleurs aigues & accoucha peu d’heures après. Que faire en cet état dans une chaumière écartée où l’on ne pouvoit espérer aucun secours? Emile prit le parti d’aller prendre le cheval que nous avions laissé dans le bois, de le monter, de courir à toute bride chercher un chirurgien à la ville. Il donna le cheval au chirurgien; &, n’ayant pu trouver assez tôt une garde, il revint à pied avec un domestique, après vous avoir expédié un exprès, tandis qu’embarrassé, comme vous pouvez croire, entre un homme ayant une jambe cassée & une femme en travail, je préparois dans la maison tout ce que je pouvois prévoir être nécessaire pour le secours de tous les deux."
"Je ne vous ferai point le détail du reste; ce n’est pas de cela qu’il est question. Il étoit deux heures après minuit avant que nous ayons eu ni l’un ni l’autre un moment de relâche. Enfin nous sommes revenus avant le jour dans notre asile ici proche, où nous avons attendu l’heure de votre réveil pour vous rendre compte de notre accident. " Je me tais sans rien ajouter. Mais, avant que personne parle, Emile s’approche de sa maîtresse, élève la voix & lui dit avec plus de fermeté que je ne m’y serais attendu: Sophie, vous êtes l’arbitre de mon sort, vous le savez bien. Vous pouvez me faire mourir de douleur; mais n’espérez pas me faire oublier les droits de l’humanité: ils me sont plus sacrés que les vôtres, je n’y renoncerai jamais pour vous. Sophie, à ces mots, au lieu de répondre, se lève, lui passe un bras autour du cou, lui donne un baiser sur la joue; puis, lui tendant la main avec une grâce inimitable, elle lui dit: Emile, prends cette main: elle est à toi. Sois, quand tu voudras, mon époux & mon maître; je tâcherai de mériter cet honneur.
À peine l’a-t-elle embrassé, que le père, enchanté, frappe des mains, en criant bis, bis, & Sophie, sans se faire presser, lui donne aussitôt deux baisers sur l’autre joue; mais, presque au même instant, effrayée de tout ce qu’elle vient de faire, elle se sauve dans les bras de sa mère & cache dans ce sein maternel son visage enflammé de honte.
Je ne décrirai point la commune joie; tout le monde la doit sentir. Après le dîner, Sophie demande s’il y auroit trop loin pour aller voir ces pauvres malades. Sophie le désire & c’est une bonne œuvre. On y va: on les trouve dans deux lits séparés; Emile en avoit fait apporter un: on trouve autour d’eux du monde pour les soulager: Emile y avoit pourvu. Mais au surplus tous deux sont si mal en ordre, qu’ils souffrent autant du malaise que de leur état. Sophie se fait donner un tablier de la bonne femme, & va la ranger dans son lit; elle en fait ensuite autant à l’homme; sa main douce & légères ait aller chercher tout ce qui les blesse, & faire poser plus mollement leurs membres endoloris. Ils se sentent déjà soulagés à son approche; on diroit qu’elle devine tout ce qui fait leur mal. Cette fille si délicate ne se rebute ni de la malpropreté ni de la mauvaise odeur, & sait faire disparaître l’une & l’autres ans mettre personne en œuvre, & sans que les malades soient tourmentés. Elle qu’on voit toujours si modeste & quelquefois si dédaigneuse, elle qui, pour tout au monde, n’auroit pas touché du bout du doigt le lit d’un homme, retourne & change le blessé sans aucun scrupule, & le met dans une situation plus commode pour y pouvoir rester longtemps. Le zèle de la charité vaut bien la modestie; ce qu’elle fait, elle le fait si légèrement & avec tant d’adresse, qu’il se sent soulagé sans presque s’être aperçu qu’on l’ait touché. La femme & le mari bénissent de concert l’aimable fille qui les sert, qui les plaint, qui les console. C’est un ange du ciel que Dieu leur envoie, elle en a la figure & la bonne grâce, elle en a la douceur & la bonté. Emile attendri la contemple en silence. Homme, aime ta compagne. Dieu te la donne pour te consoler dans tes peines, pour te soulager dans tes maux: voilà la femme.
On fait baptiser le nouveau-né. Les deux amants le présentent, brûlant au fond de leurs cœurs d’en donner bientôt autant à faire à d’autres. Ils aspirent au moment désiré; ils croient y toucher: tous les scrupules de Sophie sont levés, mais les miens viennent. Ils n’en sont pas encore où ils pensent: il faut que chacun ait son tour.
Un matin qu’ils ne se sont vus depuis deux jours, j’entre dans la chambre d’Emile une lettre à la main, & je lui dis en le regardant fixement: Que feriez-vous si l’on vous apprenoit que Sophie est morte? Il foit un grand cri, se lève en frappant des mains, &, sans dire un seul mot, me regarde d’un œil égaré. Répondez donc, poursuis-je avec la même tranquillité. Alors, irrité de mon sang-froid, il s’approche, les yeux enflammés de colère; &, s’arrêtant dans une attitude presque menaçante: Ce que je ferois?...je n’en sais rien; mais ce que je sais, c’est que je ne reverrois de ma vie celui qui me l’auroit appris. Rassurez-vous, répondis-je en souriant: elle vit, elle se porte bien, elle pense à vous, & nous sommes attendus ce soir. Mais allons faire un tour de promenade, & nous causerons.
La passion dont il est préoccupé ne lui permet plus de se livrer, comme auparavant, à des entretiens purement raisonnés: il faut l’intéresser par cette passion même à se rendre attentif à mes leçons. C’est ce que j’ai fait par ce terrible préambule; je suis bien sûr maintenant qu’il m’écoutera.
"Il faut être heureux, cher Emile: c’est la fin de tout être sensible; c’est le premier désir que nous imprima la nature, & le seul qui ne nous quitte jamais. Mais où est le bonheur? qui le sait? Chacun le cherche, & nul ne le trouve. On use la vie à le poursuivre & l’on meurt sans l’avoir atteint. Mon jeune ami, quand à ta naissance je te pris dans mes bras, & qu’attestant l’Etre suprême de l’engagement que j’osai contracter, je vouai mes jours au bonheur des tiens, savois moi-même à quoi je m’engageais? Non: je savois seulement qu’en te rendant heureux j’étois sûr de l’être. En faisant pour toi cette utile recherche, je la rendois commune à tous deux."
"Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste à rester dans l’inaction. C’est de toutes les maximes celle dont l’homme a le plus grand besoin, & celle qu’il sait le moins suivre. Chercher le bonheur sans savoir où il est, c’est s’exposer à le fuir, c’est courir autant de risques contraires qu’il y a de routes pour s’égarer. Mais il n’appartient pas à tout le monde de savoir ne point agir. Dans l’inquiétude où nous tient l’ardeur du bien-être, nous aimons mieux nous tromper à le pour-suivre, que de ne rien faire pour le chercher: &, sortis une fois de la place où nous pouvons le connaître, nous n’y savons plus revenir."
"Avec la même ignorance j’essayai d’éviter la même faute. En prenant soin de toi, je résolus de ne pas faire un pas inutile & de t’empêcher d’en faire. Je me tins dans la route de la nature, en attendant qu’elle me montrât celle du bonheur. Il s’est trouvé qu’elle étoit la même, & qu’en n’y pensant pas je l’avois suivie."
"Sois mon témoin, sois mon juge; je ne te récuserai jamais. Tes premiers ans n’ont pas été sacrifiés à ceux qui les doivent suivre; tu as joui de tous les biens que la nature t’avoit donnés. Des maux auxquels elle t’assujettit, & dont j’ai pu te garantir, tu n’as senti que ceux qui pouvoient t’endurcir aux autres. Tu n’en as jamais souffert aucun que pour en éviter un plus grand. Tu n’as connu ni la haine, ni l’esclavage. Libre & content, tu es resté juste & bon; car la peine & le vice sont inséparables, & jamais l’homme ne devient méchant que lorsqu’il est malheureux. Puisse le souvenir de ton enfance se prolonger jusqu’à tes vieux jours! Je ne crains pas que jamais ton bon cœur se la rappelle sans donner quelques bénédictions à la main qui la gouverna." "Quand tu es entré dans l’âge de raison, je t’ai garanti de l’opinion des hommes; quand ton cœur est devenu sensible, je t’ai préservé de l’empire des passions. Si j’avois pu prolonger ce calme intérieur jusqu’à la fin de ta vie, j’aurois mis mon ouvrage en sûreté, & tu serois toujours heureux autant qu’un homme peut l’être; mais, cher Emile, j’ai eu beau tremper ton âme dans le Styx, je n’ai pu la rendre partout invulnérable; il s’élève un nouvel ennemi que tu n’as pas encore appris à vaincre, & dont je n’ai pu te sauver. Cet ennemi, c’est toi-même. La nature & la fortune t’avoient laissé libre. Tu pouvois endurer la misère; tu pouvois supporter les douleurs du corps, celles de l’âme t’étoient inconnues; tu ne tenois à rien qu’à la condition humaine, & maintenant tu tiens à tous les attachements que tu t’es donnés; en apprenant à désirer, tu t’es rendu l’esclave de tes désirs. Sans que rien change en toi, sans que rien t’offense, sans que rien touche à ton être, que de douleurs peuvent attaquer ton âme! que de maux tu peux sentir sans être malade! que de morts tu peux souffrir sans mourir! Un mensonge, une erreur, un doute peut te mettre au désespoir."
"Tu voyois au théâtre les héros, livrés à des douleurs extrêmes, faire retentir la scène de leurs cris insensés, s’affliger comme des femmes, pleurer comme des enfants, & mériter ainsi les applaudissements publics. Souviens-toi du scandale que te causoient ces lamentations, ces cris, ces plaintes, dans des hommes dont on ne devoit attendre que des actes de constance & de fermeté. Quoi! disois tout indigné, ce sont là les exemples qu’on nous donne à suivre, les modèles qu’on nous offre à imiter! A-t-on peur que l’homme ne soit pas assez petit, assez malheureux, assez faible, si l’on ne vient encore encenser sa faiblesse sous la fausse image de la vertu? Mon jeune ami, sois plus indulgent désormois pour la scène: te voilà devenu l’un de ses héros."
"Tu sais souffrir & mourir: tu sais endurer la loi de la nécessité dans les maux physiques; mais tu n as point encore imposé de lois aux appétits de ton cœur; et c’est de nos affections, bien plus que de nos besoins, que naît le trouble de notre vie. Nos désirs sont étendus, notre force est presque nulle. L’homme tient par ses vœux à mille choses, & par lui-même il ne tient à rien, pas même à sa propre vie; plus il augmente ses attachements, plus il multiplie ses peines. Tout ne fait que passer sur la terre: tout ce que nous aimons nous échappera tôt ou tard, & nous y tenons comme s’il devoit durer éternellement. Quel effroi sur le seul soupçon de la mort de Sophie! As-tu donc compté qu’elle vivroit toujours? Ne meurt-il personne à son âge? Elle doit mourir, mon enfant, & peut-être avant toi. Qui sait si elle est vivante à présent même? La nature ne t’avoit asservi qu’à une seule mort, ru t’asservis à une seconde; te voilà dans le cas de mourir deux fois."
"Ainsi soumis à tes passions déréglées, que tu vas rester à plaindre! Toujours des privations, toujours des pertes, toujours des alarmes; tu ne jouiras pas même de ce qui te sera laissé. La crainte de tout perdre t’empêchera de rien posséder; pour n’avoir voulu suivre que tes passions, jamais tune les pourras satisfaire. Tu chercheras toujours le repos, il fuira toujours devant toi, tu seras misérable, & tu deviendras méchant. & comment pourrois ne pas l’être, n’ayant de loi que tes désirs effrénés! Si tu ne peux supporter des privations involontaires, comment t’en imposeras-tu volontairement? comment sauras-tu sacrifier le penchant au devoir & résister à ton cœur pour écouter ta raison? Toi qui ne veux déjà plus voir celui qui t’apprendra la mort de ta maîtresse, comment verrois celui qui voudroit tel ôter vivante, celui qui t’oseroit dire: Elle est morte pour toi, la vertu te sépare d’elle? S’il faut vivre avec elle quoi qu’il arrive, que Sophie soit mariée ou non, que tu sois libre ou ne le sois pas, qu’elle t’aime ou te haÏsse, qu’on te l’accorde ou qu’on te la refuse, n’importe, tu la veux, il la faut posséder à quelque prix que ce soit. Apprends-moi donc à quel crime s’arrête celui qui n’a de lois que les vœux de son cœur, & ne sait résister à rien de ce qu’il désire."
"Mon enfant, il n’y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat. Le mot de vertu vient de force; la force est la base de toute vertu. La vertu n’appartient qu’à un être faible par sa nature, & fort par sa volonté; c est en cela seul que consiste le mérite de l’homme juste; & quoique nous appelions Dieu bon, nous ne l’appelons pas vertueux, parce qu’il n’a pas besoin d’efforts pour bien faire. Pour t’expliquer ce mot si profané, j’ai attendu que tu fusses en état de m’entendre. Tant que la vertu ne coûte rien à pratiquer, on a peu besoin de la connaître. Ce besoin vient quand les passions s’éveillent: il est déjà venu pour toi."
"En t’élevant dans toute la simplicité de la nature, au lieu de te prêcher de pénibles devoirs, je t’ai garanti des vices qui rendent ces devoirs pénibles; je t’ai moins rendu le mensonge odieux qu’inutile; je t’ai moins appris à rendre à chacun ce qui lui appartient, qu’à ne te soucier que de ce qui est à toi; je t’ai fait plutôt bon que vertueux. Mais celui qui n’est que bon ne demeure tel qu’autant qu’il a du plaisir à l’être: la bonté se brise & périt sous le choc des passions humaines; l’homme qui n’est que bon n’est bon que pour lui."
"Qu’est-ce donc que l’homme vertueux? C’est celui qui sait vaincre ses affections; car alors il suit sa raison, sa conscience; il fait son devoir; il se tient dans l’ordre, & rien ne l’en peut écarter. Jusqu’ici tu n’étois libre qu’en apparence; tu n’avois que la liberté précaire d’un esclave à qui l’on n’a rien commandé. Maintenant sois libre en effet; apprends à devenir ton propre maître; commande à ton cœur, ô Emile, & tu seras vertueux."
"Voilà donc un autre apprentissage à faire, & cet apprentissage est plus pénible que le premier: car la nature nous délivre des maux qu’elle nous impose ou nous apprend à les supporter; mais elle ne nous dit rien pour ceux qui nous viennent de nous; elle nous abandonne à nous-mêmes; elle nous laisse, victimes de nos passions, succomber à nos vaines douleurs, & nous glorifier encore des pleurs dont nous aurions dû rougir."
"C’est ici la première passion. C’est la seule peut-être qui soit digne de toi. Si tu la sais régir en homme, elle sera la dernière; tu subjugueras toutes les autres, & tu n’obéiras qu’à celle de la vertu."
"Cette passion n’est pas criminelle, je le sais bien; elle est aussi pure que les âmes qui la ressentent. L’honnêteté la forma, l’innocence l’a nourrie. Heureux amants! les charmes de la vertu ne font qu’ajouter pour vous à ceux de l’amour; & le doux lien qui vous attend n’est pas moins le prix de votre sagesse que celui de votre attachement. Mais dis-moi, homme sincère, cette passion si pure t’en a-t-elle moins subjugué? t’en es-tu moins rendu l’esclave? & si demain elle cessait d’être innocente, l’étoufferois dès demain? C’est à présent le moment d’essayer tes forces; il n’est plus temps quand il les faut employer. Ces dangereux essais doivent se faire loin du péril. On ne s’exerce point au combat devant l’ennemi, on s’y prépare avant la guerre; on s’y présente déjà tout préparé."
"C’est une erreur de distinguer les passions en permises & défendues, pour se livrer aux premières & se refuser aux autres. Toutes sont bonnes quand on en reste le maître; toutes sont mauvaises quand on s’y laisse assujettir. Ce qui nous est défendu par la nature, c’est d’étendre nos attachements plus loin que nos forces: ce qui nous est défendu par la raison, c’est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir; ce qui nous est défendu par la conscience n’est pas d’être tentés, mais de nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous d’avoir ou de n’avoir pas des passions, mais il dépend de nous de régner sur elles. Tous sentiments que nous dominons sont légitimes; tous ceux qui nous dominent sont criminels. Un homme n’est pas coupable d’aimer la femme d’autrui, s’il tient cette passion malheureuse asservie à la loi du devoir; il est coupable d’aimer sa propre femme au point d’immoler tout à son amour."
"N’attends pas de moi de longs préceptes de morale; je n’en ai qu’un seul à te donner, & celui-là comprend tous les autres. Sois homme; retire ton cœur dans les bornes de ta condition. Etudie & connois ces bornes; quelque étroites qu’elles soient, on n’est point malheureux tant qu’on s’y renferme; on ne l’est que quand on veut les passer; on l’est quand dans ses désirs insensés, on met au rang des possibles ce qui ne l’est pas; on l’est quand on oublie son état d’homme pour s’en forger d’imaginaires, desquels on retombe toujours dans le sien. Les seuls biens dont la privation coûte sont ceux auxquels on croît avoir droit. L’évidente impossibilité de les obtenir en détache; les souhaits sans espoir ne tourmentent point. Un gueux n’est point tourmenté du désir d’être roi; un roi ne veut être dieu que quand il croit n’être plus homme." "Les illusions de l’orgueil sont la source de nos plus grands maux; mais la contemplation de la misère humaine rend les âge toujours modéré. Il se tient à sa place, il ne s’agite point pour en sortir; il n’use point inutilement ses forces pour jouir de ce qu’il ne peut conserver; &, les employant toutes à bien posséder ce qu’il a, il est en effet plus puissant & plus riche de tout ce qu’il désire de moins que nous. Etre mortel & périssable, irai-je me former des nœuds éternels sur cette terre, où tout change, où tout passe, & dont je disparaîtrai demain? Ô Emile, ô mon fils! en te perdant, que me resteroit de moi? & pourtant il faut que j’apprenne à te perdre: car qui sait quand tu me seras ôté?"
"Veux-tu donc vivre heureux & sage, n’attache ton cœur qu’à la beauté qui ne périt point: que ta condition borne tes désirs, que tes devoirs aillent avant tes penchants: étends la loi de la nécessité aux choses morales; apprends à perdre ce qui peut t’être enlevé; apprends à tout quitter quand la vertu l’ordonne, à te mettre au-dessus des événements, à détacher ton cœur sans qu’ils le déchirent, à être courageux dans l’adversité, afin de n’être jamais misérable, à être ferme dans ton devoir, afin de n’être jamais criminel. Alors tu seras heureux malgré la fortune, & sage malgré les passions. Alors tu trouveras dans la possession même des biens fragiles une volupté que rien ne pourra troubler; tu les posséderas sans qu’ils te possèdent, & tu sentiras que l’homme, à qui tout échappe, ne jouit que de ce qu’il sait perdre. Tu n’auras point, il est vrai, l’illusion des plaisirs imaginaires; tu n’auras point aussi les douleurs qui en sont le fruit. Tu gagneras beaucoup à cet échange; car ces douleurs sont fréquentes & réelles, & ces plaisirs sont rares & vains. Vainqueur de tant d’opinions trompeuses, tu le seras encore de celle qui donne un si grand prix à la vie. Tu passeras la tienne sans trouble & la termineras sans effroi; tu t’en détacheras, comme de toutes choses. Que d’autres, saisis d’horreur, pensent en la quittant cesser d’être; instruit de son néant, tu croiras commencer. La mort est la fin de la vie du méchant, & le commencement de celle du juste."
Emile m’écoute avec une attention mêlée d’inquiétude. Il craint à ce préambule quelque conclusion sinistre. Il pressent qu’en lui montrant la nécessité d’exercer la force de l’âme, je veux le soumettre à ce dur exercice; &, comme un blessé qui frémit en voyant approcher le chirurgien, il croit déjà sentir sur sa plaie la main douloureuse, mais salutaire, qui l’empêche de tomber en corruption.
Incertain, troublé, pressé de savoir où j’en veux venir, au lieu de répondre, il m’interroge, mais avec crainte. Que faut-il faire? me dit-il presque en tremblant et sans oser lever les yeux. Ce qu’il faut faire, réponds-je d’un ton ferme, il faut quitter Sophie. Que dites-vous? s’écrie-t-il avec emportement: quitter Sophie! la quitter, la tromper, être un traître, un fourbe, un parjure!...Quoi! reprends-je en l’interrompant, c’est de moi qu’Emile craint d’apprendre à mériter de pareils noms? Non, continue-t-il avec la même impétuosité, ni de vous ni d’un autre; je saurai, malgré vous, conserver votre ouvrage; je saurai ne les pas mériter.
Je me suis attendu à cette première furie; je la laisse passer sans m’émouvoir. Si je n’avois pas la modération que je lui prêche, j’aurois bonne grâce à la lui prêcher! Emile me connaît trop pour me croire capable d’exiger de lui rien qui soit mal, & il sait bien qu’il feroit mal de quitter Sophie, dans le sens qu’il donne à ce mot. Il attend donc enfin que je m’explique. Alors je reprends mon discours.
"Croyez-vous, cher Emile, qu’un homme, en quelque situation qu’il se trouve, puisse être plus heureux que vous l’êtes depuis trois mois? Si vous le croyez, détrompez-vous. Avant de goûter les plaisirs de la vie, vous en avez épuisé le bonheur. Il n’y a rien au delà de ce que vous avez senti. La félicité des sens est passagère; l’état habituel du cœur y perd toujours. Vous avez plus joui par l’espérance que vous ne jouirez jamais en réalité. L’imagination qui pare ce qu’on désire l’abandonne dans la possession. Hors le seul être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. Si cet état eût pu durer toujours, vous auriez trouvé le bonheur suprême. Mais tout ce qui tient à l’homme se sent de sa caducité; tout est fini, tout est passager dans la vie humaine: & quand l’état qui nous rend heureux dureroit sans cesse, l’habitude d’en jouir nous en ôteroit le goût. Si rien ne change au dehors, le cœur change; le bonheur nous quitte, ou nous le quittons."
"Le temps que vous ne mesuriez pas s’écouloit durant votre délire. L’été finit, l’hiver s’approche. Quand nous pourrions continuer nos courses dans une saison si rude, on ne le souffriroit jamais. Il faut bien, malgré nous, changer de manière de vivre; celle-ci ne peut plus durer. Je vois dans vos yeux impatients que cette difficulté ne vous embarrasse guère: l’aveu de Sophie & vos propres désirs vous suggèrent un moyen facile d’éviter la neige & de n’avoir plus de voyage à faire pour l’aller voir. L’expédient est commode sans doute: mais le printemps venu, la neige fond & le mariage reste; il y faut penser pour toutes les saisons."
"Vous voulez épouser Sophie, & il n’y a pas cinq mois que vous la connaissez! Vous voulez l’épouser, non parce qu’elle vous convient, mais parce qu’elle vous plaît; comme si l’amour ne se trompoit jamais sur les convenances, & que ceux qui commencent par aimer ne finissent jamais par se haÏr! Elle est vertueuse, je le sais; mais en est-ce assez? suffit-il d’être honnêtes gens pour se convenir? ce n’est pas sa vertu que je mets en doute, c’est son caractère. Celui d’une femme se montre-t-il en un jour? Savez-vous en combien de situations il faut l’avoir vue pour connoître à fond son humeur? Quatre mois d’attachement vous répondent-ils de toute la vie? Peut-être deux mois d’absence vous feront-ils oublier d’elle; peut-être un autre n’attend-il que votre éloignement pour vous effacer de son cœur; peut-être, à votre retour, la trouverez-vous aussi indifférente que vous l’avez trouvée sensible jusqu’à présent. Les sentiments ne dépendent pas des principes; elle peut rester fort honnête & cesser de vous aimer. Elle sera constante & fidèle, je penche à le croire; mais qui vous répond d’elle et qui lui répond de vous, tant que vous ne vous êtes point mis à l’épreuve? Attendrez-vous, pour cette épreuve, qu’elle vous devienne inutile? Attendrez-vous, pour vous connaître, que vous ne puissiez plus vous séparer?"