SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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"Sophie n’a pas dix huit ans; à peine en passez-vous vingt-deux; cet âge est celui de l’amour, mais non celui du mariage. Quel père & quelle mère de famille! Eh! pour savoir élever des enfants, attendez au moins de cesser de l’être. Savez-vous à combien de jeunes personnes les fatigues de la grossesse supportées avant l’âge ont affaibli la constitution, ruiné la santé, abrégé la vie? Savez-vous combien d’enfants sont restés languissants & faibles, faute d’avoir été nourris dans un corps assez formé? Quand la mère & l’enfant croissent à la fois, & que la substance nécessaire à l’accroissement de chacun des deux se partage, ni l’un ni l’autre n’a ce que lui destinoit la nature: comment se peut-il que tous deux n’en souffrent pas? Ou je connois fort mal Emile, ou il aimera mieux avoir plus tard une femme & des enfans robustes, que de contenter son impatience aux dépens de leur vie & de leur santé."

"Parlons de vous. En aspirant à l’état d’époux & de père, en avez-vous bien médité les devoirs? En devenant chef de famille, vous allez devenir membre de l’Etat. & qu’est-ce qu’être membre de l’Etat? le savez-vous? Vous avez étudié vos devoirs d’homme, mais ceux de citoyen, les connoissez-vous? savez-vous ce que c’est que gouvernement, lois, patrie? Savez-vous à quel prix il vous est permis de vivre, & pour qui vous devez mourir? Vous croyez avoir tout appris, et vous ne savez rien encore. Avant de prendre une place dans l’ordre civil, apprenez à le connoître & à savoir quel rang vous y convient."

"Emile, il faut quitter Sophie: je ne dis pas l’abandonner; si vous en étiez capable, elle seroit trop heureuse de ne vous avoir point épousé: il la faut quitter pour revenir digne d’elle. Ne soyez pas assez vain pour croire déjà la mériter. Ô combien il vous reste à faire! Venez remplir cette noble tâche; venez apprendre à supporter l’absence; venez gagner le prix de la fidélité, afin qu’à votre retour vous puissiez vous honorer de quelque chose auprès d’elle, & demander sa main, non comme une grâce, mais comme une récompense."

Non encore exercé à lutter contre lui-même, non encore accoutumé à désirer une chose & à en vouloir une autre, le jeune homme ne se rend pas; il résiste, il dispute. Pourquoi se refuseroit au bonheur qui l’attend? Ne seroit-ce pas dédaigner la main qui lui est offerte que de tarder à l’accepter? Qu’est-il besoin de s’éloigner d’elle pour s’instruire de ce qu’il doit savoir? & quand cela serait nécessaire, pourquoi ne lui laisseroit-il pas, dans des nœuds indissolubles, le gage assuré de son retour? Qu’il soit son époux, & il est prêt à me suivre; qu’ils soient unis, & il la quitte sans crainte...Vous unir pour vous quitter, cher Emile, quelle contradiction! Il est beau qu’un amant puisse vivre sans sa maîtresse; mais un mari ne doit jamais quitter sa femme sans nécessité. Pour guérir vos scrupules, je vois que vos délais doivent être involontaires: il faut que vous puissiez dire à Sophie que vous la quittez malgré vous. Eh bien! soyez content, &, puisque vous n’obéissez pas à la raison, reconnaissez un autre maître. Vous n’avez pas oublié l’engagement que vous avez pris avec moi. Emile, il faut quitter Sophie; je le veux.

À ce mot il baisse la tête, se tait, rêve un moment, & puis, me regardant avec assurance, il me dit: Quand partons-nous? Dans huit jours, lui dis-je; il faut préparer Sophie à ce départ. Les femmes sont plus faibles, on leur doit des ménagements; & cette absence n’étant pas un devoir pour elle comme pour vous, il lui est permis de la supporter avec moins de courage.

Je ne suis que trop tenté de prolonger jusqu’à la séparation de mes jeunes gens le journal de leurs amours; mais j’abuse depuis longtemps de l’indulgence des lecteurs; abrégeons pour finir une fois. Emile osera-t-il porter aux pieds de sa maîtresse la même assurance qu’il vient de montrer à son ami? Pour moi, je le crois; c’est de la vérité même de son amour qu’il doit tirer cette assurance. Il seroit plus confus devant elle s’il lui en coûtoit moins de la quitter; il la quitterait en coupable, & ce rôle est toujours embarrassant pour un cœur honnête: mais plus le sacrifice lui coûte, plus il s’en honore aux yeux de celle qui le lui rend pénible. Il n’a pas peur qu’elle prenne le change sur le motif qui le détermine. Il semble lui dire à chaque regard: Ô Sophie! lis dans mon cœur, & sois fidèle; tu n’as pas un amant sans vertu.

La fière Sophie, de son côté, tâche de supporter avec dignité le coup imprévu qui la frappe. Elle s’efforce d’y paraître insensible; mais, comme elle n’a pas, ainsi qu’Emile, l’honneur du combat & de la victoire, sa fermeté se soutient moins. Elle pleure, elle gémit en dépit d’elle, & la frayeur d’être oubliée aigrit la douleur de la séparation. Ce n’est pas devant son amant qu’elle pleure, ce n’est pas à lui qu’elle montre ses frayeurs; elle étoufferoit plutôt que de laisser échapper un soupir en sa présence: c’est moi qui reçois ses plaintes, qui vois ses larmes, qu’elle affecte de prendre pour confident. Les femmes sont adroites & savent se déguiser: plus elle murmure en secret contre ma tyrannie, plus elle est attentive à me flatter; elle sent que son sort est dans mes mains.

Je la console, je la rassure, je lui réponds de son amant, ou plutôt de son époux: qu’elle lui garde la même fidélité qu’il aura pour elle, & dans deux ans il le sera, je le jure. Elle m’estime assez pour croire que je ne veux pas la tromper. Je suis garant de chacun des deux envers l’autre. Leurs cœurs, leur vertu, ma probité, la confiance de leurs parents, tout les rassure. Mais que sert la raison contre la faiblesse? Ils se séparent comme s’ils ne devoient plus se voir.

C’est alors que Sophie se rappelle les regrets d’Eucharis & se croit réellement à sa place. Ne laissons point durant l’absence réveiller ces fantasques amours. Sophie, lui dis-je un jour, faites avec Emile un échange de livres. Donnez-lui votre Télémaque, afin qu’il apprenne à lui ressembler, & qu’il vous donne le Spectateur, dont vous aimez la lecture. Etudiez-y les devoirs des honnêtes femmes, & songez que dans deux ans ces devoirs seront les vôtres. Cet échange plaît à tous deux, & leur donne de la confiance. Enfin vient le triste jour, il faut se séparer.

Le digne père de Sophie, avec lequel j’ai tout concerté, m’embrasse en recevant mes adieux; puis, me prenant à part, il me dit ces mots d’un ton grave & d’un accent un peu appuyé: "J’ai tout fait pour vous complaire; je savois que je traitais avec un homme d’honneur. Il ne me reste qu’un mot à vous dire: Souvenez-vous que votre élève a signé son contrat de mariage sur la bouche de ma fille."

Quelle différence dans la contenance des deux amants! Emile, impétueux, ardent, agité, hors de lui, pousse des cris, verse des torrents de pleurs sur les mains du père, de la mère, de la fille, embrasse en sanglotant tous les gens de la maison, et répète mille fois les mêmes choses avec un désordre qui feroit rire en toute autre occasion. Sophie, morne, pâle, l’œil éteint, le regard sombre, reste en repos, ne dit rien, ne pleure point, ne voit personne, pas même Emile. Il a beau lui prendre les mains, la presser dans ses bras; elle reste immobile, insensible à ses pleurs, à ses caresses, à tout ce qu’il fait; il est déjà parti pour elle. Combien cet objet est plus touchant que la plainte importune & les regrets bruyants de son amant! Il le voit, il le sent, il en est navré: je l’entraîne avec peine; si je le laisse encore un moment, il ne voudra plus partir. Je suis charmé qu’il emporte avec lui cette triste image. Si jamais il est tenté d’oublier ce qu’il doit à Sophie, en la lui rappelant telle qu’il la vit au moment de son départ, il faudra qu’il ait le cœur bien aliéné si je ne le ramène pas à elle.

DES VOYAGES On demande s’il est bon que les jeunes gens voyagent, & l’on dispute beaucoup là-dessus. Si l’on proposoit autrement la question, & qu’on demandât s’il est bon que les hommes aient voyagé, peut-être ne disputeroit pas tant.

L’abus des livres tue la science. Croyant savoir ce qu’on a lu, on se croit dispensé de l’apprendre. Trop de lecture ne sert qu’à faire de présomptueux ignorants. De tous les siècles de littérature, il n’y en a point où l’on lût tant que dans celui-ci, et point où l’on fût moins savant; de tous les pays de l’Europe, il n’y en a point où l’on imprime tant d’histoires, de relations de voyages qu’en France, & point où l’on connaisse moins le génie & les mœurs des autres nations! Tant de livres nous font négliger le livre du monde; ou, si nous y lisons encore, chacun s’en tient à son feuillet. Quand le mot Peut-on être Persan? me seroit inconnu, je devinerais, à l’entendre dire, qu’il vient du pays où les préjugés nationaux sont le plus en règne, & du sexe qui les propage le plus.

Un Parisien croit connoître les hommes, & ne connaît que les Français; dans sa ville, toujours pleine d’étrangers, il regarde chaque étranger comme un phénomène extraordinaire qui n’a rien d’égal dans le reste de l’univers. Il faut avoir vu de près les bourgeois de cette grande ville, il faut avoir vécu chez eux, pour croire qu’avec tant d’esprit on puisse être aussi stupide. Ce qu’il y a de bizarre est que chacun d’eux a lu dix fois peut-être la description du pays dont un habitant va si fort l’émerveiller.

C’est trop d’avoir à percer à la fois les préjugés des auteurs & les nôtres pour arriver à la vérité. J’ai passé ma vie à lire des relations de voyages, & je n’en ai jamais trouvé deux qui m’aient donné la même idée du même peuple. En comparant le peu que je pouvois observer avec ce que j’avois lu, j’ai fini par laisser là les voyageurs, & regretter le temps que j’avois donné pour m’instruire à leur lecture, bien convaincu qu’en fait d’observations de toute espèce il ne faut pas lire, il faut voir. Cela seroit vrai dans cette occasion, quand tous les voyageurs seroient sincères, qu’ils ne diroient que ce qu’ils ont vu ou ce qu’ils croient, et qu’ils ne déguiseroient la vérité que par les fausses couleurs qu’elle prend à leurs yeux. Que doit-ce être quand il la faut démêler encore à travers leurs mensonges et leur mauvaise foi!

Laissons donc la ressource des livres qu’on vous vante à ceux qui sont faits pour s’en contenter. Elle est bonne, ainsi que l’art de Raymond Lulle, pour apprendre à babiller de ce qu’on ne sait point. Elle est bonne pour dresser des Platons de quinze ans à philosopher dans des cercles, & à instruire une compagnie des usages de l’Egypte & des Indes, sur la foi de Paul Lucas ou de Tavernier. Je tiens pour maxime incontestable que quiconque a vu qu’un peuple, au lieu de connoître les hommes, connaît que les gens avec lesquels il a vécu. Voici donc encore une autre manière de poser la même question des voyages: Suffit-il qu’un homme bien élevé ne connaisse que ses compatriotes, ou s’il lui importe de connoître les hommes en général? Il ne reste plus ici ni dispute ni doute. Voyez combien la solution d’une question difficile dépend quelquefois de la manière de la poser.

Mais, pour étudier les hommes, faut-il parcourir la terre entière? Faut-il aller au Japon observer les Européens? Pour connoître l’espèce, faut-il connoître tous les individus? Non; il y a des hommes qui se ressemblent si fort, que ce n’est pas la peine de les étudier séparément. Qui a vu dix François les a vus tous. Quoiqu’on n’en puisse pas dire autant des Anglois & de quelques autres peuples, il est pourtant certain que chaque nation a son caractère propre & spécifique, qui se tire par induction, non de l’observation d’un seul de ses membres, mais de plusieurs. Celui qui a comparé dix peuples connaît les hommes, comme celui qui a vu dix François connaît les Français.

Il ne suffit pas pour s’instruire de courir les pays; il faut savoir voyager. Pour observer il faut avoir des yeux, & les tourner vers l’objet qu’on veut connaître. Il y a beaucoup de gens que les voyages instruisent encore moins que les livres, parce qu’ils ignorent l’art dépenser, que, dans la lecture, leur esprit est au moins guidé par l’auteur, & que, dans leurs voyages, ils ne savent rien voir d’eux-mêmes. D’autres ne s’instruisent point, parce qu’ils ne veulent pas s’instruire. Leur objet est si différent que celui-là ne les frappe guère; c’est grand hasard si l’on voit exactement ce que l’on ne se soucie point de regarder. De tous les peuples du monde, le François est celui qui voyage le plus; mais, plein de ses usages, il confond tout ce qui n’y ressemble pas. Il y a des François dans tous les coins du monde. Il n’y a point de pays où l’on trouve plus de gens qui aient voyagé qu’on n’en trouve en France. Avec cela pourtant, de tous les peuples de l’Europe, celui qui en voit le plus les connaît le moins. L’Anglois voyage aussi, mais d’une autre manière; il faut que ces deux peuples soient contraires en tout. La noblesse anglaise voyage, la noblesse française ne voyage point; le peuple françois voyage, le peuple anglois ne voyage point. Cette différence me paraît honorable au dernier. Les François ont presque toujours quelque vue d’intérêt dans leur voyage; mais les Anglois ne vont point chercher fortune chez les autres nations, si ce n’est par le commerce & les mains pleines; quand ils voyagent, c’est pour y verser leur argent, non pour vivre d’industrie; ils sont trop fiers pour aller ramper hors de chez eux. Cela fait aussi qu’ils s’instruisent mieux chez l’étranger que ne font les Français, qui ont un tout autre objet en tête. Les Anglois ont pourtant aussi leurs préjugés nationaux, ils en ont même plus que personne; mais ces préjugés tiennent moins à l’ignorance qu’à la passion. L’Anglois a les préjugés de l’orgueil, & le François ceux de la vanité.

Comme les peuples les moins cultivés sont généralement les plus sages, ceux qui voyagent le moins voyagent le mieux; parce qu’étant moins avancés que nous dans nos recherches frivoles, & moins occupés des objets de notre vaine curiosité, ils donnent toute leur attention à ce qui est véritablement utile. Je ne connais guère que les Espagnols qui voyagent de cette manière. Tandis qu’un Français court chez les artistes d’un pays, qu’un Anglois en fait dessiner quelque antique, et qu’un Allemand porte son album chez tous les savants, l’Espagnol étudie en silence le gouvernement, les mœurs, la police, & il est le seul des quatre qui, de retour chez lui, rapporte de ce qu’il a vu quelque remarque utile à son pays.

Les anciens voyageoient peu, lisoient peu, faisoient peu de livres; & pourtant on voit, dans ceux qui nous restent d’eux, qu’ils observoient mieux les uns les autres que nous n’observons nos contemporains. Sans remonter aux écrits d’Homère, le seul poète qui nous transporte dans les pays qu’il décrit, on ne peut refuser à Hérodote l’honneur d’avoir peint les mœurs dans son histoire, quoiqu’elle soit plus en narrations qu’en réflexions, mieux que ne font tous nos historiens en chargeant leurs livres de portraits & de caractères. Tacite a mieux décrit les Germains de son temps qu’aucun écrivain n’a décrit les Allemands d’aujourd’hui. Incontestablement ceux qui sont versés dans l’histoire ancienne connaissent mieux les Grecs, les Carthaginois, les Romains, les Gaulois, les Perses, qu’aucun peuple de nos jours ne connaît ses voisins.

Il faut avouer aussi que les caractères originaux des peuples, s’effaçant de jour en jour, deviennent en même raison plus difficiles à saisir. À mesure que les races se mêlent, & que les peuples se confondent, on voit peu à peu disparaître ces différences nationales qui frappoient jadis au premier coup d’œil. Autrefois chaque nation restoit plus enfermée en elle-même; il y avoit moins de communications, moins de voyages, moins d’intérêts communs ou contraires, moins de liaisons politiques & civiles de peuple à peuple, point tant de ces tracasseries royales appelées négociations, point d’ambassadeurs ordinaires ou résidant continuellement; les grandes navigations étoient rares; il y avoit peu de commerce éloigné; & le peu qu’il y en avoit étoit fait ou par le prince même, qui s’y servoit d’étrangers ou par des gens méprisés, qui ne donnoient le ton à personne & ne rapprochoient point les nations. Il y a cent fois plus de liaisons maintenant entre l’Europe & l’Asie qu’il n’y en avoit jadis entre la Gaule et l’Espagne: l’Europe seule étoit plus éparse que la terre entière ne l’est aujourd’hui.

Ajoutez à cela que les anciens peuples, se regardant la plupart comme autochtones ou originaires de leur propre pays, l’occupoient depuis assez longtemps pour avoir perdu la mémoire des siècles reculés où leurs ancêtres s’y étoient établis, & pour avoir laissé le temps au climat de faire sur eux des impressions durables: au lieu que, parmi nous, après les invasions des Romains, les récentes émigrations des barbares ont tout mêlé, tout confondu. Les Français d’aujourd’hui ne sont plus ces grands corps blonds & blancs d’autrefois; les Grecs ne sont plus ces beaux hommes faits pour servir de modèles à l’art; la figure des Romains eux-mêmes a changé de caractère, ainsi que leur naturel; les Persans, originaires de Tartarie, perdent chaque jour de leur laideur primitive par le mélange du sang circassien; les Européens ne sont plus Gaulois, Germains, Ibériens, Allobroges; ils ne sont tous que des Scythes diversement dégénérés quant à la figure, & encore plus quant aux mœurs.

Voilà pourquoi les antiques distinctions des races, les qualités de l’air & du terroir marquoient plus fortement de peuple à peuple les tempéraments, les figures, les mœurs, les caractères, que tout cela ne peut se marquer de nos jours, où l’inconstance européenne ne laisse à nulle cause naturelle le temps de faire ses impressions, & où les forêts abattues, les marais desséchés, la terre plus uniformément, quoique plus mal cultivée, ne laisse plus, même au physique, la même différence de terre à terre & de pays à pays.

Peut-être, avec de semblables réflexions, se presseroit-on moins de tourner en ridicule Hérodote, Ctésias, Pline, pour avoir représenté les habitants de divers pays avec des traits originaux & des différences marquées que nous ne leur voyons plus. Il faudroit retrouver les mêmes hommes pour reconnaître en eux les mêmes figures; il faudroit que rien ne les eût changés pour qu’ils fussent restés les mêmes. Si nous pouvions considérer à la fois tous les hommes qui ont été, peut-on douter que nous ne les trouvassions plus variés de siècle à siècle, qu’on ne les trouve aujourd’hui de nation à nation? En même temps que les observations deviennent plus difficiles, elles se font plus négligemment & plus mal; c’est une autre raison du peu de succès de nos recherches dans l’Histoire naturelle du genre humain. L’instruction qu’on retire des voyages se rapporte à l’objet qui les fait entreprendre. Quand cet objet est un système de Philosophie, le voyageur ne voit jamais que ce qu’il veut voir; quand cet objet est l’intérêt, il absorbe toute l’attention de ceux qui s’y livrent. Le commerce & les arts, qui mêlent & confondent les peuples, les empêchent aussi de s’étudier. Quand ils savent le profit qu’ils peuvent faire l’un avec l’autre, qu’ont-ils de plus à savoir?

Il est utile à l’homme de connoître tous les lieux où l’on peut vivre, afin de choisir ensuite ceux où l’on peut vivre le plus commodément. Si chacun se suffisoit à lui-même, il ne lui importeroit de connoître que le pays qui peut le nourrir. Le Sauvage, qui n’a besoin dé personne, & ne convoite rien au monde, ne connaît & ne cherche à connoître d’autres pays que le sien. S’il est forcé de s’étendre pour subsister, il fuit les lieux habités par les hommes; il n’en veut qu’aux bêtes, & n’a besoin que d’elles pour se nourrir. Mais pour nous, à qui la vie civile est nécessaire, & qui ne pouvons plus nous passer de manger des hommes, l’intérêt de chacun de nous est de fréquenter les pays où l’on en trouve le plus. Voilà pourquoi tout afflue à Rome, à Paris, à Londres. C’est toujours dans les Capitales que le sang humain se vend à meilleur marché. Ainsi l’on ne connoît que les grands peuples, & les grands peuples se ressemblent tous. Nous avons, dit-on, des savants qui voyagent pour s instruire; c’est une erreur; les savants voyagent par intérêt comme les autres. Les Platon, les Pythagore ne se trouvent plus, ou, s’il y en a, c’est bien loin de nous. Nos savants ne voyagent que par ordre de la cour; on les dépêche, on les défraye, on les paye pour voir tel ou tel objet, qui tés sûrement n’est pas un objet moral. Ils doivent tout leur temps à cet objet unique; ils sont trop honnêtes gens pour voler leur argent. Si, dans quelque pays que ce puisse être, des curieux voyagent à leurs dépens, ce n’est jamais pour étudier les hommes, c’est pour les instruire. Ce n’est pas de science qu’ils ont besoin, mais d’ostentation. Comment apprendroient-ils dans leurs voyages à secouer le joug de l’opinion? ils ne les font que pour elle.

Il y a bien de la différence entre voyager pour voir du pays ou pour voir des peuples. Le premier objet est toujours celui des curieux, l’autre n’est pour eux qu’accessoire. Ce doit être tout le contraire pour celui qui veut philosopher. L’enfant observe les choses en attendant qu’il puisse observer les hommes. L’homme doit commencer par observer ses semblables, & puis il observe les choses s’il en a le temps.

C’est donc mal raisonner que de conclure que les voyages sont inutiles, de ce que nous voyageons mal. Mais, l’utilité des voyages reconnue, s’ensuivra-t-il qu’ils conviennent à tout le monde? Tant s’en faut; ils ne conviennent au contraire qu’à très peu de gens; ils ne conviennent qu’aux hommes assez fermes sur eux-mêmes pour écouter les leçons de l’erreur sans se laisser séduire, & pour voir l’exemple du vice sans se laisser entraîner. Les voyages poussent le naturel vers sa pente, et achèvent de rendre l’homme bon ou mauvais. Quiconque revient de courir le monde est à son retour ce qu’il sera toute sa vie: il en revient plus de méchants que de bons, parce qu’il en part plus d’enclins au mal qu’au bien. Les jeunes gens mal élevés & mal conduits contractent dans leurs voyages tous les vices des peuples qu’ils fréquentent, & pas une des vertus dont ces vices sont mêlés; mais ceux qui sont heureusement nés, ceux dont on a bien cultivé le bon naturel & qui voyagent dans le vrai dessein de s’instruire, reviennent tous meilleurs & plus sages qu’ils n’étoient partis. Ainsi voyagera mon Emile: ainsi avoit voyagé ce jeune homme, digne d’un meilleur siècle, dont l’Europe étonnée admira le mérite, qui mourut pour son pays à la fleur de ses ans, mais qui méritoit de vivre, & dont la tombe, ornée de ses seules vertus, attendoit pour être honorée qu’une main étrangère y semât des fleurs.

Tout ce qui se fait par raison doit avoir ses règles. Les voyages, pris comme une partie de l’éducation, doivent avoir les leurs. Voyager pour voyager, c’est errer, être vagabond; voyager pour s’instruire est encore un objet trop vague: l’instruction qui n’a pas un but déterminé n’est rien. Je voudrois donner au jeune homme un intérêt sensible à s’instruire, & cet intérêt bien choisi fixeroit encore la nature de l’instruction. C’est toujours la suite de la méthode que j’ai tâché de pratiquer.

Or, après s’être considéré par ses rapports physiques avec les autres êtres, par ses rapports moraux avec les autres hommes, il lui reste à se considérer par ses rapports civils avec ses concitoyens. Il faut pour cela qu’il commence par étudier la nature du gouvernement en général, les diverses formes de gouvernement, et enfin le gouvernement particulier sous lequel il est né, pour savoir s’il lui convient d’y vivre; car, par un droit que rien ne peut abroger, chaque homme, en devenant majeur & maître de lui-même, devient maître aussi de renoncer au contrat par lequel il tient à la communauté, en quittant le pays dans lequel elle est établie. Ce n’est que par le séjour qu’il y fait après l’âge de raison qu’il est censé confirmer tacitement l’engagement qu’ont pris ses ancêtres. Il acquiert le droit de renoncer à sa patrie comme à la succession des on père; encore le lieu de la naissance étant un don de la nature, cède-t-on du sien en y renonçant. Par le droit rigoureux, chaque homme reste libre à ses risques en quelque lieu qu’il naisse, à moins qu’il ne se soumette volontairement aux lois pour acquérir le droit d’en être protégé.

Je lui dirois donc par exemple: Jusqu’ici vous avez vécu sous ma direction, vous étiez hors d’état de vous gouverner vous-même. Mais vous approchez de l’âge où les lois, vous laissant la disposition de votre bien, vous rendent maître de votre personne. Vous allez vous trouver seul dans la société, dépendant de tout, même de votre patrimoine. Vous avez en vue un établissement; cette vue est louable, elle est un des devoirs de l’homme; mais, avant de vous marier, il faut savoir quel homme vous voulez être, à quoi vous voulez passer votre vie, quelles mesures vous voulez prendre pour assurer du pain à vous & à votre famille; car, bien qu’il. ne faille pas faire d’un tel soin sa principale affaire, il y faut pourtant songer une fois. Voulez-vous vous engager dans la dépendance des hommes que vous méprisez? Voulez-vous établir votre fortune & fixer votre état par des relations civiles qui vous mettront sans cesse à la discrétion d’autrui, & vous forceront, pour échapper aux fripons, de devenir fripon vous-même?

Là-dessus je lui décrirai tous les moyens possibles de faire valoir son bien, soit dans le commerce, soit dans les charges, soit dans la finance; & je lui montrerai qu’il n’y en a pas un qui ne lui laisse des risques à courir, qui ne le mette dans un état précaire & dépendant, & ne le force de régler ses mœurs, ses sentiments, sa conduite, sur l’exemple & les préjugés d’autrui.

Il y a, lui dirai-je, un autre moyen d’employer son temps & sa personne, c’est de se mettre au service, c’est-à-dire de se louer à très bon compte pour aller tuer des gens qui ne nous ont point fait de mal. Ce métier est en grande estime parmi les hommes, & ils font un cas extraordinaire de ceux qui ne sont bons qu’à cela. Au surplus, loin de vous dispenser des autres ressources, il ne vous les rend que plus nécessaires; car il entre aussi dans l’honneur de cet état de ruiner ceux qui s’y dévouent. Il est vrai qu’ils ne s’y ruinent pas tous; la mode vient même insensiblement de s’y enrichir comme dans les autres; mais je doute qu’en vous expliquant comment s’y prennent pour cela ceux qui réussissent, je vous rende curieux de les imiter.

Vous saurez encore que, dans ce métier même, il ne s’agit plus de courage ni de valeur, si ce n’est peut-être auprès des femmes; qu’au contraire le plus rampant, le plus bas, le plus servile, est toujours le plus honoré: que si vous vous avisez de vouloir faire tout de bon votre métier, vous serez méprisé, haÏ, chassé peut-être, tout au moins accablé de passe-droits & supplanté par tous vos camarades, pour avoir fait votre service à la tranchée, tandis qu’ils faisoient le leur à la toilette.

On se doute bien que tous ces emplois ne seront pas fort du goût d’Emile. Eh quoi! me dira-t-il, ai-je oublié les jeux de mon enfance? ai-je perdu mes bras? ma force est-elle épuisée? ne sais-je plus travailler? Que m’importe tous vos beaux emplois & toutes les sottes opinions des hommes? Je ne connois point d’autre gloire que d’être bienfaisant & juste; je ne connois point d’autre bonheur que de vivre indépendant avec ce qu’on aime, en gagnant tous les jours de l’appétit & de la santé par son travail. Tous ces embarras dont vous me parlez ne me touchent guère. Je ne veux pour tout bien qu’une petite métairie dans quelque coin du monde. Je mettrai toute mon avarice à la faire valoir, & je vivrai sans inquiétude. Sophie & mon champ, & je serai riche.

Oui, mon ami, c’est assez pour le bonheur du sage d’une femme & d’un champ qui soient à lui; mais ces trésors, bien que modestes, ne sont pas si communs que vous pensez. Le plus rare est trouvé par vous; parlons de l’autre.

Un champ qui soit à vous, cher Emile! & dans quel lieu le choisirez-vous? En quel coin de la terre pourrez-vous dire: Je suis ici mon maître & celui du terrain qui m’appartient? On sait en quels lieux il est aisé de se faire riche, mais qui sait où l’on peut se passer de l’être? Qui sait où l’on peut vivre indépendant & libre sans avoir besoin de faire du mal à personne & sans crainte d’en recevoir? Croyez-vous que le pays où il est toujours permis d’être honnête homme soit si facile à trouver? S’il est quelque moyen légitime & sûr de subsister sans intrigue, sans affaire, sans dépendance, c’est, j’en conviens, de vivre du travail de ses mains, en cultivant sa propre terre: mais où est l’Etat où l’on peut se dire: La terre que je foule est à moi? Avant de choisir cette heureuse terre, assurez-vous bien d’y trouver la paix que vous cherchez; gardez qu’un gouvernement violent, qu’une religion persécutante, que des mœurs perverses ne vous y viennent troubler. Mettez-vous à l’abri des impôts sans mesure qui dévoreroient le fruit de vos peines, des procès sans fin qui consumeroient votre fonds. Faites en sorte qu’en vivant justement vous n’ayez point à faire votre cour à des intendants, à leurs substituts, à des juges, à des prêtres, à de puissants voisins, à des fripons de toute espèce, toujours prêts à vous tourmenter si vous les négligez. Mettez-vous surtout à l’abri des vexations des grands & des riches; songez que partout leurs terres peuvent confiner à la vigne de Naboth. Si votre malheur veut qu’un homme en place achète ou bâtisse une maison près de votre chaumière, répondez-vous qu’il ne trouvera pas le moyen, sous quelque prétexte, d’envahir votre héritage pour s’arrondir, ou que vous ne verrez pas, dès demain peut-être, absorber toutes vos ressources dans un large grand chemin? Que si vous vous conservez du crédit pour parer à tous ces inconvénients, autant vaut conserver aussi vos richesses, car elles ne vous coûteront pas plus à garder. La richesse & le crédit s’étayent mutuellement; l’un se soutient toujours mal sans l’autre.