SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Toutes les capitales se ressemblent, tous les peuples s’y mêlent, toutes les mœurs s’y confondent; ce n’est pas là qu’il faut aller étudier les nations. Paris & Londres ne sont à mes yeux que la même ville. Leurs habitants ont quelques préjugés différents, mais ils n’en ont pas moins les uns que les autres, & toutes leurs maximes pratiques sont les mêmes. On sait quelles espèces d’hommes doivent se rassembler dans les cours. On sait quelles mœurs l’entassement du peuple et l’inégalité des fortunes doit partout produire. Sitôt qu’on me parle d’une ville composée de deux cent mille âmes, je sais d’avance comment on y vit. Ce que je saurois de plus sur les lieux ne vaut pas la peine d’aller l’apprendre.

C’est dans les provinces reculées, où il y a moins de mouvement, de commerce, où les étrangers voyagent moins, dont les habitants se déplacent moins, changent moins de fortune & d’état, qu’il faut aller étudier le génie & les mœurs d’une nation. Voyez en passant la capitale, mais allez observer au loin le pays. Les François ne sont pas à Paris, ils sont en Touraine; les Anglois sont plus Anglois en Mercie qu’à Londres & les Espagnols plus Espagnols en Galice qu’à Madrid. C’est à ces grandes distances qu’un peuple se caractérise & se montre tel qu’il est sans mélange; c’est là que les bons & les mauvais effets du gouvernement se font mieux sentir, comme au bout d’un plus grand rayon la mesure des arcs est plus exacte.

Les rapports nécessaires des mœurs au gouvernement on tété si bien exposés dans le livre de l’Esprit des Lois, qu’on ne peut mieux faire que de recourir à cet ouvrage pour étudier ces rapports. Mais, en général, il y a deux règles faciles et simples pour juger de la bonté relative des gouvernements. L’une est la population. Dans tout pays qui se dépeuple, l’Etat tend à sa ruine; & le pays qui peuple le plus, fût-il le plus pauvre, est infailliblement le mieux gouverné.* [*Je ne sache qu’une seule exception à cette règle, c’est la Chine.]

Mais il faut pour cela que cette population soit un effet naturel du gouvernement et des mœurs; car, si elle se faisoit par des colonies, ou par d’autres voies accidentelles & passagères, alors elles prouveroient le mal par le remède. Quand Auguste porta des lois contre le célibat, ces lois montroient déjà le déclin de l’empire romain. Il faut que la bonté du gouvernement porte les citoyens à se marier, & non pas que la loi les y contraigne; il ne faut pas examiner ce qui se fait par force, car la loi, qui combat la constitution, s’élude & devient vaine, mais ce qui se fait par l’influence des mœurs & parla pente naturelle du gouvernement; car ces moyens ont seuls un effet constant. C’étoit la politique du bon abbé de Saint-Pierre de chercher toujours un petit remède à chaque mal particulier, au lieu de remonter à leur source commune, & de voir qu’on ne les pouvoit guérir que tous à la fois. Il ne s’agit pas de traiter séparément chaque ulcère qui vient sur le corps d’un malade, mais d’épurer la masse du sang qui les produit tous. On dit qu’il y a des prix en Angleterre pour l’agriculture; je n’en veux pas davantage: cela me prouve qu’elle n’y brillera pas longtemps.

La seconde marque de la bonté relative du gouvernement & des lois se tire aussi de la population, mais d’une autre manière, c’est-à-dire de sa distribution, & non pas de sa quantité. Deux Etats égaux en grandeur & en nombre d’hommes peuvent être fort inégaux en force; & le plus puissant des deux est toujours celui dont les habitants sont le plus également répandus sur le territoire; celui qui n’a pas de si grandes villes, & qui par conséquent brille le moins, battra toujours l’autre. Ce sont les grandes villes qui épuisent un Etat & font sa faiblesse: la richesse qu’elles produisent est une richesse apparente & illusoire; c’est beaucoup d’argent & peu d’effet. On dit que la ville de Paris vaut une province au roi de France; mais je crois qu’elle lui en coûte plusieurs; que c’est à plus d’un égard que Paris est nourri par les provinces, & que la plupart de leurs revenus se versent dans cette ville & y restent, sans jamais retourner au peuple ni au roi. Il est inconcevable que, dans ce siècle de calculateurs, il n’y en ait pas un qui sache voir que la France seroit beaucoup plus puissante si Paris étoit anéanti. Non seulement le peuple mal distribué n’est pas avantageux à l’Etat, mais il est plus ruineux que la dépopulation même, en ce que la dépopulation ne donne qu’un produit nul, & que la consommation mal entendue donne un produit négatif. Quand j’entends un François & un Anglais, tout fiers de la grandeur de leurs capitales, disputer entre eux lequel de Paris ou de Londres contient le plus d’habitants, c’est pour moi comme s’ils disputoient ensemble lequel des deux peuple sa l’honneur d’être le plus mal gouverné.

Etudiez un peuple hors de ses villes, ce n’est qu’ainsi que vous le connaîtrez. Ce n’est rien de voir la forme apparente d’un gouvernement, fardée par l’appareil de l’administration & par le jargon des administrateurs, si l’on n’en étudie aussi la nature par les effets qu’il produit sur le peuple & dans tous les degrés de l’administration. La différence de la forme au fond se trouvant partagée entre tous ces degrés, ce n’est qu’en les embrassant tous qu’on connaît cette différence. Dans tel pays, c’est par les manœuvres des subdélégués qu’on commence à sentir l’esprit du ministère; dans tel autre, il faut voir élire les membres du parlement pour juger s’il est vrai que la nation soit libre; dans quelque pays que ce soit, il est impossible que qui n’a vu que les villes connaisse le gouvernement, attendu que l’esprit n’en est jamais le même pour la ville et pour la campagne. Or, c’est la campagne qui fait le pays, & c’est le peuple de la campagne qui fait la nation. Cette étude des divers peuples dans leurs provinces reculées, & dans la simplicité de leur génie originel, donne une observation générale bien favorable à mon épigraphe, & bien consolante pour le cœur humain; c’est que toutes les nations, ainsi observées, paraissent en valoir beaucoup mieux; plus elles se rapprochent de la nature, plus la bonté domine dans leur caractère; ce n’est qu’en se renfermant dans les villes, ce n’est qu’en s’altérant à force de culture, qu’elles se dépravent, et qu’elles changent en vices agréables & pernicieux quelques défauts plus grossiers que malfaisants.

De cette observation résulte un nouvel avantage dans la manière de voyager que je propose, en ce que les jeunes gens, séjournant peu dans les grandes villes où règne une horrible corruption, sont moins exposés à la contracter, & conservent parmi des hommes plus simples, & dans des sociétés moins nombreuses, un jugement plus sûr, un goût plus sain, des mœurs plus honnêtes. Mais, au reste, cette contagion n’est guère à craindre pour mon Emile; il a tout ce qu’il faut pour s’en garantir. Parmi toutes les précautions que j’ai prises pour cela, je compte pour beaucoup l’attachement qu’il a dans le cœur.

On ne sait plus ce que peut le véritable amour sur les inclinations des jeunes gens, parce que, ne le connaissant pas mieux qu’eux, ceux qui les gouvernent les en détournent. Il faut pourtant qu’un jeune homme aimé ou qu’il soit débauché. Il est aisé d’en imposer par les apparences. On me citera mille jeunes gens qui, dit-on, vivent fort chastement sans amour; mais qu’on me cite un homme fait, un véritable homme qui dise avoir ainsi passé sa jeunesse, & qui soit de bonne foi. Dans toutes les vertus, dans tous les devoirs, on ne cherche que l’apparence; moi, je cherche la réalité, & je suis trompé s’il y a, pour y parvenir, d’autres moyens que ceux que je donne.

L’idée de rendre Emile amoureux avant de le faire voyager n’est pas de mon invention. Voici le trait qui me l’a suggérée.

J’étois à Venise en visite chez le gouverneur d’un jeune Anglais. C’étoit en hiver, nous étions autour du feu. Le gouverneur reçoit ses lettres de la poste. Il les lit, et puis en relit une tout haut à son élève. Elle étoit en anglais: je n’y compris rien; mais, durant la lecture, je vis le jeune homme déchirer de très belles manchettes de point qu’il portait, & les jeter au feu l’une après l’autre, le plus doucement qu’il put, afin qu’on ne s’en aperçût pas. Surpris de ce caprice, je le regarde au visage, & je crois y voir de l’émotion; mais les signes extérieurs des passions, quoique assez semblables chez tous les hommes, ont des différences nationales sur lesquelles il est facile de se tromper. Les peuples ont divers langages sur le visage, aussi bien que dans la bouche. J’attends la fin de la lecture, & puis montrant au gouverneur les poignets nus de son élève, qu’il cachoit pourtant de son mieux, je lui dis: Peut-on savoir ce que cela signifie?

Le gouverneur, voyant ce qui s’étoit passé, se mit à rire, embrassa son élève d’un air de satisfaction; &, après avoir obtenu son consentement, il me donna l’explication que je souhaitais. Les manchettes, me dit-il, que M. John vient de déchirer sont un présent qu’une dame de cette ville lui a fait il n’y a pas longtemps. Or vous saurez que M. John est promis dans son pays à une jeune demoiselle pour laquelle il a beaucoup d’amour, & qui en mérite encore davantage. Cette lettre est de la mère de sa maîtresse, & je vais vous en traduire l’endroit qui a causé le dégât dont vous avez été le témoin.

"Luci ne quitte point les manchettes de lord John. Miss Betti Roldham vint hier passer l’après-midi avec elle, & voulut à toute force travailler à son ouvrage. Sachant que Luci s’étoit levée aujourd’hui plus tôt qu’à l’ordinaire, j’ai voulu voir ce qu’elle faisait, & je l’ai trouvée occupée à défaire tout ce qu’avoit fait hier miss Betti. Elle ne veut pas qu’il y ait dans son présent un seul point d’une autre main que la sienne."

M. John sortit un moment après pour prendre d’autres manchettes, & je dis à son gouverneur: Vous avez un élève d’un excellent naturel; mais parlez-moi vrai, la lettre de la mère de miss Lucy n’est-elle point arrangée? N’est-ce point un expédient de votre façon contre la dame aux manchettes? Non, me dit-il, la chose est réelle; je n’ai pas mis tant d’art à mes soins; j’y ai mis de la simplicité, du zèle, & Dieu a béni mon travail.

Le trait de ce jeune homme n’est point sorti de ma mémoire: il n’étoit pas propre à ne rien produire dans la tête d’un rêveur comme moi.

Il est temps de finir. Ramenons lord John à miss Luci, c’est-à-dire Emile à Sophie. Il lui rapporte, avec un cœur non moins tendre qu’avant son départ, un esprit plus éclairé, & il rapporte dans son pays l’avantage d’avoir connu les gouvernements par tous leurs vices, & les peuples par toutes leurs vertus. J’ai même pris soin qu’il se liât dans chaque nation avec quelque homme de mérite par un traité d’hospitalité à la manière des anciens, & je ne serai pas fâché qu’il cultive ces connaissances par un commerce de lettres. Outre qu’il peut être utile et qu’il est toujours agréable d’avoir des correspondances dans les pays éloignés, c’est une excellente précaution contre l’empire des préjugés nationaux, qui, nous attaquant toute la vie, ont tôt ou tard quelque prise sur nous. Rien n’est plus propre à leur ôter cette prise que le commerce désintéressé de gens sensés qu’on estime, lesquels, n’ayant point ces préjugés & les combattant par les leurs, nous donnent les moyens d’opposer sans cesse les uns aux autres, & de nous garantir ainsi de tous. Ce n’est point la même chose de commercer avec les étrangers chez nous ou chez eux. Dans le premier cas, ils ont toujours pour le pays où ils vivent un ménagement qui leur fait déguiser ce qu’ils en pensent, ou qui leur en fait penser favorablement tandis qu’ils y sont; de retour chez eux, ils en rabattent, et ne sont que justes. Je serois bien aise que l’étranger que je consulte eût vu mon pays, mais je ne lui en demanderai son avis que dans le sien. Après avoir presque employé deux ans à parcourir quelques-uns des grands Etats de l’Europe & beaucoup plus des petits; après en avoir appris les deux ou trois principales langues; après y avoir vu ce qu’il y a de vraiment curieux, soit en histoire naturelle, soit en gouvernement, soit en arts, soit en hommes, Emile, dévoré d’impatience, m’avertit que notre terme approche. Alors je lui dis: Eh bien! mon ami, vous vous souvenez du principal objet de nos voyages; vous avez vu, vous avez observé: quel est enfin le résultat de vos observations? À quoi vous fixez-vous? Ou je me suis trompé dans ma méthode, ou il doit me répondre à peu près ainsi: "À quoi je me fixe? à rester tel que vous m’avez fait être, & à n’ajouter volontairement aucune autre chaîne à celle dont me chargent la nature & les lois. Plus j’examine l’ouvrage des hommes dans leurs institutions, plus je vois qu’à force de vouloir être indépendants, ils se font esclaves, & qu’ils usent leur liberté même en vains efforts pour l’assurer. Pour ne pas céder au torrent des choses, ils se font mille attachements; puis, sitôt qu’ils veulent faire un pas, ils ne peuvent, et sont étonnés de tenir à tout. Il me semble que pour se rendre libre on n’a rien à faire; il suffit de ne pas vouloir cesser de l’être. C’est vous, ô mon maître, qui m’avez fait libre en m’apprenant à céder à la nécessité. Qu’elle vienne quand il lui plaît, je m’y laisse entraîner sans contrainte; & comme je ne veux pas la combattre, je ne m’attache à rien pour me retenir. J’ai cherché dans nos voyages si je trouverois quelque coin de terre où je pusse être absolument mien; mais en quel lieu parmi les hommes ne dépend-on plus de leurs passions? Tout bien examiné, j’ai trouvé que mon souhoit même étoit contradictoire; car, dussé-je ne tenir à nulle autre chose, je tiendrois au moins à la terre où je me serois fixé; ma vie seroit attachée à cette terre comme celle des dryades l’étoit à leurs arbres; j’ai trouvé qu’empire & liberté étant deux mots incompatibles, je ne pouvois être maître d’une chaumière qu’en cessant de l’être de moi."

Hoc erat in votis: modus agri non ita magnus.

"Je me souviens que mes biens furent la cause de nos recherches. Vous prouviez très solidement que je ne pouvois garder à la fois ma richesse & ma liberté; mais quand vous vouliez que je fusse à la fois libre & sans besoins, vous vouliez deux choses incompatibles, car je ne saurois me tirer de la dépendance des hommes qu’en rentrant sous celle de la nature. Que ferai-je donc avec la fortune que mes parents m’ont laissée? Je commencerai par n’en point dépendre; je relâcherai tous les liens qui m’y attachent. Si on me la laisse, elle me restera; si on me l’ôte, on ne m’entraînera point avec elle. Je ne me tourmenterai point pour la retenir, mais je resterai ferme à ma place. Riche ou pauvre, je serai libre. Je ne le serai point seulement en tel pays, en telle contrée; je le serai par toute la terre. Pour moi toutes les chaînes de l’opinion sont brisées; je ne connois que celle de la nécessité. J’appris à les porter dès ma naissance, & je les porterai jusqu’à la mort, car je suis homme; & pourquoi ne saurois-je pas les porter étant libre, puisque étant esclave il les faudroit bien porter encore, & celle de l’esclavage pour surcroît?"

"Que m’importe ma condition sur la terre? que m’importe où que je sois? Partout où il y a des hommes, je suis chez mes frères; partout où il n’y en a pas, je suis chez moi. Tant que je pourrai rester indépendant & riche, j’ai du bien pour vivre, & je vivrai. Quand mon bien m’assujettira, je l’abandonnerai sans peine; j’ai des bras pour travailler, & je vivrai. Quand mes bras me manqueront, je vivrai si l’on me nourrit, je mourrai si l’on m’abandonne; je mourrai bien aussi quoiqu’on ne m’abandonne pas; car la mort n’est pas une peine de la pauvreté, mais une loi de la nature. Dans quelque temps que la mort vienne, je la défie, elle ne me surprendra jamais faisant des préparatifs pour vivre; elle ne m’empêchera jamais d’avoir vécu."

"Voilà, mon père, à quoi je me fixe. Si j’étois sans passions, je serais, dans mon état d’homme, indépendant comme Dieu même, puisque, ne voulant que ce qui est, je n’aurois jamais à lutter contre la destinée. Au moins je n’ai qu’une chaîne, c’est la seule que je porterai jamais, & je puis m’en glorifier. Venez donc, donnez-moi Sophie, & je suis libre." "--Cher Emile, je suis bien aise d’entendre sortir de ta bouche des discours d’homme, & d’en voir les sentiments dans ton cœur. Ce désintéressement outré ne me déplaît pas à ton âge. Il diminuera quand tu auras des enfants, & tu seras alors précisément ce que doit être un bon père de famille & un homme sage. Avant tes voyages je savois quel en seroit l’effet; je savois qu’en regardant de prés nos institutions, tu serois bien éloigné d’y prendre la confiance qu’elles ne méritent pas. C’est en vain qu’on aspire à la liberté sous la sauvegarde des lois. Des lois! où est-ce qu’il y en a, & où est-ce qu’elles sont respectées? Partout tu n’as vu régner sous ce nom que l’intérêt particulier & les passions des hommes. Mais les lois éternelles de la nature & de l’ordre existent. Elles tiennent lieu de loi positive au sage; elles sont écrites au fond de son cœur par la conscience & par la raison; c’est à celles-là qu’il doit s’asservir pour être libre; & il n’y a d’esclave que celui qui fait mal, car il le fait toujours malgré lui. La liberté n’est dans aucune forme de gouvernement, elle est dans le cœur de l’homme libre; il la porte partout avec lui. L’homme vil porte partout la servitude. L’un seroit esclave à Genève, & l’autre libre à Paris."

"Si je te parlois des devoirs du citoyen, tu me demanderois peut-être où est la patrie, & tu croirois m avoir confondu. Tu te tromperois pourtant, cher Emile; car qui n’a pas une patrie a du moins un pays. Il y a toujours un gouvernement & des simulacres de lois sous lesquels il a vécu tranquille. Que le contrat social n’ait point été observé, qu’importe, si l’intérêt particulier l’a protégé comme auroit fait la volonté générale, si la violence publique l’a garanti des violences particulières, si le mal qu’il a vu faire lui a fait aimer ce qui étoit bien, & si nos institutions mêmes lui ont fait connoître & haÏr leurs propres iniquités? Ô Emile! où est l’homme de bien qui ne doit rien à son pays? Quel qu’il soit, il lui doit ce qu’il y a de plus précieux pour l’homme, la moralité de ses actions & l’amour de la vertu. Né dans le fond d’un bois, il eût vécu plus heureux & plus libre; mais n’ayant rien à combattre pour suivre ses penchants, il eût été bon sans mérite, il n’eût point été vertueux, & maintenant il sait l’être malgré ses passions. La seule apparence de l’ordre le porte à le connaître, à l’aimer. Le bien public, qui ne sert que de prétexte aux autres, est pour lui seul un motif réel. Il apprend à se combattre, à se vaincre, à sacrifier son intérêt à l’intérêt commun. Il n’est pas vrai qu’il ne tire aucun profit des lois; elles lui donnent le courage d’être juste, même parmi les méchants. Il n’est pas vrai qu’elles ne l’ont pas rendu libre, elles lui ont appris à régner sur lui."

"Ne dis donc pas: que m’importe ou je sois? Il t’importe d’être où tu peux remplir tous tes devoirs; & l’un de ces devoirs est l’attachement pour le lieu de ta naissance. Tes compatriotes te protégèrent enfant, tu dois les aimer étant homme. Tu dois vivre au milieu d’eux, ou du moins en lieu d’où tu puisses leur être utile autant que tu peux l’être, & où ils sachent où te prendre si jamais ils ont besoin de toi. Il y a telle circonstance où un homme peut être plus utile à ses concitoyens hors de sa patrie que s’il vivoit sans son sein. Alors il doit n’écouter que son zèle et supporter son exil sans murmure; cet exil même est un de ses devoirs. Mais toi, bon Emile, à qui rien n’impose ces douloureux sacrifices, toi qui n’as pas pris le triste emploi de dire la vérité aux hommes, va vivre au milieu d’eux, cultive leur amitié dans un doux commerce, sois leur bienfaiteur, leur modèle: ton exemple leur servira plus que tous nos livres, & le bien qu’ils te verront faire les touchera plus que tous nos vains discours."

"Je ne t’exhorte pas pour cela d’aller vivre dans les grandes villes; au contraire, un des exemples que les bons doivent donner aux autres est celui de la vie patriarcale & champêtre, la première vie de l’homme, la plus paisible, la plus naturelle & la plus douce à qui n’a pas le cœur corrompu. Heureux, mon jeune ami, le pays où l’on n’a pas besoin d’aller chercher la paix dans un désert! Mais où est ce pays? Un homme bienfaisant satisfoit mal son penchant au milieu des villes, où il ne trouve presque à exercer son zèle que pour des intrigants ou pour des fripons. L’accueil qu’on y fait aux fainéants qui viennent y chercher fortune ne fait qu’achever de dévaster le pays, qu’au contraire il faudroit repeupler aux dépens des villes. Tous les hommes qui se retirent de la grande société sont utiles précisément parce qu’ils s’en retirent, puisque tous ses vices lui viennent d’être trop nombreuse. Ils sont encore utiles lorsqu’ils peuvent ramener dans les lieux déserts de la vie la culture & l’amour de leur premier état. Je m’attendris en songeant combien, de leur simple retraite, Emile & Sophie peuvent répandre de bienfaits autour d’eux, combien ils peuvent vivifier la campagne & ranimer le zèle éteint de l’infortuné villageois. Je crois voir le peuple se multiplier, les champs se fertiliser, la terre prendre une nouvelle parure, la multitude & l’abondance transformer les travaux en fêtes, les cris de joie & les bénédictions s’élever du milieu des jeux rustiques autour du couple aimable qui les a ranimés. On traite l’âge d’or de chimère, et c’en sera toujours une pour quiconque a le cœur & le goût gâtés. Il n’est pas même vrai qu’on le regrette, puisque ces regrets sont toujours vains. Que faudroit-il donc pour le faire renaître? une seule chose, mais impossible, ce seroit de l’aimer."

"Il semble déjà renaître autour de l’habitation de Sophie; vous ne ferez qu’achever ensemble ce que ses dignes parents ont commencé. Mais, cher Emile, qu’une vie si douce ne te dégoûte pas des devoirs pénibles, si jamais ils te sont imposés: souviens-toi que les Romains passoient de la charrue au consulat. Si le prince ou l’Etat t’appelle au service de la patrie, quitte tout pour aller remplir, dans le poste qu’on t’assigne, l’honorable fonction de citoyen. Si cette fonction t’est onéreuse, il est un moyen honnête & sûr de t’en affranchir, c’est de la remplir avec assez d’intégrité pour qu’elle ne te soit pas longtemps laissée. Au reste, crains peu l’embarras d’une pareille charge; tant qu’il y aura des hommes de ce siècle, ce n’est pas toi qu’on viendra chercher pour servir l’Etat." Que ne m’est-il permis de peindre le retour d’Emile auprès de Sophie & la fin de leurs amours, ou plutôt le commencement de l’amour conjugal qui les unit! amour fondé sur l’estime qui dure autant que la vie, sur les vertus qui ne s’effacent point avec la beauté, sur les convenances des caractères qui rendent le commerce aimable & prolongent dans la vieillesse le charme de la première union. Mais tous ces détails pourroient plaire sans être utiles; & jusqu’ici je me suis permis de détails agréables que ceux dont j’ai cru voir l’utilité. Quitterois je cette règle à la fin de ma tâche? Non; je sens aussi bien que ma plume est lassée. Trop faible pour des travaux de si longue haleine, j’abandonnerois celui-ci s’il étoit moins avancé; pour ne pas le laisser imparfait, il est temps que j’achève.

Enfin je vois naître le plus charmant des jours d’Emile, & le plus heureux des miens; je vois couronner mes soins, & je commence d’en goûter le fruit. Le digne couple s’unit d’une chaîne indissoluble; leur bouche prononce & leur cœur confirme des serments qui ne seront point vains: ils sont époux. En revenant du temple, ils se laissent conduire; ils ne savent où ils sont, où ils vont, ce qu’on fait autour d’eux. Ils n’entendent point, ils ne répondent que des mots confus, leurs yeux troublés ne voient plus rien. Ô délire! ô faiblesse humaine! le sentiment du bonheur écrase l’homme, il n’est pas assez fort pour le supporter.

Il y a bien peu de gens qui sachent, un jour de mariage, prendre un ton convenable avec les nouveaux époux. La morne décence des uns & le propos léger des autres me semblent également déplacés. J’aimerois mieux qu’on laissât ces jeunes cœurs se replier sur eux-mêmes, & se livrer à une agitation qui n’est pas sans charme, que de les en distraire si cruellement pour les attrister par une fausse bienséance, ou pour les embarrasser par de mauvaises plaisanteries, qui, dussent-elles leur plaire en tout autre temps, leur sont très sûrement importunes un pareil jour.

Je vois mes deux jeunes gens, dans la douce langueur qui les trouble, n’écouter aucun des discours qu’on leur tient. Moi, qui veux qu’on jouisse de tous les jours de la vie, leur en laisserai-je perdre un si précieux? Non, je veux qu’ils le goûtent, qu’ils le savourent, qu’il ait pour eux ses voluptés. Je les arrache à la foule indiscrète qui les accable, &, les menant promener à l’écart, je les rappelle à eux-mêmes en leur parlant d’eux. Ce n’est pas seulement à leurs oreilles que je veux parler, c’est à leurs cœurs; & je n’ignore pas quel est le sujet unique dont ils peuvent s’occuper ce jour-là.

Mes enfans, leur dis-je en les prenant tous deux par la main, il y a trois ans que j’ai vu naître cette flamme vive & pure qui fait votre bonheur aujourd’hui. Elle n’a fait qu’augmenter sans cesse; je vois dans vos yeux qu’elle est à son dernier degré de véhémence; elle ne peut plus que s’affaiblir. Lecteurs, ne voyez-vous pas les transports, les emportements, les serments d’Emile, l’air dédaigneux dont Sophie dégage sa main de la mienne, & les tendres protestations que leurs yeux se font mutuellement de s’adorer jusqu’au dernier soupir? Je les laisse faire, & puis je reprends.

J’ai souvent pensé que si l’on pouvoit prolonger le bonheur de l’amour dans le mariage, on auroit le paradis sur la terre. Cela ne s’est jamais vu jusqu’ici. Mais si la chose n’est pas tout à fait impossible, vous êtes bien dignes l’un & l’autre de donner un exemple que vous n’aurez reçu de personne, & que peu d’époux sauront imiter. Voulez-vous, mes enfants, que je vous dise un moyen que j’imagine pour cela, & que je crois être le seul possible?

Ils se regardent en souriant & se moquent de ma simplicité. Emile me remercie nettement de ma recette, en me disant qu’il croit que Sophie en a une meilleure, et que, quant à lui, celle-là lui suffit. Sophie approuve, & paroit tout aussi confiante. Cependant, à travers son air de raillerie, je crois démêler un peu de curiosité. J’examine Emile; ses yeux ardents dévorent les charmes de son épouse; c’est la seule chose dont il soit curieux, & tous mes propos ne l’embarrassent guère. Je souris à mon tour en disant en moi-même: Je saurai bientôt te rendre attentif.

La différence presque imperceptible de ces mouvements secrets en marque une bien caractéristique dans les deux sexes, & bien contraire aux préjugés reçus; c’est que généralement les hommes sont moins constants que les femmes, & se rebutent plus tôt qu’elles de l’amour heureux. La femme pressent de loin l’inconstance de l’homme, & s’en inquiète;* [*En France, les femmes se détachent les premières; & cela doit être, parce qu’ayant peu de tempérament, et ne voulant que des hommages, quand un mari n’en rend plus, on se soucie peu de sa personne. Dans les autres pays, au contraire, c’est le mari qui se détache le premier; cela doit être encore parce que les femmes, fidèles, mais indiscrètes, en les importunant de leurs désirs, les dégoûtent d’elles. Ces vérités générales peuvent souffrir beaucoup d’exceptions; mais je crois maintenant que ce sont des vérités générales.] c’est ce qui la rend aussi plus jalouse. Quand il commence à s’attiédir, forcée à lui rendre pour le garder tous les soins qu’il prit autrefois pour lui plaire, elle pleure, elle s’humilie à son tour, & rarement avec le même succès. L’attachement & les soins gagnent les cœurs, mais ils ne les recouvrent guère. Je reviens à ma recette contre le refroidissement de l’amour dans le mariage.

Elle est simple & facile, reprends-je; c’est de continuer d’être amants quand on est époux. --En effet, dit Emile en riant du secret, elle ne nous sera pas pénible.

Plus pénible à vous qui parlez que vous ne pensez peut-être. Laissez-moi, je vous prie, le temps de m’expliquer.

Les nœuds qu’on veut trop serrer rompent. Voilà ce qui arrive à celui du mariage quand on veut lui donner plus de force qu’il n’en doit avoir. La fidélité qu’il impose aux deux époux est le plus saint de tous les droits; mais le pouvoir qu’il donne à chacun des deux sur l’autre est de trop. La contrainte & l’amour vont mal ensemble, & le plaisir ne se commande pas. Ne rougissez point, ô Sophie! & ne songez pas à fuir. À Dieu ne plaise que je veuille offenser votre modestie! mais il s’agit du destin de vos jours. Pour un si grand objet, souffrez, entre un époux & un père, des discours que vous ne supporteriez pas ailleurs.