SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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Ce n’est pas tant la possession que l’assujettissement qui rassasie, & l’on garde pour une fille entretenue un bien plus long attachement que pour une femme. Comment a-t-on pu faire un devoir des plus tendres caresses, & un droit des plus doux témoignages de l’amour? C’est le désir mutuel qui fait le droit, la nature n’en connaît point d’autre. La loi peut restreindre ce droit, mais elle ne saurait l’étendre. La volupté est si douce par elle-même! doit-elle recevoir de la triste gêne la force qu’elle n’aura pu tirer de ses propres attraits? Non, mes enfants, dans le mariage les cœurs sont liés, mais les corps ne sont point asservis. Vous vous devez la fidélité, non la complaisance. Chacun des deux ne peut être qu’à l’autre, mais nul des deux ne doit être à l’autre qu’autant qu’il lui plaît.

S’il est donc vrai, cher Emile, que vous vouliez être l’amant de votre femme, qu’elle soit toujours votre maîtresse & la sienne; soyez amant heureux, mais respectueux; obtenez tout de l’amour sans rien exiger du devoir, & que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des droits, mais des grâces. Je sais que la pudeur fuit les aveux formels & demande d’être vaincue; mais avec de la délicatesse & du véritable amour, l’amant se trompe-t-il sur la volonté secrète? Ignore-t-il quand le cœur & les yeux accordent ce que la bouche feint de refuser? Que chacun des deux, toujours maître de sa personne & de ses caresses, ait droit de ne les dispenser à l’autre qu’à sa propre volonté. Souvenez-vous toujours que, même dans le mariage, le plaisir n’est légitime que quand le désir est partagé. Ne craignez pas, mes enfants, que cette loi vous tienne éloignés; au contraire, elle vous rendra tous deux plus attentifs à vous plaire, & préviendra la satiété. Bornés uniquement l’un à l’autre, la nature & l’amour vous rapprocheront assez.

À ces propos & d’autres semblables, Emile se fâche, se récrie; Sophie, honteuse, tient son éventail sur ses yeux, & ne dit rien. Le plus mécontent des deux, peut-être, n’est pas celui qui se plaint le plus. J’insiste impitoyablement: je fais rougir Emile de son peu de délicatesse; je me rends caution pour Sophie qu’elle accepte pour sa part le traité. Je la provoque à parler; on se doute bien qu’elle n’ose me démentir. Emile, inquiet, consulte les yeux de sa jeune épouse; il les voit, à travers leur embarras, pleins d’un trouble voluptueux qui le rassure contre le risque de la confiance. Il se jette à ses pieds, baise avec transport la main qu’elle lui tend, & jure que, hors la fidélité promise, il renonce à tout autre droit sur elle. Sois, lui dit-il, chère épouse, l’arbitre de mes plaisirs comme tu l’es de mes jours & de ma destinée. Dût ta cruauté me coûter la vie, je te rends mes droits les plus chers. Je ne veux rien devoir à ta complaisance, je veux tout tenir de ton cœur.

Bon Emile, rassure-toi: Sophie est trop généreuse elle-même pour te laisser mourir victime de ta. générosité.

Le soir, prêt à les quitter, je leur dis du ton le plus grave qu’il m’est possible: Souvenez-vous tous deux que vous êtes libres, & qu’il n’est pas ici question des devoirs d’époux; croyez-moi, point de fausse déférence. Emile, veux-tu venir? Sophie le permet. Emile, en fureur, voudra me battre. & vous, Sophie, qu’en dites-vous? faut-il que je l’emmène? La menteuse, en rougissant, dira que oui. Charmant & doux mensonge, qui vaut mieux que la vérité!

Le lendemain...L’image de la félicité ne flatte plus les hommes: la corruption du vice n’a pas moins dépravé leur goût que leurs cœurs. Ils ne savent plus sentir ce qui est touchant ni voir ce qui est aimable. Vous qui, pour peindre la volupté, n’imaginez jamais que d’heureux amants nageant dans le sein des délices, que vos tableaux sont encore imparfaits! vous n’en avez que la moitié la plus grossière; les plus doux attraits de la volupté n’y sont point. Ô qui de vous n’a jamais vu deux jeunes époux, unis sous d’heureux auspices, sortant du lit nuptial, & portant à la fois dans leurs regards languissants & chastes l’ivresse des doux plaisirs qu’ils viennent de goûter, l’aimable sécurité de l’innocence, & la certitude alors si charmante de couler ensemble le reste de leurs jours? Voici l’objet le plus ravissant qui puisse être offert au cœur de l’homme; voilà le vrai tableau de la volupté: vous l’avez vu cent fois sans le reconnaître; vos cœurs endurcis ne sont plus faits pour l’aimer. Sophie, heureuse & paisible, passe le jour dans les bras de sa tendre mère; c’est un repos bien doux à prendre après avoir passé la nuit dans ceux d’un époux.

Le surlendemain, j’aperçois déjà quelque changement de scène. Emile veut paraître un peu mécontent; mais, à travers cette affectation, je remarque un empressement si tendre, & même tant de soumission, que je n’en augure rien de bien fâcheux. Pour Sophie, elle est plus gaie que la veille, je vois briller dans ses yeux un air satisfait; elle est charmante avec Emile; elle lui fait presque des agaceries dont il n’est plus dépité.

Ces changements sont peu sensibles; mais ils ne m’échappent pas: je m’en inquiète, j’interroge Emile en particulier; j’apprends qu’à son grand regret, et malgré toutes ses instances, il a fallu faire lit à part la nuit précédente. L’impérieuse s’est hâtée d’user de son droit. On a un éclaircissement: Emile se plaint amèrement, Sophie plaisante; mais enfin, le voyant prêt à se fâcher tout de bon, elle lui jette un regard plein de douceur & d’amour, & me serrant la main, ne prononce que ce seul mot, mais d’un ton qui va chercher l’âme: L’ingrat! Emile est si bête qu’il n’entend rien à cela. Moi, je l’entends; j’écarte Emile, & je prends à son tour Sophie en particulier.

Je vois, lui dis-je, la raison de ce caprice. On ne sauroit avoir plus de délicatesse ni l’employer plus mal à propos. Chère Sophie, rassurez-vous; c’est un homme que je vous ai donné, ne craignez pas de le prendre pour tel: vous avez eu les prémices de sa jeunesse; il ne l’a prodiguée à personne, il la conservera longtemps pour vous.

"Il faut, ma chère enfant, que je vous explique mes vues dans la conversation que nous eûmes tous trois avant-hier. Vous n’y avez peut-être aperçu qu’un art de ménager vos plaisirs pour les rendre durables. Ô Sophie! elle eut un autre objet plus digne de mes soins. En devenant votre époux, Emile est devenu votre chef; c’est à vous d’obéir, ainsi l’a voulu la nature. Quand la femme ressemble à Sophie, il est pourtant bon que l’homme soit conduit par elle; c’est encore la loi de la nature; & c’est pour vous rendre autant d’autorité sur son cœur que son sexe lui en donne sur votre personne, que je vous ai faite l’arbitre de ses plaisirs. Il vous en coûtera des privations pénibles; mais vous régnerez sur lui si vous savez régner sur vous; & ce qui s’est déjà passé me montre que cet art si difficile n’est pas au-dessus de votre courage. Vous régnerez longtemps par l’amour, si vous rendez vos faveurs rares & précieuses, si vous savez les faire valoir. Voulez-vous voir votre mari sans cesse à vos pieds, tenez-le toujours à quelque distance de votre personne. Mais, dans votre sévérité, mettez de la modestie, et non du caprice; qu’il vous voie réservée, & non pas fantasque; gardez qu’en ménageant son amour vous ne le fassiez douter du vôtre. Faites-vous chérir par vos faveurs & respecter par vos refus; qu’il honore la chasteté de sa femme sans avoir à se plaindre de sa froideur."

"C’est ainsi, mon enfant, qu’il vous donnera sa confiance, qu’il écoutera vos avis, qu’il vous consultera dans ses affaires, & ne résoudra rien sans en délibérer avec vous. C’est ainsi que vous pouvez le rappeler à la sagesse quand il s’égare, le ramener par une douce persuasion, vous rendre aimable pour vous rendre utile, employer la coquetterie aux intérêts de la vertu, & l’amour au profit de la raison."

"Ne croyez pas avec tout cela que cet art même puisse vous servir toujours. Quelque précaution qu’on puisse prendre, la jouissance use les plaisirs, & l’amour avant tous les autres. Mais, quand l’amour a duré longtemps, une douce habitude en remplit levi de, & l’attroit de la confiance succède aux transports de la passion. Les enfans forment entre ceux qui leur ont donné l’être une liaison non moins douce & souvent plus forte que l’amour même. Quand vous cesserez d’être la maîtresse d’Emile, vous serez sa femme & son amie; vous serez la mère de ses enfants. Alors, au lieu de votre première réserve, établissez entre vous la plus grande intimité; plus de lit à part, plus de refus, plus de caprice. Devenez tellement sa moitié, qu’il ne puisse plus se passer de vous, & que, sitôt qu’il vous quitte, il se sente loin de lui-même. Vous qui fîtes si bien régner les charmes de la vie domestique dans la maison paternelle, faites-les régner ainsi dans la vôtre. Tout homme qui se plaît dans sa maison aime sa femme. Souvenez-vous que si votre époux vit heureux chez lui, vous serez une femme heureuse."

"Quant à présent, ne soyez pas si sévère à votre amant; il a mérité plus de complaisance; ils offenseroit de vos alarmes; ne ménagez plus si fort sa santé aux dépens de son bonheur, & jouissez du vôtre. Il ne faut point attendre le dégoût ni rebuter le désir; il ne faut point refuser pour refuser, mais pour faire valoir ce qu’on accorde."

Ensuite, les réunissant, je dis devant elle à son jeune époux: Il faut bien supporter le joug qu’on s’est imposé. Méritez qu’il vous soit rendu léger. Surtout sacrifiez aux grâces, & n’imaginez pas vous rendre plus aimable en boudant. La paix n’est pas difficile à faire, & chacun se doute aisément des conditions. Le traité se signe par un baiser. Après quoi je dis à mon élève: Cher Emile, un homme a besoin toute sa vie de conseil & de guide. J’ai fait de mon mieux pour remplir jusqu’à présent ce devoir envers vous; ici finit ma longue tâche & commence celle d’un autre. J’abdique aujourd’hui l’autorité que vous m avez confiée, & voici désormois votre gouverneur.

Peu à peu le premier délire se calme, & leur laisse goûter en paix les charmes de leur nouvel état. Heureux amants! dignes époux! pour honorer leurs vertus, pour peindre leur félicité, il faudroit faire l’histoire de leur vie. Combien de fois, contemplant en eux mon ouvrage, je me sens saisi d’un ravissement qui fait palpiter mon cœur! Combien de fois je joins leurs mains dans les miennes en bénissant la Providence & poussant d’ardents soupirs! Que de baisers j’applique sur ces deux mains qui se serrent! de Combien de larmes de joie ils me les sentent arroser! Ils s’attendrissent à leur tour en partageant mes transports. Leurs respectables parents jouissent encore une fois de leur jeunesse dans celle de leurs enfants; ils recommencent pour ainsi dire de vivre en eux, ou plutôt ils connaissent pour la première fois le prix de la vie: ils maudissent leurs anciennes richesses qui les empêchèrent au même âge de goûter un sort si charmant. S’il y a du bonheur sur la terre, c’est dans l’asile où nous vivons qu’il faut le chercher.

Au bout de quelques mois, Emile entre un matin dans ma chambre, & me dit en m’embrassant: Mon maître, félicitez votre enfant; il espère avoir bientôt l’honneur d’être père. Oh! quels soins vont être imposés à notre zèle, & que nous allons avoir besoin de vous! À Dieu ne plaise que je vous laisse encore élever le fils après avoir élevé le père. À Dieu ne plaise qu’un devoir si saint & si doux soit jamais rempli par un autre que moi, dusse-je aussi bien choisir pour lui qu’on a choisi pour moi-même! Mais restez le maître des jeunes maîtres. Conseillez-nous, gouvernez-nous, nous serons dociles: tant que je vivrai, j’aurai besoin de vous. J’en ai plus besoin que jamais, maintenant que mes fonctions d’homme commencent. Vous avez rempli les vôtres; guidez-moi pour vous imiter; et reposez-vous, il en est tems.

FIN.