SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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C’est, me répondez-vous, le tems de corriger les mauvaises inclinations de l’homme; c’est dans l’âge de l’enfance, où les peines sont le moins sensibles, qu’il faut les multiplier pour les épargner dans l’âge de raison. Mais qui vous dit que tout cet arrangement est à votre disposition, & que toutes ces belles instructions dont vous accablez le foible esprit d’un enfant, ne lui seront pas un jour plus pernicieuses qu’utiles? Qui vous assure que vous épargnez quelque chose par les chagrins que vous lui prodiguez? Pourquoi lui donnez-vous plus de maux que son état n’en comporte, sans être sûr que ces maux présens sont à la décharge de l’avenir? Et comment me prouverez-vous que ces mauvais penchans dont vous prétendez le guérir, ne lui viennent pas de vos soins mal-entendus, bien plus que de la nature? Malheureuse prévoyance, qui rend un être actuellement misérable, sur l’espoir bien ou mal fondé de le rendre heureux un jour! Que si ces raisonneurs vulgaires confondent la licence avec la liberté, & l’enfant qu’on rend heureux avec l’enfant qu’on gâte, apprenons-leur à les distinguer.

Pour ne point courir après des chimeres, n’oublions pas ce qui convient à notre condition. L’humanité a sa place dans l’ordre des choses; l’enfance a la sienne dans l’ordre de la vie humaine; il faut considérer l’homme dans l’homme, & l’enfant dans l’enfant. Assigner à chacun sa place & l’y fixer, ordonner les passions humaines selon la constitution de l’homme, est tout ce que nous pouvons faire pour son bien-être. Le reste dépend de causes étrangeres qui ne sont point en notre pouvoir.

Nous ne savons ce que c’est que bonheur ou malheur absolu. Tout est mêlé dans cette vie, on n’y goûte aucun sentiment pur, on n’y reste pas deux momens dans le même état. Les affections de nos ames, ainsi que les modifications de nos corps, sont dans un flux continuel. Le bien & le mal nous sont communs à tous, mais en différentes mesures. Le plus heureux est celui qui souffre le moins de peines; le plus misérable est celui qui sent le moins de plaisirs. Toujours plus de souffrances que de jouissances; voilà la différence commune à tous. La félicité de l’homme ici-bas n’est donc qu’un état négatif, on doit la mesurer par la moindre quantité des maux qu’il souffre.

Tout sentiment de peine est inséparable du desir de s’en délivrer: toute idée de plaisir est inséparable du desir d’en jouir: tout desir suppose privation, & toutes les privations qu’on sent sont pénibles; c’est donc dans la disproportion de nos desirs et de nos facultés que consiste notre misere. Un être sensible dont les facultés égaleroient les desirs seroit un être absolument heureux.

En quoi donc consiste la sagesse humaine ou la route du vrai bonheur? Ce n’est pas précisément à diminuer nos desirs; car, s’ils étoient au-dessous de notre puissance, une partie de nos facultés resteroit oisive, & nous ne jouirions pas de tout notre être. Ce n’est pas non plus à étendre nos facultés, car si nos desirs s’étendoient à la fois en plus grand rapport, nous n’en deviendrions que plus misérables: mais c’est à diminuer l’excès des desirs sur les facultés, & à mettre en égalité parfaite la puissance & la volonté. C’est alors seulement que toutes les forces étant en action, l’ame cependant restera paisible, & que l’homme se trouvera bien ordonné.

C’est ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, l’a d’abord institué. Elle ne lui donne immédiatement que les desirs nécessaires à sa conservation, & les facultés suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en réserve au fond de son ame, pour s’y développer au besoin. Ce n’est que dans cet état primitif que l’équilibre du pouvoir & du desir se rencontre, & que l’homme n’est pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action, l’imagination, la plus active de toutes, s’éveille & les devance. C’est l’imagination qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal, & qui par conséquent, excite & nourrit les desirs par l’espoir de les satisfaire. Mais l’objet qui paroissoit d’abord sous la main fuit plus vite qu’on ne peut le poursuivre; quand on croit l’atteindre, il se transforme & se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru, nous le comptons pour rien; celui qui reste à parcourir s’aggrandit, s’étend sans cesse: ainsi l’on s’épuise sans arriver au terme; & plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur s’éloigne de nous.

Au contraire, plus l’homme est resté près de sa condition naturelle, plus la différence de ses facultés à ses desirs est petite, & moins par conséquent il est éloigné d’être heureux. Il n’est jamais moins misérable que quand il paroit dépourvu de tout: car la misere ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le besoin qui s’en fait sentir.

Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini: ne pouvant élargir l’un, rétrécissons l’autre; car c’est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux. Ôtez la force, la santé, le bon témoignage de soi, tous les biens de cette vie sont dans l’opinion; ôtez les douleurs du corps & les remords de la conscience, tous nos maux sont imaginaires. Ce principe est commun, dira-t-on: j’en conviens. Mais l’application pratique n’en est pas commune; & c’est uniquement de la pratique qu’il s’agit ici.

Quand on dit que l’homme est foible, que veut-on dire? Ce mot de foiblesse indique un rapport; un rapport de l’être auquel on l’applique. Celui dont la force passe les besoins, fût-il un insecte, un ver, est un être fort: celui dont les besoins passent la force, fût-il un éléphant, un lion; fût-il un Conquérant, un Héros; fût-il un Dieu, c’est un être foible. L’Ange rebelle qui méconnut sa nature étoit plus foible que l’heureux mortel qui vit en paix selon la sienne. L’homme est très-fort quand il se contente d’être ce qu’il est: il est très-foible quand il veut s’élever au-dessus de l’humanité. N’allez donc pas vous figurer qu’en étendant vos facultés vous étendez vos forces; vous les diminuez, au contraire, si votre orgueil s’étend plus qu’elles. Mesurons le rayon de notre sphere, & restons au centre, comme l’insecte au milieu de sa toile: nous nous suffirons toujours à nous-mêmes, & nous n’aurons point à nous plaindre de notre foiblesse, car nous ne la sentirons jamais.

Tous les animaux ont exactement les facultés nécessaires pour se conserver. L’homme seul en a de superflues. N’est il pas bien étrange que ce superflu soit l’instrument de sa misere? Dans tout pays les bras d’un homme valent plus que sa subsistance. S’il étoit assez sage pour compter ce superflu pour rien, il auroit toujours le nécessaire, parce qu’il n’auroit jamais rien de trop. Les grands besoins, disoit Favorin, naissent des grands biens, & souvent le meilleur moyen de se donner les choses dont on manque est de s’ôter celles qu’on a: c’est à force de nous travailler pour augmenter notre bonheur que nous le changeons en misere. Tout homme qui ne voudroit que vivre, vivroit heureux; par conséquent il vivroit bon, car où seroit pour lui l’avantage d’être méchant?

Si nous étions immortels, nous serions des êtres très-misérables. Il est dur de mourir, sans doute; mais il est doux d’espérer qu’on ne vivra pas toujours, & qu’une meilleure vie finira les peines de celle-ci. Si l’on nous offroit l’immortalité sur la terre, qui est-ce qui voudroit accepter ce triste présent? Quelle ressource, quel espoir, quelle consolation nous resteroit-il contre les rigueurs du sort & contre les injustices des hommes? L’ignorant, qui ne prévoit rien, sent peu le prix de la vie, & craint peu de la perdre; l’homme éclairé voit des biens d’un plus grand prix qu’il préfere à celui-là. Il n’y a que le demi-savoir & la fausse sagesse qui prolongeant nos vues jusqu’à la mort, & pas au-delà, en font pour nous le pire des maux. La nécessité de mourir n’est à l’homme sage qu’une raison pour supporter les peines de la vie. Si l’on n’étoit pas sûr de la perdre une fois, elle coûteroit trop à conserver.

Nos maux moraux sont tous dans l’opinion, hors un seul, qui est le crime, & celui-là dépend de nous: nos maux physiques se détruisent ou nous détruisent. Le tems ou la mort sont nos remedes: mais nous souffrons d’autant plus que nous savons moins souffrir, & nous nous donnons plus de tourment pour guérir nos maladies, que nous n’en aurions à les supporter. Vis selon la nature, sois patient, & chasse les Médecins: tu n’éviteras pas la mort, mais tu ne la sentiras qu’une fois, tandis qu’ils la portent chaque jour dans ton imagination troublée, & que leur art mensonger, au lieu de prolonger tes jours, t’en ôte la jouissance. Je demanderai toujours quel vrai bien cet art a fait aux hommes? Quelques-uns de ceux qu’il guérit mourroient, il est vrai; mais des millions qu’il tue resteroient en vie. Homme sensé, ne mets point à cette loterie où trop de chances sont contre toi. Souffre, meurs ou guéris; mais surtout vis jusqu’à ta derniere heure.

Tout n’est que folie & contradiction dans les institutions humaines. Nous nous inquiétons plus de notre vie, à mesure qu’elle perd de son prix. Les vieillards la regrettent plus que les jeunes gens; ils ne veulent pas perdre les apprêts qu’ils ont faits pour en jouir; à soixante ans il est bien cruel de mourir avant d’avoir commencé de vivre. On croit que l’homme a un vif amour pour sa conservation, & cela est vrai; mais on ne voit pas que cet amour, tel que nous le sentons, est en grande partie l’ouvrage des hommes. Naturellement l’homme ne s’inquiete pour se conserver qu’autant que les moyens en sont en son pouvoir; sitôt que ces moyens lui échappent, il se tranquillise & meurt sans se tourmenter inutilement. La premiere loi de la résignation nous vient de la nature. Les Sauvages, ainsi que les bêtes, se débattent fort peu contre la mort, & l’endurent presque sans se plaindre. Cette loi détruite, il s’en forme une autre qui vient de la raison; mais peu savent l’en tirer, & cette résignation factice n’est jamais aussi pleine & entiere que la premiere.

La prévoyance! la prévoyance, qui nous porte sans cesse au-delà de nous & souvent nous place ou nous n’arriverons point, voilà la véritable source de toutes nos miseres. Quelle manie à un être aussi passager que l’homme de regarder toujours au loin dans un avenir qui vient si rarement, & de négliger le présent dont il est sûr! manie d’autant plus funeste qu’elle augmente incessamment avec l’âge, & que les vieillards, toujours défiants, prévoyants, avares, aiment mieux se refuser aujourd’hui le nécessaire que d’en manquer dans cent ans. Ainsi nous tenons à tout, nous nous accrochons à tout; les tems, les lieux, les hommes, les choses, tout ce qui est, tout ce qui sera, importe à chacun de nous: notre individu n’est plus que la moindre partie de nous-mêmes. Chacun s’étend, pour ainsi dire, sur la terre entiere, & devient sensible sur toute cette grande surface. Est-il étonnant que nos maux se multiplient dans tous les points par où l’on peut nous blesser? Que de Princes se désolent pour la perte d’un pays qu’ils n’ont jamais vu? Que de marchands il suffit de toucher aux Indes, pour les faire crier à Paris?

Est-ce la nature qui porte ainsi les hommes si loin d’eux-mêmes? Est-ce elle qui veut que chacun apprenne son destin des autres, & quelquefois l’apprenne le dernier, en sorte que tel est mort heureux ou misérable, sans en avoir jamais rien sçu? Je vois un homme frais, gai, vigoureux, bien portant; sa présence inspire la joie; ses yeux annoncent le contentement, le bien-être; il porte avec lui l’image du bonheur. Vient une lettre de la poste; l’homme heureux la regarde, elle est à son adresse, il l’ouvre, il la lit. À l’instant son air change; il pâlit, il tombe en défaillance. Revenu à lui, il pleure, il s’agite, il gémit, il s’arrache les cheveux, il fait retentir l’air de ses cris, il semble attaqué d’affreuses convulsions. Insensé, quel mal t’a donc fait ce papier? quel membre t’a-t-il ôté? quel crime t’a-t-il fait commettre? enfin qu’a-t-il changé dans toi-même pour te mettre dans l’état où je te vois?

Que la lettre se fût égarée, qu’une main charitable l’eût jettée au feu, le sort de ce mortel heureux & malheureux à la fois, eût été, ce me semble, un étrange problême. Son malheur, direz-vous, étoit réel. Fort bien, mais il ne le sentoit pas: où étoit-il donc? Son bonheur étoit imaginaire: j’entends; la santé, la gaieté, le bien-être, le contentement d’esprit, ne sont plus que des visions. Nous n’existons plus où nous sommes, nous n’existons qu’où nous ne sommes pas. Est-ce la peine d’avoir une si grand peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons reste.

Ô homme! resserre ton existence au dedans de toi, & tu ne seras plus misérable. Reste à la place que la nature t’assigne dans la chaîne des êtres, rien ne t’en pourra faire sortir; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessité, & n’épuise pas, à vouloir lui résister, des forces que le Ciel ne t’a point données pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver, comme il lui plait, et autant qu’il lui plait. Ta liberté, ton pouvoir ne s’étendent qu’aussi loin que tes forces naturelles, & pas au-delà; tout le reste n’est qu’esclavage, illusion, prestige. La domination même est servile, quand elle tient à l’opinion: car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plait, il faut te conduire comme il leur plait. Ils n’ont qu’à changer de maniere de penser, il faudra bien par force que tu changes de maniere d’agir. Ceux qui t’approchent n’ont qu’à savoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner, ou des favoris qui te gouvernent, ou celles de ta famille, ou les tiennes propres; ces Visirs, ces Courtisans, ces Prêtres, ces Soldats, ces Valets, ces Caillettes, & jusqu’à des enfans, quand tu serois un Thémistocle en génie , vont te mener comme un enfant toi-même au milieu de tes légions.

Tu as beau faire; jamais ton autorité réelle n’ira plus loin que tes facultés réelles. Sitôt qu’il faut voir par les yeux des autres, il faut vouloir par leurs volontés. Mes Peuples sont mes sujets, dis-tu fierement. Soit; mais toi, qu’es-tu? le sujet de tes Ministres: & tes Ministres à leur tour, que sont-ils? les sujets de leurs Commis, de leurs Maîtresses, les Valets de leurs Valets. Prenez tout, usurpez tout, & puis versez l’argent à pleines mains, dressez des batteries de canon; élevez des gibets, des roues, donnez des loix, des édits, multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons, les chaînes; pauvres petits hommes, de quoi vous sert tout cela? vous n’en serez ni mieux servis, ni moins volés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours, nous voulons, & vous ferez toujours ce que voudront les autres.

Le seul qui fait sa volonté est celui qui n’a pas besoin, pour la faire, de mettre les bras d’un autre au bout des siens: d’ou il suit, que le premier de tous les biens n’est pas l’autorité, mais la liberté. L’homme vraiment libre ne veut que ce qu’il peut, & fait ce qu’il lui plait. Voilà ma maxime fondamentale. Il ne s’agit que de l’appliquer à l’enfance, & toutes les regles de l’éducation vont en découler.

La société a fait l’homme plus foible, non-seulement en lui ôtant le droit qu’il avoit sur ses propres forces, mais sur-tout en les lui rendant insuffisantes. Voilà pourquoi ses desirs se multiplient avec sa foiblesse, & voilà ce qui fait celle de l’enfance, comparée à l’âge d’homme. Si l’homme est un être fort, & si l’enfant est un être foible, ce n’est pas parce que le premier a plus de force absolue que le second, mais c’est parce que le premier peut naturellement se suffire à lui-même & que l’autre ne le peut. L’homme doit donc avoir plus de volontés, & l’enfant plus de fantaisies; mot par lequel j’entends tous les desirs qui ne sont pas de vrais besoins, & qu’on ne peut contenter qu’avec le secours d’autrui.

J’ai dit la raison de cet état de foiblesse. La nature y pourvoit par l’attachement des peres & des meres: mais cet attachement peut avoir son excès, son défaut, ses abus. Des parens qui vivent dans l’état civil y transportent leur enfant avant l’âge. En lui donnant plus de besoins qu’il n’en a, ils ne soulagent pas sa foiblesse, ils l’augmentent. Ils l’augmentent encore en exigeant de lui ce que la nature n’exigeoit pas; en soumettant à leurs volontés le peu de force qu’il a pour servir les siennes; en changeant de part ou d’autre en esclavage, la dépendance réciproque où le tient sa foiblesse, & où les tient leur attachement.

L’homme sage sait rester à sa place; mais l’enfant qui ne connoit pas la sienne ne sauroit s’y maintenir. Il a parmi nous mille issues pour en sortir; c’est à ceux gouvernent à l’y retenir, & cette tâche n’est pas facile. Il ne doit être ni bête ni homme, mais enfant; il faut qu’il sente sa foiblesse & non qu’il en souffre; il faut qu’il dépende & non qu’il obéisse; il faut qu’il demande & non qu’il commande. Il n’est soumis aux autres qu’à cause de ses besoins, & parce qu’ils voyent mieux que lui ce lui est utile, ce qui peut contribuer ou nuire à sa conservation. Nul n’a droit, pas même le pere, de commander à l’enfant ce qui ne lui est bon à rien.

Avant que les préjugés & les institutions humaines aient altéré nos penchans naturels, le bonheur des enfans ainsi que des hommes consiste dans l’usage de leur liberté; mais cette liberté dans les premiers est bornée par leur foiblesse. Quiconque fait ce qu’il veut est heureux, s’il se suffit à lui-même; c’est le cas de l’homme vivant dans l’état de nature. Quiconque fait ce qu’il veut n’est pas heureux, si ses besoins passent ses forces; c’est le cas de l’enfant dans le même état. Les enfans ne jouissent, même dans l’état de nature, que d’une liberté imparfaite, semblable à celle dont jouissent les hommes dans l’état civil. Chacun de nous ne pouvant plus se passer des autres redevient à cet égard foible & misérable. Nous étions faits pour être hommes; les loix & la société nous ont replongés dans l’enfance. Les Riches, les Grands, les Rois sont tous des enfans qui, voyant qu’on s’empresse à soulager leur misere, tirent de cela même une vanité puérile, & sont tout fiers des soins qu’on ne leur rendroit pas s’ils étaient hommes-faits.

Ces considérations sont importantes, & servent à résoudre toutes les contradictions du systême social. Il y a deux sortes de dépendances. Celle des choses qui est de la nature; celle des hommes qui est de la société. La dépendance des choses, n’ayant aucune moralité, ne nuit point à la liberté, & n’engendre point de vices: la dépendance des hommes étant désordonnée les engendre tous, & c’est par elle que le maître & l’esclave se dépravent mutuellement. S’il y a quelque moyen de remédier à ce mal dans la société, c’est de substituer la loi à l’homme, & d’armer les volontés générales d’une force réelle, supérieure à l’action de toute volonté particuliere. Si les loix des nations pouvoient avoir comme celle de la nature une inflexibilité que jamais aucune force humaine ne pût vaincre, la dépendance des hommes redeviendroit alors celle des choses; on réuniroit dans la République tous les avantages de l’état naturel à ceux de l’état civil; on joindroit à la liberté qui maintient l’homme exempt de vices, la moralité qui l’éleve à la vertu.

Maintenez l’enfant dans la seule dépendance des choses; vous aurez suivi l’ordre de la nature dans le progrès de son éducation. N’offrez jamais à ses volontés indiscretes que des obstacles physiques ou des punitions qui naissent des actions mêmes & qu’il se rappelle dans l’occasion: sans lui défendre de mal faire, il suffit de l’en empêcher. L’expérience ou l’impuissance doivent seules lui tenir lieu de loi. N’accordez rien à ses desirs parce qu’il le demande, mais parce qu’il en a besoin. Qu’il ne sache ce que c’est qu’obéissance quand il agit, ni ce que c’est qu’empire quand on agit pour lui. Qu’il sente également sa liberté dans ses actions & dans les vôtres. Suppléez à la force qui lui manque, autant précisément qu’il en a besoin pour être libre & non pas impérieux; qu’en recevant vos services avec une sorte d’humiliation, il aspire au moment où il pourra s’en passer, & où il aura l’honneur de se servir lui-même.

La nature a, pour fortifier le corps & le faire croître, des moyens qu’on ne doit jamais contrarier. Il ne faut point contraindre un enfant de rester quand il veut aller, ni d’aller quand il veut rester en place. Quand la volonté des enfans n’est point gâtée par notre faute, ils ne veulent rien inutilement. Il faut qu’ils sautent, qu’ils courent, qu’ils crient quand ils en ont envie. Tous leurs mouvemens sont des besoins de leur constitution qui cherche à se fortifier: mais on doit se défier de ce qu’ils desirent sans le pouvoir faire eux-mêmes, & que d’autres sont obligés de faire pour eux. Alors il faut distinguer avec soin le vrai besoin, le besoin naturel, du besoin de fantaisie qui commence à naître, ou de celui qui ne vient que de la surabondance de vie dont j’ai parlé.

J’ai déjà dit ce qu’il faut faire quand un enfant pleure pour avoir ceci ou cela. J’ajouterai seulement que dès qu’il peut demander en parlant ce qu’il desire, & que pour l’obtenir plus vîte ou pour vaincre un refus il appuie de pleurs sa demande, elle lui doit être irrévocablement refusée. Si le besoin l’a fait parler, vous devez le savoir & faire aussi-tôt ce qu’il demande: mais céder quelque chose à ses larmes, c’est l’exciter à en verser, c’est lui apprendre à douter de votre bonne volonté, & à croire que l’importunité peut plus sur vous que la bienveillance. S’il ne vous croit pas bon, bientôt il sera méchant; s’il vous croit foible, il sera bientôt opiniâtre: il importe d’accorder toujours au premier signe ce qu’on ne veut pas refuser. Ne soyez point prodigue en refus, mais ne les révoquez jamais.

Gardez-vous sur-tout de donner à l’enfant de vaines formules de politesse qui lui servent au besoin de paroles magiques, pour soumettre à ses volontés tout ce qui l’entoure, & obtenir à l’instant ce qu’il lui plait. Dans l’éducation façonniere des riches, on ne manque jamais de les rendre poliment impérieux, en leur prescrivant les termes dont ils doivent se servir pour que personne n’ose leur résister: leurs enfans n’ont ni ton ni tours supplians, ils sont aussi arrogans, même plus, quand ils prient, que quand ils commandent, comme étant bien plus sûrs d’être obéis. On voit d’abord que s’il vous plait signifie dans leur bouche il me plait, & que je vous prie signifie je vous ordonne. Admirable politesse, qui n’aboutit pour eux qu’à changer le sens des mots, & à ne pouvoir jamais parler autrement qu’avec empire! Quant à moi qui crains moins qu’Émile ne soit grossier qu’arrogant, j’aime beaucoup mieux qu’il dise en priant faites cela, qu’en commandant, je vous prie. Ce n’est pas le terme dont il se sert qui m’importe, mais bien l’acception qu’il y joint.

Il y a un excès de rigueur & un excès d’indulgence tous deux également à éviter. Si vous laissez pâtir les enfans, vous exposez leur santé, leur vie, vous les rendez actuellement misérables; si vous leur épargnez avec trop de soin toute espece de mal-être, vous leur préparez de grandes miseres, vous les rendez délicats, sensibles, vous les sortez de leur état d’hommes dans lequel ils rentreront un jour malgré vous. Pour ne les pas exposer à quelques maux de la nature, vous êtes l’artisan de ceux qu’elle ne leur a pas donnés. Vous me direz que je tombe dans le cas de ces mauvais peres, auxquels je reprochois de sacrifier le bonheur des enfans, à la considération d’un tems éloigné qui peut ne jamais être.

Non pas: car la liberté que je donne à mon Éleve, le dédommage amplement des légeres incommodités auxquelles je le laisse exposé. Je vois de petits polissons jouer sur la neige, violets, transis, & pouvant à peine remuer les doigts. Il ne tient qu’à eux de s’aller chauffer, ils n’en font rien; si on les y forçoit, ils sentiroient cent fois plus les rigueurs de la contrainte, qu’ils ne sentent celles du froid. De quoi donc vous plaignez-vous? Rendrai-je votre enfant misérable en ne l’exposant qu’aux incommodités qu’il veut bien souffrir? Je fais son bien dans le moment présent en le laissant libre, je fais son bien dans l’avenir en l’armant contre les maux qu’il doit supporter. S’il avoit le choix d’être mon Éleve ou le vôtre, pensez-vous qu’il balançât un instant?

Concevez-vous quelque vrai bonheur possible pour aucun être hors de sa constitution? & n’est-ce pas sortir l’homme de sa constitution, que de vouloir l’exempter également de tous les maux de son espece? Oui, je le soutiens: pour sentir les grands biens, il faut qu’il connoisse les petits maux; telle est sa nature. Si le physique va trop bien, le moral se corrompt. L’homme qui ne connoîtroit pas la douleur, ne connoîtroit ni l’attendrissement de l’humanité, ni la douceur de la commisération; son cœur ne seroit ému de rien, il ne seroit pas sociable, il seroit un monstre parmi ses semblables.

Savez-vous quel est le plus sûr moyen de rendre votre enfant misérable? c’est de l’accoutumer à tout obtenir; car ses desirs croissant incessamment par la facilité de les satisfaire, tôt ou tard l’impuissance vous forcera malgré vous d’en venir au refus, & ce refus inaccoutumé lui donnera plus de tourment que la privation même de ce qu’il desire. D’abord il voudra la canne que vous tenez; bientôt il voudra votre montre; ensuite il voudra l’oiseau qui vole; il voudra l’étoile qu’il voit briller; il voudra tout ce qu’il verra: à moins d’être Dieu comment le contenterez-vous?

C’est une disposition naturelle à l’homme de regarder comme sien tout ce qui est en son pouvoir. En ce sens le principe de Hobbes est vrai jusqu’à certain point; multipliez avec nos desirs les moyens de les satisfaire, chacun se fera le maître de tout. L’enfant donc qui n’a qu’à vouloir pour obtenir, se croit le propriétaire de l’Univers; il regarde tous les hommes comme ses esclaves: & quand enfin l’on est forcé de lui refuser quelque chose; lui, croyant tout possible quand il commande, prend ce refus pour un acte de rebellion; toutes les raisons qu’on lui donne dans un âge incapable de raisonnement, ne sont à son gré que des prétextes; il voit par-tout de la mauvaise volonté: le sentiment d’une injustice prétendue aigrissant son naturel, il prend tout le monde en haine, & sans jamais savoir gré de la complaisance, il s’indigne de toute opposition.

Comment concevrois-je qu’un enfant, ainsi dominé par la colere, & dévoré des passions les plus irascibles, puisse jamais être heureux? Heureux, lui! c’est un Despote; c’est à la fois le plus vil des esclaves & la plus misérable des créatures. J’ai vu des enfans élevés de cette maniere, qui vouloient qu’on renversât la maison d’un coup d’épaule; qu’on leur donnât le coq qu’ils voyoient sur un clocher; qu’on arrêtât un Régiment en marche pour entendre les tambours plus long-tems, & qui perçoient l’air de leurs cris, sans vouloir écouter personne, aussi-tôt qu’on tardoit à leur obéir. Tout s’empressoit vainement à leur complaire; leurs desirs s’irritant par la facilité d’obtenir, ils s’obstinoient aux choses impossibles, & ne trouvoient par-tout que contradictions, qu’obstacles, que peines, que douleurs. Toujours grondans, toujours mutins, toujours furieux, ils passoient les jours à crier, à se plaindre: étoient-ce là des êtres bien fortunés? La foiblesse & la domination réunies n’engendrent que folie & misere. De deux enfans gâtés, l’un bat la table, et l’autre fait fouetter la mer; ils auront bien à fouetter & à battre avant de vivre contents.

Si ces idées d’empire & de tyrannie les rendent misérables dès leur enfance, que sera-ce quand ils grandiront, & que leurs relations avec les autres hommes commenceront à s’étendre & se multiplier? Accoutumés à voir tout fléchi devant eux, quelle surprise en entrant dans le monde de sentir que tout leur résiste, & de se trouver écrasés du poids de cet Univers qu’ils pensoient mouvoir à leur gré! Leurs airs insolens, leur puérile vanité ne leur attirent que mortification, dédains, railleries; ils boivent les affronts comme l’eau; de cruelles épreuves leur apprennent bientôt qu’ils ne connoissent ni leur état ni leurs forces; ne pouvant tout, ils croient ne rien pouvoir: tant d’obstacles inaccoutumés les rebutent, tant de mépris les avilissent; ils deviennent lâches, craintifs, rampans, & retombent autant au-dessous d’eux-mêmes, qu’ils s’étoient élevés au-dessus.

Revenons à la regle primitive. La nature a fait les enfans pour être aimés & secourus, mais les a-t-elle faits pour être obéis & craints? Leur a-t-elle donné un air imposant, un œil sévere, une voix rude & menaçante pour se faire redouter? Je comprends que le rugissement d’un lion épouvante les animaux, & qu’ils tremblent en voyant sa terrible hure; mais si jamais on vit un spectacle indécent, odieux, risible, c’est un corps de Magistrats, le Chef à la tête, en habit de cérémonie, prosternés devant un enfant au maillot, qu’ils haranguent en termes pompeux, & qui crie & bave pour toute réponse.

À considérer l’enfance en elle-même, y a-t-il au monde un être plus foible, plus misérable, plus à la merci de tout ce qui l’environne, qui ait si grand besoin de pitié, de soins, de protection qu’un enfant? Ne semble-t-il pas qu’il ne montre une figure si douce & un air si touchant qu’afin que tout ce qui l’approche s’intéresse à sa foiblesse, & s’empresse à le secourir? Qu’y a-t-il donc de plus choquant, de plus contraire à l’ordre, que de voir un enfant impérieux & mutin commander à tout ce qui l’entoure, & prendre impudemment le ton de maître avec ceux qui n’ont qu’à l’abandonner pour le faire périr?

D’autre part, qui ne voit que la foiblesse du premier âge enchaîne les enfans de tant de manieres, qu’il est barbare d’ajouter à cet assujettissement celui de nos caprices, en leur ôtant une liberté si bornée, de laquelle ils peuvent si peu abuser, et dont il est peu utile à eux & à nous qu’on les prive? S’il n’y a point d’objet si digne de risée qu’un enfant hautain, il n’y a point d’objet si digne de pitié qu’un enfant craintif. Puisqu’avec l’âge de raison commence la servitude civile, pourquoi la prévenir par la servitude privée? Souffrons qu’un moment de la vie soit exempt de ce joug que la nature ne nous a pas imposé, & laissons à l’enfance l’exercice de la liberté naturelle, qui l’éloigne, au moins pour un tems, des vices que l’on contracte dans l’esclavage. Que ces instituteurs séveres, que ces peres asservis à leurs enfans, viennent donc les uns & les autres avec leurs frivoles objections, & qu’avant de vanter leurs méthodes, ils apprennent une fois celle de la nature.