SigPhi · Jean-Jacques Rousseau

Émile, ou De l'éducation (French)

French

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” Mais moi je n’ai point de jardin.

Robert.

” Que m’importe? si vous gâtez le mien, je ne vous y laisserai plus promener; car, voyez-vous, je ne veux pas perdre ma peine.

Jean-Jaques.

” Ne pourroit-on pas proposer un arrangement au bon Robert? Qu’il nous accorde, à mon petit ami & à moi, un coin de son jardin pour le cultiver, à condition qu’il aura la moitié du produit.

Robert.

” Je vous l’accorde sans condition. Mais souvenez-vous que j’irai labourer vos fêves, si vous touchez à mes melons.

Dans cet essai de la maniere d’inculquer aux enfans les notions primitives, on voit comment l’idée de la propriété remonte naturellement au droit du premier occupant par le travail. Cela est clair, net, simple, & toujours à la portée de l’enfant. De là jusqu’au droit de propriété & aux échanges il n’y a plus qu’un pas, après lequel il faut s’arrêter tout court.

On voit encore qu’une explication que je renferme ici dans deux pages d’écriture sera peut-être l’affaire d’un an pour la pratique: car dans la carriere des idées morales on ne peut avancer trop lentement, ni trop bien s’affermir à chaque pas. Jeunes maîtres, pensez, je vous prie, à cet exemple, & souvenez-vous qu’en toute chose vos leçons doivent être plus en actions qu’en discours; car les enfants oublient aisément ce qu’ils ont dit & ce qu’on leur a dit, mais non pas ce qu’ils ont fait & ce qu’on leur a fait.

De pareilles instructions se doivent donner, comme je l’ai dit, plutôt ou plus tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de l’Éleve en accélere ou retarde le besoin; leur usage est d’une évidence qui saute aux yeux; mais pour ne rien omettre d’important dans les choses difficiles, donnons encore un exemple.

Votre enfant discole gâte tout ce qu’il touche: ne vous fâchez point; mettez hors de sa portée ce qu’il peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert: ne vous hâtez point de lui en donner d’autres; laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il casse les fenêtres de sa chambre: laissez le vent souffler sur lui nuit & jour sans vous soucier des rhumes; car il vaut mieux qu’il soit enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités qu’il vous cause, mais faites qu’il les sente le premier. À la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire: il les casse encore; changez alors de méthode; dites-lui séchement, mais sans colere; les fenêtres sont à moi, elles ont été mises là par mes soins, je veux les garantir, puis vous l’enfermerez à l’obscurité dans un lieu sans fenêtre. À ce procédé si nouveau il commence par crier, tempêter; personne ne l’écoute. Bientôt il se lasse et change de ton. Il se plaint, il gémit: un domestique se présente, le mutin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétextes pour n’en rien faire, le domestique répond: j’ai aussi des vitres à conserver, & s’en va. Enfin après que l’enfant aura demeuré là plusieurs heures, assez long-tems pour s’y ennuyer & s’en souvenir, quelqu’un lui suggerera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui rendriez la liberté, & il ne casseroit plus de vitres: il ne demandera pas mieux. Il vous fera prier de le venir voir, vous viendrez; il vous fera sa proposition, & vous l’accepterez à l’instant en lui disant: c’est très bien pensé, nous y gagnerons tous deux; que n’avez-vous eu plutôt cette bonne idée? Et puis, sans lui demander ni protestation ni confirmation de sa promesse, vous l’embrasserez avec joie & l’emmenerez sur-le-champ dans sa chambre, regardant cet accord comme sacré & inviolable autant que si le serment y avoit passé. Quelle idée pensez-vous qu’il prendra, sur ce procédé, de la foi des engagemens & de leur utilité? Je suis trompé s’il y a sur la terre un seul enfant, non déjà gâté, à l’épreuve de cette conduite, & qui s’avise après cela de casser une fenêtre à dessein . Suivez la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne songeoit gueres, en faisant un trou pour planter sa fêve, qu’il se creusoit un cachot où sa science ne tarderoit pas à le faire enfermer.

Nous voilà dans le monde moral; voilà la porte ouverte au vice. Avec les conventions & les devoirs naissent la tromperie & le mensonge. Dès qu’on peut faire ce qu’on ne doit pas, on veut cacher ce qu’on n’a pas dû faire. Dès qu’un intérêt fait promettre, un intérêt plus grand peut faire violer la promesse; il ne s’agit plus que de la violer impunément. La ressource est naturelle; on se cache & l’on ment. N’ayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir: voilà les miseres de la vie humaine, qui commencent avec ses erreurs.

J’en ai dit assez pour faire entendre qu’il ne faut jamais infliger aux enfans le châtiment comme châtiment, mais qu’il doit toujours leur arriver comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge, vous ne les punirez point précisément pour avoir menti; mais vous ferez que tous les mauvais effets du mensonge, comme de n’être point cru quand on dit la vérité, d’être accusé du mal qu’on n’a point fait, quoiqu’on s’en défende, se rassemblent sur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que c’est que mentir pour les enfans.

Il y a deux sortes de mensonges; celui de fait qui regarde le passé, celui de droit qui regarde l’avenir. Le premier a lieu quand on nie d’avoir fait ce qu’on a fait, ou quand on affirme avoir fait ce qu’on n’a pas fait, & en général quand on parle sciemment contre la vérité de choses. L’autre a lieu quand on promet ce qu’on n’a pas dessein de tenir, & en général quand on montre une intention contraire à celle qu’on a. Ces deux mensonges peuvent quelquefois se rassembler dans le même ; mais je les considere ici par ce qu’ils ont de différent.

Celui qui sent le besoin qu’il a du secours des autres, & qui ne cesse d’éprouver leur bienveillance, n’a nul intérêt de les tromper; au contraire, il a un intérêt sensible qu’ils voient les choses comme elles sont, de peur qu’ils ne se trompent à son préjudice. Il est donc clair que le mensonge de fait n’est pas naturel aux enfans; mais c’est la loi de l’obéissance qui produit la nécessité de mentir, parce que l’obéissance étant pénible, on s’en dispense en secret le plus qu’on peut, et que l’intérêt présent d’éviter le châtiment ou le reproche, l’emporte sur l’intérêt éloigné d’exposer la vérité. Dans l’éducation naturelle & libre, pourquoi donc votre enfant vous mentiroit-il? Qu’a-t-il à vous cacher? Vous ne le reprenez point, vous ne le punissez de rien, vous n’exigez rien de lui. Pourquoi ne vous diroit-il pas tout ce qu’il a fait, aussi naïvement qu’à son petit camarade? Il ne peut voir à cet aveu plus de danger d’un côté que de l’autre.

Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire ou de s’abstenir sont des actes conventionnels, qui sortent de l’état de nature & dérogent à la liberté. Il y a plus; tous les engagemens des enfans sont nuls par eux-mêmes, attendu que leur vue bornée ne pouvant s’étendre au-delà du présent, en s’engageant ils ne savent ce qu’ils font. À peine l’enfant peut-il mentir quand il s’engage; car ne songeant qu’à se tirer d’affaire dans le moment présent, tout moyen qui n’a pas un effet présent lui devient égal: en promettant pour un tems futur il ne promet rien, & son imagination encore endormie ne sait point étendre son être sur deux tems différens. S’il pouvoit éviter le fouet, ou obtenir un cornet de dragées en promettant de se jetter demain par la fenêtre, il le promettroit à l’instant. Voilà pourquoi les loix n’ont aucun égard aux engagemens des enfans; & quand les peres & les maîtres plus séveres exigent qu’ils les remplissent, c’est seulement dans ce que l’enfant devroit faire, quand même il ne l’auroit pas promis.

L’enfant ne sachant ce qu’il fait quand il s’engage, ne peut donc mentir en s’engageant. Il n’en est pas de même quand il manque à sa promesse, ce qui est encore une espece de mensonge rétroactif; car il se souvient très-bien d’avoir fait cette promesse; mais ce qu’il ne voit pas, c’est l’importance de la tenir. Hors d’état de lire dans l’avenir, il ne peut prévoir les conséquences des choses, & quand il viole ses engagemens, il ne fait rien contre la raison de son âge.

Il suit de-là que les mensonges des enfans sont tous l’ouvrage des maîtres, & que vouloir leur apprendre à dire la vérité, n’est autre chose que leur apprendre à mentir. Dans l’empressement qu’on a de les régler, de les gouverner, de les instruire, on ne se trouve jamais assez d’instrumens pour en venir à bout. On veut se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement, par des préceptes sans raison, & l’on aime mieux qu’ils sachent leurs leçons et qu’ils mentent, que s’ils demeuroient ignorans & vrais.

Pour nous qui ne donnons à nos Éleves que des leçons de pratique, & qui aimons mieux qu’ils soient bons que savans, nous n’exigeons point d’eux la vérité, de peur qu’ils ne la déguisent, & nous ne leur faisons rien promettre qu’ils soient tentés de ne pas tenir. S’il s’est fait en mon absence quelque mal, dont j’ignore l’auteur, je me garderai d’accuser Émile, & de lui dire: est-ce vous? Car en cela que ferois-je autre chose, sinon lui apprendre à le nier? Que si son naturel difficile me force à faire avec lui quelque convention, je prendrai si bien mes mesures que la proposition en vienne toujours de lui, jamais de moi; que quand il s’est engagé, il ait toujours un intérêt présent & sensible à remplir son engagement; & que si jamais il y manque, ce mensonge attire sur lui des maux qu’il voye sortir de l’ordre même des choses, & non pas de la vengeance de son Gouverneur. Mais loin d’avoir besoin de recourir à de si cruels expédiens, je suis presque sûr qu’Émile apprendra fort tard ce que c’est que mentir, & qu’en l’apprenant il sera fort étonné, ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est il très-clair que plus je rends son bien-être indépendant, soit des volontés, soit des jugements des autres, plus je coupe en lui tout intérêt de mentir.

Quand on n’est point pressé d’instruire, on n’est point pressé d’exiger, & l’on prend son tems pour ne rien exiger qu’à propos. Alors l’enfant se forme, en ce qu’il ne se gâte point. Mais quand un étourdi de Précepteur, ne sachant comment s’y prendre, lui fait à chaque instant promettre ceci ou cela, sans distinction, sans choix, sans mesure, l’enfant ennuyé, surchargé de toutes ces promesses, les néglige, les oublie, les dédaigne enfin; & les regardant comme autant de vaines formules, se fait un jeu de les faire & de les violer. Voulez-vous donc qu’il soit fidele à tenir sa parole? soyez discret à l’exiger.

Le détail dans lequel je viens d’entrer sur le mensonge, peut à bien des égards s’appliquer à tous les autres devoirs, qu’on ne prescrit aux enfans qu’en les leur rendant non-seulement haïssables, mais impraticables. Pour paroître leur prêcher la vertu, on leur fait aimer tous les vices: on les leur donne, en leur défendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux? on les mene s’ennuyer à l’Église; en leur faisant incessamment marmoter des prieres, on les force d’aspirer au bonheur de ne plus prier Dieu. Pour leur inspirer la charité, on leur fait donner l’aumône, comme si l’on dédaignoit de la donner soi-même. Eh! ce n’est pas l’enfant qui doit donner, c’est le maître: quelque attachement qu’il ait pour son Éleve, il doit lui disputer cet honneur, il doit lui faire juger qu’à son âge on n’en est point encore digne. L’aumône est une action d’homme qui connoit la valeur de ce qu’il donne, & le besoin que son semblable en a. L’enfant qui ne connoit rien de cela, ne peut avoir aucun mérite à donner; il donne sans charité, sans bienfaisance; il est presque honteux de donner, quand fondé sur son exemple & le vôtre, il croit qu’il n’y a que les enfans qui donnent, & qu’on ne fait plus l’aumône étant grand.

Remarquez qu’on ne fait jamais donner par l’enfant que des choses dont il ignore la valeur; des pieces de métal qu’il a dans sa poche, & qui ne lui servent qu’à cela. Un enfant donneroit plutôt cent louis qu’un gâteau. Mais engagez ce prodigue distributeur à donner les choses qui lui sont chères, des jouets, des bonbons, son goûté, & nous saurons bientôt si vous l’avez rendu vraiment libéral.

On trouve encore un expédient à cela, c’est de rendre bien vite à l’enfant ce qu’il a donné, de sorte qu’il s’accoutume à donner tout ce qu’il sait bien qui lui va revenir. Je n’ai gueres vu dans les enfans que ces deux especes de générosité; donner ce qui ne leur est bon à rien, ou donner ce qu’ils sont sûrs qu’on va leur rendre. Faites en sorte, dit Locke, qu’ils soient convaincus par expérience que le plus libéral est toujours le mieux partagé. C’est là rendre un enfant libéral en apparence, & avare en effet. Il ajoute que les enfans contracteront ainsi l’habitude de la libéralité; oui, d’une libéralité usuriere, qui donne un œuf pour avoir un bœuf. Mais quand il s’agira de donner tout de bon, adieu l’habitude; lorsqu’on cessera de leur rendre, ils cesseront bientôt de donner. Il faut regarder à l’habitude de l’ame plutôt qu’à celle des mains. Toutes les autres vertus qu’on apprend aux enfants ressemblent à celle-là, & c’est à leur prêcher ces solides vertus qu’on use leurs jeunes ans dans la tristesse. Ne voilà-t-il pas une savante éducation!

Maîtres, laissez les simagrées, soyez vertueux & bons; que vos exemples se gravent dans la mémoire de vos Éleves, en attendant qu’ils puissent entrer dans leur cœurs. Au lieu de me hâter d’exiger du mien des actes de charité, j’aime mieux les faire en sa présence, & lui ôter même le moyen de m’imiter en cela, comme un honneur qui n’est pas de son âge; car il importe qu’il ne s’accoutume pas à regarder les devoirs des hommes seulement comme des devoirs d’enfans. Que si me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus, & qu’il soit tems de lui répondre , je lui dirai: “ Mon ami, c’est que quand les pauvres ont bien voulu qu’il y eût des riches, les riches ont promis de nourrir tous ceux qui n’auroient de quoi vivre ni par leur bien ni par leur travail. Vous avez donc aussi promis cela? reprendra-t-il. ” Sans doute; Je ne suis maître du bien qui passe par mes mains qu’avec la condition qui est attachée à sa propriété. ” Après avoir entendu ce discours, ( & l’on a vu comment on peut mettre un enfant en état de l’entendre) un autre qu’Émile seroit tenté de m’imiter & de se conduire en homme riche; en pareil cas, j’empêcherois au moins que ce ne fût avec ostentation; j’aimerois mieux qu’il me dérobât mon droit & se cachât pour donner. C’est une fraude de son âge, & la seule que je lui pardonnerois.

Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, & que nulle bonne action n’est moralement bonne que quand on la fait comme telle, & non parce que d’autres la font. Mais dans un âge, où le cœur ne sent rien encore, il faut bien faire imiter aux enfans les actes dont on veut leur donner l’habitude, en attendant qu’ils les puissent faire par discernement & par amour du bien. L’homme est imitateur, l’animal même l’est; le goût de l’imitation est de la nature bien ordonnée, mais il dégénere en vice dans la société. Le singe imite l’homme qu’il craint, & n’imite pas les animaux qu’il méprise; il juge bon ce que fait un être meilleur que lui. Parmi nous, au contraire, nos Arlequins de toute espece imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule; ils cherchent dans le sentiment de leur bassesse à s’égaler ce qui vaut mieux qu’eux, ou s’ils s’efforcent d’imiter ce qu’ils admirent, on voit dans le choix des objets le faux goût des imitateurs; ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur talent, que se rendre meilleurs ou plus sages. Le fondement de l’imitation parmi nous, vient du desir de se transporter toujours hors de soi. Si je réussis dans mon entreprise, Émile n’aura surement pas ce desir. Il faut donc nous passer du bien apparent qu’il peut produire.

Approfondissez toutes les regles de votre éducation, vous les trouverez ainsi toutes à contre-sens, sur-tout en ce qui concerne les vertus & les mœurs. La seule leçon de morale qui convienne à l’enfance & la plus importante à tout âge, est de ne jamais faire de mal à personne. Le précepte même de faire du bien, s’il n’est subordonné à celui-là, est dangereux, faux, contradictoire. Qui est-ce qui ne fait pas du bien? tout le monde en fait, le méchant comme les autres; il fait un heureux aux dépens de cent misérables, & de-là viennent toutes nos calamités. Les plus sublimes vertus sont négatives: elles sont aussi les plus difficiles, parce qu’elles sont sans ostentation, & au-dessus même de ce plaisir si doux au cœur de l’homme, d’en renvoyer un autre content de nous. Ô quel bien fait nécessairement à ses semblables celui d’entre eux, s’il en est un, qui ne leur fait jamais de mal! De quelle intrépidité d’ame, de quelle vigueur de caractere il a besoin pour cela! Ce n’est pas en raisonnant sur cette maxime, c’est en tâchant de la pratiquer, qu’on sent combien il est grand & pénible d’y réussir .

Voilà quelques foibles idées des précautions avec lesquelles je voudrois qu’on donnât aux enfans les instructions qu’on ne peut quelquefois leur refuser sans les exposer à nuire à eux-mêmes & aux autres, & sur-tout à contracter de mauvaises habitudes dont on auroit peine ensuite à les corriger: mais soyons sûrs que cette nécessité se présentera rarement pour les enfans élevés comme ils doivent l’être; parce qu’il est impossible qu’ils deviennent indociles, méchans, menteurs, avides, quand on n’aura pas semé dans leurs cœurs les vices qui les rendent tels. Ainsi ce que j’ai dit sur ce point sert plus aux exceptions qu’aux regles; mais ces exceptions sont plus fréquentes à mesure que les enfans ont plus d’occasions de sortir de leur état, & de contracter les vices des hommes. Il faut nécessairement à ceux qu’on éleve au milieu du monde, des instructions plus précoces qu’à ceux qu’on éleve dans la retraite. Cette éducation solitaire seroit donc préférable, quand elle ne feroit que donner à l’enfance le tems de meurir.

Il est un autre genre d’exceptions contraires pour ceux qu’un heureux naturel éleve au-dessus de leur âge. Comme il y a des hommes qui ne sortent jamais de l’enfance, il y en a d’autres qui, pour ainsi dire, n’y passent point, & sont hommes presque en naissant. Le mal est que cette derniere exception est très-rare, très-difficile à connoître, & que chaque mere, imaginant qu’un enfant peut être un prodige, ne doute point que le sien n’en soit un. Elles font plus, elles prennent pour des indices extraordinaires, ceux mêmes qui marquent l’ordre accoutumé: la vivacité, les saillies, l’étourderie, la piquante naïveté; tous signes caractéristiques de l’âge, & qui montrent le mieux qu’un enfant n’est qu’un enfant. Est-il étonnant que celui qu’on fait beaucoup parler & à qui l’on permet de tout dire, qui n’est gêné par aucun égard, par aucune bienséance, fasse par hazard quelque heureuse rencontre? Il le seroit bien plus qu’il n’en fît jamais, comme il le seroit qu’avec mille mensonges un Astrologue ne prédît jamais aucune vérité. Ils mentiront tant, disoit Henri IV, qu’à la fin ils diront vrai. Quiconque veut trouver quelques bons mots, n’a qu’à dire beaucoup de sottises. Dieu garde de mal les gens à la mode, qui n’ont pas d’autre mérite pour être fêtés.

Les pensées les plus brillantes peuvent tomber dans le cerveau des enfants, ou plutôt les meilleurs mots dans leur bouche, comme les diamans du plus grand prix sous leurs mains, sans que pour cela ni les pensées, ni les diamans leur appartiennent; il n’y a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre. Les choses que dit un enfant ne sont pas pour lui ce qu’elles sont pour nous, il n’y joint pas les mêmes idées. Ces idées, si tant est qu’il en ait, n’ont dans sa tête ni suite ni liaison; rien de fixe, rien d’assuré dans tout ce qu’il pense. Examinez votre prétendu prodige. En de certains momens vous lui trouverez un ressort d’une extrême activité, une clarté d’esprit à percer les nues. Le plus souvent ce même esprit vous paroit lâche, moîte, & comme environné d’un épais brouillard. Tantôt il vous dévance & tantôt il reste immobile. Un instant vous diriez, c’est un génie, & l’instant d’après, c’est un sot: vous vous tromperiez toujours; c’est un enfant. C’est un aiglon qui fend l’air un instant, & retombe l’instant d’après dans son aire.

Traitez-le donc selon son âge malgré les apparences, & craignez d’épuiser ses forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau s’échauffe, si vous voyez qu’il commence à bouillonner, laissez-le d’abord fermenter en liberté, mais ne l’excitez jamais, de peur que tout ne s’exhale; & quand les premiers esprits se seront évaporés, retenez, comprimez les autres, jusqu’à ce qu’avec les années tout se tourne en chaleur & en véritable force. Autrement vous perdrez votre tems & vos soins; vous détruirez votre propre ouvrage, & après vous être indiscretement enivrés de toutes ces vapeurs inflammables, il ne vous restera qu’un marc sans vigueur.

Des enfans étourdis viennent les hommes vulgaires: je ne sache point d’observation plus générale & plus certaine que celle-là. Rien n’est plus difficile que de distinguer dans l’enfance la stupidité réelle, de cette apparente & trompeuse stupidité qui est l’annonce des ames fortes. Il paroit d’abord étrange que les deux extrêmes ayent des signes si semblables, & cela doit pourtant être; car dans un âge où l’homme n’a encore nulles véritables idées, toute la différence qui se trouve entre celui qui a du génie & celui qui n’en a pas, est que le dernier n’admet que de fausses idées, & que le premier n’en trouvant que de telles, n’en admet aucune; il ressemble donc au stupide en ce que l’un n’est capable de rien, & que rien ne convient à l’autre. Le seul signe qui peut les distinguer dépend du hazard qui peut offrir au dernier quelque idée à sa portée, au lieu que le premier est toujours le même par-tout. Le jeune Caton, durant son enfance, sembloit un imbécille dans la maison. Il étoit taciturne & opiniâtre: voilà tout le jugement qu’on portoit de lui. Ce ne fut que dans l’anti-chambre de Sylla que son oncle apprit à le connoître.

S’il ne fût point entré dans cette anti-chambre, peut-être eût-il passé pour une brute jusqu’à l’âge de raison: si César n’eût point vécu, peut-être eût-on toujours traité de visionnaire ce même Caton, qui pénétra son funeste génie, et prévit tous ses projets de si loin. Ô que ceux qui jugent si précipitamment les enfans sont sujets à se tromper! Ils sont souvent plus enfans qu’eux. J’ai vu dans un âge assez avancé un homme qui m’honoroit de son amitié, passer dans sa famille & chez ses amis, pour un esprit borné; cette excellente tête se meurissoit en silence. Tout-à-coup il s’est montré philosophe, & je ne doute pas que la postérité ne lui marque une place honorable & distinguée parmi les meilleurs raisonneurs & les plus profonds métaphysiciens de son siecle.

Respectez l’enfance, & ne vous pressez point de la juger, soit en bien, soit en mal. Laissez les exceptions s’indiquer, se prouver, se confirmer long-tems avant d’adopter pour elles des méthodes particulieres. Laissez long-tems agir la nature avant de vous mêler d’agir à sa place, de peur de contrarier ses opérations. Vous connoissez, dites-vous, le prix du tems, & n’en voulez point perdre. Vous ne voyez pas que c’est bien plus le perdre d’en mal user que de n’en rien faire; & qu’un enfant mal instruit, est plus loin de la sagesse, que celui qu’on n’a point instruit du tout. Vous êtes allarmé de le voir consumer ses premieres années à ne rien faire! Comment! n’est-ce rien que d’être heureux? N’est-ce rien que de sauter, jouer, courir toute la journée? De sa vie il ne sera si occupé. Platon, dans sa République qu’on croit si austere, n’éleve les enfans qu’en fêtes, jeux, chansons, passe-tems; on diroit qu’il a tout fait quand il leur a bien appris à se réjouir; & Seneque parlant de l’ancienne Jeunesse Romaine, elle étoit, dit-il, toujours debout, on ne lui enseignoit rien qu’elle dût apprendre assise. En valoit-elle moins parvenue à l’âge viril? Effrayez-vous donc peu de cette oisiveté prétendue. Que diriez-vous d’un homme qui pour mettre toute la vie à profit ne voudroit jamais dormir? Vous diriez; cet homme est insensé; il ne jouit pas du tems, il se l’ôte; pour fuir le sommeil, il court à la mort. Songez donc que c’est ici la même chose, & que l’enfance est le sommeil de la raison.

L’apparente facilité d’apprendre est cause de la perte des enfans. On ne voit pas que cette facilité même est la preuve qu’ils n’apprennent rien. Leur cerveau lisse & poli, rend comme un miroir les objets qu’on lui présente; mais rien ne reste, rien ne pénetre. L’enfant retient les mots, les idées se réfléchissent; ceux qui l’écoutent les entendent, lui seul ne les entend point.

Quoique la mémoire & le raisonnement soient deux facultés essentiellement différentes; cependant l’une ne se développe véritablement qu’avec l’autre. Avant l’âge de raison l’enfant ne reçoit pas des idées, mais des images; & il y a cette différence entre les unes & les autres, que les images ne sont que des peintures absolues des objets sensibles, & que les idées sont des notions des objets, déterminées par des rapports. Une image peut être seule dans l’esprit qui se la représente; mais toute idée en suppose d’autres. Quand on imagine, on ne fait que voir; quand on conçoit, on compare. Nos sensations sont purement passives, au lieu que toutes nos perceptions ou idées naissent d’un principe actif qui juge. Cela sera démontré ci-après.

Je dis donc que les enfans n’étant pas capables de jugement n’ont point de véritable mémoire. Ils retiennent des sons, des figures, des sensations, rarement des idées, plus rarement leurs liaisons. En m’objectant qu’ils apprennent quelques élémens de Géométrie, on croit bien prouver contre moi, & tout au contraire, c’est pour moi qu’on prouve: on montre que loin de savoir raisonner d’eux-mêmes, ils ne savent pas même retenir les raisonnemens d’autrui; car suivez ces petits Géometres dans leur méthode, vous voyez aussi-tôt qu’ils n’ont retenu que l’exacte impression de la figure & les termes de la démonstration. À la moindre objection nouvelle, ils n’y sont plus; renversez la figure, ils n’y sont plus. Tout leur savoir est dans la sensation, rien n’a passé jusqu’à l’entendement. Leur mémoire elle-même n’est gueres plus parfaite que leurs autres facultés; puisqu’il faut presque toujours qu’ils rapprennent étant grands les choses dont ils ont appris les mots dans l’enfance.

Je suis cependant bien éloigné de penser que les enfans n’aient aucune espece de raisonnement . Au contraire, je vois qu’ils raisonnent très-bien dans tout ce qu’ils connoissent, & qui se rapporte à leur intérêt présent & sensible. Mais c’est sur leurs connoissances que l’on se trompe, en leur prêtant celles qu’ils n’ont pas, & les faisant raisonner sur ce qu’ils ne sauroient comprendre. On se trompe encore en voulant les rendre attentifs à des considérations qui ne les touchent en aucune maniere, comme celle de leur intérêt à venir, de leur bonheur étant hommes, de l’estime qu’on aura pour eux quand ils seront grands; discours qui, tenus à des êtres dépourvus de toute prévoyance, ne signifient absolument rien pour eux. Or, toutes les études forcées de ces pauvres infortunés tendent à ces objets entierement étrangers à leurs esprits. Qu’on juge de l’attention qu’ils y peuvent donner.

Les Pédagogues qui nous étalent en grand appareil les instructions qu’ils donnent à leurs disciples, sont payés pour tenir un autre langage: cependant on voit, par leur propre conduite, qu’ils pensent exactement comme moi; car que leur apprennent-ils enfin? Des mots, encore des mots, & toujours des mots. Parmi les diverses Sciences qu’ils se vantent de leur enseigner, ils se gardent bien de choisir celles qui leur seroient véritablement utiles, parce que ce seroient des sciences de choses, & qu’ils n’y réussiroient pas; mais celles qu’on paroit savoir quand on en sait les termes, le Blason, la Géographie, la Chronologie, les Langues, etc. Toutes études si loin de l’homme, & sur-tout de l’enfant, que c’est une merveille si rien de tout cela lui peut être utile une seule fois en sa vie.

On sera surpris que je compte l’étude des Langues au nombre des inutilités de l’éducation; mais on se souviendra que je ne parle ici que des études du premier âge, & quoi qu’on puisse dire, je ne crois pas que jusqu’à l’âge de douze ou quinze ans nul enfant, les prodiges à part, ait jamais vraiment appris deux Langues.

Je conviens que si l’étude des Langues n’étoit que celle des mots, c’est-à-dire, des figures ou des sons qui les expriment, cette étude pourroit convenir aux enfans; mais les Langues en changeant les signes modifient aussi les idées qu’ils représentent. Les têtes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte des idiomes. La raison seule est commune; l’esprit en chaque Langue a sa forme particuliere: différence qui pourroit bien être en partie la cause ou l’effet des caracteres nationaux; & ce qui paroit confirmer cette conjecture, est que chez toutes les nations du monde la Langue suit les vicissitudes des mœurs, & se conserve ou s’altere comme elles.